SCENE VI
La perfide en riant avait gagné la porte, Et, comme j'étais seul, je suis parti, de sorte Qu'ici je viens, madame, encor tout en émoi, Savoir si vous pouvez quelque chose pour moi.
HÉLÈNE
César!
CÉSAR
N'espérez pas qu'on l'en fasse démordre. Il serait plus aisé d'exécuter son ordre, Et j'ai fait en chemin bien des réflexions Sur l'immoralité des séparations.
HÉLÈNE, souriant tristement.
Ah!
CÉSAR, cherchant et plaidant.
Oui, s'il faut ici parler selon mon âme, Je dis, moi, qu'isoler le mari de la femme,
La femme du mari, c'est Et les résultats îî!
Le mariage étant le plus saints des états
La séparation en somme est une chose
Vous n'êtes pas encor bien sûr de votre cause. Vous plaidez mieux le contre.
CÉSAR
Ah î qu'on me donne un jour, Madame, et dix fois mieux je plaiderai le pour.
HÉLÈNE
Oui, pour vous, au besoin, la cause est blanche ou noire, Messieurs les avocats ont fort peu de mémoire, Mais les femmes en ont davantage. Croyez Que le plus éloquent de tous les plaidoyers
N'aurait aucun pouvoir sur nous, et je préfère Vous parler franchement et terminer l'affaire.
Mon cœur n'a point de fiel, il est connu de vous. Si, du jour qui rompit tous nos liens d'époux, Nous fussions demeurés étrangers l'un a l'autre, Peut-être mon désir répondrait-il au vôtre. Mais la haine entre nous avait trop d'aliments : Nos enfants nous restaient, source de mes tourments, J'avais d'abord pour moi vu l'amour de leur père Grandir près de celui qu'ils avaient pour leur mère, Et depuis j'ai pour moi vu grandir ofhaque jour La haine de leur père auprès de leur amour. Moi-même j'ai fini par connaître l'envie i Cet homme me prenait la moitié de leur vie,
La moitié de leur cœur, peut-être plus encor!
Il fallut pied à pied défendre mon trésor, Et. nous nous efforcions avec la même adresse De nous voler, chacun, un peu de leur tendresse. Quand le père chez lui les gardait trop longtemps, Jalouse, je comptais les heures, les instants, Et, joyeuse au retour, je flattais leurs caprices. Ils avaient des défauts, nous en faisions des vices. Enfin, grâce au poison de nos rivalités, Ces fruits mûris a peine étaient déjà gâtés. Le père s'en émut, convoqua la famille. On m'enleva mon fils, on m'arracha ma fille; On mit entre elle et moi la grille d'un couvent. Depuis lors, dans mon cœur je l'ai juré souvent, Surtout quand je voyais quelque femme adorée De ses jeunes enfants orgueilleuse et parée, Surtout lorsque le soir, avant de reposer,