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Yous ne connaissez pas mon ami Jacques ? Quand je vous aurai dit qu'il est grand, doté d'un certain embonpoint, que son nez n'a rien emprunté à l'art grec et que nous nous ressemblons tant qu'on nous prend volontiers pour les deux frères, vous n'en serez pas plus avancés vraiment. Ceux qui le trouvent laid l'appelent : mon aller magot. Nous nous comprenons si bien, que nous ne nous cachons rien l'un à l'autre. Il m'a dit, l'autre soir, entre deux cigarettes, une aventure de jeunesse qui m'a amusé un instant. Montronslui que je suis discret, en tentant d'en amuser aussi le lecteur. Je serai complet dans mon infamie,
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car c'est à lui que je laisse la parole. Or donc, voici ce qu il me dit :
— Je ne suis pas le premier qui, à\ingt ans, ait eu une maîtresse de trente-cinq. C'est même dans Tordre des choses. Il faut, paraît-il, un nombre exact de lustres pour qu'on soit heureux de les mettre en commun en amour. Maintenant que j'ai trente-cinq ans, à mon tour, j'aime les femmes de vingt, et si je continue, quand j'aurai soixante ans je ne trouverai plus de maîtresse assez jeune pour refaire laddition cabalistique, et je serai forcé d'abdiquer. C'est ce que font beaucoup de gens raisonnables
Il y avait déjà trois ans que, préoccupé par ce problème d'arithmétique, j'avais quitté Marguerite ; elle en avait donc trente-huit, c'est-à-dire quelle conmiençait à ne s'en plus donner que trente-deux. Je lavais, je l'avoue, légèrement oubliée, quand un petit mot tout à fait gracieux la rappela à ma mémoire. Elle avait une envie folle de m'avoir, un matin, à déjeuner chez elle. Est-ce une raison parce qu'on n'est plus amants
pour ne pas être amis ? Bref, elle insistait si aimablement, que je nliésilai pas une minute.
Ces retours inattendus et furtifs d'anciennes maîtresses flattent toujours la vanité. On y voit un hommage rendu à sa propre supériorité sur les gens qui les ont honorées depuis de leur tendresse. Cela équivaut à un : « Décidément, il n'y a que toi ! »
Yoilà pourquoi, après avoir répondu poste pour poste, jetais, deux jours après, rue Clausel, sonnant à la porte d'un élégant troisième, fort correctement mis, ma foi, et dans les dispositions d'un homme qui entend qu'on lui dise, à la sortie : « Oui ! oui ! cent fois oui ! Décidément, il n'y avait que toi ! »
Une chose cependant me chiffonna en traversant le vestibule. La porte de la salle à manger était entr'ouverte et j'aperçus bien distinctement trois couverts sur la table.
N'était-ce pas un tête-à-tête que me demandait Marguerite ? Avait-elle l'intention de me présenter une amie?. . . Fi ! Elle n'avait pas encore l'âge de ces complaisances-là ! C'est donc en faisant les suppositions les plus saugrenues que j'entrai dans ie petit salon où elle ne tarda pas à me rejoindre.
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Mlo portait ce qu'on peiil appolor une demi-toilette : — un corset sous un peignoir ; — de mignonnes hollinesauxpieds; — combien j'aurais préféré des pantoufles I Klle m'ouvrit les deux bras, et, ma parole ! jo la tmuviii mieux cent fois que le jour où jo l'avais quittée. La preuve est que, ce jour-là, on ne m'y eût pas fait revenir. Le premier baiser fut où je l'avais souhaité, « la saveur en la bouche », comme dit notre vieux Ronsard.
Elle me sembla fort aimante, et je crus, un moment, avoir mal vu dans la salle à manger. Un doute me restait, cependant :
— Noi:s déjeunerons seuls, n'est-pas ? lui demandai-je.
Elle rougit un peu, mais se remit vite. Elle m'expliqua qu'elle attendait un ami, un ami à qui elle n'avait pu refuser. J'allai prendre mon chapeau... Elle me saisit les deux mains et me contraignit à me rasseoir. Ce que j'allais faire étail slupide ! Nous n'étions plus rien l'un à l'autre depuis trois ans. D'ailleurs l'ami qu'elle attendait n'était pas fait pour me donner une jalousie posthume. Il avait la soixantaine ; un monsieur très bien, tout à fait comme il faut, qui ne lui était rien du tout à elle môme et qui lui faisait platonique-
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ment Ja cour. Enfin, elle m'avait annoncé à lui, et il désirait infiniment me connaître. On ferait un déjeuner charmant, où il ne serait pas dit un mot d'amour. Et puis elle avait fait faire pour moi de la perdrix au choux.
Que répondre à tant de choses ? Je me soumis, et la retraite m'était d'ailleurs coupée, car on sonnait. Or, c'est compromettre une femme que de se sauver ostensiblement quand on sonne chez elle.
Lliomme attendu faisait son entrée. On nous présenta lun à l'autre. Il s'appelait M. de Saint- Yves. Petit, un gros ventre, la tête mince et effilée à la Charles X ; je ne sais quel parfum rance de la Restauration s'exhalait de sa personne. D'excellentes manières, avec cela, et ce qu'on est convenu d'appeler une grande distinction. Il m'eût abordé en me disant : Mince de chic ! que je serais tombé à la renverse et n'aurais plus cru de ma vie aux physionomies. Mais ce n'est pas ainsi qu'il m'aborda : toutes les formules polies et démodées y passèrent. Je lui rendis la monnaie de sa courtoisie en homme qui connaît ses auteurs.
H m:s farces de mon ami .i a en if. s
On se mil rapidcmenl à l;il)le.
Ce vieillard m'humilia, je l'avoue, par l'empres- .^emenl arTorlneiix de ses façons avec Marguerite. Il n'eût pas traite Mme de Montespan avec plus de cérémonie. Ali ! je n'étais pas ainsi, moi, autrefois ! galant, oui ; mais comme ça, non ! Est-ce "ue mon ancienne honne amie m'avait fait venir our me donner une leçon ?
La perdrix aux choux me fit oublier. Le pomard fit le reste, et, une heure après, notre repas était devenu le plus gai, le plus cordial et le plus familier du monde. Saint- Yves m'appelait Jacques, et moi je lui donnais du Saint-Yves tout court. Mar- ?j"uerite était enchantée et s'applaiidissait bruyamment d'avoir mis deux hommes aussi distingués cnprésence. La Marguerite des Marguerites n'était pas plus fière d'avoir organisé le camp du drap d'or.
Et de fait, elle était encore jolie (pas la Marguerite des Marguerites, mais la mienne), avec une pointe de vermillon sur la joiïe, bavardant comme une grive, dans son abandon de femme repue et qui a 1a digestion gaie. Saint-Ives lui-même me semblait moins ridicule avec ses cheveux et ses favoris teints en marron clair, et je pensais même, avec
attendrissement, en le contemplant, à ma première veste d'enfant qui était exactement de cette couleur.
Un beau soleil rouge tamisait sa fine poussière à travers les rideaux. On parla d'aller finir la journée à la campagne. J'offris résolument un dîner au Bas-Meudon. Saint-Yves dit non d'abord, puis oui après ; Marguerite avait dit oui tout de suite. Pendant quç mon nouvel ami et moi nous achevions un cigare, elle se transforma et nous revint dans une délicieuse toilette claire. Ah ! ce Saint- Yves était bien gênant ! Enfin, il y avait des bois au Bas-Meudon et nous en connaissions tous les mystères !
Je vous fais grâce du voyage et du repas. Je ne vous dirai pas les délices d'une friture au bord de l'eau, quand le clapotement de la rivière semble grandir dans le silence du soir. Il faudrait avoir bien peu de poésie dans l'âme pour ne pas savourer de telles impressions. Saint- Yves s'était un peu assoupi après son diner, et Marguerite et moi avions pu faire quelques pas, seuls, dans les bosquets voisins. — « Décidément, il n'y a que toi ! » m'avait-elle dit. — J'étais heureux !
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Quand nous remontâmes, Saint-Yves était troublé et semblait fort agité. Je crus d abord à une scène do jalousie, et je l'attendais de pied ferme, en homme qui Ta méritée. Mais il vint ù moi, les deux mains tendues.
— Jacques, vous êtes bien mon ami ? me dit-il. Je le lui affirmai sans honte. Alors il rapprocha
sa chaise, se rassit, se pelotonna près du mur et, pendant que Marguerite mettait son chapeau devant une gls^^e, se mit à me parler à Foreille, en me serrant le bras bien fort.
— J'ai un grand service h vous demander, me dit-il.
Et, d'une voix chevrotante, il me conta une lamentable histoire. Il était marié ! Sa femme avait quarante ans de moins que lui, et il la trompait indignement. EWe l'attendait pour dîner à six heures ; il en était dix, et il redoutait une scène effroyable au retour. D'autant, qu'habitant Joinville-le-Pont, il ne serait pas chez lui avant une heure du matin.
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— Vous seul pouvez me sauver, conlinua-t-il.
— Et comment ?
— En m'accompagnant jusqu'à Joinville et en venant m'y demander l'hospitalité. Je dirai h ma femme que j'ai rencontré un vieil ami de vingt ans qui m'a entraîné. Vous confirmerez mon dire. Ma femme vous maudira, mais ça vous est bien égal. Et moi, j'aurai doublé un cap terrible, un cap o\i peut naufrager mon bonheur !
Certaines situations ont leur éloquence. Le pauvre diable me fit tant de peine, et sa démarche était si inattendue, que je finis par consentir.
Deux heures après, nous avions tous les deux reconduit Marguerite, et, précédé de mon hôte, j'entrai sur la pointe des pieds dans sa villa.
Aucun bruit.
— Ma femme dort, fit-il, tant mieux ! Je vais vous installer dans votre chambre, et demain matin nous ferons notre petite scène. Vous avez bien compris, Jacques ? Un ami, un vieil ami de vingt ans ! Bonsoir !
J'approchai la bougie de la glace et me regardai avec inquiétude. Est-ce que, moi aussi, j'avais
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Tair (Vun nioiisicur de soixante ans qui se teini les cheveux et le poil du menton en marron clair ? Un peu rassuré, je commençai h me déshahil- 1er, et je venais de retirer précisément ma chemise, quand, toujours dans la glace, j'aperçus une porte qui s'entr'ouvrait derrière moi et une délicieuse tête de femme qui jetait un regard dans la chambre. Le moment était bien choisi! La porte se referma avec la rapidité que vous pensez. Nous ne nous étions pas même vus face à face ; mais il n'en faut quelquefois pas plus pour décider d'une destinée. Je m'endormis vite. Je crus entendre des bruits de querelle dans mon sommeil. )5ah ! peut-être un vent d'orage qui se disputait avec les feuilles !
Saint -Yves entra chez moi, dès le petit jour.
— Ça n'a pas pris, me dit-il. Ma femme a été furieuse toute la nuit. D'abord elle est venue voir s'il y avait du monde dans votre chambre, mais ça ne l'a pas calmée. Au contraire I — A^ous m'avez amené un fier malotru, m'a-t-elle dit. Jacques, soutenez bien votre rôle de vieil ami. Tiens ! tutoie-moi ! Nous parlerons du collège, dis ! de nos souvenirs d'enfants, des pions qui
nous ont punis. Tu m appelleras Onésime I — c'est mon petit nom, — et tu me plaisanteras sur mes thèmes grecs, tu me reprocheras de t'avoirchippé des billes...
J'étais abasourdi. Je promis cependant.
Ah ! la présentation fut rude. Mme de Saint- Yves me toisa d'un regard de dédain que je n'ai pas encore oublié aujourd'hui. C'était la première fois que mon académie avait produit un si déplorable effet. C'était une belle personne, grande, à l'air créole, un peu nonchalant, mais avec des lignes de résolution aux coins de la bouche. Une bouche adorable ! Comment ce vieux mâtin pouvait-il tromper cette superbecréaturepourMarguerile !...
Enfin I
Saint-Yves commença la comédie suivrinte :
— Ce vieux Jacques ! s*écria-t-il. Quel plaisir de serrer un Labadens sur son cœur !.. Te rappelles4u cette version où tu fis un calembour qui te valut une retenue ? Ah I comment résister à ces souvenirs-là ! On se rencontre ! on ne s'est pas vu
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depuis quarante ans ! On ne se reconnaît pas et on cause... et puis on ne peut plus se quitter... etc., etc.
Il allait î il allait ! Et moi je lui répondais comme je pouvais.
— Ne pouvez-vous offrir h votre vieux camarade un verre de bordeaux pour y tremper un biscuit avant de nous quitter? lui dit d'un ton fort doux sa femme.
— Excellente idée, clière amie l
Et il disparut, les clefs de la cave à la main.
Alors, Mme de Saint-Yves vint droit à moi, et me regardant bien, dans les yeux, les bras croisés sur la poitrine :
— Ne mentez pas ! me dit-elle d'une voix ferme. Depuis combien de temps connaissez-vous mon mari ?
Elle était admirable ainsi ! L'idée d'une trahi son subite me traversa le cerveau. Une trahison? et pourquoi donc? 11 faut toujours dire la vérité.
— Depuis hier, lui répondis-je ingénument.
— Et vous l'avez rencontré ?
— Chez une cocotte.
— C'est bien, me dit-elle. Nous nous rêver-;
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rons. — Et elle me tendit une main que je couvris de baisers.
Saint- Yves revenait ; il me versait du bordeauxpendant que sa femme le regardait avec un petit air narquois. Il continuait sa comédie de collégien, ne se doutant de rien, et me faisant horriblement pitié. Je n'avais presque plus le courage de lui répondre sur le même ton. Mais il croyait avoir enfin à peu près convaincu sa femme, et alors il insistait, il insistait ! Il s'en donnait comme un homme qui croit avoir mis dans le mille et n'a pas envie d'en sortir de sitôt.
— Quand nous reverrons-nous ? me dit-il.
— Monsieur a son couvert ici ! répondit gracieusement Mme de Saint- Yves.
Lui eut un éclat de joie indescriptible. Fallaitil que sa femme eût bien avalé l'hameçon !
— Et après ? demandai-je à Jacques.
— Après?., me répondit-il, mais tu le sais comme moi I J'eus, pendant huit ans, la plus adorable maîtresse du monde.
— Et Saint- Yves?
— 11 est toujours avec Marguerite. Maintenant il a renoncé au marron clair et se peint en bleu foncé. Elle lui présente tous les jours des petits jeunes gens de vingt ans ; et lui, quand il parle d'eux, il insinue à tout le monde qup. ce sont ses frères de lait.