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LES ŒUFS DE M, LE VICOMTE

quil'accablait de caresses, et,sur un adorable petit meuble de boule, Tœuf de Pâques se prélassait tout couvert de petits amours qui semblaient sourire dans la lumière. Le doute n'était plus permis. Je ne suis pas moins discret vis-à vis des amours légitimes qu'à l'endroit des liaisoHs passagères. Je ne veux rien savoir de ce qui suivit cet accueil inattendu. Je n'ai voulu que recueillir ces mots delà vicomtesse, prononcés quelques heures plus tard, dans l'abandon qui suit les ïioures fortunées.

— Oui, merci, mon Adolphe... Tu as enfin compris que je n'étais pas une mijaurée comme ces poupées qui ne savent rien de la vie, et que je serais morte si tu n'étais devenu pour moi moins un mari qu'un amant. . , appelle-moi encore ta Lououte chérie ! Que ça me fait de bien ! Nous irons manger, n'est-ce pas, des fritures à Bougival, comme les cocotes? Sais-tu ce que j'ai fait de ton argent ?.. . J'en ai donné la moitié aux pauvres et, avec le reste, j'ai acheté une amazone. Nous irons au Bois le matin... C'est très chic... n'est-ce pas, ma vieille branche? et nous souperonsau café Anglais tous les soirs...

— Nous irons, dit La Roche-Quina avec une résignation comique.

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Et voilà comment, maifttenant, un monsieur fort bien sort, toutes les nuits, vers quatre heures, des restaurants à la mode, une femme élégante au bras, et toute nonchalante des plus aimables fatigues.

C'est un mari qui s'ennuie en ménage.

Et voilà comment encore le même monsieur, toujours fort bien, accompagne, tous les matins, à huit heures, une dame sur le retour à Saint- Roch et lui paie majestueusement sa chaise.

C'est un amant qui se divertit avec sa maîtresse.

Oui, mes enfants, voilà ce que les çeufs de Pâques de cette année ont fait.

Aussi, je n'en offrirai à personne, ajouta Jacques, en façon de commentaire.

J'ai rencontré mon ami Jacques sur les boule* vards, hier soir, vers dix heures. Il avait positivement Tair rayonnant.

— Bravo ! lui dis-je. Tu es donc guéri?

— Si je suis guéri ! J'ai si complètement chassé Lélia de ma pensée qu hier j'ai passé onze fois devant sa porte sans avoir une seule fois la tentation d'aller y frapper.

— Voilà, en effet, la preuve d'une fameuse indifférence. Mais, dis donc, si elle t'avait vu, de sa fenêtre, te livrer à cet exercice digestif, ne penses-tu pas qu'elle aurait eu envie de rire?

— Oh ! je savais qu'elle était sortie î II n'y avait pas de lumière derrière les rideaux.

— Alors tu as été vraiment héroïque ! Ne pas aller voir une personne qui n'est pas chez elle ! On a décoré des messieurs qui n'avaient pas montré autant de courage !

— Je n'y avais seulement pas réfléchi. Non ! lu ne saurais croire combien je me sens libre, heureux et fier de moi-même ! D'abord, j'avais pris le bon moyen pour l'oublier. Je m'étais rappelé le vieux proverbe qui dit qu'un clou chasse l'autre.

— 11 n'est pas vrai pour tout le monde. Ainsi, chez moi, les clous ne se chassent pas ; ils se juxtaposent comme sur les semelles des souliers d'Auvergnat. Tout ce que je puis espérer, c'est que mon eœur ne soit plus bientôt qu'un gros paquet de têtes de clous à l'épreuve desballes elles-mêmes. Et encore ! Les clous eux-mêmes s'usent, et les Auvergnats font quelquefois ressemeler leur souliers.

— Eh bien ! chez moi, les choses ne se passent pas de même, et j'ai tout simplement exproprié mon ancien amour en vendant le terrain à un autre.

— Mais es-tu sûr que i'autra te payera ton terrain?

— J'aurais pu toucher des arrhes toufe de suite.

— Tu as peut-être eu tort de ne pas le faire. Mais conte-moi ça.

C'est mon ami Jacques qui parle maintenant.

UNE DISTRACTION 3o5

J'ai commencé, me dit-il, parles demi-mesures. Le vrai remède, suivant un philosophe de mes amis, consiste à découvrir une personne ressemblant aussi exactement que possible à celle dont, on ne peut chasser l'image sans briser quelque ehose en soi. Ce genre de recherches n'est pas aussi difficile qu'on l'imagine, surtout dans une ville aussi grande que Paris. Le nombre des types de femmes méritant d'être distingués d'un homme d'éducation et de goût est fort restreint. La race a des lignes inexorables. Pour tout ce qui est bâtard et mâtiné, nous n'en parlerons seulement pas. C'est affaire aux petites gens qui ne sont préoccupés que de reproduire. Car vous remarquerez, — et ce n'est pas un bien, — que les femmes bourgeoisement laides sont les plus fécondes. Les femmes absolument belles sont, le plus souvent, stériles, comme si la nature renonçait à en tirer rien d'aussi parfait qu'elles-mêmes. Mais nous recauserons de cela une autre fois. J'essayai du remède de mon ami le philosophe et je le proclame le plus détestable du monde. D'abord c'est bien

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assez àe passer une moitié de sa^vie à mentir aux autrss sans consacrer l'autre h se mentir à soimême ! Le procédé est très spécieux, j'en conviens. Par une série de transitions douces et sans secousse aucune, on dégrade son idéal. Fi I quelle lâcheté ! J'y ai renoncé bien vite... J'ai pris le taureau... non, je me suis pris moi-même par les cornes et je me suis traîné, comme à l'autel, devant une image nouvelle, n'ayant rien des traits de l'ancienne idole. Appelle-moi renégat si tu veux, mais j'ai changé de religion. J'ai apostasie à ma propre face. J'ai déserté le temple de la Beauté brune et me voici aux pieds de la Beauté blonde. Il y a moins loin que cela du Capitoleà la roche Tarpéienne !

^- Et qui t'ouvrit la chapelle oîi tu fais maintenant tes dévotions?

— Le hasard, comme presque toujours. J'étais allé passer l'après-midi au Jardin d'Acclimatation. On y annonce de petits monstres venus du pays des neiges, et il est toujours agréable de voir des hommes plus laids que soi. Avant d'avoir réalisé

ce rêve, je m'étais arrêté devant des oiseaux eii liberté qui battent inutilement l'air froid de leurs ailes mutilées.

Un savant suisse était en train d'expliquer à rnie vieille dame comment c'étaient les cigognes qui avaient inventé les lavements...

— Par exemple I

— Oui, mon cher, il paraît que c'est ainsi, et voici, d'après cet érudit, comment les choses se seraient passées. Une cigogne, voyant sa camarade souffrante et le ventre gonflé, eut l'idée d'aller remplir son long bec d'eau, puis deFinsinuer sous les plumes postérieures de la pauvre bête, en y soufflant le liquide avec précaution. L'animal malade fut presque immédiatement soulagé. Un médecin athénien qui passait par là, sur sa mule, fut très frappé de cette guérison. Justement il allait voir un malade qui se mourait littéralement d'une constipation obstinée. Se gonfler les joues d'une demi-carafe, et recommencer sur son client l'expérience de la cigogne, fut pour cet homme dévoué l'affaire d'un instant. Seulement, par ce procédé élémentaire, il lui poussa dans le ventre autant d'air que d'eau, en sorte que la délivrance de ce malheureux s'accomplit avec un vacarme qui fit

croire à uiîe révolution. Les Archontes descendirent dans la rue, mais remontèrent bien \itô cliez eux, en se bouchant le nez. N'importe ! la première seringue était inventée. Au dire des connaisseurs, c'est encore la plus onctueuse, et les sublimes inventions du docteur Eguisier luitnême ne l'ont pas égalée.

•— Si j'osais te proposer. . .

— Merci, j'ai mal aux dents et ne puis supporter d'eau dans la bouche. Je reprends, d'ailleurs, mon récit. Tout le monde écoutait le savant suisse avec un recueillement narquois. Seule, une jeune femme ne prenait même pas la peine d'étouffer ses rires. Elle avait de si jolies dents à montrer ! Je m'en sentis mordu tout de suite. Le reste était à l'avenant ; et si différente de l'autre ! Une chevelure d'un blond ardent qui avait des lumières de cuivre aux parties lisses et des tortillements de flamme aux boucles insoumises. Des yeux bleus aussi, mais non plus de ce bleu sombre qui se creusait en abînie sous mon regard ; des yeux d'un azur pâle avec des paillettes d'or comme dans ceux des chats ; la bouche guère plus grande, mais plus charnue, avec un beau retroussis de chair vive formant arc à la lèvre supérieure ; de

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taille plus haute et les jambes allongées en amphore, comme dans les femmes du Primatice. Bref, une superbe créature et portant en elle tons les éléments d'un renouveau.

Je te fais grâce des banalités que nous échangeâmes en nous regardant en dessous, comme deux ennemis qui en vont venir aux mains, en attendant mieux. Un instant après la conférence clystérale du savant suisse, nous cheminions dans une allée plus déserte, côte à côte d'abord, puis^ bientôt, le bras sous le bras. Je me gardai bien de lui dire l'état de mon esprit et ce que j'attendais d'elle. Car je- ne sais pas de langage plus malhonnête à tenir à une femme que celui-ci : a Madame, j'ai dans le cœur un vieil amour qui l'encombre et je vous serais fort obligé de l'en balayer. » Mais les femmes ne sentent pas aussi vivement que les hommes combien ce genre de discours est injurieux, comme elles ne se doutent guère du mal qu'elles nous font quand elles nous jurent qu'elles nous reviennent a par raison ». Pourquoi pas tout de suite : « Par autorité de jus-

tice I » Enfin!... Ma compagne, dis-je, n'eut pas les mêmes scrupules que moi, et je sus bientôt que j'étais destiné à vider de son cœur l'image d'un certain infidèle qui avait déposé pas mal d'incongruités dans son existence. J'aurais été plus flatté d'avoir à lui faire oublier un personnage plus sympathique. — Vous n'aurez pas grand'peine à vous faire aimer, car je n'ai pas eu de chance jusqu'ici ! ajouta cette délicieuse personne. — Hein ! comme c'est gracieux ! Autant vous dire tout de suite : Votre prédécesseur était si déplaisant, qu'en étant simplement insupportable, vous ne lui iriez pas à la cheville. Mais passons ! 0 les belles dents ! ô les beaux cheveux I ô les yeux charmants I La femme est quelquefois un fleuve de bêtise, mais qui coule sous des roses.

Elle m'en raconta de jolies sur l'inconstant ! Et moi, pour ne pas l'écouter, je bourrais les lamas et les kangourous de pains de son, et je fis aux singes une distribution de noisettes qui leur fit croire qu'ils étaient au 14 Juillet, ce qui les réchauffa tout de suite. Pauvres singes ! Il y en avait là, sans doute, aussi, qui demandaient à des guenons à fesses pelées l'oubli des guenons à fesses velues.

0 ! la délicieuse journée

l.NK Dlb'iUACTION 3()i

— Mais, au fait, hasardai-je, puisque c'est aujourd'hui que tout cela s'est passé, comment es-tu seul à celle heure qui me paraît devoir être celle du berger ?

— F^coute-raoi donc jusqu'au bout. Inutile de te dire que nous fîmes le projet de ne plus nous quitter d'une minute, et, pour commencer, nous allâmes dîner ensemble. Je laissai, suivant mon habitude, ma nouvelle amie faire le menu du repas. Elle s'en acquitta avec goût et réserve, ayant Fair de choisir les plats qui ne me rappelleraient aucun souvenir... sauf un cependant : les cailles à la bonne femme. Mais, enfin, elle ne savait pas ! Notre dînette fut vraiment charmante . Rien n'y manqua des petites malpropretés qui font des amoureux un sujet de dégoût pour tous leurs voisins. On mordit à deux aux mêmes crevettes, on communia avec des boulettes de pain trempées dans les sauces; on but dans le même verre en cherchant la place que des lèvres avaient déjà marquée. 0 enfantillages de l'amour ! Comme les soupeuses ont raison de rayer les glaces des

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cabinets parliculiers avec leurs baijucs, pournou: empêcher de nous voir nous-mêmes dans ces slupides occupalions î l'aérilités divines sous les grands bois, en pleine naluie, devant le grand soleil qui biûle les fausses pudeurs en même temps que les grandes herbes, que vous devenez grotesques dans Je décor banal des faux plaisirs parisiens ! . . .

Nous en étions aux fameuses cailles à la bonne femme

Au moment oii ma délicieuse amie faisait craquer la cervelle de la petite bête entre ses dents, mon enthousiasme amoureux devint tel q[ue je me jetai à ses pieds ;

— Ah ! ma chère Lélia, m'écriai-je

— Gomment ! elle s'appelle aussi Lélia ?

— Non, mon ami ; elle se nomme Alexandrine.

— - Eh bien, elle a dû faire une jolie grimace. -Elle I pas du tout. Elle mit, sans me regarder,

ses beaux bras blancs autour de mon cou et soupira ;

— 0 mon Hippolyte ! . . .

Tu sais que je m'appelle Jacques. Hippolyte ! le nom de mon rival heureux auprès de Lélia ! Ce

fut un trait de lumière. Nous faisions la paire d'abandonnés.

Et ces deux grands débris se consolaient entre eux !

Je ne te cacherai pas qu'après cette double distraction, la conversation languit un peu entre nous, pendant le dessert. Je pensai qu'il était bon que vingt-quatre heures passassent dessus avant d'aller plus loin. Aussi avons-nous pris rendezvous pour demain soir. Je crois qu'elle n'y viendra pas et je ne compte pas 3* aller non plus.

Et Jacques ajouta, en se frottant les mains àfaire du feu avec :

— C'est égal, comme c'est bon d'oublier !

PETITS POÈMES EN PROSE DE l'aMI JACQUES

Le suprême bourdonnement des éphémères s'est éteint dans Ja poussière d'or du couchant.

Le bord du ciel occidental, de rouge qu'il était, est soudain devenu rose pâle, et Tazur du zénith a pris tout à coup une teinte si foncée que le ciel a l'air d'une grande coupe de lapis sombre renversée sur nos têtes et où perlent les dernières gouttes d'un vin de flamme.

Les grands bois, amoncelant leurs masses opaques sur la colline, semblent un troupeau couché de béliers noirs que veille un invisible berger : le Silence.

Au-dessus des rivières qu'on dirait semées de diamants, le feuillage délicat et comme transparent des peupliers suspend des lambeaux de dentelle.

Mais voici que, sous les roseaux, le crapaud, ce bourgeois des marécages, fait claquer sa langue sonore, dont la note cristalline est celle d'un verre que choquerait le couteau impatient d'un dîneur mal élevé, demandant son dessert.

Et aussitôt, comme un large fromage du brie le plus pur et le moins entamé, la lune monte à l'horizon, apportée par de mystérieux garçons dont les tabliers seuls apparaissent dans un frissonnement de petits nuages blancs.

Or, pendant ce temps-là, dans la chambre la mieux cachée de la vieille tour qui dessine sur le fimiament un profil de deiit ébréchce, le vieil huissier Pingrim, riche de plusieurs millions de protêts, fait sa caisse avec une volupté féroce. Il n'a pas allumé de flambeau pour être plus tranquille, et compte, avec ses doigts crochus, dans l'obscurité de la nuit tombante, tous les beaux louis d'or d'un sac qu'il a vidé sans boiit sur une table de bois crasseux. Il a recommencé trois fois et toujours trouvé le même nombrs de pièces. Il va donc les remettre dans leur bourse de toile grise quand, soudain, un louis qu'il n'avait pas vu apparaît sur le bout de la table, un charmant louis d'or jaune, à l'empreinte presque

effacée ! Pingrim pousse un cri de joie ! Il a reçu vingt francs en trop dans sa journée 1 Vite une lampe ! 11 fait clair maintenant dans la chambre, et Pingrim cherche. Il cherche la nuit entière; il cherche encore le lendemain. Il cherche quarantehuit heures durant , sans pouvoir s'arracher à cette besogne, nettoyant avec ses ongles les fentes poudreuses du parquet, soufflant dans tous les coins de la chambre qu'il parcourt à quatre pattes comme une bête affolée, si bien que, deux jours après, on le trouva mort de faim et de fatigue auprès de son sac toujours ouvert.

C'était cette gredine de lune montante dont un rayon, filtrant entre deux pierres de la muraille, était venue jouer ce petit tour lumineux et menteur sur la table du pauvre huissier.

Le sale gueux ! le diable ait son âme l

La grande allée de sable du parc est comme couverte d'un brocart d'or et d'argent que borde une double bande de mousse où les lucioles ont posé de vivantes pierreries. Çà et là l'ombre des grands arbres coupe obliquement cette magnifi-

nos LES FARCES DE MON AMI JACQUES

que étoffe de înmîère. Sur cet admirable tapîs marche, à pas lents, le triomphant bonheur de deux âmes éprises; du beau capitaine Izolin et de la plus belle comtesse Gudule. C'est plaisir de les voir cheminer, sous l'œil attendri des étoiles, mêlant leurs tailles altiôres dans un enlacement de lianes. Mille encens variés, pénétrants et discrets, montent, pour eux, des gazons voisins, et les petites clochettes blanches des jasmins s'agitent autour d'eux, comme pour leur sonner la silencieuse messe de l'amour. M'est avis que ces deux dévols-là ne seront pas en retard à l'office.

Or, pendant ce temps-là, dans son superbe lit de chêne aux colonnes tordues, sous ses rideaux de tapisserie flamande, monsieur le comte, qui se couche de bonne heure, est en proie à un cauchemar vraiment singulier. Il rêve qu'un génie méchant l'a tout à coup changé en satyre. Il sent se durcir ses pieds en sabots fourchus ; une petite houppe de poils lui caresse le bas des reins avec un insupportable frétillement ; il lui semble que la barbe hirsute d'un bouc s'allonge à son menton et que deux cornes lourdement nouées se tordent à son front. Il s'éveille enfin et, tout inquiet encore, il court devant son miroir de Yenise, pour

s'assurer qu'il est toujours semblable à lui-même Justement sa fenêtre est restée, par mégarde, ouverte, et une belle clarté nocturne emplit la chambre de son argent fluide. Le comte éclate de rire. Rien n'est changé dans son auguste face, mais le croissant de la lune, qui se reflète aussi dans le miroir, encadre sa tête de la plus amusante façon.

— Et dire que l'air du soir me fait toujours ça!

Il a fermé sa croisée, tiré ses rideaux et repris son somme.

Bonsoir, vieux cornard I

Un chemin désert, inégal, rude aux pieds, dans un pays triste, sous une nuit d automne. Quelques arbres rabougris seulement dont un méchant vent fait tinter les feuilles rouillées, avec un bruit lointain de ferraille. Une rumeur de charivari dans ce morne paysage. On y entend l'hiver aux mains branlantes détacher maladroitement, de sa vieille panoplie, les frimas coupants, les bises aiguës, toutes ses armes surannées et toujours redoutables.

Dans ce décor désolé, un homme court mocme

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un fou, secouant autour de lui une buée do sueur, haletant si fort que les forges arrêtent leurs soufflets sur son passage pour lui demander le /«, — tête nue et pieds saignants, avec les lambeaux d'une jaquette de Dussautoy sur les reins. C'est le petit banquier Cœur-de-Lièvre, qui a perdu l'argent de ses clients et manqué le train de Bruxelles. Il gagne la frontière comme il peut. Ce sera toujours ça de rattrapé.

Croiriez-vous que cet imbécile a des remords ! Il en esta son premier pouf, et ne se doute pas à quel point il vient de consolider son crédit. Il se croit poursuivi par une infinité de domestiques sans emploi et autres meurt-de-faim qui lui réclament leurs économies ! Des concierges le mau- . dissent et des garçons de musée le bombardent d'anathèmes. Un cocher de fiacre a juré de l'attacher à sa voiture, et un garçon charcutier d'en faire du petit-salé. Tout à coup il pousse un cri. Il lui semble que des sergents de ville lui ont jeté un lasso et lui mettent sous le nez leur petite lanterne sourde et aveuglante.., Allons donc ! C'est la méchante lune qui vient de sortir subitement de derrière un gros nuage, tandis que les pieds du fuyard s'embarrassaient dans une ronce épineuse.

A bout de forces, il tombe et s'endort.

Comme le comte, il rêve, mais le songe qui! fait est tout différent : il a trouvé un ballon en partance, et se sauve à travers l'azur. Les dernières clameurs de la Bourse se sont éteintes ; les imprécations de ses victimes ne montent plus jusqu'à lui. Il a pénétré dans le monde des astres et est au mieux avec les constellations, qui lui racontât l'histoire du monde. Toute la Genèse se refait devant ses yeux ravis. Il aperçoit distinctement Jéhovah en train de modeler les formes du premier homme avec la boue de son jardin.

— Tiens, dit Gœur-de-Lièvre en se réveillant en sursaut sur ce spectacle ; mais le bon Dieu a fait avant moi un trou à la lune !

Et il se prit à penser que son cas n'était pas différent de celui de beaucoup d'autres, et qu'il y en aurait peut-être un bon parti à tirer.

Tout repose, au château de Castel-Bouzin, sous une belle nuit d'été qui baigne la campagne d'une clarté douce et vibrante. Les nocturnes séraphins ont tendu une nappe de lumière sur la table où

soiipentles grillons noirs en causant politique, ce qui se comprend au bruit désagréable qu'ils font.

Tout repose au château de Castel-Bouzin, excepté ce pauvre M. Franc-Mi tou, qui y couche pour la première fois, et qui a mangé beaucoup trop de melon. Ne connaissant pas les êtres, et craignant d'entrer inopinément, en cherchant sa voie, dans la chambre à coucher de la maîtresse de la maison, il tient bon contre une colique désespérée. Enfin, se sentant vaincu, lisante à bas de son lit. Le meuble le plus voisin était veuf de son ornement le plus accoutumé. On avait emporté, pour les brosser, ses habits, dont les poches étaient bourrées de journaux. Rien sous la main : le désert devant une incommensurable douleur !

Tout à coup, une joie d'enfant. 0 surprise ! au beau milieu de la chambre, à terre, un superbe carré de papier qui semble attendre. M. Franc- Mitou s'assied.... comme on s'assied quand on n'a pas de chaise. Quelle minute soulageante ! C'est fait. Il ne reste plus qu'à faire disparaître... Yite! à deux mains !...

Pouah !

Ah ! méchante lune ! C'était elle encore, qui, passant par le losange d'un volet et donnant obli-

LliS FARCES DE LA LUNE '.M '.S

qiiement, au travers, sur le plancher, avait fendu ce faux papier à l'infortuné Franc-Mitou.

0 Muse, pardonne-moi cette dernière histoire.

Extremum hune, Arelhusa, mihi concède luboi-em,

rtv

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