‹ Les farces de mon ami JacquesChapitre 9 sur 34 · CI-GIT JAQUOT 3j · texte numérisé non relu

CI-GIT JAQUOT 3j

— C'est bien ce qu'il a fait de mieux.

— // sera éternellement pleuré.

— Ça, par exemple, des moucliettes !

Et de leurs poitrines méchantes s'exhala, dans un formidable tutti, cette proposition malveillante et calomniatrice :

— Ce n'est pas étonnant que ce pingre nous ait si peu laissé ; il avait une maîtresse ! C'est elle qui pare chaque jour son tombeau.

Et, comme de vilaines brutes, ils se mirent à couper les fleurs avec rage, à saccager le jardinet, à faire un tas de polissonneries sur la pierre.

Ils en étaient là de leur fureur iconoclaste quand Mme la baronne, qui marchait silencieusement et les yeux baissés, dans l'attitude du recueillement, apparut brusquement au tournant de l'allée.

— Malheureux ! s'écria-t-elle en accourant Un ricanement infernal lui répondit.

— C'est elle ! C'est sa maîtresse ! clamèrent les goujats.

Et le chef de la dynastie des Jaquot-Laveyssière, qui était un Prudhomme de valeur, lui jeta ce seul mot avec mépris :

— Hétaïre !

MO i.i:s 1 Aiu.i.s i>i: mon ami jacûies

l'uis CCS gens sortirent avec un grand air de dignité froissée, se reculant avec affectation de la pauvre femme qui réparait leur dommage en pleurant, et Mlle Désirée Jaquot-Mitouflarddit en passant la porte de la nécropole :

— C'est effrayant maintenant les gens qu'on est exposé à rencontrer dans les cimetières ! C'esl à renoncer à se faire enterrer.

— Et elle avait bien raison, ajouta Jacques en terminant ce récit.

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— Yois-tu cette admirable femme à la chevelure d'or, qui passe dans un landau sombre, traîné par deux pur-sang irréprochables ?

— C'est une superbe créature, en effet.

— Acluellement la très légitime épouse de M. Cowley, de la maison CoNvley et Samuel Land, une des premières du Nouveau-Monde. Ce Co^vley a cinquante ans et est aussi riche que Job depuis rinvention du papier à cigarette, — car tu sais que le Dieu des Juifs a amplement réparé la fortune de son vieux serviteur. — Il est grand, sec, a le verbe haut et porte des favoris jaunes (M. Cowley, pas Job ni le Dieu des Juifs que je n'ai jamais vu). Dans l'aristocratie du madanolam, c'est un Montmorency ou un Rohan.

— Et cette belle fille a consenti ?

— Il eût fait beau voir qu'une ancienne sa.tmibanque fît sa sucrée devant des millions légalement offerts !

[\S 1-KS l'AnCKS 1>E MON AMI JACQUES

El, comme je le regardais avec une stupéfaction douce cl pleine d^iulerrogation :

— J'ai connu, continua mon ami Jacques, miss Edith à New-York, il y a quatre ans, et je puis, si tu le veux, le conter son histoire.

Aussi bien, c'était l'heure où les récita s'écoutent aisément, et nous nous assunes, Jacques et moi, devant Tortoni, pendant que le soleil couchant donnait à la Madeleine l'air d'un immense aérolithe dont la chute a soulevé tout autour une poussière d'or. Dans cette buée de lumière qu'un vent léger semblait pousser sur les boulevards, les femmes traînaient derrière elles des hmbeanx d'apothéose. Tel, et plus rayonnant que Ions les autres, fuyait, dans mon souvenir troublé, le fantôme charmant de la promeneuse entrevue. Ma pensée ne la quitta guère pendant que Jacques m'en parlait comme suit :

Miss Édilli était tout simplement la première trapéziste du monde. Qui ne l'a vue en maillot ignore la correction savante que peuvent revêtir les formes féminines par un exercice intelligent.

La Grèce nous ^ légué des femmes de marbre. L'Amérique nous envoie des femmes d'acier. Aucune exagération musculaire dans ce corps souple, aux élasticités yiolentes, aux raidissements soudains, aux mouvements précis comme ceux d'un mécanisme ; les bras eux-mêmes étaient restés d'un dessin impeccable et se terminaient par deux mains d'enfant. Quant aux jambes, elles rappelaient celles de la Diane de Gabies, les plus belles de la sculpture antique. Une autre merveille, c'était la nuque de miss Édilh, une nuque rose avec des reflets d'ambre, nerveuse etjaillissant du cou comme un jet d'eau qui retombe. Car il s'en échappait une véritable gerbe de cheveux roulant un flot d'or sur ses épaules — le Pactole sur les cimes neigeuses d'un mont de Thrace.

Elle avait eu pour maître son oncle Jobson, ce monsieur respectable que tu viens de voir assis à côté du cocher et qui a l'air d'un marguillier protestant. Jobson, qui lavait prise toute petite, en avait fait une gymnasiarque sans rivale, non pas en la rouant de coups — arriè-re la légende des saltimbanques tortionnaires I — mais en la bourrant de sucreries et de liqueurs fines.

Autrefois clown distingué lui-même, et ayant

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tenu <Lir la barre fixe un bon rang, ce burgrave (le la <( bastoude » n'était plus, quand je Fai connu, que l'imprésario de sa nièce. Sa part de collaboration dans les exercices de celle-ci consistait à lui jeter les trapèzes avec une sûreté d'œil tout à fait rassurante et à apporter les obiets pesants sur lesquels sa force s'éprouvait.

Tels ils apparaissaient dans les grandes villes, annoncés par des affiches mirobolantes, effectuant des engagements proportionnés à l'importance des théâtres qui se les disputaient, et fort chèrement payés, ma foi, partout où il leur plaisait de donner une série de représentations.

Mais ce qui ne contribuait pas peu à augmenter la curiosité publique autour de cette étonnante personne, c'était sa renommée de sagesse. Les plus beaux et les plus riches avaient fait en vain à ses jolis pieds chaussés de cothurnes rouges des tapis de fleurs et de bijoux. Miss Edith avait foulé, du même pas plein de dédain, les roses et les pierreries, souriant d'une grâce implacable à ces outrages flatteurs.

C'était, pour tout le monde, la Jeanne d'Arc de la Nouvelle-Orléans.

Tu as bien deviné qu'Edith aimait.

Mais ne va pas croire à quelque idylle glissant dans ce monde d'oripeaux ses suavités mystérieuses, mêlant ses frissons de brise à l'haleine de cuivre des trombones et posant ses ailes blanches aux barres des trapèzes envolés. Miss Edith aimait comme peut le faire une personne dont l'éducation n'a pas développé les goûts romanesques et chez qui l'animal a mis doucement l'âme à la porte. Il n'y avait pas eu de place pour les rêves de jeune fille entre les rudes leçons de M. Jobson. Elle se cachait cependant pour aimer, non par pudeur, mais parce que si son oncle avait connu l'indigne objet de son choix, il lui eût probablement, pour la première fois de sa vie, administré une volée, l'austère tuteur qu'il était !

C'était, en effet, un clown affreux que M. Bobb Harris, mahngre, efflanqué, d'une repoussante laideur, une grimace vivante, n'ayant, avec cela, aucune distinction dans ses facéties, mitnant uniquement les grossièretés de la vie, ne faisant rire

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que la pi)])ulacc par sos Diihires, le plus méprisahle des paillasses, en uu mot, et ayant, de plus, la réputation d'un homme sans aucune délicatesse avec les dames. Car il leur plaisait, le sagouin, avec sa grande Louche peinte en bleu, ses yeux écarquillés et brûlés, ses oreilles de faune et son horrible perruque à trois sommets en filasse rouge.

Commeut Édilh avait-elle pu s'éprendre de ce magot navrant? Comment un trésor de beauté était-il venu tomber aux pieds fourchus de ce satyre ? Je ne me charge pas de l'expliquer, mais il me semble qu'il y a des siècles que Vulcain sa vçnge des anciens dédains de Yénus, et que Polyphème prend sa revanche des duretés de Galathée.

Car elle l'aimait vraiment, follement, stupidement, la belle idiote qu'elle était ! Croirais-tu qu'elle en était jalouse ? Elle avait forcé à peu près Jobsonà l'engager, ce monstre, sous prétexte que leur industrie avait besoin d'un élément comique. Bobb llarris voyageait maintenant avec eux, surveillé de près par son impérieuse maîtresse, rampant devant elle, mais clignant toujours de l'œil vers quelque infidélité.

Tel était Tétat des êtres et des choses quand un drame vint en changer l'équilibre soudainement.

C'était à New-York, dans le plus beau des Alhambras, devant une foule qui s'écrasait les pieds silencieusement et en conscience. Miss Edith venait de traverser la salle tout entière en deux envolées, passant comme une comète dans une constellation de becs de gaz. Le rose sillon de son maillot et l'éclair de sa chevelure ardente avaient laissé dans l'a'.r chargé de lourdes odeurs un frisson voluptueux. La fumée des cigares déroulait plus suavement ses volutes bleues sur le chemin de cette vision. La belle acrobate allait passer aux exercices de force. Déjà M. Jobson, habillé en artilleur de l'armée du Sud, écouvillonnait, avec* un zèle belliqueux, une superbe pièce de quatre dont miss Edith, accrochée par les pieds à un trapèze et retenant le canon avec ses dents, devait supporter le recul.

Ce fut l'afTaire d'un instant. La détonation fut formidable, et un tel nuage envahit la salle qu'un

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iininensc éternuemcnt répondit au mugissement du tonnerre. Mais, dans ce nuage, Edith avait cru apercevoir Bobb Ilarris serrant de fort près une danseuse du prochain ballet.

Cependant ce n'était pas fini. Le plus beau restait à faire. Toujours en artilleur de l'armée du Sud, le vénérable M. Jobson venait de passer une solide ceinture autour de ses reins grassouillets. Cette ceinture portait par derrière un anneau et, [)ar cet anneau, miss Edith, toujours la tête en bas, allait enlever son oncle et le faire tourner comme un tonton, à soixante pieds de haut, pendu à sa mâchoire. Il semble, au premier abord, que cet exercice exprime mal le respect qu'on doit à ses grands parents; mais c'est là qu'éclatait le génie plastique de cette admirable fille. Elle apportait à ce jeu une telle maestria et M. Jobson tant de dignité, que la chose semblait la plus naturelle du monde et qu'il n'était pas de neveu qui, au sortir de là, n'eût envie de balancer son oncle en lui mordant les fesses pour lui témoigner sa vénération.

Or, depuis plusieurs secondes déjà, M. Jobson, accroché aux incisives de sa nièce, tournoyait dans l'espace vertigineusement, quand miss Edith,

ayant jeté un regard oblique dans les coulisses, vit très distinctement l'infidèle Bobb poursuivant sa rivale.

Le coup l'atteignit au cœur, et la secousse, troublant sa raison, lui fit tout oublier.

— Ali ! fit-elle avec une effroyable explosion de douleur.

La malheureuse î

Elle avait ouvert la bouche et lâché son oncle dans l'immensité !

Un long cri d'horreur s'éleva de la salle .

Tout le monde se haussa sur la pointe des pieds pour voir le carnage. Les balcons débordèrent comme des treilles trop chargées.

A la place oii M. Jobson avait dû tomber, une grande silhouette noire dessinait la forme de son corps. L'opinion fut immédiatement qu'il s'était si complètement aplati dans sa chute que ses membres n'avaient plus aucune épaisseur et que la pesanteur l'avait comme passé au laminoir.

L'horreur redoubla devant cette idée. Le rideau venait de se baisser.

Quelle ne fut pas la surprise de tous, quand, uuB seconde après, M. Jobson, en personne, vint saluer le public à travers une fanfare ! Sauf un pan de sa veste d'artilleur, qu'il avait perdu, il ne semblait endommagé en rien. L'enthousiasme fut à son comble.

Rien de plus simple, d'ailleurs, que ce hasard

providentiel.

Pendant les exercices de miss Edith, on faisait jouer les trappes pour le ballet féerique qui devait Jes suivre. Or, à la place même où le malheureux canonnier était chu, une trappe était précisément ouverte, invisible, sous le large tapis qui couvrait le plancher.

M. Jobson avait tout simplement traversé ce tapis, qui, en résistant avant de se déchirer sous son poids, avait si fort amorti sa chute, qu'il s'était trouvé moelleusement assis sur la tête de Bobb Ilarris qui, dans sa course folle, passait justement dans les sous-sols.

Quant à miss Edith, sa terreur avait été telle, qu'en revenant à elle-même, elle n'éprouva plus pour Bobb Ilarris que haine et mépris. Elle lui fit donner son compte sur l'heure. Deux jours après, M. Co^vley, qui aimait fort les excentricités, vint

lui proposer d'être sa femme. Elle accepta, et tout le monde la dit miraculeusement fidèle à son opulent mari.

— Bonsoir, Jacques !

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