‹ Les fastes de RouenChapitre 12 sur 28 · SUR HBBCULR ORI»BL · texte numérisé non relu

SUR HBBCULR ORI»BL

doire dans son poème une bigarrure désagréable, de latiniser tous les noms propres. Ménage s'en plaignait déjà dès le xvn* siècle. (1) Encore est^il permis, 'pour les grands noms historiques, d'arriver aies reconnaître sous ce dégui-»sèment latin. Mais quand il est question de nomn de lieux, de choses ou de personnes, souvent sans notoriété aucune* et qu'à cette obscurité originelle s'ajoute Tobscurité de forme dans les noms destinés cependant à les faire con«* naître, on se heurte aloi*s contre des difficultés presque in*surmontables, surtout si Tauteur vient y joindre encore des tmèses audacieuses, coupant un mot en deux parties, dont l'une est au début et l'autre au milieu ou même à la fin du vers.

En ce genre, les témérités de Grisel dépassent quelquefois toute mesure, et sa traduction latine, plus ou moins arbitraire, a souvent défiguré quantité de noms français, qu'il nous a été on ne peut plus difficile de ramener à leur forme première. Cependant, c'est le premier soin à prendre, la première chose à tenter; car, faute d'y réussir, le poème deviendrait trop souvent une lettre morte, laissant dans l'ombre ce qu'il a pour mission de mettre au grand jour (2).

(1) Menagianaf 1. 1, p. 33.

(2) Les Notes, les Remarques sur là Versification, les Additions et les Pièges justificatives fournissent la preuve de ce ()ue nous venons de résumer ici. — Un seul nous a résisté, c'est le fameux SeieviUa, p. 3i, sur lequel nous n'aviiisque des douttt. V0irp, 648.

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Mais, cette première dilBculté toute de forme, une fois vaincue, le mot de Ténigme une fois trouvé, pour les noms propres, et quelque fois pour les choses, on reste étonné de la justesse et de Pexactitude des expressions latines employées par Grisel, a&n de rendre et de faire comprendre les choses multipliées et si différentes dont il voulait transmettre et conserverie souvenir. Aussi, quand on se demande s'il eût été possible d*exprimer d'une façon plus claire, en latin, ce qu'a voulu dire l'auteur, on arrive à reconnaître qu'il s'est servi toujours du mot le plus propre et le plus juste de cette langue pour désigner tant de choses essentiellement françaises. On éprouve, dans la lecture et l'étude des Fastes de Rouen, ce que Grisel a dit, avec tant de raison, de ses Épigrammes : « Au premier coup-d'œil, u ces Épigrammes sont un peu raboteuses. Priscus, auseq cond elles le sont beaucoup moins. Les lis-tu quatre fois? « Elles finiront par devenir coulantes, et la lecture en sera « toujours pour toi de plus en plus claire. Je me donne ce « mérite; mes Ëpigrammes sont comme un couteau : il est € d'autant plus brillant qu'il coupe davantage » (1). Tel est l'effet quç produisent aussi les Fastes de Rouen. A la première lecture, on n'en saisit d'abord que le sens général, mais qu'on y revienne à plusieurs reprises, et l'on est tout étonné de. la justesse, de la propriété, et quelquefois du bon-

. (t) PlftCBS J08T1P1GATIVB8, XXXV.

heur de Pexpression latine choisie par Tauteur. pour rendre tous ces détails infinis, consignés dans son poème. Ce n'est pas du premier jet qu'il a pu y parvenir, et, plus d'une fois, il a dû Caire appel à cette persévérance dans le travail, à cette révision incessante de ses œuvres, que nous savons avoir été, d'après son aveu, l'un des caractères de son talent poétique, plutôt que l'inspiration.

D^ailleurs, en un sujet pareil, l'inspiration était une qua* lité bien secondaire, tout autant que le mérite purement littéraire. Ce dernier y fût-il plus grand, plus saisissant, il ne nous toucherait guère aujourd'hui, pas plus qu'il ne touche dans une foule d'Histoires, de Chroniques, de Romans du moyen-âge, en français ou en latin, parce que nous allons surtout y chercher des documents pour l'Histoire. C'est là qu'est le vrai mérite des Fastes de Grisel, et il est aussi grand que réel, quand on envisage le tableau plein de vie que le poète a su tracer de Rouen, au début du XYii* siècle, et les lumières nouvelles dont ce poème éclaire son histoire. Ce mérite, cet intérêt historiques, nous allons tâcher de les montrer, ou, tout au moins, de les faire pressentir.

Pour qui réfléchit, tant d'anciens monuments, tant de vestiges du passé, restés encore à la surface du sol de Rouen, ou bien exhumés chaque jour de son sein, ont leurs souvenirs. Quand la pioche, s'attaquant à quelque vieux cimetière, placé jadis autour d'une église, au centre de la

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cité, vient remettre au jour les ossements des générathmë disparues, plus que jamais on voudrait connaître les pensées» les habitudes, les passions , les plaisirs, les peines, c'est-à-dire la vie tout entière de ces vieux Rouennais, nos prédécesseurs sur ce sol que nou$ foulons et que notfs habitons comme eux.

Afin de satisfaire ce désir bien naturel^ on s'adresse aux écrivains qui se sont occupés de Rouen et de son histoire, et le désappointement est grand, quand on n'y découvre pas la moindre trace, le plus léger souvenir de ce qui fait la vie d'une population, ses mœurs, ses usages, ses croyances. Taillepied a dit quelques mots des Monuments, des Marchés, des Rues, du Parlement, des Monastères, des Églises, et s'étend beaucoup sur les Archevêques de Rouen. Farin rappelle, avec plus de détails, à peu près les mêmes choses, en y joignant les Sièges, les Famines, les Pestes, les Supplices, les Massacres, etc., la liste incomplète et fautive des Membres de la Noblesse et des principaux fonctionnaires dans les divers services politiques, religieux, civils et militaires, enfin force détails sur les édifices religieux de tôtlte nature. Mais l'homme, le citoyen, le Rouennais proprement dit, ses occupations, sa vie intime et journalière^ ses sentiments et ses croyances, il n^y en a pas la moindie trace. Ses successeurs, OurSel, Leooq de Villeray, Senrin, Paykfit pris pour modèle, n'en parlent pas davantage, déserté t|tte, dans l'Histoire de Roueti, ce que Ton connaît le m(ri^, (m

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méfiie pas da toat, c'est précisément le Roaenaais da xvi* et du xm* siècle, tant S9i vie est restée dans Tombre, sinon dans un oubli dédaigneux.

Cette lacune regrettable, le poème de Grisel, Tient twi l^ureusement pour la combler. Le premier mérite tlas Fastes, c'est de nous rajeunir de plus de deux siècles, de repeupler tout à coup le vieux Rouen de Louis Xm et de |40ui8 XIV, d*en ressusciter et d'y replacer les ancieiis habitants de tout rang, de tout sexe et de tout âge. On y voit figurer Noblesse* Clergé, Magistrats, Avocats, Procureurs, Maîtres d'école et de collège , Bourgeois^ Commerçants, Peuple, Purins, etc. Ce que, dans le cours d'une année (sauf pour deux mois), au point de vue civil, politique, militaire ou religieux, pour les fêtes, les plaisirs, les divertissements* etc., une famille rouennaise avait coutume de faire, de voir, souvent de penser et de dire, nous Pavons là jour par jQur, avec le soin le plus scrupuleux, la plus rigoureuse exactitude. Dans les murs, hors des murs de Rouen, Grisel nous &it suivre le chrétien, le citoyen^ le père de famille dans Taccomplissement de ses devoirs. Il nous montre ici le Rouennais dans les Églises, aux Processions, en Pèlerinage; là« remplissant les devoirs de la vie civile et de son état; ailleurs, au milieu des Fêtes de famille, des Bals publics et particuliers, des Mascarades, des Jeux, des Divertissements, des Assemblées de la banlieue. Il nous ouvre toutes les portes, toutes les en-

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trées, petites et grandes, de façon à nous (iaire passer tout le monde devant les yeux, hommes, femmeé^, enCants, vieillards , jeunes filles et jeunes gens.

'- Jusqu'à la publication de cet ouvrage, on n^avAit pas inéme un aperçu, une légère esquisse de tout cela. C'est Grisel qui a rendu possible de repeupler Rouen en idée, d'après ce poétique tableau, donnant, avec Tinfluie variété des détails, une vue complète, une impression vraie de Tensemble , à Tépoque de la plus grande prospérité de notre ville, classée la seconde du royaume pour sa population et pour son importance commerciale, et possédant encore le plus glorieux de tous ses enfants, Pierre Corneille, qui vécut de cette vie là près de soixante ans, et dont il ne serait pas difficile de retrouver la trace dans quelquesunes de ses œuvres (1 ) .

Un second mérite, c'est de faire revivre, non moins que les hommes, la civilisation de Rouen à cette époque. Après avoir lu les Fastes, on sent mieux tout ce que le temps détruit incessamment de mœurs, d'usages et de souvenirs, quand on en rencontre chez lui de complètement inconnus. Qui donc, parmi les historiens de Rouen, a eu l'idée, non pas de décrire, mais seulement de mentionner la Fête des Rois, les Bals de Société, les Mascarades, la

(1) Voir pour les « mascarades » et pour les « concerts et les col- « lations sur l'eau, » nos Aj)oinoi(S et Pièces justificativbs, p 54S-547 et 592-59S.

Foire aux vins, les Combats de Coqs dans les Écoles privées, les Pèlerinages de Sainte-Venisse, le Banquet des Avocats, le Festin du Cochon, le Curage de Robec, le Tir à Toiseau ou Papegault, le Jeu nautique de rAnguille, les Bains froids, les Promenades et les Concerts sur Teau, les Concours et les Distributions des Prix du Collège, un Miracle arrivé dans Téglise Saint-Lô, un Incendie dans un Bal, la Rentrée du Parlement, et le Concours musical de la Sainte-Cécile? Les historiens de Rouen sont complètement muets sur chacun de ces points, tandis que Grisel a tout embrassé, tout détaillé, tout décrit.

Avec lui encore, nous retrouvons Taspect d'une foule de monuments qui ont disparu depuis le xvu« siècle, et, pour ceux qui nous restent, il nous les donne tels qu^il les a vus, de sorte qu'une comparaison avec Tétat actuel accuse la transformation qu'ils ont subie. Les descriptions du Château de la Rivière-Bourdet, du Palais-de- Justice, de la Cathédrale et de TÉglise des Jésuites, sont à étudier à ce point de vue.

Les descriptions et les détails sont toujours marqués au coin d'une exactitude, d'une fidélité scrupuleuse : c^est bien un ouvrage didactique^ tant les leçons, les renseignements offrent l'image de la vérité, sauf le cas, bien entendu, où le poète a recours à la fiction pour nous charmer et pour nous séduire. Entre autres exemples frappants, on peut citer le long récit concernant saint Romain et la Gar-

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lantes, à côté de la vérité, que d*éire exact et sûr à propos des mille détails contenus dans le poème de Grisel. Pour y réussir, il lui a fallu une observation constante et profondej; étrangère à tout esprit de paresse et de légèreté.

Ces mérites ne suffisent pas, sans doutei pour constituer un grand poète, ni même un histmen^ et nous sommes loin de le prétendre. Mais, à la lecture de ce poète qui nous a fait entendre de si patriotiques accents, en présence de ces tableaux si vrais et si vivants des mœurs et des usages de sa ville natale, quelles impressions et quelles émotions nous attendent ! Quel plaisir de surprendre ainsi, ^out au vif, cet âge déjà si loin et si différent du nôtre# de dépouiller Thomme moderne et de revivre avec Corneille et ses contemporains! Mœurs, Coutumes, Habitudes intimes, la Rue et la Maison, la Corporation et la Famille, la Vie privée et la Vie publique, l'Eglise et le Palais, tout se découvre, tout apparaît, comme au temps même de Grisel. Ces nombreux tableaux d'un peintre du crû sont comme une découverte toute nouvelle, et comme une con* fldence à plus de deux siècles do distance.

Ainsi, la peinture des mœurs de Rouen, le tableau animé de la vie publique et privée des Rouennais^ au début du xvn* siècle, c'est-à-dire lors de l'entier épanouissement de notre cité , voilà Toriginalité réelle du poème de Grisel, le point de vue tout nouveau qu'il introduit daus notre histoire locale, et dont il ne partage le mérite avec

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personne. ÎPlacé chronologiquement entre deux historiens de Rouen, Taillepied et Farin, sur la limite de deux iges bien distincts de cette histoire, il unit et complète ces écrivains avec bonheur, en mettant en lumière ce qu'ils avaient systématiquement laissé dans l'ombre.

Il est vrai cjiie cette forme poéticiue et latine doit enlever des lecteurs aux Fastes de Rouen, surtout parmi les esprits faciles, habitués à cueillir la science débarrassée de ses épines. Toutefois, c'est pour eux que nous avons accumulé tant de Notes, tant de Remarques, tant de Pièges Justificatives, de façon à donner l'interprétation continue de toutes les dif&cultés sérieuses que le texte nous semblait offrir. Quant aux érudits et aux hommes d'étude, familiarisés comme ils le sont, en général, avec la connaissance du latin, ils ne reculeront pas devant un vrai trésor d'observations, une mine féconde de renseignements de toute espèce, pour enrichir, éclairer et compléter notre histoire locale ; car, désormais, il nous semble impossible d'écrire sur un point quelconque de l'histoire de Rouen, à cette époque, et même avant, sans consulter le poème de Grisel.Toutse tient, tout s'enchaîne en histoire; il n'est si petite découverte qui n'ait sa portée ; la plus mince parcelle de vérité y' est précieuse. Quel moyen a-t-on de bâtir l'ensemble, si ce n'est avec les détails ?

Voilà le service que ce Rouennais, fils de poète, poète latin lui-même, par vocation, et non par suite d'une

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métromanie subite, homme digne, indépendant et paisible, né pour le cabinet et pour la bibliothèque, a rendu à sa patrie. Uniquement concentré dans Iti pensée de travailler â rhonneur de Rouen, sa ville natale, sa ville bien -aimée, il n'a cessé de lui consacrer son intelligence et son cœur, qui le reportaient toujours au milieu d'elle et de ses compatriotes. Il faut lui savoir gré d'avoir ressuscité; par le vivant tableau qu'il en retrace, la société, la vie de nos pères qui . sans lui, auraient été à jamais ensevelies sous la poussière des siècles.

On disait naguère : « Heureux ceux qui sont d'un pays, « d'une province, qui en ont gardé le cachet, qui en ont € gardé l'accent, qui font partie de son caractère et de son € histoire î Ils ont chance d'y retrouver une famille, d'y « obtenir une chapelle domestique après des siècles » (1). Cette remarque s'applique de tout point à Grisel. Si, de tant de poètes latins modernes, son nom est parvenu jusqu'à nous, il le doit aux Fastes de Rouen, le seul de ses ouvrages qui, depuis sa mort, ait sérieusement attiré l'attention des émdits et des critiques. Si, de nos jours encore, il revient à la lumière, c'est que, par les Fastes, « il fait partie de notre (c histoire. » Enfin la Société des Bibliophiles normands a été « cette famille f qui, lui rendant la justice vainement

(1) M. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t XIV, p. 125. — L'abbé de Marolles.

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