‹ Les faucheurs de nuitChapitre 1 sur 11 · LA PASSION DU JEU · texte numérisé non relu

LA PASSION DU JEU

II y a dans Paris des quartiers tout entiers que le Parisien lui-même connaît à peine, et il y a, à coup sûr, des rues où il n*est jamais passé. Il faut qu'un événement s'y accomplisse pour que* nous en apprenions le nom. Paris est comme une nouvelle Océanie dont toutes les terres ce sont pas découvertes. Qui est-ce qui connaissait la rue Soly avant que Tinimitable Balzac y eût placé les scènes d'une de ses plus

charmantes études? Et, pour ne pas remonter si haut, qui est-ce qui avait jamais entendu parler de la rue de la Vieille-Lanterne avant qu'elle fût si tristement révélée à tous par la mort terrible d'un poète?

Paris moral est encore plus ignoré que Paris physique. Il y a des côtés de la vie parisienne qui sont des impasses mystérieuses dont rentrée n'est connue que des initiés. On tourne autour, on se heurte contre sans les voir, comme on passait auprès de la rue de la Vieille-Lanterne sans en soupçonner l'existence . Seulement, la ruelle a disparu sous le marteau des démolisseurs, il ne reste plus rien de son escalier rapide et funèbre , rien de la grille où le poëte s'attacha par le cou, rien de la muraille qu'il frappa de ses pieds dans le râle de Tagonie; tandis que le vice survit au temps, se dérobe à la loi et se perpétue d'autant plus sûrement qu'il est plus caché.

Ces réflexions douloureuses sont tout à fait à leur place au début d'une pareille étude. Que de joueurst^ ballottés par les chances du tapis vert et Gnalement ruinés, sont morts paf le suidde! Eux aussi, ils avaient fait leuts rêves d'or et leurs châteaux enEs^ pagne, mensonges toujours renaissants, espoirs tou* jours déçus 1 Une nuit, la froide réalité leur est apparue; elle est entrée dans leur cerveau endolori au moment même où ils pordaieût Jeur dernier écu. La réalité* c'était la misère : ils ont Aii devant elle et ils se sont tués, non pas comme le poêle, pour entrer

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dans un monde meilleur, mais simplement pour s*anéantir. Le joueur ne croit pas: son Dieu c'est l'argent, sa religion c'est la chance ; il ne connaît pas d*autre ciel que le tapis ^ert constellé de pièces d'or. Quand le dieu s'est caché, quand la chance a disparu sans espoir de retour» il se tue, parce que la passion du jeu, qui emplit l'âme tout entière, absorbe complètement l'individu, et qu'il n'est pas de plus grand malheur pour un joueut que de ne pouvoir plus jouer.

Pourquoi ne pas le dire? la passion du jeu fait encore aujourd'hui de nombreuses victimes. Le Jeu est entré dans nos mœurs et il y est jresté. Le joueur qui apportait autrefois son argent à Frascati ou au Cent- Treize, le perd maintenant dans les cercles, dans les parties montées et dans les tripots clandestins. Je dis le perd , cai;^!! n'est pas à ma Connaissance un seul joueur loyal, jouant depuis longtemps, qui puisse so vanter d'être en bénéfice. Ceci est un mystère que j'expliquerai plus tard. Kn été, il voyage à l'étranger et il alimente des établissements qui s'enrichissent à ses dépens. Revenu à Paris, il joue encore, parce que la passion du jeu est la plus exigeante de toutes les passions. L'âge ne peut rien sur elle. Irritée lour à tour par le gain ^t par la perte, elle ne fait que grandir avec le temps. On cite, cependant, quelques exemples de joueurs qui se sont corrigés; ceux-là étaient des hommes tout à fait supérieurs, c'est dire que te nombre n'en est pas grand*

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Les joueurs eux-mêmes ne se trompent pas sur le caractère misérable et pour ainsi dire honteux de cette passion. Tous reconnaissent qu'elle est au moins un travers de leur esprit, et beaucoup maudissent le jour où, pour la première fois, ils ont mis un enjeu sur une carte. Les moins sincères prétendent qu'ils sont poussés par un invincible besoin d'émotions. La vérité est que l'appât de l'or du prochain, et par conséquent un sentiment bas et peu avouable, est leur principal mobile. Il leur faut des émotions! Mais voyez combien sont différentes ces émotions, selon qu'ils perdent ou qu'ils gagnent. Examinez le joueur qui vient de faire un coup superbe : sa figure indique une grande joie. Voyez-le, au contraire, quand il perd : son visage trahit une vive souffrance, une véritable douleur. Or l'on ne court pas après la douleur. L'émotion qu'il veut, celle qu'il appelle en prenant sa place au tapis vert, c'est l'émotion du gain, c'est la joie que lui causent les coups heureux. Voilà la vérité, la vérité toute nue, qui n'est pas facilement avouée, parce qu'elle n'est guère avouable, mais qui est essentiellement humaine. Si Ton disait à l'homme qui prétend ne se mettre au jeu que pour le simple plaisir dos émotions : a Jouez, vous perdrez successivement tous vos coups , J) tenez pour certain qu'il ne jouerait pas. Il ne jouerait pas non plus, celuOi qui l'on dirait : a Mettez cent louis au jeu, jouez toute la nuit, et après des alternatives diverses, vous vous retirerez avec dix francs de perte. j> Ce ne sont donc pas les

simples émotions que le joueur cherche au jeu, ou plutôt il n'y cherche que les émotions agréables. Les vieux joueurs et les joueurs cyniques ne s'en cachent pas, ils conviennent qu'ils jouent pour gagner. Quelques-uns confessent même qu'ils jouent sans plaisir. Ceux-là sont les joueurs de profession, ou joueurs de la pire espèce.

A tout prendre, j'aime encore mieux le soi-disant joueur pour l'émotion. Aussi bien, quelques-uns peuvent être de bonne foi, et, dans tous les cas, le subterfuge dont ils usent prouve qu'ils comprennent tout ce que la convoitise du bien d'aulrui ainsi satisfaite a de dégradant pour l'homme. Ils ne sont pas encore endurcis.

Je ne nie pas cependant que beaucoup de gens ne jouent pour le simple plaisir de jouer. Cela n'est pas douteux. Je veux dire seulement que la passion désintéressée ne conduit pas à une partie chère. La bouillotte, le lansquenet, le baccarat, sont des jeux d'argent, et comme tels ne sont joués que par ceux qui veulent gagner. Ceux qui courent après les simples émotions de la chance, sans préoccupation du bénéfice, ont d'autres jeux moins dangereux auxquels ils peuvent s'intéresser vivement. On voit tous les jours des gens riches pharmés de gagner une partie de piquet à cinquante centimes. Ce n'est pas, à coup sûr, ce bénéflce insignifiant qui les rend heureux. On peut môme se passionner beaucoup pour une partie absolument désintéressée, pécuniairement parlant. Je me

rappelle avoir vu à Cologne, dans un abattoiri deux jeunes enfants qui faisaient une partie d'écarté sous un bœuf fraîchement saigné et ouvert, qu'on venait de suspendre au plafond. Ils étaient étendus sur les dalles humides, et detempsen temps quelques gouttes de sang tombaient sur les cartes et sur leurs bras. Tout à coup ils se prirent aux cheveux à propos d'un point contesté, et je vis l'un d'eux tirer un long couteau de sa ceinture et en menacer l'autre. Je les calmai à grand'peine, et comme je leur demandai quel était l'enjeu de la partie, ils me répondirent qu'ils jouaient le plaisir! Le plaisir, dans un pareil lieu, et jusqu'au coup de couteau!

Au reste, il suffit de quelques instants d'observation pour faire tomber tous les masques, restituer à chaque joueur le lot qui lui revient et lire au fond de ces âmes émues. Tel prétendu joueur pour l'émotion quitte le jeu et se sauve au début même de la partie, parce qu'il a réalisé un petit bénéfice. Tel autre, qui essuie plusieurs mauvais coups, se plaint amèrement, blasphème ou déchire les cartes de rage. Si ce sont là les émotions que celui-ci est venu chercher, il faut convenir qu'il n'y paraît guère; s'il jouit — ce dont il est permis de douter, — il jouit comme les autres souffrent et se damnent. Mais non, pour se rendre compte de ce qu'il éprouve, il suffit de l'écouter lui-même. Il se plaint tout haut, il accuse le sort, il est malheureux^ et il faut le croire, car c'est luimême qui le dit, et cet aveu coûte à son amour-pro*

pre. II y en a d'autres — ceux-là sont plus forts — qqî luttent vaillamment contre ce qu'ils af pellent la mauvaise veine et ne fatiguent pas leurs voisins de leurs exclam'ationsetdeleurs plaintes. Ils sont muets, mais ils sont tristes; ils perdent sans bruit, mais ils sont absorbés; ils se sont mis gais au jeu, et leur gaieté a disparu. Les gagnants, au contraire, ont tout l'en • train, tout l'esprit. Les plus impressionnables ou les plus faibles s'élèvent jusqu'à la loquacité. Ils sont heureux jusqu'à l'importunilé, jusqu'à la cruauté! Aveuglés par le gain,— l'or rend stupide et barbare, — ils ne savent pas tout le mal que causent leurs rires, toutes les blessures que font saigner leurs élans joyeux, ou bien, s'ils le savent, ils ne s'en soucient pas ; ils ont l'effronterie de l'ivresse. D'autres, plus calmes, onl le privilège des bons mots, des pointes et des calembours, qui font rire beaucoup lesgagnauts et que les perdants trouvent détestables. Il en est aussi, je le sais, qui, soit dans la perte, soit dans le gain, se possèdent assez pour ne se mêler ni aux malédictions des uns, ni à la joie féroce des autres ; mais ils ont, eux aussi, une lucarne ouvert^ sur le cœur, et l'on peut y lire ; ils parlent peu, car ils savent que la voix trajiit l'émotion, et ils mettent leur dignité h se vaincre eux-jnêmes, ce qui est au moins une preuve de bon goût et de savoir-vivre. Mais ils ne peuvent pas se condamner au silence absolu, et d'ailleurs leurs regards, leur pâleur, le tremblement de leur main, leurs vagues sourires, sont autant d'in-

dices certains de ce qui se passe en eux. Parmi ceâ* derniers, qui sont la minime exception, il y a certes de beaux types. J'en ai connu qui gagnaient ou perdaient, sans sourciller, en deux secondes, assez d'or pour visiter à fond l'Italie, acheter une toile de Rubens, payer un superbe équipage, meubler une bibliothèque de tous les chefs-d'œuvre de notre langue, assurer la dot de deux orphelins ou fonder quatre lits d'hôpital. Le Pactole passait par leurs mains, se tarissait ou les inondait sans que les perplexités de leur' âme se trahissent autrement que par des signés à peine perceptibles. Ils se possèdent, mais ils sont hommes, de chair et de nerfs et non de fer. Je me suis demandé souvent ce que n'auraient pas pu faire des hommes ainsi trempés, s'ils avaient appliqué à des choses utiles les hautes facultés dont ils sont doués . On me dira peut-être qu'ils se dédommagent dans la solitude de la contrainte qu'ils s'imposent en public, et que plusieurs de ces héros brisent les porcelaines en rentrant chez eux le matin d'une nuit néfaste. HélasI

Il est bien entendu que je n'ai pas à m'occuper ici de l'homme qui joue par occasion; Celui-là n'a que faire dans cette galerie, et pour le peindre il faudrait peindre tout le monde, car nous jouons tous, plus<)u moins. On peut jouer, même souvent, et ne pas être joueur. Le joueur, c'est l'homme qui vit du jeu; c'est aussi celui qui néglige ses affaires pour jouer, quicompromet sa fortune par les cartes, qui passe les

nuits et ne quitte la partie, au soleil levant, qu'en se promettant de la reprendre le soir. Voilà le joueur. Tous les autres plaisirs lui paraissent fades. Il va peu aux spectacles parce qu'il craint de perdre une soirée. U joue aujourd'hui parce qu'il a perdu hier, et il jouera demain parce qu'il gagne aujourd'hui et qu'il se croit en veine. La passion du jeu rend indifférent à la plupart des joies de ce monde et elle flétrit le cœur comme le visage. Un joueur est rarement un bon mari, un bon père de famille, et il peut devenir un commerçant déloyal. iQuand on a passé là nuit au jeu, on est peu disposé, surtout si on a perdu, à écouter les reproches d'une femme. Mener de front ses affaires et le jeu, sans que les unes souffrent de l'autre, est chose bien difficile. Je me suis toujours étonné de l'imprévoyance ou àe l'audace de ces commerçants joueurs qui suent sang et eau pour faire cent francs d'affaires dans le jour, et qui, le soir, perdent cent écus sur un coup de cartes. Il faut qu'ils soient bien riches, et cependant je ne leur donnerais pas ma fille .

La passion du jeu a de terribles exigences. Quand elle s'empare d'un homme, elle le saisit tout entier, corps et âme, et elle le marque au front d'un signe indélébile. Le joueur a ses rides particulières, qui ne sont ni celles de la vieillesse, ni celles des autres passions, ni celles du malheur. Elles sont lentement creusées par les nuits et par les tortures concentrées.

Ce sont elles qui accusent chez Vhomme qui se pos-

sède le mieux la violence des efforts intérieurs faits pour se contenir. C'est qu'on ne peut pas impunément mener une pareille vie. Le diable rit de ces ravages prématurés, il compte les cheveux blancs venus avant le temps, et il admire son œuvre dans la pâleur livide de ces fronts courbés sur Tor qui s'en va et sur l'or qui vient. Le pacte est signé, il est indissoluble. Le joueur appartient au démon du jeu, il est sa chose. S'il dort, il rêve de cartes ; s'il veille, il joue ou il attend impatiemment que l'heure soit venue de jouer. Le jeu, c'est sa vie, tout le reste n'est pour lui qu'accessoire. U lui arrive bien, parfois, d'essayer d'échapper à ce tyran qui le ruine, le dégrade et le tue. Le lendemain d'une grande perte, parexemple, on ena vu qui s'éloignaient avec horreur du tapis vert; ils avaient été si malheureux, ils avaient tant souffert, qu'ils juraient de ne jamais plus tenter le sort. Vains efforts! Le démon les ramène au jeu, comme un général ramène au combat des soldats démoralisés. iT faut obéir, il faut jouer. La raison et la passion se livrent une courte lutte ; mais la passion triomphe, et le joueur s'enfonce un peu plus dans l'abîme. Que de belles intelligences se sont étiolées dans ces désordres! que de fortunes y ont péril que de grands noms y sont tombés 1

Celui qui assiste froidement, en simple spectateur, à une de ces parties orageuses dont je parlerai tout à l'heure, ne se rend que confusément compte de ce qui se passe dans l'esprit des joueurs* Il voit des

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hommes absorbés, suivant du regard, avec une anxiété fiévreuse, les alternatives du jeu, des mains se mouvant convulsivement, des piles d'or allant aux heureux du moment, et il entend un sinistre concert de rires, de plaintes et de blasphèmes. Usent vaguement que le drame est là, mais il ne sait pas le nommer. Il ne sait pas que ce cri de désespoir veut dire: c C'est mon dernier louis, je suis à bout de ressources! » ou bfen: ail faut en finir! je vais me tuer.» Ce tableau n'est point chargé. Demandez aux vieux joueurs combien de malheureux ils ont vus s'engloutir, corps et biens, dans le naufrage! combien y ont laissé leur honneur, après y avoir laissé leur fortune I Demandez aux faits divers des journaux.

Ceux qui s'arrêtent à temps sur là pente sont des héros. Il y en a quelques-uns, mais on les cite comme dos merveilles, et eux-mêmes se donnent, à bon droit, comme des exemples prodigieux. Il faut voir avec quelle immense joie, avec quel suprême bonheur ils parlent de leur victoire! Un capitaine est moins fier des villes qu'il a prises. C'est le calme après l'orage, le sommeil après les nuits de troubles et de cauchemars, la santé après la fièvre, le bien-être après la misère, la sérénité de l'esprit après les plus poignantes préoccupations. Ils sont revenus aux jouissances vraies, aux affections du cœur, à l'admiration des belles choses, à la vie enfin, et ils s'étonnent d'avoir été si longtemps aveuglés, et ils frémissent à la seule pensée du danger qu'ils ont couru. C'est

qu'ils ont l'esprit meublé de souvenirs lugubres : fortunes perdues, honneurs souillés, morts violentes, et qu'ils se disent: J'aurais pu finir ainsi!

Les dangers courus! qui peut lés mesurer? qui peut dire ou s'arr^iera l'homme que la passion emporte? qui peut affirmer qu'il ne faiUira pas, et qu'à bout de ressources, mais toiyours ébloui par ce mirage trompeur d'un gain possible, le joueur malheureux ne descendra pas jusqu'au crime pour satisfaire sa passion? Il y a un homme plus fort encore, peut-être, que le joueur qui se corrige: c'est le joueur qui reste probe dans l'adversité. Si l'un est un héros, l'autre est un demi-dieu. Je comprends cette épitaphe qu'un homme d'esprit proposa de graver sur la tombe d'un vieux joueur : a // fut joueur malheureux et caissier fidèle. » Elle est sublime d'éloquence.

J'ai cependant entendu soutenir que la passion du jeu était la plus noble des passions. N'a-t-on pas fait, en beaux alexandrins, l'éloge de la peste? L'homme qui s'était résolument lancé dans la défense de cette thèse impossible la soutenait avec énergie et talent. Il montrait les peuples les plus intelligents livrés à la passion du jeu; puis, en passant des peuples aux individus, il s'attachait à prouver que, parmi les grands joueurs de toutes les époques, beaucoup avaient été des hommes célèbres dans la politique, la science, les arts, la littérature, la magistrature, l'Église et la finance. Il citait François I*% le duc de Guise, Catherine de Médicis, Henri IV, Marie de Médicis, Yillon le

poëte, Anne d'Autriche, le chevalier de Grammonl, Mazarin, Condé, Louis XIV, Tabbé de Choisy, Oangeau, le duc de Bourgogne, le duc de Montfort, la maréchale de Clérembault,Law, rabbédeBoneuil,etenfin la belle et infortunée Marie- Antoinette, qui tous avaient aimé passionnément le jeu. Après avoir fait l'historique des cartes à jouer, venues d'Orient pafr lltalie, il les montrait déjà en si grande faveur parmi nous au seizième siècle, que nos rois et nos évêquês violaient leurs propres règlements et arrêts contre les joueurs. Il rappelait cette lettre du «seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire, » à son ministre Sully:

« Mon amy, j'ay perdu au jeu vingt-deux mille ï) pisloles; je vous prie de les faire incontinent mettre » es mains de Feydeau,*qui vous rendra celle-cy, » afin qu'il les distribue aux particuliers auxquels je » les dois, ainsy que je luy ai commandé. A Dieu, » mon amy. Je veux qufe cette somme soit employée » dans un comptant. — Ce iundy matin, 18 janvier, .» à Paris. » Henrt. »

Il montrait la reine Anne d* Autriche prenant les joueurs sous son patronage et les rassurant; Mazarin jouant encore sur son lit de mort; Louis XIV payant les dettes de jeu de la duchesse de Bourgogne et celles du duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon, et le grand monarque lui-même jouant au brelan à soixante-dixsept ans pour célébrer la fête des Rois. Arrivant aux époques contemporaines, il avait aussi de grands noms

à citer: Talma, Talleyrand, Rossini, Balzac et beaucoup d'autres. Fort sur les auteurs, il s'appuyait des moralistes avec assez d'habileté pour se faire un argument de leurs maximes sans trop les défigurer. La Bruyère n'a-t-il pas dit;, a L'on ne reconnaît plus en ceux que le jeu et le gain ont illustrés la moindre trace de leur première condition : ils perdent de vue leurs égaux et atteignent les plus grands seigneurs? » N'a-t-41 pas dit encore: ail n'y a rien qui mette plus subitement un homme à la mode et qui le soulève davantage que le grand jeu? d II terminait son chaleureux plaidoyer en disant: «Je soutiens que la passion du jeu est la plus noble de toutes les passions, parce qu'elle les comprend toutes. Une suite de coups heureux me donne plus de jouissances que ne peut en avoir, en plusieurs années, l'homme qui ne joue pas. Je jouis par l'esprit, c'est-à-dire de la façon la mieux sentie et la plus délicate. Vous croyez que je ne vois que le gain dans l'or qui m'arrive? vous vous trompez. J'y vois les joies qu'il procure et je les savoure véritablement. Ces joies, vives et brûlantes comme des éclairs, sont trop rapides pour me donner du dégoût, et trop diverses pour me donner de l'ennui. J'ai cent vies dans une seule. Si je voyage, c'est à la façon de l'étincelle électrique. En un clin d'œil j*ai fait le tour du monde : un coup heureux en a payé les frais. Un autre coup me donne une autre joie. Je puis mener ainsi, en quelques heures, sans quitter ma chaise, et pour peu que le sort me favorise, l'exis*

tence d'un nabab. Tout ce que rhomme envie ardemment, je Fai, car j'en ai la représentation, c'est-àdire l'or qui fait tout obtenir. A moi les plus jolies femmes, les plus beaux chevaux, les riches hôtels, les précieux tableaux! à moi tout ce qui se vend, à moi la création! Je n'ai qu'à ouvrir la main et à laisser tomber quelques-uns de ces chiffons soyeux: dites-moi quelle est la vertu qui ne fléchira pas, quelle est la toile qui ne passera pas de l'atelier dans mon salon, quelle est la joie, enfin, qui se refusera à moi . Si je tiens ma main fermée et si je fçarde mes billets de banque, c'est que je connais trop bien le prix du temps pour le dépenser cotnme les autres hommes. Un plaisir que je prendrais me ferait perdre mille autres plaisirs. Calculez tout ce que je pourrais sacrifier si j'allais bourgeoisement courir l'Italie ou l'Allemagne pendant trois mois. Trois mois loin du tapis vert! c'est peut-être un tonneau d'or de perdu, et voyez tout ce qu'il y a de bonheur dans un tonneau d'or ! J'ai les jouissances de l'esprit et je n'en veux pas d'autres. Je n'ai qu'à voulohr pour avoir, et si je ne veux pas, c'est par raison. Prouvez-moi que les jouissances de l'esprit ne sont pas les plus nobles de toutes, et je conviendrai avec vous que la passion du jeu est une détestable passion. »

Celui qui parlait ainsi avait pour lui l'opinion de la majorité des joueurs, pauvres victimes toujours prêtes à donner le change sur leurs égarements. Vérification faite, je sus que l'avocat des brelans était un ancien

croupier, présentement fermier de jeux, lequel, joignant l'exemple aux préceptes, perdait à Paris dans les six mois d'hiver, les 60 ou 80,000 francs que la roulette et le trente-et-quarante lui rapportaient en Piémont pendant les six mois d'été. A un homme moins convaincu — il fallait qu'il le fût pour n'avoir pas été désabusé par une aussi longue pratique— on aurait pu répondre :

Vous avez cité les noms de plusieurs personnages célèbres qui ont joué, mais vous n'avez rien dit du tort que le jeu a pu faire à leur talent, à leur fortune ou à leur considération. Ces noms sont, d'ailleurs, des exceptions. De tout temps, les hommes sages ont proscg t le jeu et les législateurs l'ont condamné. Henri IV fut joueur, mais il déplorait lui-même cette passioa Le maréchal de Biron joua, et le jeu en fit un conspirateur et un traître. Mazarin fut un joueur déloyal. L'abbé de Cboisy, le Guide, Rotrou, Voiture, Regnard se rendirent malheureux par le jeu. Montaigne et Descartes jouèrent aussi, il est vrai, mais ils eurent la sagesse de se corriger. Vous avez invoqué l'histoire? J'ouvre les mémoires du temps, ils sont pleins de récits dont la moralité vous condamne. C'est le prince de Conti et le grand prieur de Vendôme se prenant de querelle comme des valets sur un coup équivoque; le lieutenant des gardes du corps Reineville, officier distingué, disparaissant tout à coup après avoir perdu des sommes qu'il ne pouvait payer; le seigneur du Charmel se faisant moino et renonçant

au monde; l'abbé de Boneuil mourant assassiné à l'issue d'une partie qui lui avait été favorable, et le comte de Horn devenant assassin, après avoir été joueur, débauché et voleur.

Les penseurs, les philosophes, les moralistes, les poètes ont écrit contre les funestes effets de la passion du jeu. On n'a pas oublié ces vers, assez mauvais du reste, mais dont 1^ deux derniers sont passés à l'état de proverbe :

Le désir de gagner, qui nnit et joar occupe,

Est un dangereux aiguillon :

Souvent, quoique l'esprit, quoique le cœur soit bon,

On commence par être dupe,

On finit par être fripon.

Molière, Voltaire, Montesquieu ont écrit de belles pages contre le jeu. Voltaire y voyait une preuve de la décadence des grands :

a Dans la molle oisiveté où tous les grands perdent leurs journées, le seul attrait qui les pique dans leurs misérables jeux de cartes, n'est-ce pas la diflicullé de la combinaison, sans quoi leur âme languirait assoupie?'»

L'auteur des Lettres^ persanes a dit de son côté :

« Le jeu est très en usage en Europe ; c'est un état que d'être joueur : ce seul litre lient lieu de naissance, de biens, de probité; il met tout homme qui le porte au rang des honnêtes gens, sans examen, quoiqu'il

n'y ait personne qui ne sache qu'en jugeant ainsi il s'est trompé très-souvent; maison est convenu d'être incorrigible. Les femmes y sont surtout très-adonnées, 11 est vrai qu'elles ne s'y livrent guère dans leur jeunesse que pour favoriser une passion plus chère; mais à mesure qu'elles vieillissent, leur passion pour le jeu semble rajeunir et cette passion remplit tout le vide des autres, »

L'autorité des écrivains n'est doSb pas pour vous, et quant aux jouissances personnelles que vous trouvez à vous livrer à votre passion, elles sont en tout semblables à celles de l'avare qui contemple son or. Lui aussi est plus heureux en pensant à tout le bonheur qu'il pourrait se procurer, qu'il ne le serait en se le procurant; il le dit du moins; il regarde sa cassette, et il a toutes les joies à la fois sans qu'elle s'appauvrisse d'un écu. Joueurs, vous n'êtes qu'une variété de l'avare, malgré vos prétentions à la prodigalité ; et je ne sais lequel des deux s'absorbe le plus follement dans le culte de l'or, de celui qui enfouit son bien et le rend infécond par la crainte de le perdre, ou de celui qui le hasarde sur une carte dans l'espoir de le doubler. Quand vous m'aurez prouvé que vous ne mentez pas à votre nature, que vous êtes parfaitement heureux de cette vie, que votre conscience en est satisfaite et que voire santé n'en souffre pas, je dirai avec vous que la passion du jeu est une noble passion. Jusque-là, je persiste à la croire la plus abrutissante de toutes/

Veut-on savoir jusqu'où elle a pu être poussée à une autre époque? Qu'on lise le paragraphe suivant, extrait des Lettres de Feuquières :

ff Le jeu de M°^® de Montespan est monté à un tel excès, que les parties de cent mille écus sont communes.Le jour de Noël elle perdait sept cent mille écus; elle joua sur trois cartes oent mille pistoles et les gagna; et à cejeu*là on peut perdre ou gagner cin* quante ou soixante fois en un quart d'heure. »

N'est-ce pas de la fureur, et se peut-il que la raison ne condamne pas une passion capable de conduire à de pareils excès?

Puisque j'ai ouvert les anciens livres, qu'il me soit permis de rapporter deux scènes odieuses qui me semblent avoir leur place marquée ici. Je laisse d'abord parler un témoin oculaire, Saint-Simon lui-même. Le frère de Louis XIV venait de mourir.

a Au sortir du dîner ordinaire, c'est-à-dire vingtsix heures après la mort de Monsieur, Mgr le duc de Bourgogne demanda au duc de Montfort s*il voulait jouer au brelan, n Au brelan l s'écria Montfort dans > un étonnement extrême: vous n'y songez donc pas, j) Monsieur est encore tout chaud. — Pardonnez^ » moi, répondit le prince, j'y songe fort bien: maii » le roi ne veut pas qu'on s'ennuie à Marly : il m'a » ordonné de faire jouer tout le monde, et, de peur » que personne ne l'osât faire le premier, d'en don- D ner moi-même l'exemple. » De sorte qu'ils se mi^

rent à faire un brelan, et que le salon fut bientôt rempli ^e tables de jeu. »

Voici la seconde scène, 'digne pendant de la première. Je trouve celle-ci dans la Correspondance litté^ raire de Grimm :

a Les plaisirs et les amusements de la feue reine étaient fort simples et très-uniformes: mais elle tenait à Tarrangement de sa journée, et tout ce qui pouvait en troubler Tordre accoutumé lui donnait de la tristesse et de Thumeur. Un soir, M. de Maurepas étant entré dans le salon où se tenaient toutes les personnes de la cour, et ne trouvant sur tous les visages que l'expression de l'ennui et de l'embarras, il chercha à en pénétrer la cause, c Eh I ne savez-vous » pas, lui dit-on, que c'est aujourd'hui le premier » jour de deuil? on n'ose pas jouer. Sa Majesté s'en- » nuie... — Mais le piquet, répondit M. de Maurepas » de l'air du monde le plus sérieux, le piquet est de » deuil. » Toute la cour s'empressa de répéter : or Le piquet est de deuil 1 » On fut l'annoncer à la reine, et le ciel reparut sans nuages. »

Je l'ai dit, aussi longtemps que l'homme se possède, ne joue que ce qu'il peut jouer, et ne nuit, par le jeu, ni à ses affaires, ni à sa santé, ni à sa considération, il n'est pas un joueur. Le jeu devient une passion quand il devient une affaire. Jusque-là ce n'est qu'une distraction très-avouable, très-permise, et à laquelle nous nous livrons tous, plus ou moins, sauf de trèsrares exceptions. Comment devient-on joueur? le

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diable le sait. Il a ses procédés pour attirer les victimes, et depuis qu'il jette ses filets sur notre société française, il ne les a pas encore une seule fois retirés vides. Nous jouons moins que par le passé, peutêtre, mais nous jouons encore beaucoup. L'époque actuelle a ses Grammont, ses Bassompierre, ses Dangeau, ses Boneuii, ses Lauglée, ses Choisy. Ils sont moins brillants qu'autrefois, ils sont moins riches, leurs fredaines font moins de scandale, parce qu'il n'est plus dé mode de jouer grand jeu à la cour et qu'ils ne peuvent plus guère s'entre-dévorer qu'en petits cabinets, au club ou dans les tripots ; mais ils n'en forment pas moins une population nombreuse, , dont la vie excentrique^ mystérieuse et dramatique, mérite d'être étudiée. Notre époque a aussi ses Zamet et ses Clérembault. Voltaire et Montesquieu n'auraient rien à changer à leurs réflexions sur les teneurs de jeux et sur les femmes joueuses, s'ils vivaient de nos jours. Les femmes se livrent au jeu avec plus d'ardeur et de vraie passion qu'elles n'en mettent dans l'amour. Au tapis vert, il n'y a plus de sexe, il n'y a plus d*âge, il n*y a plus de beauté : il y a des gens qui veulent gagner, qui prennent la vie au rebours, se couchent le matin, font du jour la nuit, ne connaissent guère la lumière du soleil et se tutoient en se méprisant. C'est surtout cette phalange nocturne, bizarre mélange de fils de famille, d'aventuriers, de femmes galantes, de commerçants imprudents, d'artistes vicieux, d'enfants égarés, de commis infidèles, d'é-

trangefs surpris, de marchandes à la toilette et de bohémiens, qui mériterait d'avoir son peintre et son moraliste.

J'ai parlé de la passion du jeu chez l'homme, et j*al dit qu'elle le dégradait. Chez la femme, elle a des caractères plus repoussants encore. Celle-ci, en effet, quelles que soient, du reste, son intelligence et son éducation, n'éprouve pas, comme l^homme bien élevé, le besoin de sauver sa dignité en se montrant insensible aux chances du sort. Si elle gagne, elle est folle de joie et se livre à une intempérance de gestes et de langage qui en fait un objet odieux; si elle perd, il n'est pas d'imprécations qui ne souillent sa bouche ; sa figure se décompose, ses lèvres pâlissent, ses yeux s'injectent de sang, son front se plisse et se charge de vapeurs, ses mains se crispent. Cherchez la jolie femme là-dessous! Il n'y a plus qu'une mégère livrée aux plus abominables égarements. La femme est na* turellement intéressée, quelquefois avare. Elle a l'amour de Tor poussé jusqu'au fétichisme t vous lui enlevez son âme en lui enlevant ses louis. Voilà pourquoi elle est si malheureuse et le laisse tant voir. L'homme sait perdre quelquefois avec noblesse, la femme jamais. Où sont ses vingt ans, où est sa beauté? On n'en trouve aucune trace dans cet orage qui la bouleverse et la flétrit. Elle-même n'a plus la conscience de ce qu'elle doit à sa beauté. Sa beauté? que lui importel.Est-ce qu'elle est là pour pkireîNon, elle est là pour gagner, et elle perd I Elle qui sait cap-

tfyer d'un regard, elle n'a pu, par ses ardentes prières, assouplir la chance. Elle est battue, vaincue, dévalisée% Voilà ce qui porte son exaspération jusqu'au délire. Regardez-la quand elle sortira demain, au petit jour, de ce lieu de damnation où elle a laissé tout son or, — si péniblement gagné, hélas I— Il pleut, elle va à pied sur le trottoir boueUx, ses cheveux sont en désordre, son chapeau est mal ajusté^ sa figure est couperosée, ses yeux sont éleihts, sa bouche est stupide, sa robe est fripée, ses bas flottent sur ses jambes, et, — ô comble de Tégarement! — -elle a oublié de mettre ses gants I Vous qui l'avez suivie il y a huit jours et lui avez écrit un billet passionné, vous seriez ce matin confondu et honteux si Vous la ren^ contriez en si triste équipage.

Plus loin> nous les verrons dans leurs ébats, ces pauvres oiseaux de nuit que la nature avait parfois si généreusement doués de toutes les qualités qui font plaire. Je dirai où le jeu les conduit^et je n'aurai pas tout à fôit perdu mon temps si le tableau vrai des conséquences de ces désordres ramène à une vie honnête une seule de ces malheureuses créatures,qu'exploitentavec une égale âpreté les vieilles praticiennes du lansquenet et les hommes douteux qui vivent autour du tapis vert.

Ce monde étrange de joueurs et de femmes faciles compte des types nombreux. Il a, pour me servir d'une expression de théâtre, ses rôles marqués. A côté dé ces figures, pour ainsi dire immuables,et que

ik I^ES FAUCHEURS DE NUIT

la police retrouve partout où elle descend, viennent se grouper d'autres figures qu'on est surpris de rencontrer dans de pareils lieux : ce sont des provinciaux égarés, des débutants et des débutantes. On me montra un jour une toute jeune fille d'une beauté angélique , et qui, fraîchement arrivée de sa province, me dit-on, jouait avec passion. Je la questionnai ; elle me répondit qu'en effet elle passait toutes les nuits, que cette vie lui abîmait les yeux, mais qu'elle ne pouvait pas s'empêcher de jouer. Et comme je m'étonnai, elle ajouta d'une petite voix de fauvette blessée : a Que voulez-vous? je cherche des émotions. Je me suis dit : Courte et bonne! seulement encore vingt ans! » Que de contradictions dans ces quelques paroles! Quelle ignorance de la vie! Elle avait dix-sept ans, elle était belle, délicate et charmante comme une petite princesse des Mille et une miits, et elle cherchait ses émotions dans le jeu! Quel blasphème contre le ciel! Cette \ie la tuait, et cependant elle s'y livrait parce qu'elle s'était dit : « Courte et bonnej » Klle disait courte et elle ajoutait : a seulement encore vingt ans! d Quelle légèreté I quelle enfant à enfermer au Sacré-Cœur et à corriger par le pain sec et l'eau pure! J'aurais voulu pouvoir ramener à bien cette brebis égarée. Je lui parlai de sa famille, de l'amour vrai, du bonheur que donne le travail, mais sans espoir de la convaincre. Elle me dit alors, du Ion le plus résigné et sans amertume : « Je ne crois pas à l'amour vrai, parce que mon amant m'a abandonnée; je ne crois pas à la fa-

mille, parce que ma famille m'a chassée; et quant au travail, j'ai les yeux trop faibles pour travailler. » En effet, j'appris peu de temps après qu'elle était aveugle et à Phôpital. Ces mots : a Courte et bonne! seulement encore vingt ans! » me revinrent alors à l'esprit. Je me les rappelle contime un enseignement.

On disait déjà sous Louis XIV que le jeu avait tué la conversation. C'était cependant le siècle du génie et l'époque des beaux esprits. Le mal n'a fait qu'empirer depuis. La conversation, c'est-à-dire la bonne et cordiale causerie, où chacun apprenait et enseignait à son tour quelque chose, n'existe plus. Les jeux de hasard ont été proscrits, mais les cercles se sont multipliés. On s*y réunit, non pour causer» selon la vieille acception du mot , mais pour y faire des affaires, y parler de la politique, des fonds publics et surtout pour y fumer et y jouer. Les salons se dépeuplent et les femmes sont abandonnées. Les hommes, livrés à eux-mêmes, s'affranchissent de toute contrainte et se montrent souvent libres dans leurs paroles jusqu'à la grossièreté. L'urbanité s'en va, la politesse se perd et la galanterie est perdue* C'est la barbarie moderne, une barbarie en habit noir, ridicule et inexcusable. On ne s'impose plus à nous par la force physique, c'est vrai, mais on s'impose par l'audace et par les poumons. Celui qui crie le plus est le dieu du lieu. Il a pour lui les sots, qui sont partout en majorité, et les autres laissent faire et dire, par lassitude ou dégoût. Le joueur est toujours le bienvenu dans ces ré-

unions où âe perdent souvent des sommes folles. Il est considéré parce qu'on lui voit de Tor, et l'homme d'esprit ne vient qu'après lui dans Testime des habitués. Certains cercles ne sont pas aulre chose que des maisons de jeu déguisées. Les moins dangereux sont des associations entre les divers membres, et la spéculation n'a rien è y voir; Les autres sont des entreprises particulières dont les bénéfices appartiens nent à un seul individu^ qui gère et administre à ses risques el périls. Le joueur qui consent à payer une cotisation annuelle plus ou moins forte, et qui peut se faire présenter dans les conditions voulues par le règlement, est reçu membre d'un de ces cercles, et c'est là qu'il joue. Les autres, gens de moins de sur* face, oiseaux de passage ou bohémiens trop connus, s'abattent dans les parties clandestines, celles que la police guette sans cesse. Tous se livrent avec ardeur à ieur passion. Il n'est pas un cercle, — je parle de ceux où l'on joue cher, — qui n'ait dans ses annales quelque histoire lugubre ou quelque fait honteux que l'on se raconte à l'oreille. C'est un négociant devenu banqueroutier après avoir perdu petit à petit son bien et celui des autres. Il ne jouait que l'écarté, cependant, mais il ne jouait jamais moins dé vingt-cinq louis, et quand il s'obstinait dans la perte, il en avait pour ses huit ou dix mille francs. C'est l'héritier d'un grand nom qu'on a surpris a filant la carte.» (le jeu a son argot comme la Bourse et le crime) sur un coup de mille louis et qu'on a invité simplement à

ne plus revenir. Il avait tant perdu depuis deux ans!

Ce sont encore des dialogues comme ceux-ci :

— Vous savez bien M. N... ?

— Le capitaine ? Eh bien ?

— Il s'est brûlé la cervelle.

— Bah! Et pourquoi?

— Il paraît qu'il avait beaucoup perdu, ces temps derniers, à la Bourse et ici.

— Vous me surprenez ! Il jouait si noblement et il était si calme ! J'ai encore fait un mort avec lui, vendredi.

— Il s'est tué samedi.

— C'est incroyable.

— C'est pourtant vrai.

Ou bien:

— Pourquoi ne voyons-nous plus M. V... ?

— Il a perdu cent louis la dernière fois qu'il est venu.

— Mais il gagne cinquante mille francs par an avec ses pinceaux.

— On le dit très-avare.

— Avare î un artiste ! un joueur !

— Beaucoup de joueurs sont avares. Le major, qui perd facilement cinquante louis dans une soirée, ne dîne pas au cercle, pour économiser quarante sous.

— Est-ce possible !'Et c'est pour ne pas payer cent louis que notre grand artiste ne vient plus ?

— On le suppose avec beaucoup de raison, car il a ainsi disparu de plusieurs cercles après y avoir eu a des malheurs. »

— Mais c'est une honte !

— Je pense comme vous.

ou l'on joue et ceux qui font jouer

La maison de jeu clandestine n'est pas d'invention moderne, et Voltaire en a fait, dans son roman do Candide, une petite description trop pittoresque et trop vraie pour que je résiste au désir de la donner ici ;

a Candide, qui était îiaturellement curieux, se laissa mener chez la dame au fond du faubourg Saint- Honoré; on y était occupé d'un pharaon ; douze tristes pontes tenaient en main un petit livre de cartes, registre connu de leurs infortunes. Un profond silenco régnait, la pâleur était sur le front des pontes , l'inquiétude sur celui du banquier; et la dame du logi%

assise auprès de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous les septet-le-va de campagne dont chaque joueur cornait ses cartes; elle les faisait décorner avec un© attention sévère, mais polie, et ne se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se faisait appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des pontes, et avertissait d'un clin d'oeil des friponneries de ces pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort. »

Ce tableau n*a pas vieilli, je vous assure, il est encore, de nos jours, d'une vérité saisissante.

Sous Charles VI, on jouait déjà gros jeu, et les joueurs titrés se réunissaient à Fhôlel de Nesle. Plus tard, on joua et Ton festoya dans un autre coupegorge, situé rue Moufifetard, au coin de la rue Contrescarpe, et connu sous le nom de Cabaret de la Pomme de pin. Plusieurs teneurs de jeux s'enrichirent sous le règne de Henri IV. Sous le règne suivant, le. commissaire Destrechi, ayant appris que les nommés Duméri et Le Mage faisaient jouer dans la maison où. ils logeaient, y fit une descente et y trouva quatre hommes jouant aux cartes. Duméri et Le Mage, ainsi que les quatre joueurs, furent condamnés chacun à dix mille livres d'amende, applicables, un tiers au dénonciateur et deux tiers aux pauvres. En 1643, Guil-, laume Ballichard, dit Maréchal, est fustigé pour avoir tenu une académie de jeux défendus. Quinze ans plus . tard, paraît une ordonnance défendant aux maîtres

paumiers de laisser jouer chez eux aux caries Qt aux dés, ce qui prouve qu'il y avait nécessité de réprimer un abus. Sous Louis XIV, on joue partout, et les tripots font fortune. On joue chez Livry, chez le grand écuyer et chez d'Antin, lequel, dit Saint-Simon, a passait pour aider la fortune, » La Régence arrive et la fureur du jeu semble un peu calmée. Les règlements sévères sont un instant remis en vigueur ; mais les maisons clandestines reçoivent encore les initiés, a 11 y a quelques jours, dit Dangeau dans ses Mémoires, M. de Machault, étant averti qu'on joue au pharaon chez M"»« dePéan, y envoya des archers pour prendre lesnomsdetousceuxqui y jouaient et leur faire payer ce à quoi ils sont condamnés par Tédit. M. de Marolles, capitaine de cavalerie, qui taillait ce jour-là, voulut sortir de la maison ; un des archers l'arrêta et lui donna un coup de baïonnette, dont on croit qu'il mourra. > La police, qui procède aux mêmes visites encore aujourd'hui, y met cependant plus de formes. Law paraît, la fièvre de la spéculation embrase toutes les têtes, le jeu s'étend à toutes les classes de la société. «Law, dit Duhaut-Champ, dans son Histoire du Système, vint à Paris, où il fit une assez belle figure, qu'il soutint par le jeu. Il taillait ordinairement le pharaon chez la Duclos, la tragédienne en vogue, quoiqu'il fut extrêmement souhaité chez les princes et les seigneurs du premier ordre, ainsi que dans les • plus célèbres académies, où ses manières nobles le distinguaient des autres joueurs. Lorsqu'il allait chez

Poirsên, rue Dauphine, il n'y apportait pas moins de deux sacs pleins d'or, qui faisaient la somme de cent mille livres. Il en était de même à l'hôtel de Gesvres, rue des Poulies. La main ne pouvant contenir la quantité d'or qu'il voulait masser, il fit frapper des jetons qui faisaient bon de dix-huit louis chacun. » On n'ignore pas que ce fut dans une maison de jeu de la rue de Bourbon que Jeanne Vaubemier, l'une des filles de rétablissement, fit la connaissance du comte du Barry, qui la produisit bientôt à Marly. Louis XVI détestait le jeu^ mais la jeune et belle reine aimait avec passion le pharaon et le lansquenet, et plus d'un pauvre chevalier de Saint-Louis, qui avait perdu sa solde au jeu de la reine, se glissait dans les parties suspectes pour essayer de se refaire* Le rideau se lève sur le grand drame de la Révolution, Louis XVI tombe, et Paris joue avec plus d'ardeur que jamais. On joue partout, dans les maisons, dans les rues, jusque sur les marches de l'échafaud. Cette fois la licence a tué le tripot clandestin. Qu'est-il besoin de se cacher pour le mal et la honte? On est libre! Le jeu de la Révolution, c'est le biribi. Des spéculateurs, toujours prêts à flatter les passions pour en tirer profit, commanditent des banquistes : ce fut l'origine de nos maisons de jeu. On en compte bientôt quatre mille dans Paris. Le seul Palais-Royal en renferme douze ou quinze. On joue aux n^» 10 et 35 de l'ancienne rue Traversière Saint-Honoré; on joue rue de Cléry, chez la baronne de Montmony. Les salons de

Mn»«» de Linières, de Lafare et du n® 18 de la rue Richelieu attirent les étrangers. On joue chez M"»« Tallien, au pavillon do Hanovre, chez M"* Huet, chez la baronne de Lisembac, chez M"»® Lacour, place des Petits-Pères; chez M"*' Villier, rue Ghabanais; à l'hôtel Radziwill, rue Montorgueil; à Thôtelde Londres, chez le cafetier Didier ; chez les frères Duquercy, rue de Rohan; chez Cadet, chez Labretonnière, chez Verdun et Dubucq. Où ne joue-t-on pas? Les gens riches, les étrangers, les laquais, les magistrats, les escrocs, les jeunes gens et les mendiants eux-mêmes ont leurs maisons attitrées : le creps, le trenle-et-un, le biribi, le passe-dix, la roulette, sont les jeux en vogue. Beaucoup de ces établissement ajoutent à leur attrait çX à leur danger en s'attachant des femmes qui prennent part au jeu, le stimulent et dévalisent les gagnants au petit jour, tîette orgie échevelée, souvent sanglante, et dont les héros cités sortent de la lie du peuple, se prolonge jusqu'au Directoire. L'orage passé, Téchafaud abattu, Paris se civilise et affecte de revenir aux belles ma- . nières. Le vice subsiste toujours, mais il cesse d'être grossier. La bouillotte est inventée au Luxembourg. M™* Tallien la met à la mode, et bientôt tout ce qui . se pique d'être du grand monde en fait son jeu. La société nouvelle se rencontre chez M™e de Staël, à l'hôtel Thélussou, rue de Provence, et à l'hôtel de Mercy, boulevard Montmartre. Tandis que le whist reste le jeu des hommes graves, la roulette et les autres jeux de hasard continuent à faire de nombreuses victimes.

ili LES FAUCHEURS DE NUIT

Napoléon, qui avait pensé un instant à les supprimer, abandonne son idée ; mais la police sévit énergiquement contre les tripots clandestins, et pénètre jusque dans des réunions particulières qui semblent devoir échapper à son action. Enfin, Fouché arrive au ministère, et c'est lui qui réalise la ferme des jeux.

La ferme des jeux comprenait : la maison du cercle des Étrangers, rue Grange-Batelière, n» 6; la maison de Livry, dite Frascali, rue Richelieu, n^ 108; la maison Dunans, rue du Mont-Blanc, 40; la maison Marivaux, rue Marivaux, no 13; la maison Paphos.rue du Temple, n" 110; la maison Dauphine, rue Dauphine, n° 36; au Palais-Royal, le n® 9 (jusqu'au ti9 24), le n® 129 (jusqu'au n*» 137) , le n» 119, (depuis le n° 102), le n* 154 (depuis le n® 145). €es établissements, malgré leurgrand nombre, ne suffisent pas aux joueurs. La spéculation en ouvre d'autres que la police ne peut pas toujours surveiller assez efficacemeut. On y joue l'écarté, la bouillotte et le baccarat. De vieilles femmes, débris honteux et grotesques de tous les vices, et dont nous verrons bientôt les copies, en ont la direction. Ce sont de soi-disant veuves de généraux, protégées par de soi^isant colonels qui se partagent les produits de la cagnotte. Cet état de choses se prolonge jusqu'en 1837, époque de la suppression de la ferme des jeux et date de la législation qui régit encore la matière.

Aujourd'hui les jeux de hasard sont défendus, les • maisons de jeu sont rigoureusement interdites, et les

cercles eux-mêmes sont soumis à une certaine surveillance.

Je n*ai pas à m*occuper ici des jeux permis, et je n'ajouterai que peu de chose à ce que j'ai déjà dit des cercles. Ce n'est pas la faute de la police si les pertes considérables y sont trop fréquentes. Une surveillance rigoureuse de ces réunions est à peu près impossible. Elle y prendrait, malgré toutes les précautions, un caractère blessant qui doit naturellement répugner à Tautorilé, et la plus grande sévérité n'atteindrait pas encore le but. Comment voir tout ce qui se passe dans une réunion privée et la diriger sans porter atteinte à la liberté individuelle? Le jeu. est dans nos mœurs; il est^ pour ainsi dire^ dans le sang de beaucoup de gens. C'est une plaie qui reparaît sur un point du corps social quand on la cautérise sur un autre point.

Tout ce que le législateur peut faire, c'est d'adoucir le mal. Tout ce que l'autorité peut prétendre, c'est de surveiller sans se montrer vexatoire et inquisitoriale. C'est à peu près ce qu'elle fait. Quand elle est informée que de grosses pertes d'argent ont eu lieu dans un cercle, elle invile la commission, le président ou le gérant du cercle, à ne permettre qu'un jeu modéré ; si le fait s'est déjà produit plusieurs fois, elle parle plus sévèrement, et, au besoin, elle peut user du droit dont elle est armée, de fermer rétablissement.

Quant à la guerre faite hnt maisons de jeux clan^ destines, si elle n'est pas aussi efOcace dans ses con-^

séquences qu'on pourrait le désirer, il ne faut pas s'en montrer trop surpris. Les tripots sont comme les mauvaises herbes, on ne les détruit jamais complètement; et les teneurs et les teneuses de jeux, traqués, emprisonnés et condamnés, se montrent incorrigibles. Il est certain, cependant, que sans la crainte du commissaire le mal serait bien plus grand. Ne guettez plus les tripots, laissez-les s'établir librement , et vous en aurez, au moins, un par rue. Quand les journaux annoncent dans les termes consacrés, que la police, ce toujours vigilante, d a découvert un nouveau tripot, y est descendue, a saisi le mobilier, arrêté le directeur du lieu et pris les noms des joueurs, toute cette population des tables d'hôte borgnes et des tapis verts occultes se sent menacée et revient, non pas à la vertu, mais à la prudence. M"»o de Saint- Chose, qui devait remplacer le loto qu'on joue chez elle par le lansquenet, remet à plus tard Texécution de ce projet hardi ; Mii« Simonette, qui comptait sur les produits d'une cagnotte improvisée pour payer son terme, se résigne à le gagner d'une autre façon. La main de l'autorité s'est fait sentir ; le bon effet durera au moins huit jours ! Il est vrai qu'au bout de ce temps, les projets caressés seront repris et que chacun reviendra à ses petites habitudes. Après avoir eu grand'peur, on so rassurera, puis on rira, puis on s'exposera. C'est que l'appât est si grandi Les joueurs ne manquent jamais; c'est une clientèle toujours prête , qui paye richement, qui va au tripot comme d'autres vont au spectacle et

qui n'est pas exigeante. Donnez-lui des cartes, des chaises grossières, une table recouverte d'une lustrine verte et la lumière de deux lampes fumeuses, elle se déclarera satisfaite, elle vous bénira presque, vous tutoiera, vous embrassera et fera tomber de nombreuses pièces de monnaie dans la grande poche de votre tablier de soie crasseux. Le matin, lorsque tout le monde sera parti et que vous ouvrirez le sac, vous y trouverezdeux outroiscentsfrancsen beaux écus,leslement gagnés, et, à votre tour vous bénirez les joueurs qui se sont ainsi saignés pour vous. Voilà pourquoi la plupart des teneurs de tripot sont incorrigibles. La loi est sévère, ils payent des amendes et font de la prison ; mais tout compte fait, ils ont encore un becu bénéfice à la fin de l'an, et s'ils ont de l'ordre et de l'économie, — ce qui est rare, vu la profondeur du proverbe de la flûte et du tambour, — ils peuvent au bout de quelques années se retirer avec des rentes et fonder des prix de vertu. Voilà pourquoi aussi l'action de la police est, en apparence du moins, si peu efficace.

Et maintenant, où joue-t-on? par qui etcomment se montent les parties?

Cherchons, et vous serez bien malheureux si vous ne savez pas dans .quel petit salon coquet, dans quel bouge enfumé ou dans quel entresol de restaurant en vogue vous pouvez aller perdre vos louis. Rendons-nous d'abord chez Mn»e la baronne Olympe de Septœil. C'est cette dame élégante et sur le retour qui passait hier au boulevard, entre cinq et six heures.

38 LES FAUCHEURS DE NUn

accompagnée d'une jeune flemme dont la beauté el rair modeste vous ont ftrappé. Nous voici arrivés, on ouvre, nous sommes entrés.

— Tiens! c'est voifô?

— Toujours belle !•.. Vous êtes seule T II n'j a pas dlndîserétion ?

— Aucune.

— Je vous présente un de mes amis, charmant jeune homme, comme votrs voyez

— C'est bien aimable à vous.

Nous nous asseyons. La conversation est d'abord stupide. On dit des riens et platement. Il est évident qu'on cherche un sujet. Enfin le sujet est trouvé. Après avoir un peu médit du prochain, — c'fest toujours peur là qu'il faut commencer ou finir une eonversatioa avec une ffemme de ce monde et môme de l'autre, — on fttît un retour sur soi-même.

— Comment passez-vous le temps? Alleir-vous au spectacle?

— Fort rarement. En été, je n^ vais pas parce qu'il fait trop Chaud, et en hiver te froid me cloue h mon cercle. Cette vie du cercle est abrutissante 5 m s'y acoquine.

— C*est que vous jouez, sans doute.

— Quelquefois.

— Les jeux moraux? Técartô, le whist, le piquet I Vous avez raison de le dire, cVst abrutissant. Jemour* rais, s'il me fallait jouer ces jeux-là. Monsieur Joe&* t-il aussi le piquet î

LES FAirCHEURS DE NUIT 39

— Je préfère la bouillotle, tnadame.

— A la bonne heure 1 Croiriez-vous, monsieur, que, je n'ai jamais pu décider votre ami à jouer le lansquenet? un jeu plein d'émotions 1 Hier encore, j'y ai gagné vingt louis chez Blondinette. (?était son début. Pavais averti quelques dames de mes amies et quelques hommes de la haute société. On a joué jusqu'au matin. Aimez-vous te lansquenet, monsieur

— Je le joue à l'occasion, madame.

— Mais vous êtes un homme parfait I et Èi Ina petite Couleuvre était là, je lui dirais de vous sauter au cou.

— J'en serais très-flatté, si Couleuvre ressemble à la charmante jeune femme qui se promenait avec vous l'autre jour sur le boulevard, entre cinq et six heures.

— Précisément, c'est elle.

— Elle est vraiment bien jolie

— Dites ravissante! Vous n'avez vu que sa figure? Elle a un pied! des mains! des cheveux!...

— Si vous continuez sur ce ton, mon ami va s'enflammer et bouleverser tous vos meubles, dans l'espoir de trouver Couleuvre blottie sous un eoussm ou roulée sur une fleur du tapis.

-^ Couleuvre n'est pas ici en ce moment, mais elle sera demain chez Rosa, où nous ferons une petite partie de santé après le spectacle. Je puis vous inviter, si cela vous fait plaisir. Vous connaissez Rosa, je croîs f

— Tout Paris la connaît.

— Ahl vous êtes toujours méchant ! Je suis sûre que votre ami n'aurait pas dit ce vilain mot-là, surtout sur ce toni II a Tair si gentil! Voilà poui;tant comment on nous traite, monsieur, nous autres pauvres femmes ! Quels ingrats vous faites I Eh bien, est-ce convenu? serez-vous des nôtres? C'est rue de Provence, numéro 67. Vous savez qu'il faut dire Rosa tout court au portier?...

— Vous pouvez toujours annoncer mon ami.

— Et vous, homme vertueux ?

— Moi? je verrai... Les médecins m'ont défendu les soupers après minuit.

— Et surtout le lansquenet.

— Vous êtes sorcière.

— Si je l'étais, je vous obligerais à venir.

— Contentez-vous d'une victime. Couleuvre a fasciné mon ami ; il ira.

Allons maintenant chez Léonie. Léonie est une grande belle fille. Elle compte à peine vingt-cinq printemps, et elle a déjà mangé trois fortunes. Elle connaît sur le bout du doigt tous les enfers de Paris et elle en sait par cœur le personnel. Elle est avertie de toutes les parties improvisées, elle sait où Ton a joué hier, où l'on joue ce soir et où Ton jouera demain. Joueuse incorrigible, elle rit de la morale du commissaire et lui fait les yeux doux quand il lui reproche ses désordres. C'est elle qui a été trouvée dernièrement dans deux maisons de jeu où la police a

fait invasion, coup sur coup, la même nuit. Cette perversité a fourni au rédacteur d'un grand journal Toccasion de faire une sortie violente contre les mœurs du jour. Il est vrai que le susdit journaliste était lui-même de Tune de ces parties, et qu'il y avait perdu ses louis. Nous sonnons.Une bonne yient ouvrir.

— Mme Léonie ? '

— Madame n'y est pas.

— Bah!... Je vois dans tes yeux que tu mens.

— Monsieur, c*est que madame repose....

— Eh bien, nous reviendrons. A quelle heure son soleil se lève-t-il?

— Madame n'est pas couchée; mais...

Une voix de Tapparlement :

— Maria !

— Madame?

— Avec qui causes-tu donc si longtemps?

— Ce sont deux messieurs. Je leur dis que vous n'y êtes pas. Ils reviendront.

— Fais-les entrer... Messieurs, asseyez-vous. Je reste dans mon fauteuil et je baisse la tête pour no pas rougir de ma conduite devant vous.

— Coquette I c'est pour mieux nous montrer vos beaux cheveux !

— Flatteur I Viendriez-vous m'emprunter de l'argent? Je vous avertis que j'ai été complètement dévalisée cette nuit. Il y avait quelques hommes suspects chez cette Petit-Jean où je n'ai jamais gagné.

— Oa joue donc encore chez la Petit-Jean He croyais que ses derniers malheurs l'avaient corrigée.

— Nous l'avons tant priée, qu'elle s'est laissé fléchir.

— Vous ête<s vraiment bi^n bonne de tant prier les gens qui vous égorgent.

■— Le fait est que cette maison me coûte cher! Je ne parle pas du dîner, qui est de trente^nq sous pour les dames et cinquante sous pour les messieurs; mais des divertissements qui viei^nent après. Ce sont des parties misérables où je ne puis jamais me « refaire » quand je perds, et je perds souvent I f.es femmes y viennent avec des sous et les hommes empruntent. Parlez-:moi du lansquenet qu'on a joué vendredi dernier chez Saint- Amour! Nous étions di^ç-huit et tout le monde avait de l'or. On m'a fait un banco de vingt-cinq louis ! Cette maison-là est sûre. Je ne sais pas comment Saint-Amour s'arrange, nms elle n'c^ jamais été tourmentée. On prétend qu'elle a re^du autrefois des services particuliers à un personnage qqi la protège...

— Vous savez quq tous les gens qui font joueî se prétendent protégé;^.

» Je le sais. Et, la preuve que Saint-Amour ne pousset pas la confiaQce trop loin, c^est qu'elle prend les plus grandes précautions pour ne paaêtre inquiô^ tée. Ainsi, on ne joue chex elle que de temps eu temps ôtjamaisèjourûxe. Pendant toute la durée de la partie, un domestique, placé à la fenêtre d'une pièce obscurOf surveille la rue, prêt à donner l'alarme à la

LES FAUCHEURS DÉ NUIT ftS

moindre apparence de danger. Enfin, si la police survenait, toutes les choses sont si bien calculées qu'on aurait le tenîps de faire disparaître les enjeux et les cartes, et de senir un souper déjà mangé à moitié avant son invasion dans la salle de jeu.

— Ces détails sont charmants. ^Q^ ami, qui n'est pas insensible aux séductions €|u tapis vert, vous écoute de toutes ses oreilles, et il en a de fameuses I

— Je regrette de ne pouvoir autant occuper me3 yeux... Mais madame s^obstine à parler au tapis»

— Comme vous êtes exigeant! N'est-ce donc pas assez de vous avoir laissé arriver jusque dans ma chambre, et ftiut-il encore que je vous montre le triste visage d'une femme qui a passé la nuit au jeu et qui a perdu?

— Pourquoi n*être bonne qu'à demi?

— Eh bien 1 comment me trouvez-vous t

— Nous avons bien fait de fermer la fenêtre à l'astre du jour, il serait jaloux.

— Ce mot-là me prouve que vous avez calomnié pjonsieur en parlant de ses oreilles.

— Mon ami a trop d*esprit pour m'en vouloir ; mais moi, je vous en veux, quand je vous vois si belle et si recherchée, de cette folle vie qui vous tue. Un matin, vous serez surprise de vous trouver vieille et ridée, dans votre miroir...

— On prévient vingt-quatre heures d'avance, et Ton affranchit sa lettre, quand on $i de ces choses-là

kk LES FAUCHEURS DE NUIT

à dire à une femme. Il fallait m'avertir, je me serais préparée, ou je ne vous aurais pas reçu. Vous êtes donc venu pour me catéchiser t

— Je n'en avais nulle idée, mais le désir m'en a pris subitement quand vous nous avez montré ce beau visage que vous gâtez à plaisir.

— Alors, je le cache dans mes mains.

— Non, écoutez-moi. Si vous ne valiez pas mieux que les autres femmes qui vivent comme vous...

— Je vous arrête au début. Vous êtes candide, mon cher, et, de plus, assommant !

— Et vous, vous êtes incorrigible.

— Absolument incorrigible. Le commissaire me l'a dit trop souvent pour que je ne le croie pas. Plutôt que de ne pas jouer, je jouerais, je crois, toute seule. Nous voici trois, voulez-vous que nous fassions un lansquenet, là, sur ce petit guéridon?.,. Vous êtes, bien convaincu maintenant que toute votre morale est inutile? C*est ce que je voulais. Voyons, parlons raison. Que voulez-vous que fasse une femme comme moi quand elle s'ennuie? Je me suis jetée dans le jeu par désœuvrement, et j'y reste par intérêt, sinon par goût. Si je n'avais pas joué, je n'aurais connu ni mon vieux baron ni mon beau Moldave, qui m*ont donné plus de cent mille écus en deux ans, puisqu'ils sont joueurs l'un et l'autre, et que je les ai rencontrés au jeu. C'est concluant!

— Ajoutez, pour rendre votre plaidoyer complet, que vous avez perdu les cent mille écus.

— On a beaucoup exagéré ! J'en ai perdu une partie, et j'ai mangé l'autre.

— Circonstance atténuante... Je vous absous!

— C'est bien î je puis alors vous consulter sur un projet que j'ai en tête depuis longtemps.

— Voyons le projet.

— On n'a jamais joué chez moi...

— Cela prouve votre sagesse et votre prudence... Eh bien?

— Eh bien!... Pourquoi froncez-vous le sourcil?

— Vous voulez faire jouer ici? c'est abominable l

— Une seule fois.

— Cest trop.

— Tant d'autres le fontt

— Ce sont de vieilles femmes.

— Pas toutes.

— Vous vous ruinez dans l'opinion publique. On ne dira plus : Léonie la joueuse; on dira : la mère Léonie !

— Vous exagérez les choses.

— Craignez du moins la police.

— J'ai trop d'expérience pour qu'elle me prenne.

— Voilà déjà un mot qui sent le grand âge et les cheveux blancs. Vous vieillissez à vue d'oeil.

— Non, je manque d'argent; la plaie est là.

— Voilà le grand mot lâché. Et votre... ami?...

— Mon ami?

— Oui, le petit blond.

— Charles est ruiné. Il n'a pas payé ses différences du mois... Il est parti.

— Kt ces actions de Strasbourg qu'il vous avait achetées Tété dernier?

— Je les ai vendues... pour lui»

— Quel incroyable mélange de qualités et de défauts I Vous aimiez assez Charles pour lui sacrifier vingt mille francs, et vous le trompiez! Vous connaissez le prix de l'argent, et vous le prodiguez! Quelles contradictions! Vous êtes une énigme.

— Il y a beaucoup de ces énigmes-là dans Paris. -~ J'en doute.

— Vous avez tort! Est-ce que Clara n'a pas vendu ses bijoux et même ses meubles pour souver son Arthur? Est-ce que^ sans Améliai qui est princesse aujourd'hui, le prince n'aurait pas été en^prisonnc) à Clichy, il y a deux ans?

*— Il n'y a rien à dire sur la conduite d'Amélir depuis son mariage, et lé prince ne Taurait certainement pas épousée si elle avait tenu une maison de jeu.

— Il ne faut jurer de rien. Il ne Ta pas épousée pour sa vertu I Vous m'avez cependant ébranlée parce que vous m'avez parlé en ami, et c'est rare I Vous avez bravé mes plaisanteries, c'est un courage dont je voudrais pouvoir vous récompenser,..

— Ainsi, vous ne jouerez plus?

— Je n'ai pas dit cela.

— Vous ne passerez plus les nuits?

— Vous êtes trop exigeant

— Du moins vous ne ferez pas jouer chez vous?

— C'est difQcile à promettre.

— Et plus difficile à tenir. Essayez-vous à devenir princesse^ vous aussi!

— Le moyen?

— Restez spirituelle, conservez votre beauté, et faites-vous désirer.

— Ce soir, chez Blanche, je ferai avancer le souper d*une heure; vous voyez que je suis docile !..* Je ne vous invite pas, parce que nous serons tous joueurs; mais si votre ami veut faire une belle partie, il peut me prendre au Vaudeville à onze heures. Je le présenterai à Blanche. Il y aura plusieurs jolies actrices et de riches étrangers.

— Remerciez madame et inclinez-vous.

Ce soir chez Blanche, demain chez Rosa, en voilà assez pour débuter honorablement dans ce a monde interlope » (style de journal) qui vous accueille toujours bien, pourvu que vous ayez de Tor. Vous serez bien malheureux si, dans quinze jours, vous ne connaissez pas tous les tripots de Paris, et si vous n'êtes pas exactement instruit de toutes les parties qui s'improviseront, soit chez des femmes, soit au restauratit. Joueurs, joueuses et directrices de jeux, se feront un devoir de vous informer, jour par jour, du lieu où vous pourrez aller tailler un baccarat. Ils mettront tous la plus grande conscience à vous renseigner, parce que les uns et les autres vous considéreront comme une proie. Pour la mère Cagnotte, c'est

quelque chose qu'un beau joueur qui tient bien les mains. Il peut payer dans upe nuit jusqu'à cent et cent cinquante francs de passes. Pour un joueur, un autre joueur est un sac d'argent ouvert, et il pense, en l'invitant, non pas à lui faire plaisir^ mais à grossir ses propres chances de bénéfice et à lui gagnei* ses louis. Quant aux dames, jeunes ou vieilles, belles ou laides, qui s'entremettent et recrutent pour ces lieux de damnation, indépendamméht de l'espoir qu'elles ont aussi de faire passer votre argent dans leur portemonnaie, elles prévoient l'éventualité des revers et comptent sur vous pour les emprunts. Le moyen, quand on gagne, ou même quand on perd, de refuser de prêter cinq louis à deux beaux yeux affligés qui se tournent vers vous comme vers une providence! Les vieilles ne sont pas aussi sûres de leur influence; cependant les tentatives d'emprunts leur réussissent quelquefois, et un homme nouveau, conduit au jeu par elles, c'est un espoir de plus ! Pour peu que votre apparence annonce l'aisance ou le joueur, une vieille bouche se collera bientôt à votre oreille et vous dira mystérieusement des phrases comme celles-ci : « Il y aura une jolie partie chez moi jeudi prochain. Nous serons dix ou douze seulement. On soupera. Vous pouvez en être, si vous voulez..» N'allez pas paraître étonné, vous passeriez pour un niais dans l'esprit de ce monde, qui aurait le droit de vous demander ce que vous êtes venu y faire et qui vous tiendrait désormais en suspicion. Il faut hurler avec les loups : avec

les joueurs, il faut jouer ; c'est le seul moyen de les étudier et de les bien connaître.

Paris possède un bataillon de vieilles femmes qui recrutent ainsi pour les jeux verbalement ou par correspondance, se font les confidentes et les complaisantes des femmes jeunes^ dont elles partagent le butin, et les très-bumbles servantes des bommes qu'elles font exploiter, après les avoir longtemps exploités elles-mêmes. Ces créatures vivent de miettes tombées de toutes les orgies parisiennes. Quand elles n'y assistent pas en personne, parce que leurs rides et leurs cheveux blancs chasseraient les amours, elles y sont d'esprit. Elles prélèvent une dîme sur tous les plaisirs payés, et elles ont un tant pour cent sur le prix de tous les marchés honteux. Cet estimable produit, essentiellement parisien, se mêle donc à tous les vices. On le trouve au fond des fausses joies, comme on trouve le dépôt d'un vin frelaté au fond de la bouteille. Les femmes dont je parle n'ont pas d'âge. Quelques-unes sont encore assez jeunes et assez belles pour plaire; il y en a qui ont l'apparence de bonnes bourgeoises ou de veuves rangées ; les autres, c'est le plus grand nombre , sont d'immondes débris ravagés par le temps et suant l'infamie.

Leur misère ou leur rapacité s'accommode de tout, exploite tout, utilise tout. En tiers dans un dîner, elles emportent les restes du poulet et du dessert, parce que la cruelle expérience leur a appris qu'il faut penser au lendemain; elles chaussent les

bottines de leurs protégées et se parent de leurs vieux gants. Le jour où la belle imprévoyante renouvelle ses toilettes, dont le favori du moment payera la note^ la femme dont je parle est là, et il y a au moins une belle robe et un élégant chapeau pour elle: le favori serait bien ingrat s*il s'en plaignait! N'est-ce pas à elle qu'il va conter ses peines quand il découvre qu'il est trompé? Vous me direz alors qu'il est bien ridicule ou bien imprudent, car 11 va pleurer son agneau perdu dans le sein du loup. Mais, dans ces sortes d'amours^ nous sommes toujours ridicules, puisque la condition essentielle de leur durée c'est notre aveuglement et potre crédulité*

Dans le personnel des tapis verts, ces femmes ont leur rôle marqué. Elles stimulent les joueurs, organisent les parties, en fixent le jour et le lieu, et indiquent les précautions à prendre pour ne pas être surpris. Elles font plus quelquefois, elles avertissent la police et livrent ainsi d'une main cewx qu'elles ont entraînés de l'autre. Le niveau moral du lapis vert clandestin — si tant est qu'il y ait encore de la morale en pareil lieu-;- est si abaissé, qu'on y coudoie la honte sans éprouver le besoin de la démasquer. On sait d'où viennent les louis que Rosine apporte au jeu, mais l'or n'a pas d* odeur ^ et ces louis sont aussi bons que ceux d'une comtesse; on soupçonne M. un tel d'être un grec, mais c'est un « bon enfant,» trèsgai, très-obligeant, et dont la décoration étrangère Mi honneur à la réunion.

Dans ce Paris si intelligent, la ruse la plus grossière est toujours celle qui réussit le mieux. On m'a montré une femme que la cagnotte avait enrichie, et qui ne s'était décidée à se retirer des affaires qu'après avoir été successivement condamnée à plusieurs mois de prison. Sa manière de procéder, toujours la môme, inspirait la plus grande confiance. On dînait et on jouait chez elle. Au dîner, qui était excellent, assistait de temps en temps un monsieur d'apparence vénérable et qu'on appelait M. le Directeur. Directeur de quoi? Nul ne le savait au juste, et quand la question était posée à la maîtresse du lieu, elle répondait de manière à faire croire que le bonhomme occupait une ha.ute position dans l'administration et la protégeait de son influence. Le Directeur jouait fort bien son rôle, prêchait la sagesse, trempait son vin de beaucoup d'eau, se retirait de bonne heure, et ne partait qu'après avoir fait un petit discours paternel et nïoral à la société. Il Atait très-aimé, très-considéré, et plus d'un habitué briguait sa protection. Un soir, il eut la mauvaise inspiration de sortir de ses habitudes, il resta parmi les joueurs, mais sans prendre part au jeu. Ce soir-là précisément, la police fit Invasion dans la maison, interrogea notre homme comme tout le monde, et il fut reconnu, séance tenante, que le vénérable Directeur n'était autre qu'un forçat en rupture de ban.

Il y a à Paris des maisons où Ton ne joue pas, où l'on dîne seulement, et qui sont presque aussi danger

reuses que les maisons où Ton joue : ce sont les -tables d'hôte que fréquentent les joueurs. On y fait généralement, pour moins de cinq francs, un assez mauvais dîner, servi sans méthode dans une salle peu propre. Ces lieux sont comme Fantichambre du tapis vert. Les joueurs s'y rencontrent pour se dire où Ton jouera le soir et se donner lé mot de. passe. La population de ces tables est des plus <^urieuses. Comme le dîner n'est guère qu'un prétexte ou un accessoire, ou s'y plaint rarement de la mauvaise qualité des vivres. Celui qui va là pour observer doit préparer son estomac à toutes sortes de mécomptes, et faire provision d'une patience angélique. Si le dînef est fixé pour six heures, on se met généralement à table à six heures et demie,et à sept heures il arrive encore des retardataires, qui s'attablent bon gré mal gré : ce sont des dames qui reviennent de la promenade, ou des joueurs malheureux qui se sont couchés 'à dix heures du matin. Pour faire place aux nouveaux arrivants, on se serre contre sa voisine, laquelle se serre contre vous et prend quelquefois la moitié de votre chaise ; et c'est ainsi qu'on parvient à dîner trente-deux à une table de douze. A sept heures et demie, la sonnette retentit encore. Déjà Ton étoufte dans la salle, où les vapeurs du dîner, combinées avec la fumée des cigares, forment un nuage épais et nauséabond qui suffoque : c'est un composé inouï de graillon, de tabac, de patchouli et de fiente de chat brûlant dans les chaufferettes. Les nouvelles venues

sont accueillies par les imprécations do la maîtresse de maison, qui leur annonce qu'il n*y a plus rien à manger, et par les rires de l'assemblée. Ces dames, sans prendre le temps de se déganter, s*emparentde ce qui reste sur la table : quelques croûtes de pain, le fromage et les confitures, et elles dînent debout, dans . leurs belles robes de soie, sans trop se soucier des interpellations diverses dont elles sont l'objet.

Ce petit tableau, peint en pleine pâte, comme on dit en termes du métier, pourrait ôlre embelli de beaucoup de détails accessoires; mais j'aurai plus loin l'occasion de revenir sur cet étrange personnel. Je dois me borner è dire que beaucoup de parties se nouent là, qu'on y convient de ses faits et gestes, et qu'on y discute à fond les moyens les plus sûrs d'échapper à l'œil vigilant de l'autorité.

Si le hasard ou la curiosité vous a conduit dans une de ces maisons, dignes, à coup sûr,, d'avoir leur historiographe et leur moraliste, vous entendrez un langage qui ne se parle guère que là. Les hommes y sont grossiers pour la plupart, et les femmes y abdiquent leur beauté et leur grâce. Le danger s'y cache cependant quelquefois sous des dehors charmants, et il faut une certaine expérience de la vie parisienne pour l'éviter. Votre voisine de droite, femme mûre qui protège votre voisine de gauche, jolie fillette aux yeux bleus, vous invitera peut-être à un souper au Café Anglais avec quelques-uns de ces messieurs. Cela veut dire que l'un d'eux proposera, après le souper.

de faire une cagnotte pour payer la carte^ et qu'une fois animé au jeu, vous pourrez être conduit très-loin. Ces parties improvisées, qui débutent par l'excitation d'un souper, sont les plus dangereuses. On a rarement'tout son sang-froid quand on a bu force Champagne^ et les louis fondent dans les doigts quand l'amour-propre est stimulé par les provocations féminines. Si vous ajoutez que, dans ces parties, on sait rarement avec, qui Ton joue, vous éviterez avec le plus grand soin de tomber dans le piège fleuri des invitations de femmes.

Le seul jeu qu'on se permette dans quelques-unes de ces tables d'hôte où les joueurs viennent se recorder et prendre langue, c'est le classique loto, ce jeu de notre enfance. Le loto est joué avec acharnement par les vieilles femmes, et il n'est pas rarq de voir un ponte infortuné qui a perdu cinquante louis la nuit précédente au lansquenet, et que des bancos malheureux ont a mis à sec, » concentrer toute son attention sur trois cartons, dans l'espoir de voir sortir le numéro qui lui fera gagner 4 fr. 50 c. I Si l'hôtesse joue, elle ne paye pas ses cartons; si elle ne joue pas, les frais de local et de luminaire sont couverts par une petite cagnotte de dix ou vingt sous [)rélevée à chaque partie. C'est bien innocent, comme on voit, et presque patriarcal.

Jusqu'ici, nous avons vu les deux sexes se rechercher et se rapprocher, soit pour le dîner, soit pour le jeu. Je dois dire, pour rendre l'énumération corn-

plète, quMl y a dans Paris des maisons de jeu clandestines où les hommes seuls sont admis^ de même qu'il y a des tables d'hôte à deux fins qui ne reçoivent guère que des femmes. Disons ici quelques mots de ces derniers établissements. J'aurai plus loin l'occasion de parler des parties entre hommes et de montrer ce qui s'y passe- Il est six heures. Il faut parlementer avec la maîtresse de la table ou la connaître pour être admis, car tout homme qui entre là est déclaré suspect par les habituées. À six heures un quart, les dames sont au nombre de dix ou quinze ; è six heures et demie, on en compte vingt ou trente. Ce sont des femmes de tout âge ; il y en a de vieilles et laides, il yen a déjeunes et jolies. En attendant le potage, elles causent él crient comme des écolières en récréation. Par moments, le bruit est si grand, que la mattresse de maison ne peut obtenir le silence qu'en se fâchant et en frappant du pied. Elle va jusqu'à menacer de priver d'un plat les plus turbulentes. Ce moyen suprême manque rarement son eflfet. L'homme qui a pris place à cette grande table, garnie dans tout son pourtour de f)?mmes très-émancipées, d'autant plus libres dans leurs propos qu'elles sont entre elles, devient aussitôt, s'il est inconnu, le point de mire des quolibets. En un clin d*œil, ces dames l'ont dévisagé de la tête aux pieds et ont saisi son côté vulnérable. Malheur à l'imprudent qui s'est aventuré là, tout seul, sans protection I II court le risque de ne

pas dîner ou de ne manger que les débris informes laissés dans le plat par trente fourchettes avides. Le plus grand bonheur qui puisse lui arriver, c'est qu'on ne s'occupe pas de lui, et qu'on le laisse se servir à son tour. Il ne peut pas prétendre à plus lorsqu'il est bien connu et qu'il a plusieurs amies dans la société. Je fus un jour introduit dans une de ces réunions féminines par une actrice en disponibilité. Ma protectrice me fit placer à son côté, pour me recommander à la société qui commençait déjà à chuchoter en me jetant des regards équivoques, et je pus ainsi observer tout à mon aise, sans qu'on s'occupât davantage de ma présence. Au rôti, comme je voulais que ma voisine se servît avant moi d'un poulet qu'on venait de passer, elle me dit tout en me remerciant: a Prenez d'abord ce qui vous convient. Ici il ne faut se gêner pour personne, car personne ne vous saurait gré d'une politesse. Toutes ces femmes se détestent, et elles se disent les choses les plus cruelles. » * J'eus bientôt la confirmation de ces paroles. Une de ces dames ayant parlé en se servant, une autre l'apostropha de la manière la plus blessante, lui reprocha de ne pas être propre, d'avoir de fausses dents et d'être un objet de dégoût pour lai table. On fit peu d'attention à ce débat, ce qui me prouva que les scènes pareilles étaient fréquentes.

— Eh bien I me dit à l'oreille ma voisine, qu'en pensez-vous?

— Ce qui m'étonne, c'est que vous veniez souvent

IiES FAUCHEURS DE NUIT . 57

dans un Ifeu pareil. Quelle satisfaction pouvez-vous' y trouver?

— Toutes les jeunes femmes que vous voyez ici sont fatiguées de la société des hommes... qu'elles trouvent peu amusants; Entre nous, nous nous sentons plus libres et nous respirons mieux. Les vieilles sont des amies de la maîtresse de maison et viennent par habitude. Nous nous contons nos prouesses et cela nous divertit. Les vieilles nous donnent quelquefois de bons conseils : nous nous en montrons reconnaissantes en leur abandonnant la mie de notre pain. Quelquefois môme nous les laissons nous tricher au jeu, car vous savez que l'on joue ici.

— Le. lansquenet, je crois ?

— Le lansquenet. On part de cinq ou dix sous.

— Et vous n'admettez jamais les hommes?

— Rarement. Les hommes qui viennent ici sont ou nos amis, ou des curieux, ou des gens qui "veulent faire un dîner économique. Nous aimons mieux que les premiers ne viennent pas rieur présence n'est bonne à rien et elle gâte toujours nos réunions. Les curieux, nous les éloignons autant que possible en leur jouant toute espèce de mauvais tours. Quant aux autres,

. < Ils sont devant nos yeux comme s'ils n'étaient pas, »

et nous agissons devant eux comme devant nos coiffeurs. Ils ne sont tolérés qu'à la coiçdition qu'ils par«

leront peu, qu'ils n'auront d'opinion sur rien, qu'ils ne feront jamais de morale et qu'ils ne s'étonneront pas tout haut de nos folies. Ce sont nos eunuques. Il y a peu d'hommes qui aeeeptent un rôto aussi effacé. C'est pour cela que nous sommes presque toujours entre nous. Los hommes s'habituent trop à nous traiter &à esclaves. Ce joug nous pèse. Les sots nous alH^uvent de dégoûts,, et les phis ^rituels r^e le sont jamais assez pour comprendre qu'ils nous fatiguent quelquefois. Nos rapports avec les hommes sont une contrainte perpétuelle. Ils le veulent ainsi et cesseraient d'avoir du goût pour nous le jour oil nous serions nous-mêmes, oîi nous nous montrerions à eux telles que la nature nous a fait^* Cette contrainte nous importune^ et nous venons nous en reposer ici après l'avoir laissée sur le paillasson de Ut porte d'entrée où nous essuyons nos bottines. Ici nous sommes nous, c'est--à-dire s^nrituelles et amusantes quelquefois, mais méchantes, bavardes^ goi^ mandes, railleuses et joueuses toujours!

— À vez-vous vraiment tous ees défauts?

— i'eii passe, et des vieiUeurs.

— Vous avez aussi des qualités dont vous ne parier pas, la franchise, par exemple. Tous n'en avoueriea pas plus long au confessionnal*

— Je suis franche avec vous, parce que je n'ai aucun intérêt à ne pas l'ôtreé C'est l'intérêt qui nous rend abominables. Et puis, ce que je ne vous aurms pas dil, TOUS l'auriez vu. Dé^à la scène tia tout à

LES FAUCHEimS DB imiT 59

rheure vous a prouvé notre méchanceté; mes irecommandations à propos du poulet, notre gourmandise; et le bruit effroyable qui se fait en ce moment dit assez si nous sommes bavardes. Quant aux hommeà> on ne les a pas- trop maltraités parce que vous êtes là, non par bienvelllattce po\xr vous, mais par tolérance, sinon par amitié, pour moi. Chacune de bous a ses amies qui lui sont très-dévouées. Nous sommes divisées en plusieurs camps, mais nous avons nosalliées et nous ne faisons jamais feu sur les nôtres.

En ce moment, ou venait de substituer une immense toile verte à la nappe, et la maîtresse de maison avait placé au milieu de la table un corbeille pleine de cartes peu propres. Ces dames se préparaient à jouer le lansquenet.

Je cédai ma place et m'assis derri^ mon chaperon.^

— Mesdames, — dit une grande grosse femnie de cinquante ans, dont la tête écarlate paraissait prodigieusement enflée, — . void un charmant porte-monnaie que je propose de mettre en laterie avant que nous commencions.

— AttoDSl — murmura la directrice^— encore un tour de la Belle Bordelaise I

— Combien de billets? demanda-t-on en examinant le porte-monnaie, qui courait de main en main et qui valait huit ou dix francs.

— Trente-cinq billets à un franc»

•^Cest pour ri^l

— Cestunvol!

— Tu es donc à bout de ressources?

— Elle a déjà vendu sa chaîne au juif qui est venu l'autre soir.

— J'en prends trois.

— J'en prends un, c'est bien assez.

— C'est trop !

— Monsieur, me dit la grosse femme, me prendrcz- • vous quelques billets pour madame ?

Je lui donnai cent sous, et elle me remit cinq numéros que j'offris à l'actrice. En quelques instants, les trente-cinq billets furent pris.

— Mesdames, est-ce le premier ou le dernier numéro sortant qui gagnera ?

— Le premier!

— Le dernier I

— Non! non!

— Si! si!

La confusion était au comble. On aurait pu se croire à la Bourse un jour de liquidation.

— On ne s'entend pas, dit la directrice en frappant du pied et en se bouchant les oreilles avec les mains. Vous parlez toutes à la fois. Si vous ne faites pas un peu de silence, je vais retirer les cartes et éteindre les lampes.

Un long murmure accueillit ces paroles. Il parut décidé que le premier numéro sortant serait le bon. On plaça trente-cinq boules de loto dans un coffret, et une vieille créature ridée, aux sourcils formida-

bles et au mentoi^^ barbu, fui chargée de tirer les numéros, comme étant la plus innocente de la société.

Le choix était judicieux !

Elle appela le numéro 9 au milieu du bruit. ' — Est-ce9ou6? J*ai 6.

— C'est bien 9, le point est en bôis.

— Qui est-ce qui a le numéro 9 ?

— C'est Clara qui a pris le numéro 9. Elle a été obligée de partir. Donnez-moi le porte-monnaie, je le lui remettrai.

(Hésitation.)

Une voix, timidement :

— Recommençons!

Plusieurs voix :

— Oui! oui! on n'avait pas compris! Les absents ont tort ! le dernier numéro gagnera !

Le premier tirage fut annulé, malgré les protestations énergiques de l'amie de Clara.

— C'est une honte ! — disait-elle pendant qu'on appelait les numéros. — Le diable emporté les vieilles sorcières et les loteries !

L'amie de Clara était une fort belle fille brune, aux yeux de velours et aux dents éclatantes. Elle était magnifique dans son indignation. Le sort fut touché de ses plaintes, car, par un hasard curieux, il lui fit gagner le porte-monnaie. Son numéro sortit le dernier. Il y eut alors des rires universels.

— Je prends le porte-monnaie, — dit-elle, après un

62 LES FAlKlilEURS DE NUIT

instant, et avec la dignité d^une^ duchesse, — mais c*est pour Clara qm Tarait gd^é% Je n'ai pas deux poids et deux mesures, moi!

La discussion allait s'en venimer,.et d^ on chuchotait des mots obscmrs, lorsqu'une dame pritteseattes, fit couper et dit:

— Je pars de éix sous !

A côté de ces scèâes de femmes et de oe modeste lansquenet, ce ïes sovs n'assola se mutent aux pièces l^nehes^ fàuMl que }e parie de certaines réunions d'hommes où Ton joue un jeu d'enfer, où des fortunes colossales se sont englouties? Le contraste sera frappant.

Si vous allez dans un certain mond» de tireurs qui mènent la vie grand train, ou sealemenl s} vous êtes introduit dans tel ou tel cercle, vous ne serez pas longtemps sans apprendre qslt y a à Parisdes salons ■ où l'on pent se ruiner en un tour de «lain, fût-on plusieurs fois miUionnaiiie. Id tout est luxe. L'appartement est somptueux^ et le maître de la maison, qui taille lui*mômeletrente*^t-un, est marié léghimement, père de famille et jouit d'un revenu cottsidérat)ïe» De temps e& temps on joue t^ez loi, sous prétexte de soirées intimes^ Les amis, les connaissances et les recommandés sont seuls admh. On n'est jamais nom* breux, mais Foret les billets abondent, et quand on n*a plus d'or ni de billets,on est libre déjouer ses éq\rîpages, son hôtel, ses terres et son château. C'est dans one ûe ces sohrées qu'on ardïimillionnaire bien eonn u

perdit, d*un coup, dix-huit cent mille francs; il y eut* plusieurs autres blessés, et la moisson fut énorme pour le banquier.

On voit que la spéculation est féconde dans ses pro* cédés, et que la loi n*a pas tué le jeu. Cercles, parties montées, maisons clandestines, soirées priées, il yen a pour tous les goûts et pour toutes les bourses. La lèpre ne blesse plus les yeux, mais la maladie est toujours dans le sang.

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