‹ Les faucheurs de nuitChapitre 2 sur 11 · LE PERSONNEL. — QUELQUES TYPES · texte numérisé non relu

LE PERSONNEL. — QUELQUES TYPES

Tout Paris a vu, il y a quelques années, à l'Hippodrome, lès sanglants exercices de la chasse aux pigeons par des faucons. Un malheureux pigeon était attaché par la patte à Textrémité d'un grand Ql, dont l'autre bout était noué au sommet d'une haute perche plantée en terre. Ainsi retenue, la triste victime essayait vainement d'échapper à son ennemi. Le faucon s'en emparait, regorgeait et buvait son sang. Le public parisien ne goûta pas ces jeux barbares. Il se fût peut-être intéressé à une partie moins inégale, mais il protesta par ses murmures contre le lien cruel qui ôtait toute chance au pigeon d'échapper à la

mort. Les faucons eux-mêmes, comprenant sans doute qu'on leur faisait jouer un rôle indigne d'eux, refusèrent bientôt de s'y prêter. Ils prirent un jour leur vol vers les cieux et ils ne reparurent plus.

Le monde des joueurs a ses faucons et ses pigeons. Les pigeons sont aussi retenus par un lien funeste : ce lien, c'est la passion du jeu qui les emprisonne dans le cercle mortel oîi ils doivent infailliblement périr. Les faucons, moins généreux que ceux do l'Hippodrome, ne se lassent pas d'égorger et n'abandonnent jamais leurs victimes tant qu'il leur reste un peu de vie, c'est-à-dire un peu d'or.

Si vous entrez dans une maison de jeu, vous dis* tinguez bien vite, avec un peu de pénétration, même avant que la partie commence, quels sont les faucons ot quels sont les pigeoos. Les faucons sont généralement les plus anciens, ils sont aussi les plus calmes. Ils parlent peu, ils observent. Us savent juger d'un coup d'œil quelle est la valeur de chacun, et ils calculent, à quelques centaines de francs près, la somme qui sera tout à l'heure sur le tapis. Quand ils prennent place à la table du jeu, ils ont déjà choisi leurs victimes. Celles-ci, au contraire, parlent beaucoup et n'observent pas, se plaignent de leurs pertes de la veille ou se réjouissent de leur gain. Elles ne songent jamais à se demander si elles vont jouer une partie égale ; si, maltraitées par la chance et perdant beaucoup, elles pourront se refaire ; si les gagnants ne s'enfuiront pas aussitôt qu'ils les auront dépouil-

^ I£S FAUCHEURS i)E NUIT

\ées ; toutes questions que le faucon s*est adressées avant de prendre les cartes, sachant par expérience qu'un problème bien posé est à moitié résolu. Le faucon sait à quel moment il doit partir pour ne pas exposer inutilement ce qu'il a gagné; il sait aussi 5'arrôler devant la perle et s'incliner devant le sort ; 11 sait enfin exploiter jusqu'au bout une heureuse veine; il a le flair de la chance et sent les mains comme un bon chien sent le gibier. Quand le pigeon^ démoralisé par la perte, a joue des nerfs :? et ne se possède plus, c'est le moment que le faucon choisit pour le saigner à blanc. Il se possède, lui I II a sur sa victime une supériorité incalculable; il le sait, il le ^ent et il agit avec férocité. C'est alors que le pigeon est véritablement au bout du ûl, qu'il bat le sable de' ses ailes et palpite sanglant sous les serres qui Té- Ireignent et le bec qui le déchire.

J'ai pu observer quelques beaux types de faucons. L'un d'eux, qu'on appelait Phomme noir^ à cause de son teint bistré et de ses cheveux crépus,qu'il portait en coup de vent, aurait pu poser devant HoSTmanh. gon ei^térieur était fantastique, Sous son front énorme, luisant, aux reflets verdâlres, brillaient comme deui^ diamants noirs ses yeux pénétrants ; sa bouche mince pe souriait jamais. Il était cravaté de blanc et ne por-^ tait pas de barbe. C'était, du reste, un homme de jugement, parlant peu mais parlant bien, et sachant prouver au besoin qu'il avait reçu une éducation soignée. Il se couchait le matin, se levait pour dîner,

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allait h l'Opéra ou aux Italiens, et se mettait au jeu vers minuit* Il aimait la musique presque autant que lescartesj ce qui est beaucoup dire*

Il jouait froidement, sans passion apparente, pour gagner» et il gagnait presque toujours. En entrant dans ipi cercle, il promenait sur le personnel up regard dOQt la signification était odieuse. Si ce regard, qui ayait sondé toutes les bourses, ne les jugeait pas suf< fisamment riches, le faucon partait aussitôt pour aller jouer ailleurs. Il était d*une finesse extrême, il devinait, pour ainsi dire, les cartes données, et il savait comprendre, au seul timbre de vohre von, si tous aviea bon oa mauvais jeu. Au baccarat, il lisait votre point dans vos yeux, dans votre attitude, dans les tressaillements de vos mains, dans la manière dont vous teniez vos cartes. On ne pouvait avoir un plus terrible adversaire. Ce n'était pas un grec cependant : c'était tout simplement un joueur habile , côtoyant sans cesse l'extrême frontière de l'honnêteté, mais n'en sortant pas, il |e croyait du moins, et les autres joueurs le croyaient aussi.

Il n'est pas de cercle, de réunion de joueurs con-» nue ou clandestine, qui ne compte quelque faucon de l'espèce de celui-ci. Comme ils sont les plus forts de toute façon, c'est pour eux, en définitive, que les autres apportent leur argent. La partie n'est jamais égale avec eux, et si, par hasard, vous leur gagnez un jour un peu d'argent, ce n'est qu'un prêt usuraire qu'ils vous ont fait j ils prendront bientôt une revanche

cruelle et rattrapcîront un iouis pour un écu perdu. Il suffit d*un ou deux de ces oiseaux de proie pour anéantir complètement et en fort peu de temps toute une compagnie de joueurs. En fin de compte, tout homme qui réfléchit un peu s'aperçoit bien vite que le jeu ne profite qu'à la cagnotte {elle gagne toujours), aux grecs (ils jouent à coup sûr) et aux faucons (ils ont sur les autres joueurs la supériorité que donnent mille expédients dont les pigeons ne se doutent pas). Le pigeon, lassé de perdre, devient souvent faucon à son tour. Il y a cependant des pigeons qui restent pigeons toute leur vie : ce sont les joueurs foncièrement honnêtes, et qui dit honnête en matière de jeu dit victime. On m'a montré un de ces pigeons-là dont les traits méritent d'être esquissés comme contraste du faucon. Le baccarat, qu'il jouait avec passion, lui coûtait deux cent mille francs depOis trois ans. Cotait à peu près toute sa fortune. Quand je le vis, il était si maigre qu'un plaisant avait pu dire de lui, avec une cer-r taine raison, qu'il n'était visible que de profil. Il avait un petit emploi de inilleécusdansuneadminislration publique, et il lui arriva souvent de perdre en quelques heures une année de son traitement. Il passait toutes les nuits au jeu, dormait dans son bureau, la tête appuyée sur son pupitre, et il ne se résignait à se coucher que le lendemain d'une perte écrasante. Il se mettait toujours au jeu avec gaieté et confiance. Sa foi avait survécu à sa ruine. Quelques coups heureux le grisaient et le rendaient insupportable aux

autres joueurs, qu'il plaisantait cruellement, le malheureux I et qu'il fatiguait de sa faconde gasconne. Gagnait-il cent francs, il quittait le jeu et partait d'un pied léger, sans penser qu'il en avait perdu mille la veille, et en passant une main avec laquelle un autre joueur — un faucon — faisait d'éblouissantes merveilles. En perte d'un seul louis, il se taisait, devenait morose, sérieux, impertinent, et il en jouait aussitôt un autre pour se rattraper, car il était d'une avarice extrême. Bientôt il ne se possédait plus, il tenait tous les coups, pontait avec frénésie et perdait avec fureur. Selon l'expression pittoresque des joueurs, il était mordu, mordu au cœur par le démon de la perte; le venin, circulant dans tous ses nerfs, lui donnait des airs de possédé. Dans ces moments, il faisait vraiment pitié à voir. Ce n'était plus un homme, c'était un animal, un idiot« Il était pâle comme un condamné à mort, la sueur inondait son front, ses lèvres blêmissaient et frémissaient, sa voix était rauque, entrecoupée de sanglots étouffés. Il donnait ou recevait les cartes avec colère, et il les jetait avec indignation et en les froissant quand il ne les déchirait pas. Il se levait, changeait de place, jouait debout, s'étendait sur la table, rangeait ou dérangeait les chaises (on disait alors qu'il a faisait le ménage >), accusait Dieu, les autres et lui-même de sa mauvaise chance, et ne par« tait que lorsqu'il avait épuiaé tout son argent eft son crédit. C'était le matin : il allait alors à son bureau faire sa besogne quotidienne et gagner ses huit francs

trente-trois ce*;V'Tnes de traitement. Il n'avait jamais su faire ni une petite perte ni un fort bénéfice. C'était un de ces joueurs avares qui se refusent le nécessaire, sont incapables de suivre une bonne veine (on dit dans Tar^ot du jeu qu'ils « manquent d'estomac »), et ne se possèdent plus aussitôt quMls ont perdu cent sous. Ils sont voués à une ruine certaine.

8i le pigeon devient souvent un faucon, le faucon, de son côté, peut se changer en grec, et afors se réalise une fois de plus Tboroscope rimé que j'ai publié plus haut.

En étudiant lesdiverses physionomies d'une réunion de joueurs, on est frappé de leur dissemblance. Cest comme un habit d'arlequin taït de pièces de toutes couleurs et de tous draps. Vous voyez le trôner et pérorer des gens que vous ne salueriez pas au boulevard. Ils paraissent heureux au tripot comme des poissons rouges dans leur bocal. Ce sont leshabitués; ils rendent des oracles, tranchent avec autorité tous les points difQciles et tutoient les fbmmes. Si vous soulevez le voile qui cache leurs antécédents, yous le laissez retomber pour éviter l'asphyxie. Jeunes ou vieux, militaires ou bourgeois, fils de fomille, princes réfhgiés, anciens nolanres, anciens banquiers, marchands d'hommes, chefs de commandite, préteurs sur gages, coulissiers, artistes ou domestiques, tous ou presque tous ont une tare au cœur et un coin de leur passé qu'ils ne découvrent pas volontiers. Vous donnez cependant la main h tes gens*là, joueurs can*

dides et honnêtes l Ils prennent votre main et votre argent.

Il y a ausâ les Mystérieux, ceux qui sont tantôt ici et tantôt là, qui ne s'astreignent à aucune habitude, vivent aujourd'hui du Jeu et demain d'autre chose, paraissent et disparaissent comme les personnages des ombres chinoises, et ne laissent dans votre esprit que des souvenirs fugitifs. ÏToù viennent-ils? où vont-ils? que font-ils ? comment vivent-îb ? Vous ne savetque dent choses i c'est quils n*ont aucune ressource et qu'ils ne travaillent pas.Vous les voyez, cependant, arriver un beau soir dans votre cercle ou au jeu; ils sont resplendissants I ils ont au petit doigt un brillant de quinze cents francs, à leurs manchettes des émeraudes magnifiques et dans leur portefeuille assezdebillets«^^5 ^araf (vieux style) pour bien vivre pendant un an. OîionMls pris tout cela? Mystère! Ont-ils hérité? il y a longtemps qu'ils n'attendent plus d'héritages. Ces gens-là sont les X de celte société nocturne qui est elle-même un problème.

Deux de cesMystérieuxm'ont plus particulièrement frappé. L'un était un magnifique jeune homme de trente ans environ. H était beau comme une femme malgré ses longues et fines moustaches brunes qu'il portait en crocs. Son œil de jais était humide, ses joues fraîches et veloutées, et sa bouche rappelait les roses de Provins. Une forêt de longs cheveux noirs encadrait sa belle tête dont eïïe faisait ressortir davantage Textrème blancheur. Toute sa personne était

distinguée; cependant on remarquait une certaine hésitation dans sa démarche qu'il s'efforçait trop de rendre assurée : on sentait vaguement que quelque chose protestait en lui contre cette assurance. Tout ce qu'on savait de ses antécédents, c'est qu'il était du Midi et fils d'une famille honorable qui avait depuis longtemps rompu toutes relations avec lui. Il parlait bien, peut-être un peu trop ; mais ceux qui le voyaient pour la première fois attribuaient cette incontinence de langue à sa jeunesse et à son inexpérience (il parraissait tout au plus avoir vingt-cinq ans) et la lui pardonnaient volontiers. Les femmes en raffolaient et les hommes le trouvaient trop beau.

Pour le physique, on le voit, c'était un héros de roman. Je n'ai voulu cependant que le photographier, et tous ceux qui l'ont connu conviendront que je ne l'ai pas embelli.

L'autre était un homme d'une quarantaine d'années, d'un extérieur distingué et d'allures posées. Au cercle, il parlait peu, se montrait bienveillant et poli avec tout le monde, mais il choisissait sa société. Eu homme qui a vécu et en qui l'effervescence de la jeunesse s'est un peu calmée, il ne s'entourait guère que des membres les plus âgés de la réunion. Quoiqu'il fût ou qu'il eût été militaire, — on l'appelait général, —jamais sa bouche ne laissait tomber une parole brusque, et il paraissait mettre tous ses soins à ce qu'on ne s'occupât pas de lui. Vêtu avec élégance, mais sans prétention^ il ne se faisait distinguer que par

son bon air et par le ruban qui ornait sa boutonnière. Quel était ce ruban ? Quand par hasard un indiscret ou un maladroit lui adressait cette question, il répondait négligemment qu'ayant mis son épée au service de plusieurs gouvernements de TAmérique centrale, il avait reçu d'eux divers ordres auxquels il n'attachait pas un caractère bien sérieux, mais qu'il portait comme un simple ornement, et parce qu'il faut, à un certain âge, que la boutonnière d'un homme du monde ne soit pas absolument nue.

C'était un fort joueur de whist, et il passait à ce jeu une bonne partie de ses soirées. Beau joueur, très-tolérant, jamais on ne le vit s'emporter à propos d'un de ces mille incidents auxquels les cartes donnent lieu. Quand une difficulté se présentait, on le choisissait volontiers pour arbitre, et son jugement était toujours empreint de tant de loyauté et d'impartialité que nul ne songeait à en éviter les conséquences. Il s'abstenait rigoureusement de parler politique; mais sur une question d'art ou d'industrie, il plaçait volontiers son mot, en petit comité, et ce mot était presque toujours heureux. Quoiqu'on ne lui connût aucune fortune, aucun moyen d'existence avéré, des faiseurs, ou môme des gens sérieux, le sollicitaient parfois de s'intéresser à quelque spéculation nouvelle. On savait bien qu'il n'y apporterait pas d'argent, mais son concours moral et ses relations paraissaient assez désirables pour qu'on pût se montrer coulant sur le reste. Il fut ainsi attaché à diverses af-

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faires, qui toutes tournèrent mal, il eët vrai, tnaîs non pas sans ftvoit laissé quelques épaves aux mains de leurs fondateurs. Une des dernières opérations auxquelles il s'intéressa fut la fameuse Société générale de Déménagements. L'idée était sortie desoncervteau, et elle eut un succès d'enthousiasme lorsqu'il la développa devant quelques amis, à une époque où les plus fblles inventions trouvaient à se faire coter à la Bourse avec prime-

Moyennant le versement annuel d'une petite somme, tout citadin était libre de déménager autant de fois qu'il le voulait sans bourse délier. De plus, grâce à un système d'assurance mutuelle greflfé sur l'idée principale, laçasse et la détérioration des meubles de-* vaient être largement indemnisées par la société. L'idée ne réussit pas, non pas parce qu'elle était plus mauvaise qu'une autire, non pas parce que les souscripteurs et assurés» abusant de la faculté qui leur était laissée, s'avisèrent de déménager régulièrement à l'échéance de tous les termes, mais parce qu'on ne put réunir l'argent nécessaire pour la lancer convenablement. Le total des sommes souscrites fUt de mille écus, et comme les premiers frais avaient absorbé cent mille francs^ dont moitié applicable à la construc^ tien de tapissières d'un nouveau modèle qu'on avait exhibées aux Ghamps^^Élyséesavec grand fracas, l'opération M tuée dans son germe, et la population de Paris se vit, comme par le passé, obligée, pour changer de gîte, d'employer les procédés vulgaires que

l'on connaît. Chose étrange, et quMl importe de noter ! il se trouva que sur les trente actionnaires infortunés qui avaient souscrit les trois mille francs dont je viens de parler, on comptait vingt-neuf Auvergnats, commissionnaires aux coins dei rues I Ils avaient agi sans doute en haine des vieilles entreprises de déménagements, qui ne leur laissent plus guère que les lettres à porter. Le cœur humain est un abîme.

Le personnage dont je m'occupe s*était toujours tiré avec dextérité des situations délicates où son esprit d'aventure T-avait mainte fois jeté. Il avait un flair particulier qui lui donnait la juste mesure de la part qu'il pouvait prendre à une affaire véreuse, sans compromettre son titre et ses rubans, et qui lui indiquait le moment où, la police correctionnelle apparaissant dans les brumes de l'horizon, il était prudent qu'il rompît définitivement et par un tour de main habile avec ses co-inléressés. C'était donc, on le voit, un maître homme bien digne d'avoir une petite place dans les pages immortelles de Balzac II était sceptique sans affectation, ne croyait guère plus aux hommes qu'aux femmes, appréciait toute chose sans abuser de rien, et pouvait, aux yeux de certaines gens, passer pour un philosophe pratique digne d'être étudié et imité. En réalité^ il était inimitable.

Âu jeu, par exemple, il avait une façon de procé* der qui lui réussissait presque toujours, et que nul ne tenta de copier sans avoir à le regretter. Après avoir fait 2KM) whisi avec les hommes grades do la réunion^

il entrait^ comme par distraction, entre minuit etane heure du matin^ dans ia salle turbulente et enfiévrée où Ton jouait le baccarat ou le lansquenet. D'un regard il sondait le terrain, étudiait la partie, et quand il jugeait le moment venu de faire un beau coup, il tirait de sa poche, sans affectation et de l'air d'un homme qui a toujours eu cent mille livres de rente, une liasse de billets de banque, et il engageait cinq cents francs contre le banquier. Quand il avait gagné le coup, — il le gagnait presque toujours,— il relevait mille francs et se retirait aussitôt. C'est à peine si on s'était aperçu de sa présence, car il ne s'était pas assis, n'avait pas touc'hé les cartes et n'avait, pour ainsi dire, pas parlé. Quand ce premier coup ne lui était pas favorable, il retournait au whist, et rien dans ses allures ni dans ses traits n'indiquait qu'il venait de perdre vingt-cinq louis. Plus tard, souvent une heure ou deux après, il cherchait à prendre sa revanche des cinq cents francs perdus, attendant comme la première fois que la circonstance lui parût favorable, et il faut lui rendre cette justice qu'il partait rarement en laissant de son argent sur le tapis vert. Les cinq cents francs rattrapés, il se tenait pour satisfait et regagnait paisiblement son domicile dans un remise qui l'attendait à la porte. Un joueur plus curieux que les autres voulut savoir ce que pouvait rapporter ce système, en apparence si simple, à celui qui le pratiquait. Il établit une moyenne de coups sur une durée de trois mois, et il arriva au chifijre de trente

mille francs, soit dix mille francs par mois, ce qui supposait deux bénéflces contre une perte. Là commençait Je mystère, et quand un imprudent, s*étonnanlde la persévérance de ce bonheur, demandait au général quelques explications sur ces coups de pistolet de salon si discrets et si productifs, celui- ci répondait en riant, maisd*un ton significatif qui fermait aussitôt la bouche au questionneur malavisé, qu'il était en effet de première force sur les armes à feu. Les naïfs prétendaient qu'il avait le don de seconde vue, et que, pendant son séjour en Amérique, il avait lié commerce avec les esprits frappeurs. Personne n'osait suspecter sa probité; il n'y avait guère place, en effet, pour un soupçon d'indélicatesse, puisqu'il ne prenait jamais les cartes. Un jour, cependant, il se dit vaguement qu'un sien ami, joueur très-assidu, pouvait bien, par un signe quelconque convenu d'avance, lui indiquer certains beaux coups à faire ; n^ais l'accusation resta à l'état de rumeur, personne ne lui fit mauvais visage, et comme les plus honnêtes gens, quand ils s'aventurent au jeu, peuvent être calomniés, j'aime mieux croire que le Mystérieux dont il s'agit avait tout simplement lans son portefeuille un bout de corde d'un pendu.

Je prends pour ainsi dire au hasard parmi ces figures d'un monde à part, car tout joueur qui pratique le jeu avec assiduité est nécessairement, à son insu, un type qui mérite d'être étudié. Le jeu rend maniaque, dessine les individualités et met à nu les faiblesses morales, comme les exercices gymnasliques

révèlent Tira puissance de tel ou tel membre, de tel ou tel organe. Presque tous les joueurs prétendent qu*ils jouent sans passion et sans intérêt; mais le jeu est la pierre de touche qui accuse leur mensonge ou leur illusion. L'illusion est pardonnable, le mensonge excite la pitié. Je l'ai trouvé odieux dans la bouche d'un joueur^ qui, passant toutes les nuits au tapis vert, jouant un jeu sordide, accompagné de plaintes et d'exclamations brutales, qui indiquaient une abolition complète de la dignité de Thomme et du sens moral, prétendait qu'il ne jouait que pour se familiariser avec l'expression des plus violentes passions et pénétrer aussi loin que possible dans les profondeurs du cœur humain, a Je suis absolument maître de moi-môme, ne oessait-il de répéter. J'entre au jeu libre de toute préoccupation, dégagé de toute crainte, de tout intérêt. Je n'ai qu'un seul désir : observer, pour me fortifier l'âme par la vue des faiblesses des autres. Je ne perds que ce que je veux perdre, et je ne suis pas ambitieux d'un argent que je considèrerais comme mal gagné. Quant à ces nuits de veille, si funestes à d'autres, elles sont utiles h ma santé; mon tempérament ne s'accommoderait pas de plus de trois heures de sommeil, et je ne dors bien que le matin. » Au jeu, tous les actes, toutes les paroles de ce malheureux protestaient contre cette profession de foi débitée du ton le plus convaincu. Il perdait souvent, toujours avec colère, et se laissait si corn-» plétement absorber par les cartes que tout ce qui l'en

touïait lui devenait étranger. Courbé sur son argent, les deux coudes sur la table, une main dans sa poitrlne> qu'il décrirait parfois de ses ongles.^ il devenait comme une sorte d'ilote que chacun voyait avec dégoût et mépris, Uiie nuit, cet homme qui se prétendait si fort, si sûr de lui-rpiême, perdit cinq mille francs sur parole, après avoir perdu cinquante francs qu'il avait apportés et qu'il avait tirés, pour ainsi dire, sou par sou, d'une longue bourse en filet qu'il chérissait comme un fétiche. Lorsqu'il se leva de sa chaise, pâle et bouleversé, on remarqua du sang sur sa chemise. Depuis, à la suite d'une autre nuit plus funeste encore, il essaya de se suicider. Quand on l'eut repêché dans la Seine, — car il eut la chance d'être repêché, — il affirma qu'il avait simplement voulu tenter une expérience et savoir au juste quelles émotions ressentait un homme qui se précipite à l'eau ! Il y a un type dont je n'ai pas parlé et qui mérite de figurer dans cette galerie, c'est le type du joueur confiant etgai, qui a ses accès H'humeur dans la perte, mais dont la confiance renaît aussitôt qu'il a tourné le dos au tapis vert. Celui-là, nous le connaissons tous, et il n^est pas besoin de pénétrer dans les lieux où l'on joue pour le voir et l'étudier. Vous et moi, nous le rencontrons régulièrement sur le boulevard, entre cinq et six heures; il n'a rien de l'allure inquiète, vague, et un peu sombre du joueur de profession. Il est expansif, et vous avoue franchement qu'il a perdu hier, mais qu'il espère gagner ce soir. Au reste,

s'il a perdu, il sait bien pourquoi, il sentait sa mauvaise veiné et il aurait «dû s'arrêter. Il a une explication à donner pour tout, et s'il ne parvient pas à gouverner la chance à son gré, c'est qu'il se sent incapable de la force de volonté et de la tension d'esprit qu'il faudrait pour cela. C'est lui que nous entendons souvent regretter de ne pas avoir poussé à fond une main superbe qu'il a abandonnée à moitié route ; c'est lui aussi que nous voyons se féliciter tout haut d'avoir su limiter son gain, et s'arrêter juste au moment où la veine allait tourner; c'est lui encore qui regrette très-sincèrejnent de ne pas s'être trouvé à une forte partie qui a eu lieu la veille, parce qu'il y eût certainement gagné deux cents louis. La foi ne l'abandonne pas; qu'il ait son portefeuille bourré de billets de banque, ou qu'il ne lui reste plus que mille francs, il est toujours aussi conflant. Il ne fait un sérieux retour sur lui-même que lorsque sa bourse est tout à fait vide: aloK, il mesure d'un regard le gouffre du passé, où il a déjà laissé tomber tant d'or, et son front pâlit dans ce tête-à-tête avec un gros chiffre qui lui saute aux yeux comme un éblouissement. Ce jour-là, il ne sort pas, il reste chez lui, les pieds sur ses chenets, combinant les moyens, non pas de ne plus jouer, mais de se procurer de l'argent pour jouer encore. L'argent est venu, c'est un emprunt que l'on a fait, une spéculation qui a réussi, un traitement qu'on a touché, une œtivre ou une propriété qu'on a vendue: petite ou grosse somme^

la voilà tout entière dans son portefeuille. L'oiseau est subitement redevenu gai, il chantonne dans sa cage, il en passe la porte, et le voilà tout prêt à offrir encore une fois ses plumes à qui voudra bien les lui arracher. Pour qui ne le voit qu'à la surface dans ces moments-là, sans le connaître à fond, il paraît s'être beaucoup amendé. Il a conçu des projets, et il les crie à tous les carrefours. Jusque-là,ilajouéun peu trop libéralement. L'esprit de chevalerie ne rapporte que des déboires au jeu, il Ta appris à ses dépens. Désormais, il se montrera plus sobre de courtoisie et gérera un peu mieux les louis dont il va confier la multiplication à la chance. A toutes ses libéralités, on n'a jamais répondu que par une im pitoyable âpreté qui le lasse à la fin ! Au jeu, œil pour œil, dent pour denti voilà désormais sa devise. Il saura se contenter d'un petit bénéfice si la fortune ne se donne qu'à demi; si elle est contraire, il limitera sa perte à une somme que rien au monde ne lui fera dépasser, et enfin une veine bien déclarée pourra seule le décider à tenter de grands coups. Hélas! ces résolutions il les a prises cent fois, et il n'est jamais plus près des grandes folies que lorsqu'il vous apparaît entouré de cette auréole de sagesse. Ces éclairs de raison sont le glas funèbre qui va sonner l'évanouissement de l'âme que le licencié Pedro Gardas avait enterrée, c'est-à-dire la dispersion de son or. Voyez-le au- cercle deux heures plus tard ; que la chance lui soit contraire, et vous me direz demain combien il a perdu.

Le joueur dont je cherche à esquisser les principaux traits est, du reste, assez rare. On m'en a montré cependant quelques beaux échantillons. Il .faut à ce type, pour qu'il soit complet, des conditions particulières de tempérament et de position. La force et la santé peuvent seules entretenir cette gaieté et cette confiance qui survivent aux plus rudes coups du^rt. Un homme faible ou maladif est toujours un joueur irrité, maussade ou larmoyant, de môme qu'un homme besoigneux, absorbé par la funeste passion du jeu, n'a jamais, même dans les périodes de gain^ la gaieté franche et communicalive qui n'abandonne guère le joueur dont je parle. A vrai dire, on peut se demander si c'est bien là un joueur. Il vaque à ses affaires comme tout le monde, il a d'autres passions, il aime les arts, il n'est étranger à aucune des expressions de la vie parisienne, il lit les journaux, s'intéresse à la Bourse, aux nouvelles des théâtres, aux faits politiques : au rebours du joueur tel qu'on le comprend généralement, il s'éparpille au lieu de se concentrer. C'est là son bonheur et sa force. Cette diversité de préoccupations le repose et rafraîchit son sang. Là où il est, il est ; et quand on le voit dans une avant-scène applaudir consciencietisement les jambes ou la voix d'une débutante, au moment môme où ailleurs se taille un baccarat échevelé, on ne le prendrait certainement pas pour une victime ordi* naire du tapis vert. Pour lui donner son véritable nom et le classer à sa place dans cette galerie de fi-

gures singulières que Paris présente incessamment à rœil du chercheur, il faut savoir que, le spectacle fini, notre homme, après avoir hésité deux minutes entre son domicile et le cercle, se dirigera d'un pied léger vers ce dernier lieu, et qu'il y restera jusqu'à trois ou quatre heures du matin. Si vous me dites que cette vie, malgré la forte santé, le gai caractère et l'heureux tempérament dont je viens de parler, doit lui creuser les yeux, je vous répondrai qu'elle creuse sa bourse bien plus encore. On bâiirait une église gothique avec tout ce qu'il a perdu.

Les joueurs de cette espèce, hâtons«-nou8 de le dire, sont du petit nombre de ceux qui ont quelque chance de se corriger. Moralement parlant, le jeu ne les a pas entamés. Il y a donc en eux des ressources qui n'existent plus chez les autres. Une circonstance imprévue, heureiise ou funeste, un héritage, un mariage, un succès, un honneur inattendu, une carrière brillante s'ouvrant tout à coup, quelque terrible exemple, une querelle pour afiteiires de cartes, que sais-je ? peut les rendre à eux-mêmes et à leur propre dignité. L'homme qui a posé devant moi pour ce dernier type et qui m'en a fourni les principaux traits était un artiste, un peintre distingué. 11 joua aussi longtemps que ses pinceaux ne lui donnèrent qu'une existence. modeste. Mais un beau jour, à la suite d'une exposition, il s'éveilla avec un grand nom. Tout fut dit alors... Comprenant qu'il valait mieux pour son honneur, sa réputation et ses

intérêts bien entendus, gagner cinquante mille francs par an avec ses toiles, dans le calme de Tatelier et les caressantes ivresses de Tinspiration, que de les demander aux émotions abrutissantes et perûdes du tapis vert, il rompit brusquement, sans regret, avec des habitudes dont lui-même ne se croyait plus le maître, et, pour rien au monde, aujourd'hui, vous ne feriez toucher une carte à cette main qui sait créer des chefs-d'œuvre.

Que dirai-je maintenant de cette autre variété du joueur, la plus commune et par conséquent la plus connue, le joueur qui passe sa vie à jurer qu'il ne jouera plus, et qu'on retrouve tous les soirs au jeu? Celui-ci est peut-être le plus à plaindre, car il n'a guère la consolation des illusions qui bercent les autres. Cruellement éprouvé par le sort, il sait qu'il n'a rien à en espérer. Il a usé de tous les systèmes, il a combiné tous les moyens, et ce n'est qu'à la suite des plus poignantes épreuves et des plus amères déceptions qu'il est enfin arrivé à comprendre qu'en réalité il n'y a rien à faire pour fixer la chance, que la seule habileté au jeu, pour l'homme qui reste dans les limites de la stricte probité, consiste à jouer peu afin do perdre moins, et qu'une plus grande habileté encore c'est de ne pas jouer du tout. Pour qu'un joueur en soit arrivé à cette conviction, il faut, deux choses: la première, qu'il ait une assez forte dose do raison ; la seconde que l'expérience de la veille ne soit pas éteinte le lendemain. 5îuand un joueur en est là et

continue cependant à jouer, vcms pouvez dire qu'il est digne de toute votre pitié. Pourquoi joue-t-il, puisqu'il sait bien que le jeu lui est fatal et le conduira infailliblement à sa perte? Qui le sait? dans son découragement il a de rares lueurs d'espoir. Il a gagné hier! la chance qui l'a maltraité jusqu'ici voudrait-elle, par hasard, se donner à lui ? Il ne le croit pas ; mais une force invincible le ramène dans ce lieu qu'il voudrait fuir, où cent fois, mille fois, il a juré sur lui-même, sur son honneur, sur la tête de ce qu'il a de plus cher, de ne jamais revenir. Le voici encore une fois engagé ! Chaque coup qu'il perd fait saigner son cœur et bouleverse sa raison; il murmure des paroles vagues, il a des regards qui, à défaut de sa voix, accusent toute sa douleur. Enfin, il se lève et il part. C'est alors que commence ce monologue suprême où l'homme coupable et qui sait sa faute exprime toute l'aversion qu'il a pour lui-môme; confessions sincères, accusations sévères, repentirs profonds qui feraient croire à une conversion définitive, si déjà, trop souvent, hélas! il ne s'était adressé les mômes discours et n'avait pris les mômes résolutions. Il en est qui, dans ces moments d'aspiration ardente vers une vie mieux réglée et plus digne, seraient capables de vous assassiner ou de vous traiter d'insensé si vous leur disiez qu'ils feront demain ce qu'ils ont fait tout à l'heure et qu'ils sont incorrigibles. C'est qu'ils sont bien persuadés que la force et la raison sont désormais en eux. Il y a dans leu?

cerveau comme une lumière qui les éclaire, et ils s'étonnent eux-mêmes de leurs continuels évanouissements. Demain ou dans huit jours, ils s'en étonneront une fois de plus.

Si les physionomies sont curieuses à étudier autour d'une table de jeu, quand la partie est chère et agitée, elles le sont peut-être plus encore au moment où, le jeu fini , les joueurs vont se séparer. Il semble que chacun, en reprenant son chapeau laissé dans l'antichambre du cercle, reprenne aussi sa raison. La fraîcheur du matin, le calme des rues, où l'on ne rencontre guère que le balayeur matinal, — fVoid labeur et misère 1 — concourent à cette transformation subite. La conversation sur les principaux incidents de la soirée se poursuit, il est vrai, entre quelques-uns des joueurs, mais l'heure de la réflexion a sonné pour le plus grand nombre, et les aveux tombent des lèvres. C'est alors que le lieu où l'on apporte tous les soirs son argent est déclaré un lieu malsain et maudit. C'est alors que les rhumatismes s'éveillent, que les yeux brûlent, que les infirmités physiques, irritées et pourtant momentanément endormies dans la fièvre du jeu, se font cruellement sentir, et que l'on s'avoue qu'on eût bien mieux fait de passer la nuit dans son lit. C'est alors aussi que l'on entend gronder en soi les protestations de la conscience et de la raison, stimulées par les exigences de la vie réelle qui va commencer tout à l'heure, quand cette lueur pâle qui paraît dans le ciel, à Test de Paris,

aura fait place au soleil qu'elle annonce! Le soleil! C'est l'échéance pour le commerçant, et il a laissé dans une maison de jeu une partie de la somme, sinon toute la somme, qui lui était nécessaire pour y faireface I C'est l'obligation du travail pour l'employé, et il se sent brisé de fatigue! C'est, pour l'homme marié, les regards indiscrets du concierge, les sourires è peine comprimés des domestiques, et les reproches trop mérités d'une femme! C'est, pour l'artiste, la nécessité d'achever une œuvre délicate qui réclamerait une main posée, et sa main tressaille encore comme au contact des cartes! C'est, pour le journaliste, un article à faire dans le journal ou un feuilleton à livrer qui ne peut plus attendre, et il ne se sent pas une idée dans le cerveau! C'est... Que n'est-ce pas? Pour tous, excepté pour ceux qui ont gagné, c'est l'ennui, le dégoût, la lassitude, la préoccupation et le remords. Ce sont aussi les plaintes, les récriminations, les projets fugitifs et les serments qu'on ne tient pas. A cette heure de justice, de raison et d'équilibre moral, les sages sont les perdants;'ils ont le plomb dans la tête quand les autres ont l'argent dans la poche. L'argent! voilà ce qui rend ceuxci légers, joyeux, confiants. Ils savaient bien qu'ils gagneraient! n'ont-ils pas leurs systèmes, leurs combinaisons, leurs bottes secrètes, enfin! Sans doute il est bon de passer la nuit chez soi, et honorable de ne pas réveiller son portier de trop bonne heure, quand on ne revient pas de voyage; mais cent louis méri-

lent bien qu'on se donne un peu de peine et qu'on brave quelques ennuis. Et puis, on dormira le jour et l'on fera des rêves d'or!...

Ce serait un beau chapitre assurément, et qui mériterait une bonne place dans la monographie du Paris inconnu, que celui où seraient consignés les aveux de ces errants de la nuit. Mais il faudrait que la Vérité elle-même prît la parole, et que Lesage tînt la plume.

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