‹ Les faucheurs de nuitChapitre 11 sur 11 · L0UI9B · texte numérisé non relu

L0UI9B

Tattribuât à un ressentiment injuste. Je me levais je m'habillaii et lui écrivis une longue lettre où je lui disais toute la vérité. Les expressions en étaient si naturelles et si loyales qu'elle était écrite, pour ainsi dire, avec le sang de mon cœur. En la lisant, Louise devait être bien persuadée que je l'aimais toujours autant, et que, si je m'imposais un sacrifice si cruel, c'était, non pas parce que j'avais des griefs contre elle , mais parce que je ne voulais, pour rien au monde, que mon amour troublât sa vie et compromît son avenir. Je savais que le seul moyen d'a^ucir le coup terrible que j'allais lui porter, c'était de lui laisser la conviction profonde que je ne lui reprochais rien , non par charité ou indifférence, mais par esprit de justice. Je lui parlai peu cependant de mes propres douleurs, pour ne pas augmenter les siennes. Je la remerciai de tout le bonheur qu'elle m'avait donné, et dont le souvenir devait être à la fois, désormais, ma consolation et mon tourment, et je lui laissai entrevoir que, plus tard , si le temps et l'absence cicatrisaient mes blessures, je n'aurais pas de désir

plus ardent, de joie plus vive que de retourner près d'elle, pour lui tendre la main d*un ami.

Cette froide analyse ne saurait vous donner une idée de ma lettre, écrite sous Timpression des sentiments les plus opposés et les plus violent s. Ces choses-là ne peuvent guère se raconter à distance. Qui m'eût vu, la nuit, à peine vêtu, les cheveux en désordre, le front chargé de nuages, le regard tantôt fixe et tantôt égaré, la main crispée sur le papier, faisant courir la plume, ou bien s'arrêtant incertaine et prête à déchirer les feuillets déjà remplis, m'eût pris certainement pour un fou. Quand un homme est capable de faire ce que je fis dans cette circonstance, c'est-à-dire de prendre à deux mains son cœur dans sa poitrine et de le serrer comme on serre un oiseau qu'on veut étouffer, soyez sûr qu'U n'est pas d'acte héroïque qu'il ne puisse accomplir. Si, pendant que je consommais ce cruel sacrifice, Louise fût venue me dire*: « Ami, oublions tout pour ne songer qu'à notre bonheur; je brise tous les liens qui ne viennent pas de toi, et je ne veux rien être que par toi, » je serais tombé à genoux, et j'aurais été le plus heureux des hommes.

La lettre finie, je me hâtai de la mettre sous enveloppe et de la cacheter pour m'ôter tout désir de la relire. Je n'étais pas assez sûr de moi pour la laisser sous mes yeux. Mécontent d'une phrase ou d*un mot, ne cherchant peut-être qu'un prétexte pour anéantir ces douloureux feuillets, j'aurais pu, dans un moment de lâcheté , les approcher de ma lampe et les brûler. La lettre détruite n'eût certainement pas été remplacée par une autre, ou plutôt, dans la disposition d'esprit où j'étais après cet effort suprême, je n'aurais repris la plume que pour demander pardon à Louise d'avoir p!i vivre deux heurft avec la pensée de la quitter et la cruauté de le lui dire. J'étais donc sur la pente de la défaillance, mais je le sentais, et le pli cacheté où j'avais mis tout mon courage était comme le bouclier qui protégeait ma faiblesse.

Mon projet étant de partir de très-grand matin, avant même le réveil de Louise, je ne me recouchai pas, de crainte de dormir trop tard et de manquer le premier convoi, qui passait à sept heures. Pourtant, je me sentais brisé, et mon pauvre cerveau aur^t eu le plus grand

besoin de se rafraîchir on peu dans quelques instants de sommeil. Pour m'occuper, je procédai sans bruit à la visite de meis tiroirs, et j'y pris différents objets, dont je formai un petit paquet que je résolus d'emporter. Au nombre de ces objets se trouvaient les lettres que Louise m*avait adressées à Poitiers, y compris celle dont le retard m'avait tant tourmenté et qui m'était revenue à la campagne. Je voulus relire cette lettre, qui se rattachait à ma situation présente par un lien fatal. Arrivé au point où Louise s'était vue obligée de s'interrompre pour courir à Paris et me le disait, je sentis saigner de nouveau toutes mes blessures , et je souffris autant que j'avais souffert quelques heures auparavant, lorsqu'elle m'avait quitté si précipitamment. A ma douleur se mêlaient des élans de colère dont j'étais surpris. C'était le côté égoiste et presque sauvage qui se réveillait en moi :

Deux fois en quelques semaines, me disais-je , il s'est présenté une circoi^tance plus puisante que son amour et à laquelle elle m'a sacrifié sans hésitation! Quel rôle misérable n'ai-je pas joué dansées

moments-là? Est-ce qu'elle n'aurait pas dû m' éviter ces humiliations? Est-ce que la première preuve de l'amour n'est pas le respect de l'objet aimé? Pour rien au monde je n'aurais €fu le triste courage de faire ce qu'elle a fait...

Chose étrange ! je me tenais ce langage et jo me sentais ce nouvel accès d'indignation au momeiit (m moi-même je venais de prendre un parti qui devait lui percer le cœur, en me décidant à la quitter, non pas pour une heure, non pas pour un jour, mais pour jamais I Engagé de nouveau dans cette voie, mon esprit s'y enfonça aveuglément, et je puis dire stupidement, avec la rapidité et l'inflexible rigidité d'une locomotive sur ses rails. Je finis par me persuader que Louise n'avait pas fait ce qu'elle aurait dû faire et qu'elle s'était mal conduite envers moi. L'idée de la séparation avait donc décidément le dessus. Je dis décidément

parce qu'il ne ma restait plus guère le temps de

me déjuger encore une fois et de m' attendrir. La '

pendule venait de sonner six heures. Le soleil,

déjh haut à l'horizon, resplendissait sur la campagne

et flamboyait à mes vitres. J'ouvris ma fenêtre sans

bruit pour jeter un regard d'adieu sur notre jardin. Il me parut plus beau que jamais. C'était comme une corbeille de verdure, de fleurs et de fruits. L'air était embaumé des parfums du matin. « Le bonheur était là, » dis-je tristement en détournant la tête pour ne pas céder au charme de toutes ces belles et douces choses, qui semblaient m'inviter à rester; « où le trouverai-je, maintenant? »

J'avais complété ma toilette et j'étais prêt à partir. Je pris le petit paquet préparé dans la nuit, ainsi que la lettre destinée à Louise, afin que mon domestique la lui remît aussitôt que mon absence serait connue. Je voulais qu'il vînt me rejoindre à Paris dans l'après-midi , et je me proposais de lui donner mes ordres pour qu'il réglât sa conduite selon ma volonté.

Le cœur serré, le visage pâle , tremblant comme Un homme qui vient de commettre un meurtre, l'ouvris doucement la porte de ma chambre pour gagner l'escalier. J'y arrivai sans avoir fait aucun bruit, et je commençais à le descendre lorsque je me sentis toucher à l'épaule. Je me retournai avec effroi et je me trouvai face à face avec Louise !

Elle me fit signe d'entrer dans sa chambre.

— - Tu pars , me dit-elle d'un ton désolé mais sans colère, tu me fuis; je l'avais prévu I Payais lu ta résolution dans tes yeux hier au soir, et j'épiais le moment de ta fuite. Il y a deux heures que je t'attendais, collée contre ma porte qui n'était que poussée, et prête à t' arrêter au passage. Ne me dis pas que je me trompe et ne te défends pas. Je devine tout et je comprends tout! Tu te rends au chemin de fer, et ton projet est de ne plus revenir ici. Cette lettre que tu tiens à la main, elle m'est destinée. Tu m'y fais tes adieux en me demandant pardon, et tu me dis que tu t'éloignes dans l'intérêt de mon avenir. C'est bien cela, n'est-ce pas? Tu vois que dans certains moments les femmes ont la lucidité des somnambules. Donne-moi cette lettre, si elle est bien pour moi.

Je la lui donnai. Elle brisa lé cachet, parcourut les feuillets du regard, sans les lire, les froissa et les jeta sur le parquet en disant :

'— Je sais tout cela par cœur! Ta main tremblait en m'écrivant : c'est ce que je voulais voir. Maintenant, ôte ton chapeau (elle me l'enleva elle-même,)

et dépose Ion petit sac de voyage : le moment n'est pas venu pour toi de partir; il faut rester!

Elle avait prononcé ces derniers mots d'un ton presque impérieux qui me surprit et me blessa. Je la regardai avec étonnement.

— Tu vas me comprendre, dit-elle. Asseyonsnous là.

Elle me conduit jusqu'à sa chaise longue, où elle me força dem'asseoir; puis, m'ayant pris la main, elle la plaça ouverte sous sa poitrine, à l'endroit de la taille, contre laquelle elle la comprima fortement avec ses dix doigts.

Je restai interdit et presque effrayé.

— Tu crois sentir les battements de mon cœur, reprit-elle après un instant; tu te trompes: ces tressaillements sont ceux d'un petit être qui respire en moi. Nous sommes deux qui te disons de rester. Tu vois bien que tu ne peux pas partir l

A cette révélation soudaine , je fus comme foudroyé. Je voulus parler, mais la parole expira sur mes lèvres, et je restai sans mouvement.

— 0 Louise ! chère Louise ! m'écrîai-jfl enfin, je suis un grand coupable, et tu ne me pardonneras jamais !

— Ne parle pas ainsi! dit-elle , avec une ineffable douceur. Je n'ai rien à te pardonner, puisque je t'ai dit que j'avais tout compris. Ta as vouki faire ce que j'aurais fait si j'avais été à ta place et toi à la mienne. Nos deux coeurs se valent et sont formés l'un pour l'autre. Us ont souffert les mêmes maux

et se consoleront dans le même bonheur. Notre petit consolateur est là. Tu Taimes déjà, puisqu'il s'est fait sentir à ta main en attendant qu'il se montre à tes yeux. Quel trait d'union entre nous! C'est surtout pour lui que je n'ai pas voulu te laisser partir. Si j'avais été seule, je ne t'aurais pas retenu; je serais peut-être morte de douleur, mais je ne t'aurais accusé ni de cruauté, ni d'injustice.

— Tu vaux mieux que moi, m'écriai-je, et tu t'abaisses pour me faire croire que je suis à ton niveau ! mais je sens ma faute, et si je consens à me montrer indulgent pour moi-même, c'est que les sentiments que j'éprouve en ce moment me relèvent à mes propres yeux. Si tu savais ce qui s'est passé en moi tout à l'heure! J'en suis encore troublé, et je me sens comme un homme qui s'éveillerait subitement dans un monde nouveau. Cette révélation inattendue et tes paroles m'ont rendu meilleur; je crains de ne pas avoir assez de tendresse à vous donner à toi et à lui. Un enfant ! Quels devoirs ce doux mot n'impose-t-il pas ! Écoute bien ceci, Louise, et gardes-en le souvenir pour me confondre au besoin avec mes propres paroles : je suis à toi

corps et âme, et, quoi qu'il arrive, ma confiance ne se démentira jamais.

— Ne jure pas, dit-elle, et n'engageons pas Tavenir ! sachons seulement être heureux du présent, et pour en jouir, voyons-nous tels que nous sommes. Entre deux cœurs comme le tien et le mien, quand la confiance est égale et inaltérable, il faut tout se dire. L'amour vrai ne prend peur que des choses qu'il ne sait pas. J'ai compris cela trop tard. Notre malheur a été de nous être aimés sans nous bien connaître. Si j'avais fait de toi mon ami et mon confident avant que tu fusses mon amant, tu ne m'aurais pas moins aimée et nous aurions échappé à bien des tourments. Il est encore temps de revenir dans le bon chemin ; revenons-y. Tu viens de parler de ta confiance, et tu es sûr que désormais elle ne faillira pas : tant mieux ! car je veux t' entretenir longuement de moi, ramener ton esprit sur un sujet qui lui a été douloureux et compléter une confidence qui, si elle restait inachevée, te laisserait quelque chose à me pardonner. Pardon et oubli sont des mots qu'il faut remplacer par ceux de confiance et amour. Je veux que tu voies clair en

moi comme en toi-même. Je sens maintenant que tu ne m'en aimeras pas moins et que nous serons mieux l'un à l'autre quand je t'aurai tout dit.

-Parle, si telle est ta pensée, je suis prêt à t'entendre; mais sois bien sûre que tu n'as plus rien à faire pour que je voie en toi la femme la plus digne d'estime et d'admiration.

— Merci! dit-elle, d'un ton plein de reconnaissance. Ces bonnes paroles dissipent mes derniers scrupules. Je serais la femme la plus crimineDe du monde, que je me sentirais, je crois, le courage de faire une confession générale. Mais le récit que tu vas entendre est des plus vulgaires. Mon histoire est celle de beaucoup de femmes, avec cette différence que la plupart de celles qui tombent dans le mal s'y enfoncent de plus en plus et finissent par perdre la conscience de leurs actions, tandis que moi je n'ai pas cessé un instant de faire des efforts inouïs pour m'élever au-dessus de ma condition et racheter par tous les autres côtés de ma vie ce qu'un seul côté avait de blâmable. La société que tu as vue chez moi, la considération dont elle m'entourait, l'inaltérable amitié de quel-

ques hommes distinguée très-âssidus k mes réceptions, sont autant de preuves de ce que je dis, Ces témoignages de respect et de franche cordialité étaient ma consolation et ma force. Ils me prouvaient à mes propres yeux que je valais encore quelque chose, et que je n'étais pas confondue avec les malheureuses pour lesquelles les hommes se ruinent en les méprisant. Je ne dois pas, du reste, n'attribuer qu'à ma bonne nature ces honorables sentiments. Ils m'avaient été comme révélés par celui qui, le premier, m'ouvrit les yeux sur les choses de ce monde et fut moins mon amant que mon guide et mon appui. J'étais dans la désolation et les larmes quand il m'apparut. Il se montra à moi comme un consolateur, et cette première impression, qui lui donnait un prestige particuher, ne s'est jamais complètement effacée de mon esprit.

J'avais dix-sept ans, j'étais mariée depuis quelques mois k peine, et je venais de perijre mon mari. Ce malheur me laissait sans ressources. Mon mari était fils d'un des plus humbles fermiers de l'homme qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans ma vie. Nous habitions une pauvre ferme de

la Bourgogne. Un jour, comme j'étais à la fenêtre de ma chambre, regardant tristement sur le chemin désert, je vis tout à coup arriver au grand trot d'un beau cheval une élégante voiture, conduite par un jeune homme qui me parut avoir vingt-cinq ans au plus, et dont la boutonnière était décorée d'un ruban rouge. Il s'arrêta à notre porte, fit signe à un paysan de tenir son cheval, puis il entra chez nous. Que venait faire cet inconnu dans notre misérable maison ? Je serais bien descendue pour le savoir, mais je ne l'osai pas à cause de mon deuil tout récent. Mon beau-père et ma belle-mère l'avaient reçu, et je les entendais parler tous trois avec une certaine animation, mais sans qu'il me fût possible de saisir aucune de leurs paroles. Un vague instinct ' me disait pourtant qu'il s'agissait de moi et que c'était mon sort qu'on décidait. Ce pressentiment se changea en certitude lorsque j'entendis ma bellemère prononcer mon nom. Alors je ne fus plus mattresse de ma volonté. Poussée par une ardente curiosît^i'ouvris la porte de ma chambre et jem'apprêtais à descendre sur la pointe du pied quelquesunes des marches de l'escalier, ce qui m'eût permis

d'entendre sans être vue, lorsqu'un grand bruit se fit en bas : ils venaient eux-mêmes me trouver. Je n'eus que Je temps de rentrer précipitamment, de refermer la porte et de retourner près de la fenêtre, où je m'assis. J'étais bouleversée.

— Voici M, le comte qui veut te parler, pour ton bien, dit mon beau-pèro aussitôt qu'ils furent entrés.

— Oui, pour ton bien, ajouta sa femme. Il a apris notre malheur, et il veut se charger de ton avenir. Tu sais que nous ne sommes pas riches!

Cette dernière parole, dite d'un certain ton, me blessa, et je sus mauvais gré au nouveau venu de me l'avoir attirée. 11 s'aperçut sans doute de ma confusion, car son regard me demanda clairement pardon. Je lui présentai une chaise ; il s'assit; nous, étions seuls,

— Madame, me dit-il, en attachant sur moi des yeux pleins de bonté, vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais. Je vous ai vue petite fille, venir plusieurs fois au château, et je me rappelle que mon père vous mettait sur ses genoux et vous embrassait. Depuis, je ne vous ai jamais complète-

ment oubliée. En apprenant le malheur qui vous a frappée, ma première pensée a été de venir franchement vous offrir me» services. Voici quel est mon projet, Je vais retourner ces jours-ci à Paris, OLi je suis retenu la plus grande partie de l'année. Je m'occuperai de vous y chercher une position honorable; je vous avertirai quand je l'aurai trouvée, et vous viendrez en prendre possession si elle vous convient.

J'acceptai sans qu'il fût obligé d'insister. Derrière quel motif me serai3-je réfugiée pour refuser? Je comprenais tout ce qu'il y avait de cruel et d'intolérable dans ma position; je ne voyais autour de moi aucune affection, aucun appui, et mon cœur ne s'était pas encore ouvert à la défiance, J'étais veuve, inais une veuve de dix-^sept ans, dont les sœurs ont fait l'éducation dans une école de campagne, et qui a con^rvé sur les choses de ce monde toutes les illusions ou plutôt toute l'ignorance d'une petite fille. Et puis, le protecteur qui s'offrait à moi avait l'air si bon, si désintéressé, si plein du seul désir de m' être utilç ! Non-"seulement j'acceptai sans hé* sitation, mais au fond du cœur je me trouvai une

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vive ^connaissance pour Tarai inattendu qui venait ainsi alléger mes peines et m'offrit son appui au moment oi!i le ciel et la terre semblaient m'abandonner. 11 partit en emportant l'assurance que je remettais aveuglément mon sort dans ses mains. Quinze jours après, je fus informée par une lettre qu'une vieille parente du comte, sur les renseignements qu'il lui avait donnés et le récit qu'il lui avait fait de mes malheurs, était disposée à me recevoir comme dame de compagnie et qu'elle m'attendait. La femme de charge du château avait reçu par le même courrier les instructions et les pouvoirs né<cessaires pour m'accompagner jusqu'à Paris. Je fis aussitôt mes apprêts de déport, à la grande satis^ faction de mon beau-père et de ma belle-mère, qu n'eurent ni une larme, ni un attendrissement vrai lorsque je leur fis mes adieux. A Paris, nous descendîmes, ma compagne et moi, dans un hôtel que le comte nous avait indiqué. Il vint nous y voir, et le jour même il me conduisit chez sa parente, qui me reçut avec une bonté dont je fus touchée jusqu'aux larmes. Mon petit logement était prêt. C'était un^ chambre charmante, meublée avec richesse. Quand

je m'y vis seule, je regardai avec étonnement et admiration les objets qui m'entouraient, n'osant pas croire que tout cela fût pour moi, écartant avec précaution les beaux rideaux de la fenêtre pour voir dans la rue, marchant sur la pointe du pied pour ne pas gâter les belles fleurs du tapis. Je croyais rêver; mais mon étonnement fut à son comble, lorsqu'une femme étant entrée avec toutes les apparences d'un profond respect, m'annonça qu'elle était à mon service et me demanda mes ordres. Je fus si troublée que je me sentis devenir pourpre. J'avais remarqué que celle qui m'offrait ainsi humblement ses services était beaucoup mieux habillée que moi. Cette circonstance confondait ma raison et bouleversait toutes mes idées sur les rapports des différentes cla'sses entre elles. Ma femme de chambre (pour rien au monde je ne l'aurais appelée de ce nom alors) ne parut pas s'apercevoir de mon trouble. Elle me demanda si elle pouvait ouvrir le coffre contenant mes effets, pour les serrer dans les meubles. Cette proposition m'effraya. Pour la première fois je fus honteuse de l'indigence de ma garde-robe, et je ne voulus pas que les yeux de celle qui devait

LOUISE IGO

me servir vissent de quelle toile grossière était fait mon linj^e de corps. Je lui dis que je me chargeais de ce soin et que je n'avais pas besoin d'elle en ce moment. Elle ouvrit alors l'armoire à glace et les tiroirs de tous les meubles, puis elle se retira. Je n'eus pas, du reste, à rougir longtemps de mes habits, car, dès le lendemain, la couturière de madame vint me prendre mesure de plusieurs robes. J'étais en grand deuil : je n'avais donc pas le choix des couleurs, mais j'appris que les signes extérieurs de la douleur ont eux-mêmes leurs modes et leurs élégances. Ces premiers détails doivent te faire penser que ce que l'on attendait de moi n'était ni bien pénible ni bien difficile. On me demandait une société plus qu'un service. J'étais dans la maison sur le pied d'une parente. Pendant les premiers jours, je marchai donc d'étonnement en étonnement ; mais je mettais mon amour-propre à n'en laisser rien paraître. Les femmes se font plus vite que les hommes à ces changements subits de position. Le lendemain de mon arrivée, pendant que je déjeunais avec madame, elle me mit au courant de mes fonctions. C'était d'une simplicité qui me charma 2 dé-

jeûner avec madame, lui faire une lecture, l'accompagner à la promenade dans sa voiture, dîner avec elle, lui tenir compagnie le soir, telles étaient les principales conditions du progranmie.^ Je n'avais qu'une crainte, celle de ne pas lire assez agréablement pour que ma maîtresse m' écoutât avec plaisir ; mais il paraît que ma crainte était puérile,, car, après une première épreuve de quelques niinutes, madame déclara que je lisais à ravir, avec un charme particulier, une grande finesse d'expression et que mon organe l'enchantait. Elle me questionna avec bonté sur mon instruction, me demanda ce que j'avais appris dans ma petite école de province, et s'abstînt d'une surprise qui m'eût blessée lorsque je lui confessai que je ne savais à peu près rien. Elle m'annonça alors que son désir était de compléter mon éducation, et que toute la matinée, c'est-à-dire jusqu'à midi, heure du déjeuner, serait consacrée aux leçons de mes maîtres. Cette nouvelle me combla de joie. Je n'étais pas encore entrée dans le monde que déjà j'entrevoyais ses exigences. Je remerciai madame avec une effusion qui fit bien augurer de mes progrès. On me donna des professeurs d'hi&-

toire,. de littérature, de musique et d'italien. Je commençais mon instruction à l'âge où les femmes finissent habituellement la leur ; mais je me promis de rattraper le temps perdu, et je tins parole.

Mon bienfaiteur, la première cause de tous les bonheurs qui m'arrivaient, laissa passer une huitaine de jours sans venir voir sa parente, ou plutôt sans se montrer à moi. Il voulait sans doute que je me fusse déjà un peu faite à ma nouvelle vie avant de me revoir. Il parut enfin, et quand je le vis je ne trouvai que des pleurs pour le remercier. Cette petite scène intime se passait au salon. Madame paraissait heureuse et fière de ces larmes, qui étaient le témoignage le plus éloquent de ma reconnaissance pour ses bontés. Quant à lui, il me prit la main et m'encouragea par de bonnes paroles, mais je le trouvai un peu froid. Il me semblait qu'il me traitait trop en petite fille et qu'en ce moment mes professeurs me nuisaient. Je remarquai cependant qu'il parut satisfait de ma personne. Il est vrai que la couturière m'avait tranformée. Moi-même je ne me reconnaissais pas quand, seule dans ma chambre, je me regardais dans la glace de ma psyché. J'étais

surtout émerveillée du parti vraiment extraordinaire que ma femme de chambre, qui me coiffait, savait tirer de mes cheveux. Malgré cette réserve, que je ne comprenais pas alors, le comte me parut im modèle d*élégance et de distinction. Tandis qu'il s'entretenait avec madame, je le regardais à la dérobée. C'était un grand jeune homme brun, un peu maigre, à la mine sévère, au regard vif, à la parole facile. Contrairement à la plupart des autres visiteurs que j'avais vus jusqu'à ce moment, il parlait surtout de choses sérieuses. Madame l'écoutait avec une considération marquée, 11 lui donnait des nouvelles pohliques, réfutait les erreurs des journaux qu'elle avait lus, et lui parlait du roi et de la famille royale, qu'il voyait quelquefois. Tout cela était bien nouveau pour moi et m'intéressait beaucoup. A partir de cette première visite, il vint souvent, c'est-à-dire deux ou trois fois par semaine. Je le voyais toujours arriver avec une joie inexprimable, mais que j'appris bientôt à contenir. Lorsqu'il entrait, je remarquai que son premier regard était pour moi, de même que son dernier quand il s'en allait. 11 s'informait de mes progrès avec sollicitude, comme

un frère l'eût fait pour sa sœur; et quand madame, très-indulgenle, se montrait encore plus enchantée que d'habitude de ma personne, il m'annonçait quelque beau cadeau, qu'il m'apportait lui-même. C'est ainsi qu'en très-peu de temps j'eus sous la main, m'appartenant en toute propriété, ces mille charmants petits objets d'utilité ou d'agrément qui sont quelque chose dans le bonheur d'une femme. Il n'oubliait pas non plus ma bibliothèque, qu'il avait entrepris de composer et qu'il enrichissait de nos meilleurs ouvrages classiques. Il venait rarement sans m'apporter quelque beau livre, richement relié, mais dont le fond avait encore plus d'éclat que l'habit. Il me le remettait en me complimentant, et madame me donnait un baiser sur le front. C'était ce qu'ils appelaient en riant leur petite distribution de prix. Il n'y manquait, en effet, que les couronnes. Je reçus ainsi, successivement et en très-peu de temps, tous les prix imaginables, y compris le prix de vertu, celui, à coup sûr, que je méritais le mieux.

Le père du comte, un des plus riches propriétaires de France, avait été pendant quinze ou dix-huit

ans le député de notre arrondissement. Il était mort laissant à son fils, maître des requêtes au conseil d'État, une fortune immense. Le comte, malgré sa jeunesse et ses grands biens, avait pris la vie au sérieux. L'exemple du père, travailleur infatigable, n'avait pas été perdu pour le fils. C'était un de ces rares jeunes hommes qui, malgré leur fortune, ne se sentent nullement déliés envers la société, et sont incessamment occupés du noble désir de faire quelque chose d'utile. Les habitudes de cette vie laborieuse se révélaient dans l'aspect un peu sévère de sa personne. En le voyant, on sentait qu'on n'avait pas devant soi im homme frivole, et quand il parlait on devinait un esprit supérieur. Ce n'était pourtant ni un pédant ni un discoureur : c'était une franche ei loyale nature, que le sort avait placée dans une bonne voie et qui s'y était affermie en s'y trouvant bien. 11 avait la gaieté naïve et spirituelle de l'homme pour qui la conversation est la récréation du travail. Son élégance n'empruntait rien à sa toilette. Sa mise était d'une simplicité presque sévère. Rien ne ressemblait moins que le comte à un homme à la mode. Il usait de sa fortune sans éclat et sans

bruit. Il était aussi loin de rostentation que de l'avarice. Il faisait beaucoup de bien, et se cachait pour le faire. L'hôtel qu'il habitait, Tancien hôtel paternel, était superbe ; mais il se fût contenté d'un modeste appartement, pourvu qu'il y eût trouvé la tranquillité. Il avait de beaux chevaux dans ses écuries ; mais le plus souvent il sortait à pied, et jamais l'idée ne hiî vint de faire étalage de son luxe pour le seul plaisir d'éblouir la foule. Il avait horreur de ces exhibitions en public qui sont la grande joie des parvenus. Toutes ces qualités, que je découvris successivement ou que je devinai, me frappaient par le contraste qu'elles formaient avec ce que je voyais des autres hommes. La première impression que j'en ressentis fut vive et douce; mon admiration pour sa personne s'en augmenta, et je m'habituai à lui reconnaître en toute chose une supériorité marquée. Ce jugement de mon esprit était-il partial, ou bien mon cœur, tout plein de reconnaissance, égarait-il ma raison ? Encore aujourd'hui je crois à mon impartialité. Ce qui est certain, c'est que ma reconnaissance se changea insensiblement en un sentiment plus tendre, et que bientôt

il ne rae fût plus possible de me dissimuler que j'aimais le comte.

Lui, m'aimait-il? Je n'en fus bien sûre que lorsqu'il m'en fit l'aveu, et ce jour-là j'étais de nouveau dans la tristesse et le deuil. Madame venait de mourir. Après deux ans de l'existence la plus heureuse, je me retrouvais seule encore une fois. Je dis seule, parce que ppur rien au monde je ne serais retournée chez mon beau-père et ma bellemère. La petite paysanne avait été heureuse de les fuir : la parisienne n'aurait pu vivre un jour avec eux. Non pas que je me sentisse retenue à Paris par mes habitudes de luxe ; mais parce que je m'étais faite à la société des gens intelligents et qu'il ne m'eût pas été possible d'en voir une autre. J'avais dix-neuf ans ; nion instruction était plus variée et surtout plus substantielle que ne l'est ordinairement celle d'une femme ; la lecture des livres sérieux m'avait habituée à la conversation des hommes sérieux: qu'aurais-je été faire dans une ferme et comment y aurais-je vécu?

Ma maîti'esse, ou plutôt l'excellente amie que je venais de perdre, avait voulu m'être utile même

après sa mort. Au moment de faire ses dispositions dernières, elle avait pensé à moi, et je me trouvais comprise dans ses libéralités pour une somme qui me mettait désormais àFabridu besoin. Le comte saisit avec chaleur cette circonstance pour m'ofifrir de nouveau ses services. Il me proposa d'administrer ma petite fortune, et s'efforça de me prouver que je ne devais pas quitter Paris, oc La plupart de mes amis sont déjà les vôtres, me dit-il, restez-nous ! Vous souffrirez moins de votre changement de position en retrouvant autour de vous les mêmes visages. Vous avez besoin d'un ami intime, d'un protecteur dévoué : je serai l'un et l'autre. » Il plaidait une cause gagnée d'avance, car je n'avais jamais eu d'autre désir que de me laisser conduire par lui. Je le lui dis aussitôt, et mon acceptation parut le combler de joie. Tu devines le reste. L'amant ne cessa pas d'être l'ami, ou plutôt en devenant amant, l'ami redoubla de sollicitude et de soins. Pendant huit ans, car il y a huit ans que les événements dont je te parle se sont passés, le comte a veillé sur moi comme un père sur son enfant. II a été mon frère et mon tuteur. C'est lui qui m'a conseillée et guidée. C'est lui qui a formé

ma société, cette société qui ferait honneur a une femme du meilleur monde, et qui a su me la conserver malgré ma position équivoque. Si je suis honorée et respectée, c'est par lui et à cause de lui. Ce que j'ai, ce que je sais, ce que je suis, je le lui dois. Il m'a fait l'existence la plus douce sans que jamais ma délicatesse ait eu à souffrir de ses bienfaits. Dans ses mains, ma petite fortune donne , les produits d'une grande, et quand je lui témoigne mon étonnement à ce sujet , il me ferme la bouche en me disant qu'il m'a intéressée dans quelque affaire dont les résultats ont dépassé toutes ses espérances. Il me trompe sans doute, mais comment le lui prouva et comment lui en vouloir? J'ai fini par me considérer comme étant un peu de sa famille, et mes scrupules se sont tus. Je ne sais si j'ai eu tort, car rien en moi ne me le dit. Il aurait voulu que j'eusse une vdture, m'assurant qu'il avait assez bien gouverné mes intérêts pour que je pusse me donner ce luxe sans les compromettre; mais sur ce point j'ai résisté à toutes ses instances. J'ai accepté la position d'une femme heureuse et

je n'ai voulu rien de plus. Je me suis réfugiée dans

une simplicité bourgeoise parce que tout m'y conviait : mes goûts et mon amour-propre. Le bruit et réclat m'eussent trahie en appelant l'attention sur moi. En me voyant au Bois, dans une voiture à moi, on eût demandé: «Quelle est cette femme? » Qu'auraient répondu les méchantes langues etmême mes amis? J'aurais été confondue avec ce qu'il y a de mauvais dans Paris : j'ai voulu l'être avec ce qu'il y a de meilleur, et ce qu'il y a de meilleur c'est ce dont on ne parle pas. J'ai vu le bonheur là où il est en réalité : dans une vie réglée, dans un intérieur agréable, où vous n'admettez que les visages qui vous plaisent et les esprits qui vous charment ; dans le plaisir qui repose de l'étude et l'étude qui rend le plaisir plus vif. Je suis doncune femme bien peu semblable à celles parmi lesquelles, à la rigueur, on pourrait me classer. Je suis encore un peu la dame de compagnie, la lectrice. Je sens qu'il m'est resté quelque chose de mon ancienne profession , car çn me juge froide et je sais qu'il faut me regarder au moins deux fois pour me trouver supportable. Je ne regrette pas ces apparences. Elles sont le bouclier qui protège mon iso-

loment. Il se peut qu'en me voyant on ne m'aime pas; îl ne se peut pas qu'on me manque de respect. Je ne suis pas blessée de l'indifférence de la foule ; je ne veux être aimée que par ceux qui me connaissent assez pour me voir telle que je suis, et je ne prétends qu'à l'amour d'un seul.

Quand je t'ai vu pour la première fois, j'étais seule depuis plusieurs mois déjà. Le comte était parti pour entreprendre le long voyage qu'il achève en ce moment. Chargé par le gouvernement d'une mission importante en Algérie, il a visité successivement et habité toutes les principales villes de notre colonie africaine. Sa dernière lettre, écrite à l'ami que je suis allée voir à Paris, est datée d'Alger. Elle dit qu'il s'apprêtait à revenir en France. Peut-être s'est-il déjà embarqué. Cet ami, le seul qui soit dans nos confidences , pense que le comte recevra aussitôt son retour, en récompense des capacités dont il a fait preuve pendant sa mission, le titre de conseiller d'État.

J'ai pu te dire, dans le temps, en te montrant ma chambre à coucher, que jamais un homme n'y était entré, car l'appartement que j'occupe en ce mo-

ment à Paris a été loué depuis le départ du comte. Je ne t'ai jamais trompé, même par insinuation ; seulement, il y a des choses que je ne t'avais pas dites parce que je ne pouvais te les avouer sans me faire une certaine violence et que je craignais sottement de me perdre, c'est-à-dire de te perdre par des aveux trop complets. En répondant à tes questions que j'étais libre, je disais vrai. Je n'ai voulu ni te faire jouer un rôle indigne, ni donner un rival au comte. Je serais morte cent fois plutôt que de me rendre coupable d'un tel crime. Tu es entré dans mon cœur en maître, non pas du jour au lendemain, mais sans combat. Quand je me trouvais seule, j'étais effrayée du peu de résistance que je te faisais. J'ai été à toi, corps et âme, bien plus tôt que tu ne l'as cru. Ma propre audace me confondait, et je me suis surprise me demandant sérieusement si je n'étais pas une nature perverse. Que de fois j'ai pleuré l Pour me fortifier contre ton image, qui me poursuivait sans trêve ni merci, j'évoquais celle du comte , mais je la trouvais pâle et impuissante. Pourtant, qui m'eût dit à son départ

qu'il ne serait bientôt plus pour moi qu'un ami, et

que je me doonems à un autre, m'eût paru insensé. Je sens qu'en te faisant ces aveux je te donne la fins grande preuve po^ible de mon amour. Il y a probablement peu de femmes capables de pousser la franchise jusque-là. J'ai été ingrate et cruelle envers le comte ; ma conduite est peut-être odieuse ; mais mon excuse, si je puis être excusée, est dans son absence. Lui présent, je n'eusse pas succombé. J'aurais fui ou je t'aurais éloigné. Mais enfin il n'était pas là, et je n'avais que moi-même pour me défendre contre toi. Je ne me suis pas défendue. Mon coeur t'appelait et ma laison ne te repoussait pas. Ma conscience a été mise en paix par le sentiment profond, complet que je n'aimais plus que toi. Je crois qu'il m'eût été plus difficile de reprendre le comte pour amant, à son retour, que de ne pas être ta maîtresse. Je ne lui aH)artenais plus. Avec toi ou sans toi, il ne pouvait plus y avoir désormais entre lui et moi que des rapports d'amitié. ,

Tu vois clair maintenant dans mon cœur aussi * bien que moi-même , et tu sais qui je suis. Je n'ai nul regret et je ne m'adresse aucun reproche. Une seule préoccupation me reste : éviter au comte tout

sujet de chagrin. Avec lui comme avec toi, je me sauverai parla franchise. Je n'ai pourtant pas eu le îourage de lui écrire la vérité, mais il doit l'avoir apprise depuis longtemps, au moins en partie, pôr notre ami commun, qui a reçu toutes mes confidences. S'il ne sait pas encore que je suis à un autre, il sait que je ne serai plus à lui^ et ses lettres n'en sont pas moins pleines des témoignages du plus afifectueux dévouement. Il y exprime le désir de me voir aussitôt son retour. Ce désir est une loi pour moi, ^et pour rien au monde je n'y faillirai, dût-il m'en coûter ton amour, c'est-à-dire mon bonheur. Tu comprends cela, j'en suis sûre ! Deux fois depuis un mois on a cru qu'il allait arriver : la première, c'était le jouîr où j*ai laissé iùachevés les feuillets que je t'écrivais; la seconde, c'était hier. Maintenant on ne l'attend que plus tard. Je m'étais rendue à Paris avec la ferme résolution de ne lui rien cacher. Il est deces hoBames rares qui peuvent tout entendre et qui sont toujours prêts au pardon quand on leur parle avec sincérité. Ce que je n'ai pu faire hier, je loferai aussitôt que je me trouverai enface de lui. Je n'aurai nul mérite à agir ainsi ; je le

connais assez pour savoir que je ne cours aucun péril et que l'idée d'une vengeance ne lui viendra même pas. Mais ce qui me relève à mes propres yeux, c'est que je n'agirais pas autrement si mes aveux devaient m' attirer son courroux, et me faire, du plus ancien, du plus éprouvé de mes amis, un ennemi mortel.

Sois donc sans inquiétude, laisse-moi suivre mon inspiration, aime-moi et ne te reproche rien. Pardonne-moi surtout de t'avoir laissé ignorer des circonstances qui devaient tant te chagriner un jour. Pouvais-je agir autrement, et ne J'aurais-je pas perdu en te faisant plus tôt ces confidences ? C'est la crainte et non la honte qui m'a fermé la bouche. Pour moi, même au prix des cruels tourments que j'ai endurés, je voudrais pouvoir recommencer la vie telle que tu me l'as faite depuis le jour où je me suis donnée à toi. Je n'y changerais rien, je te le jure, et le seul vœu de mon cœur c'est de te voir demain, toujours, tel que tu as été jusqu'ici.

Tout entier sous le charme de la parole de Louise, je l'avais écoutée sans Tinterrompre une seule fois. Je sentais bien qu'une femme qui parlait ainsi ne pouvait pas être une âme vulgaire, et loin de lui en vouloir de ses aveux, je me trouvais honoré de son amour. A l'attention que je lui prêtais, à l'expression de mes yeux, elle avait pu deviner bien avant la fin de son récit que sa cause était gagnée. Je voulus cependant qu'aucun doute ne lui restât dans l'esprit à ce sujet, et je lui dis tout ce que je pus

trouver de plus éloquent pour la rassurer. Je voulus surtout qu'elle sût bien que j'entendais désormais lui laisser une liberté absolue et qu'il ne m'arriverait jamais de prendre ombrage de ses actions. Je n'avais nulle violence à me faire pour lui tenir ce langage. C'était mon cœur qui parlait. J'étais heureux et confiant, et je le lui disais. Il me semblait qu'une nouvelle vie s'ouvrait pour moi, et je m'en félicitais comme on se félicite du retour d'un bonheur que l'on croyait perdu. Je me promettais de l'aimer avec plus d'ardeur encore que par le passé. Je n'apercevais aucun sujet d'inquiétude autour de moi ; je voyais sur nos têtes un ciel sans nuages, et je bénissais l'incident douloureux qui avait dissipé toute équivoque entre nous.

Ma conduite ne démentit ni mes paroles ni mes résolutions. Il est vrai que Louise n'avait jamais été plus séduisante. La certitude que ma foi en elle était entière et que rien ne pourrait l'altérer l'avait pour ainsi dire complétée. Je lui trouvais des attraits qui me semblaient nouveaux et qui véritablement ne m'avaient pas frappé jusquelà. On eût dit que les pleurs qu'elle avait versés

étaient retombés sur elle en ^osée bienfaisante et l'avaient ravivée. Elle étaf^ à moi avec un abandon et une ivresse qui doublaient le prix de son amour et m'attachaient à elle par des liens que je jugeais indestructibles.

Ce n'était plus s^ulenfient, je le seatais bien, la . maîtresse qui m'aim?iit, c'était la mère de notre enfant, et, comme elle l'avait dit, elle m'aimait déjà pour deux. Les journées que nous passions alors étaient délicieuses. Toutes pleines de notre bonheur, elles s'ajoutaient les unes ai(x autres comme les anneaux d'une chaîne fleurie. La seule imagination n'invente rien de pareil.

Il n'y a peut-être pas un homme sur mille qui puisse, sans se faire illusion, se dire qu'il a possédé entièrement, corps et ^me, la femme que lui-même il aimait le plus. Recevoir autant qu'on donne, telle est la formule de l'idéal ardemment poursuivi; maisi l'amour n'égalise pas, il compense, et, dans ce^^e association étroite ^e deux cœurs , il est ordinaire de voir l'un apporter peu quand l'autre apporte beaucoup. Presque tous pourtant ^ous avons cn^^ au moine une fois ep notre vie, à cette possession

absolue. (Test que la nature est prévoyante et qu'elle sait nous mettre à propos un voile épais sur les yeux.

Comme notre retraite nous parut plus charmante encore après cet orage ! Avec quelle ardeur lions nous appliquâmes a Fembellir! 11 semblait, à nous voir, que nous dussions y passer toute notre vie, que Tannée n'aurait pas d'hiver et que notre bonheur n'aurait pas de fin. Nous étions au cœur de l'été, au mois d'août, et le soleil brûlait les champs. Chez nous, il faisait bon et frais. Les passants de l'avenue s'arrêtaient à l'ombre des beaux arbres qui se penchaient sur le mur du côté de l'entrée, et leurs élans d'admiration arrivaient souvent jusqu'à nous. Us pressentaient que l'on devait être heureux dans cet enclos fleuri, et ils le disaient tout haut. A peine pouvaient-ils, cependant, entrevoir, à travers le treillage qui siu-montait le mur et d'où tombaient de blondes cascades de clématites, le côté le moins beau du jardin. Mais la maison que le bonheur a choisie est comme une cassolette qui se trahit par ses parfums: eUe rayonne au dehors. Que n'auraient pas dit les pas-

sants s'ils avaient pu ouvrir la porte et entrer! Moi, qui connaissais pourtant si bien notre retraite, je n*y revenais jamais, après une absence de quelques heures, sans la trouver incomparablement plus belle que toutes ]m villas des environs. Qnand mes affaires m'appelaient à Paris (ce qui m' arrivait bien rarement), je n'avais qu'une préoccupation : rentrer le plus tôt possible. De retour à la station, je prenais le pas de course et j'arrivais haletant. A peine rendu au jardin, je me sentais rafraîchi. Tout riait autour de moi et me faisait fête. Il y avait dans cette parcelle de terre une incroyable exaltation de mouvement, de sève et de vie. Hors des étroits sentiers ménagés pour la promenade et la circulation, il eût été impossible de trouver un demi-pied de terrain qui ne fût pas utilement employé. Attirés par la fraîcheur du lieu, les oiseaux voletaient par bandes joyeuses sous les berceaux, tandis qu'une prodigieuse quantité de beaux papillons et de riches scarabées butmaient sur les plantes. Tous ces hôtes ailés , de tailles et d'allures diverses, charmants par leurs voix ou par leurs

vives couleurs, sillonnaient incessamment l'air,

il,

allant de branche en branche ou de fleur en fleur, s*enivrant du fruit piqué par leur bec ou du pollen aspiré par leur trompe invisible. Plus bas, sur le sol, bruissait sans se montrer ou se mouvait dans une activité silencieuse tout un peuple d'insectes. La vie était partout , parlant à l'œil ou à ToreiUe. Â cette époque déjà avancée de Tannée, la végétation avait pris ces teintes brunes qui sont, pour les plantes, comme le signe extérieur de la virilité. La vigne étalait ses larges feuilles, parmi lesquelles se montraient de nombreuses grappes encore vertes, mais que le soleil troublait sous ses baisers ardents. Entre les ceps de vigne, de distance en distance, nos pêchers nains , crucifiés en espaliers, étendaient leurs branches chargées de joyeuses promesses. Le dessus des murs se hérissait d'une multitude de graminées de formes bizarres, entremêlées de touffes de Kserons, de chèvrefeuilles et de pétunias que la brise balançait comme des chevelures. Parmi les arbustes disposés en massifs le long des sentiers, les groseiUers suspendaient leurs brillants joyaux de corail; les merisiers laissaient pleuvoir leurs dernières petites baies rondes et noi-

res comme des gouttes d'encre, et les poiriers montraient de superbes fruits ambras qui i^' attendaient plus qu'un peu de vermillon pour attirer la main. Tous ces arbres réjouissaient l'œil par leurs richesses présentes ou leurs promesses. J'étais étonné du vif intérêt que m'inspiraient ces petites choses. Je les aimais en propriétaire et en amoureux. Lorsque parurent sur notre table les premières fraises cueillies par nos mains, ce fut pour nous une joie folle. Nous avions travaillé bien longtemps ^u soleil pour faire notre récolte, mais combien nous étions ré-: compensés de nos faligues ! Et ces fatigues ellesmêmes n'avaient-elles pas été un plaisir î Chaque jour apportait ses joies, les unes attendues, et ce n'étaient pas les moins vives, les autres qui nous prenaient pour ainsi dire par surprise. Nous commencions notre journée sans projet arrêté. Jamais, je crois, il ne nous était arrivé d^en régler d'avance l'emploi ; mais quand venait le soir, il se trouvait que cent choses imprévues avaient pris tout notre temps et précipité les heures. Nous nous serions désolés si nous n'avions eu pour consolation le bonheur du présent et les promesses du lendemain.

Mon tempérament s'accommodait, du reste, à merveille de cette vie sans contrainte, dégagée des soucis et des préoccupations du monde. Je ne m'étais jamais si bien porté: mon corps s'était habitué à ia fatigue, au grand air, au soleil, et j'aurais pu, comme un vrai campagnard, travailler pendant tout un jour dans les champs sans compromettre ma santé.

Le temps marchait. Après les lilas avaient fleuri les acacias, puis les tilleuls et lés jasmins, et enfin les dahlias. C'était alors leur tour. Nous en avions de superbes du côté de l'avenue. Ils s'étaient élevés, en moins de deux mois, à une hauteur d'homme, et portaient curieusement leurs têtes rondes et nichées jusque sur le treillage du mur comme pour voir ce qui se passait au dehors. Citaient nos sentinelles avancées. Dans les plates-bandes, les balsamines avaient aussi grandi, remplaçant, entremêlées aux géraniums, les joyeux pieds d'alouettes, qui eux-mêmes avaient succédé aux giroflées et aux IMrimevères.

Si l'œil était réjoui par le côté du jardin qui précédait la maison, il Tétait bien plus encore par Tai^r

tre côté, celui où se trouvaient le parterre et la pelouse. Là nous étions tout à fait chez nous. Indépendamment des murs de clôture, de grands arbres élevaient entre les voisins et nous un épais rideau de verdure qui nous mettait complètement à Fabri des regards. Le fond donnait sur une partie boisée et sur les champs. De ce côté, on peut dire que la maison baignait dans les fleurs. Les chèvrefeuilles, la vigne vierge et les jasmins entrelacés en tapissaient toute la façade jusqu'aux fenêtres du premier étage. L'escalier montait entre deux épaisses touffes de beaux rosiers; à leurs pieds couraient des losanges de verveines, d'héliotropes et de géraniums. Des buis verts, épais et taillés avec soin, emprisonnaient les deux corbeilles, d'où s'élevaient des parfums qui, à certaines heures de la journée et principalement le soir, emplissaient tout notre enclos. Entre la maison et la pelouse, j'avais fait placer de beaux orangers qui complétaient l'ornementation du jardin en lui donnant cette apparence d'élégante richesse qu'on ne trouve guère que dans les grandes propriétés. Notre nid était petit, mais il était si touffu qu'on n'en voyait pas les limites et

qu'on pouvait le croire grand. Toutes les parties en étaient soignées avec amour. Quand le jardinier s'occupait des fleurs, je le suivais pas à pas dans son travail. Il était l'ouvrier et .j*étais l'artiste. J'achevais les belles choses qu'il n'avait qu'ébauchées, comme le sculpteur achève les détails de la statue que ses élèves ont mise au point. Souvent Louise se joignait à moi, m'inspirait de ses idées ou m'aidait de ses mains, et de cette collaboration délideuse naissait toujours quelque gracieux prodige qui nous ravissait.

Après le diner, nous venions ordinairement nous asseoir au bas du perron, dans la grande ombre obliquement descendue des arbres de droite. Cette ombre coupait le jardin en deux, laissant la panie gauche chaudement éclairée par le soleil qui s'abaissait à l'horizon. Dans cette zone lumineuse, le faîte des arbres se frangeait de reflets dorés et les murs prenaient des tons roses que nous ne nous lassions pas d'admirer. Tout, du reste, pour nous, était sujet d'admiration : le ciel et la terre, les arbres et les fleurs, l'hirondelle qui plongeait dans la verdure de notre pelouse comme dans l'eau d'un

bassin, le phalène qui semblait compter nos œillets dans sa course brisée, et, plus tard, Tinsecte nocturne qui nous effleurait dans son vol rapide et nous disait à Toreille des mots inconnus.

Louise avait apporté sa tapisserie, et elle y travaillait aussi longtemps que le jour le permettait. Ce bel ouvrage touchait à sa fin. Encore quelques semaines, et la dernière fleurette tombait de ses doigts sur le canevas. Tandis qu'elle brodait, nous causions, ou bien nos yeux seuls se parlaient : ils se comprenaient si bien! Le jardinier parti, le soleil couché, les oiseaux endormis dans les fourrés, nous rentrions, après avoir fait une dernière fms le tour de notre petit domaine. Louise frissonnait en sortant de cette immobilité de plusieurs heures. La rosée mouillait ses pieds, et la bnse, plus fraîche, poussait ses cheveux sur ma figure. Elle avait alors des terreurs d'enfant. Le moindre bruit Teffi-ayait. Nous avions aussi parfois de ces belles nuits qui vous retiennent dehors par un charme irrésistible : nuits fortunées, cahnes et tièdes, que la lune argen->3 et qui sèment de vers luisants les chemins et la mousse des bois. Alors nous ne pouvions nous dé-

cîder à rentrer. Minuit nous surprenait dehors, émus, pleins d*admiration pour la magnificence du spectacle qui nous entourait et de reconnaissance pour Fauteur de toutes choses, qui avait fait la nature si belle, le ciel si étincelant, la brise si caressante, les échos si pleins de chants et nos cœurs si pleins d'amour ! Combien dans ces belles heures, que le citadin ne connaît guère, les intérêts ordinaires qui font agir les hommes me paraissaient mesquins, leurs passions puériles et leurs buts méprisables ! 11 me semblait que la science de la vie descendait en moi et que j'étais plus près de Dieu. Je me trouvais meilleur parce que je me sentais détaché de tout, excepté du beau et du bien.

Le monde n'allait pas au delà de l'espace qu'embrassaient nos yeux, monde enchanteur, plein de blanches clartés, de parfums, de chants d'oiseaux, d'aspects gracieux et de vagues perspectives. C'était comme un beau rêve, et j'aurais cru rêver en effet si la main de Louise, en serrant de temps en temps la mienne, ne m'eût rendu au sentiment de la réaUté* Dans la vie ordinaire que l'homme s'est arrangée au milieu de la société, il s'est (ait des bonheurs fac-»

lices qui l'ont dépravé ; il ne sait plus jouir des choses vraiment belles, et le plus souvent il ne parle des beautés naturelles que par ton et sans les sentir. Ses goûts sont pervertis. Qu'ils sont nombreux les insensés qui, mettant l'œuvre de l'homme au-dessus de celle de Dieu , n'aiment les champs qu'en peinture et affirment qu'il n'y a pas de si belle femme dont la beauté ne puisse être éclipsée par l'invention d'un artiste! Comme si quelque chose venait de nous! Comme si ce que nous appelons invention n'était pas toujours un emprunt fait à la nature, une copie, et par conséquent une œuvre inférieure ! Je m'applaudissais de ne pas être de ceux-là, de trouver encore en moi assez de naïf enthousiasme pour admirer les choses vraiment dignes d'admiration, et assez de foi et de droiture d'esprit pour les rechercher. Je me retrempais, pour ainsi dire, dans ces joies pures, et je m'y fortifiais l'âme comme on se fortifie le corps dans l'onde incorruptible de la mer.

Quand une de ces belles nuits , si rares qu'on les compte dans tout le cours d'un été, nous surprenait assis devant la maison et nous tenait comme

laptifs dans notre ivresse, je ne rêvais pas de bonheur plus grand que celui que j'éprouvais. Je ne désirais rien au delà. J*étais fasciné par ce qui m'entourait. Louise était si belle au milieu de toutes ces beautés naturelles qui l'encadraient si bien ! Un oranger joyeux , tout ruisselant des blanches lumières de la nuit, laissait filtrer sur son visage et son cou des clartés mobiles et métalliques; des lueurs phosphorescentes couraient dans ses cheveux d'or; ses yeux, grandis encore par la demi-obscurité, avaient un éclat extraordinaire. Nous étions si bien à l'unisson qu'il semblait que nous n'eussions à nous deux qu'une seule âme et qu'une seule intelligence. Il lui arrivait souvent de dire ce que je pensais au moment même où je le pensais. Si nous nous fussionsmoins aimés, ces coïncidences étranges et répétées nous auraient effrayés; mais se seraientelles produites si nous nous fussions moins aimés? C'était à croire que d'invisibles esprits nous soufflaient les mêmes choses à l'oreille , ou plutôt que nous échangions nos âmes avec nos regards.

Elle se voyait en moi et je me voyais en elle , comme deux personnes, en se rapprochant, réflé-

clrissent réciproquement leur image dans l'émail profond de leurs yeux.

Ce magnétisme nous poussait avec violence dans les bras Tun de Tautre. J'allais à elle comme l'acier va à Taimant. Nous quittions le jardin, entraînés par la passion et pressés Fun contre l'autre comme deux feuilles cpie le vent chasse sans les désunir. Nous étions dans sa chstmbre ! A partir de ce moment je ne la voyais plus qu'à travers un nuage qui Tembellissait encore. Ce n'était plus une femme, c'était une vision. Elle avait des forces d'attraction prodigieuses ; ses moindres mouvements, ses paroles, le timbre de sa voix, tout en elle me ravissait. Quelquefois elle se mettait au piano, mais elle n'y restait pas longtemps. Elle savait bien que je ne voulais qu'elle. Je la suivais de l'œil avec une cu-^ riosité impatiente et inquiète, et je la laissais rarement achever en paix ses petits préparatifs dusoii\ Elle cherchait à m'éviter, sachant qu'elle n'aurait pas la fûvce de se défendre. Elle se déshabillait dans l'angle de la chambre le plus éloigné du fauteuil où j'étais assis, me recommandait, moitié rieuse, moitié craintive, d'être sage, me suppliait à mains

jointes de ne pas la troubler; mais le moyen d'être calme devant un pareil spectacle? Dans toutes ses poses, soit qu'elle arrondît ses beaux bras nus autour de sa tête pour mettre en boucles une partie de son étonnante chevelure, soit qu'elle les ramenât devant elle pour dégrafer le corsage de sa robe, Louise était la grâce même. Je n'avais alors, je l'avoue, qu'une pensée: la prendre dans mes bras; et la plus belle de ses attitudes à mes yeux était celle que la passion lui donnait lorsque, frémissante et pâle, elle y tombait vaincue par mes caresses.

Louise avait conservé toute la souplesse et toute l'élégance de sa taille. Son embonpoint gracieux la rendait plus belle encore. Hogarth et Balzac, ces deux fanatiques de la ligne ondulée , dont ils ont fait avec raison l'emblème de la beauté, fussent tombés en adoration davant elle. Rien n'était beau comme ses épaules et sa poitrine, si ce n'est le reste de son corps. Je ne lui connaissais aucune imperfection. Si, par un de ces miracles dont parle la fable, on avait pu la changer en statue et la placer, pleine de vie mais dans l'immobilité du marbre, sur un piédestal, on l'eût citée comme le chef-d'œuvre de

Tart. Mais elle ne songeait guère aux hommages de la foule. C'était la femme la plus simple et la moins coquette qui se pût voir. Au dehors , avec son visage peu régulier et dans sa tenue bourgeoise, nul n'eût soupçonné qu'elle était une admirable créature et la plus désirable des femmes.

Cette indifférence des inconnus faisait sa joie. De moi-même, ce qu'elle voulait c'était mon amour et non pas mon admiration. Il lui était arrivé plusieurs fois, quand je lui parlais de ses charmes, de me fermer la bouche avec la main et de prendre un air boudeur :

— Tu m'aimes donc , disait-elle , parce que tu me trouves belle ; c'est-à-dire que si demain ce que je puis avoir de beau devenait laid, tu ne m'aimerais plus?

Cette pensée, que rien ne justifiait, étant venue plusieurs fois sur ses lèvres, je m'étais habitué à l'admirer sans le lui dire , comme on admire le soleil.

N'allez pas croire pourtant que ce fdt une femme froide. C'était la passion même, mais la passion muette, dont l'éloquence parle au cœur et non pas

à Toreille. Son sUence était sa pudeur. Dans nos heures d'ivresse, aussitôt que mes lèvres T avaient effleurée, elle était comme magnétisée et m'appartenait corps et âme. Ses yeux se voilaient, sa bouche murmurait des mots inintelligibles, son visage pâlissait , et sur son front, imprégné de moiteur, se dessinait le gracieux réseau de ses veines bleues et fines. Ses mains serraient les miennes avec une force surprenante. On eût dit qu'elle avait des muscles d'acier et que son beau sein, blanc et froid comme le marbre, emprison^ nait un volcan. Lorsque je la quittais, ses yeux s'emplissaient d'effroi, ses bras entouraient ma tête, et sa bouche, qui essayait de sourire, se |M>sait pâle et glacée sur mon front : c'était le baiser de l'amie après ceux de la maîtresse. Nous nous sq^arions alors en nous disant à demain, ouWiani que le temps avait marché et que nous étions déjà à ce lendemain.

Le mois d'août ne fut qu'un beau rêve. Tout était joie pour nom et rien ne nous sollicitait à modifier notre vie en quoi que ce fût. Je n'allais plus à Paris, et Louise se trouvait si bien dans notre coquette

chartreuse qu'elle n'avait jamais le désir de se promener au dehors. Sauf quelques allées de la forôt de Saint-Germain que nous avions parcourues achevai dans les premiers temps de notre séjour, et les plus proches environs de notre demeurCj nous ne connaissions pas le pays. Nous n'allions chez personne, et personne ne venait chez nous. Avant de connaître Louise, je n'aurais jamais cru à la possibilité de vivre heureux pendant plusieurs mois dans une privation aussi complète de tout ce que recher-r che ordinairement un homme jeune. Le bonheur est dans le cerveau et dans le cœur. Il n'est ni dans l'édat, ni dans le mouvement, ni dans le bruit. J'en avais la preuve par ma propre expérience, et la confirmation par les lettres que je recevais de plusieurs de mes amis alors en voyage. A cette époque de Tannée, tous s'étaient éloignés de Paris. Ils avaient fait ce que je faisais moi-même, en été, toiis les ans. Les uns s'étaient rendus aux Pyrénées, d'autres aux bains de mer, d'autres eii Allemagne. Tous cherchaient la distraction et le plaisir, et tous coua^ fessaient qu'ils se donnaient beaucoup de mouvement et dépensaient beaucoup d'argent sans grand

profit de satisfaction. Je me trompe, il y en avait un, un seul, qui me parlait de son bonheur; mais celui-là convenait qu'après l'avoir inutilement demandé aux casinos de Hombourg et de Carlsbad, il l'avait trouvé en Suisse, dans un chalet isolé, où il s'était retiré parmi les chèvres et les ours avec une aventurière mélancolique. L'homme heureux est celui qui croit l'être. Chacun de nous a ses appétits qui lui sont propres, et si le nombre des gens heureux est si minime, c'est que nous avons presque tous la faiblesse de préférer les apparences du bonheur au bonheur lui-même. C'est la vanité qui nous perd. Nous abandonnons une maîtresse, jeune, jolie et naïve, pour nous afficher dans les avant-scènes, aux courses et au Bois avec une vieille rouée dont tout Paris, sans compter l'étranger, connaît les exploits. Nous nous ruinons pour une fenmie dont un commis de vingt ans ne voudrait pour rien dans une sous-préfecture. Et cependant, nous sommes des hommes raisonnables ; nous avons l'expérience pour nous et de la barbe au menton, souvent même cette barbe est grise! Qu'ils sont nombreux ceux qui gaspillent leur vie dans le néant, esclaves dés pré-

jugés, faisant tout pour les autres et rien pour euxmêmes, et qui pour être heureux n'auraient eu qu'à consulter leurs goûts ! Il est tel homme qui dépense cent mille francs par an sans autre satisfaction que celle de les dépenser, qui pourrait être parfaitement heureux et faire quatre-vingt mille francs d'économies. Mais pour cela il faudrait qu'il prit la peine de s'interroger sérieusement cinq minutes, de se demander si, de même qu'il y a des blonds, des bruns, des châtains et des roux, des hommes grands et des hommes petits, des gras et des maigres, il n'y a pas aussi des aptitudes, des instincts et des besoins différents. Cet examen est au-dessus de son courage. 11 nous répugne de nous regarder en dedans. Nous sommes comme ces curieux qui passent toute leur vie à leur fenêtre, connus de tout le quartier et le connaissant, et qui n'ont nul souci de leur appartement. — Connais-toi toi-même. — Le mot est vieux, mais il est resté à l'état de précepte stérile.

vin

Je ne veux rien dire sur un pareil sujet ( et au point où je suis arrivé de ce récit moins que jamais) qui ait la prétention de ressembler à une doctrine. Le bonheur est chose si fragile qu*il se peut, après tout, que le plus sage soit encore de ne pas le chercher avec trop d'ardeur et de Fattendre des circonstances, après s'être fait, par la philosophie et le travail, un rempart contre les coups du sort. On a écrit l'art d'être heureux, mais on n'a pu faire qu'un livre faux. Il n'y a d'admissible c^ue l'art d'être moins malheureux. Si nous oublions trop

souvent qu'il dépend de nous d'arranger notre vie dans des conditions de calme qui sont déjà une première joie, il y a toujours, quoi que nous fassions, une large part d'imprévu qui déroute toutes nos combinaisons et nous montre notre néant. Ce qui me reste à dire en est une nouvelle et terrible preuve.

Un soir, pendant que nous dtnions, on remit à Louise ime lettre que le facteur venait d'apporter. Elle annonçait que le comte arrivait le lendemain dans l'après-midi. Louise me montra la lettre en essayant de sourire, mais en pâlissant. Pour moi, je reçus la nouvelle comme un événement prévu et dont on a pris d'avance son parti. Je n'eus qu'une préoccupation : rassurer Louise, lui donner le courage qui allait peut-être lui manquer. J'étais étonné de ne plus sentir en moi ni indignation, ni jalousie. Louise, par la sincérité de ses aveux, s'était efforcée de me guérir, et elle y avait réussi peut-être au delà de ses désirs. Au lieu d'une lettre, j'aurais vu paraître le comte lui-même devant, moi que je ne me serais probablement pas senti moins calme. Le croiriez-vous? Louise se montra piquée

de cette confiance qui n'avait pourtant rien de commun avec l'indifférence. Les âmes les mieux trempées ne sont pas à Tabri de certaines faiblesses. Elle ne me le dit pas ( elle n'eût pu le dire sans honte après ce qui s'était passé entre nous ), mais je le compris à la manière dont elle reçût mes encouragements. Ses yeux étaient pleins d'anxiété, et le sourire de sa bouche, pendant que je parlais, était forcé. Je reconnus bientôt que je faisais fausse route ; je m'arrêtai. Je réfléchis qu'après tout, et quelles que fussent ses résolutions et son courage, l'épreuve allait être terrible pour elle. La question de préoccupation jalouse écartée, mon rôle à moi n'avait rien de bien pénible. Je restais une demijournée sans voir Louise et tout était dit. Mais pour elle, que d'émotions dans cette demi-journée ! Ne s'était-elle pas fait illusion sur les dispositions du comte, sa grandeur d'âme et sa facilité à pardonner? Qu'allait-il se passer entre eux? La passion transforme les hommes et peut rendre les meilleurs cruels. Ces réflexions et beaucoup d'autres me fermèrent la bouche. Je devins silencieux et pensif à inon tour. Un instant, je me surpris cherchant sé-

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rieusement le moyen d'^sister à la redoutable en-trevue: c'était coiQ])iner l'impossible.

U fin du dtuer fiit triste, malgré les efforts que nous ftmes pour nous cacher nos préoccupations. Nous n'étions faits pour la <^s^mulation ni l'un ni l'autre, et cette contrite nous pesait comme un fardeau. On eût pu croire, à nous voir, que la i^ort avait frappé autour de pous et que le deuil était dans nos cosurs. Nous descendîmes au jardin. L'air frais du soir (on était alors dans les premiers jours dç septembre) parut la calmer un peu. Appuyée sur mon bras, elle regardait ^vec attendrissement toutes les choses gracieuses qui nous entouraient. Étaitce un adieu? avait*elle un vague pressentiment du malheur qui nous menaçait? je le crois aujourd'hui. Ce qui est certain, c'est que je ne l'avais jamais vue si craintive et à. aimante. On eût dit qu'elle se sentait mortellement frappée, et que, par un effort suprême, elle se rattachait à la vie en ^ réfugiant en moi. Je parvins cependant à la rassurer. J'aurais pu la croire tout à fait bien si je n'avais senti dans ma main sa main sèche et brûlante. Son exaltation était de la fièvre. EUe éfyouvait la réaction de la

peur. Comme ces pauvres poitrinaires qui rêvent de longs jours de bonheur au moment même où ils s'éteignent, elle ne tarissait pas en projets sur l'avenir : elle verrait le comte dès demain, c'était forcé, mais une seule entrevue suffisait pour tout ce qu'ils avaient à se dire, et le soir elle me reviendrait plus à moi que jamais. Alors, la sécurité doublerait notre tendresse ; nous serions tout à nous et à notre enfant ; nous ne quitterions notre retraite que le plus tard possible ; qui sait même si nous n'y passerions pas l'hiver?... Une fois dans cette voie, elle ne sut plus s'y arrêter. Peu à peu son exaltation était devenue extrême. Un moment j'en ftis effrayé, et comme nous repassions pour la dixième fois peutêtre devant la maison, je m'assis sur un banc pour qu'elle s'assit elle-même. Avec cette lucidité particulière aux cerveaux qu'exalte la fièvre, elle comprit mes craintes dans mon regard, et s'étant placée à côté de moi, elle mit sa belle tête blonde dans ses petites mains et se prit à sangloter.

— Tu ne crois pas à notre bonheur! dit-elle d'un ton déchirant.

Ces mots retentirent douloureusement à mon

oreille. Elle avait dit vrai. Je sentais la foi rae manquer. Je repris pourtant mon rôle de consolateur et je m'appliquai à mettre en elle la confiance qui n'était pas en moi. J'y réussis plus par mes caresses que par mes paroles. Pour la femme qui aime, la bouche qui embrasse sera toujours la plus éloquente. Je séchai ses larmes sous mes baisers, et quand elles ne coulèrent plus, comme ses mains étaient toujours brûlantes, je la pressai doucement de ren* trer chez elle pour prendre un peu de repos, ce qu'elle fit avec la docilité d'un enfant. Après l'avoir conduite à sa chambre, où elle s'était couchée, je redescendis au jardin. Neuf heures sonnaient et la nuit était profonde. Je m'assis sur un banc devant la maison, au pied de l'escaUer, et je m'abandonnai à mes réflexions. Au bout de deux heures je oç^i&Qiu3 que mes craintes étaient puériles. Qui est-ce qui, en réalité, pouvait menacer notre amour? Rien de bien redoutable probablement, et dans tous les cas j'étais là pour le défendre. Pourtant il me restait une vague inquiétude que toute ma volonté était impuissante à dissiper. Je pressentais un danger inconnu. Je ne sus que trop tôt quel était ce danger,

rétais chez moi, couché déjà depuis plusieurs heures, mais retenu éveillé par ces pressentiments funestes, lorsque j'entendis sonner avec force dans la maison même. Cétait évidemment Louise qui appelait sa femme de chambre. Celle-ci, en effet, descendait le petit escalier qui aboutissait à nos deux portes, lorsque, plein de terreur, j'entrai chez Louise. Une veilleuse, placée sur le piano, du côté de la fenêtre, laissait la plus grande partie de la chambre, celle où se trouvait le lit, dans Tobscurité, Je n'entendais aucun bruit, et ce silence augmentait mon effroi. Je me hâtai d'allumer une bougie et je me précipitai vers le lit. La femme de chambre entrait alors. Un triste spectacle s'offrit à mes yeux. Louise, pâle comme une morte, était évanouie. Sa main droite, appuyée sur le marbre de la cheminée placée tout près du lit, tenait encore le cordon de la sonnette. Je l'appelai , mais elle ne me répondit pas. Ses yeux étaient fermés. La pâleur de ses lèvres se confondait avec celle de son visage. Ses mains étaient glacées, et j'aurais pu la croire privée de vie si, après avoir placé mon oreille sur sa poitrine, je n'avais senti, faibles et irréguliers,

les battements de son coeur. Nous fûmes longtemps à lui donn^nos soins avant qu'elle reprit ses sens. Enfin elle rouvrit les yeux et die me fit comprendre par une légère pression de main qu'elle savait quç j'étais là. Pendant Févaaouisseoient , j'avais fait lever mon domestique à la hâte pour l'envoyer aii pays cbercher le médecin. Quand le docteur arriva, la malade était tout à fait remise. Des tons rosé§ revendent sur ses joues, ses yeux reprenaient Içur éclat, et elle me racontait les circonstances qui avaient précédé sa syncope, la première qu'elle eût jamais éprouvée. Elle s'était d'abord endormi^ puis elle avait fait un rêve affreux : il lui $en)bla^ qu'elle mettait au monde, au milieu d'al^ocQS douleurs, un enfant mort. La souffrance l'avaif réveillée. C'était alors que, folle de douleur, haletante et baignée dans une sueur glacée, elle avai$ sonné violemment, en essayant de m'appeler; n^is les sons n'avaient pu sortir de sa bouche terrifiée, A partir de ce moment, elle ne savait pas ce qà était arrivé. Elle avait été comme foudroyée par la perte du sentiment. Le médecin recueillit ces détails avec beaucoup d'attention , puis il 6'appro(^a du

lit, s'entretint assez longtemps à voix basse avec elle, prit ses mains» consulta son pouls, écouta les mouvements de sa poitrine, et, sur Finvitation que je lui fis, se pbça devant une table pour écrire son ordonnariee. Quelques instants après, comme }e raccompagnais» en le remerciant et en le pressant de revenir le plus tôt qu'il pourrait, si Tétat de la malade lui paraksait inquiétant, il me dit :

— Il n*y a pas lieu de s'inquiéter si elle n'a aucun sujet de préocaipation pénible. Dans ee cas, l'ao* cident de ce soir serait dû à des dispositions physi* ques particulières et ne se renouvellerait probable* ment pas. Ce qu'il lui faut, c'est la trancpnffîtéd'ee* prit et le repos absolu, peut-être penèsnt plusieurs jours. Sa crise n'est sans doute qu'un avertissement, mais on doit en tenir compte.

Je me sentis fort effrayé par ces paroles. J'étais bien persuadé que l'annonce de la prochaine arrivée du comte avait fait tout le mal, et je me demandai comment les choses se passeraient quekiues heure» plus tard, quand le moment serait venu où Louise se croirait obligée de se rendre à Paris. J'étais résolu à ne pas la laisser partir; mais je pressentais

une vive résistance, et, par conséquent, une lutte qui pouvait avoir des résultats aussi funestes que le voyage lui-même. Quand je rentrai, je la retrouvai brisée, mais calme et presque souriante. Trois quarts d'heure s'écoulèrent avant que m^n domestique, qui avait suivi le docteur, apportât la potion ordonnée par lui. Je passai tout ce temps assis dans un fauteuil au pied du lit de Louise , épiant son visage, mais ne lui parlant pas. Elle venait de s'assoupir quand le domestique revint. Je ne voulus pas la réveiller, et je restai seul avec elle. En ce moment la pendule sonnait trois heures du matin. J'allai me placer sans bruit sur une chaise longue pour être prêt à lui donner mes soins au premier mouvement qu'elle ferait, à la première parole qu'elle prononcerait; mais elle fut probablement fort paisible pendant tout le reste de la nuit, car je dormis jusqu'au matin sans que rien troublât mon som-* meil. Quand je m'éveillai , huit heures sonnaient, la chambre était pleine de clarté, et Louise reposait encore.

Je marchai sur la pointe du pied jusqu'à la fenêtre, et j'en écartai les rideaux : il pleuvait ; les

arbres et les massifs ruisselaient; le gravier des allées était trempé, brillant et coupé de flaques d*eau comme le sable au bord de la mer quand le flot se retire. Le paysage avait pourtant un aspect clément et doux sous un del uniformément gris et brumeux. Une pie, qui> dans le fond du jardin, s'était posée au faite du plus haut peuplier, poussa un cri aigu et le répéta. Le bruit réveilla Louise, qui, m'apercevant à la fenêtre', comprit que je n'étais pas rentré chez moi et me gronda. Elle se trouvait tout à fait bien, son sommeil l'avait beaucoup rafraîchie, il ne lui restait qu'un souvenir confus de rincident de la nuit. Api es ses premiers mots de tendresse et de doux reproches, elle se montra rieuse comme d'habitude. Cçtte joie matinale, succédant si rapidement à une crise terrible, me surprit. Je craignais qu'elle ne se fit violence pour me tromper et me disposer à la laisser partir. Je me n*assurai toutefois en remarquant que son teint était , bon, et surtout en constatant que toute fièvre avait disparu. Elle voulait se lever, mais je la priai d'attendre l'arrivée du médecin, et elle y consentit sans trop de difficulté* i;.e docteur parut bientôt. Il tut

d'avis, malgré ces apparences favorables, qu'elle ne devait pas quitter le Ut de la journée. Ce jugement inattendu méœntenta vivement Louise, qui ne chercha pas à cacher sa mauvaise humeur. Elle déclara, non-seulement qu'die se lèverait, mais qu'dle se rendrait à Paris dans Taprès-midi. Ces paroles, dites d*un ton résolu qui n'admettait pas de répUiipiô, surprirent beaucoup le docteur et redoublèrent mes araintes.

— Si telles sont vos intentions, madame, dit-il, ma présence ici est i&iX à fait inutile, et je n'ai plus qu'à me retirer.

Il fit deux pas vers la porte, mais je le retins.

— Restez, docteiff, lui dis-je ; ne nous abandomiez pas, et dites-nous si véritablement elle exposerait sa santé en se levant aujourd'hui.

— Sa santé et la vie de l'enfant exigeait un repos absolu.

— Tu l'entends, Louise ! m'écriai-je, c'est de la vie de notre enfant qu'il s'agit!

Elle ne répondit pas, mais elle cacha sa figure dans ses oreillers.

— Allez, docteur, repr^H^; Je r^nds de tout

Revenez dans Taprès-midi, le plus tôt possible, et vous verrez qu'on vous aura écouté.

Le médecin s'éloigna en faisant un geste de doute.

— Écoute, me dit Louise quand il fut parti, il faut, entends-tu cela ? il faut que j'aille aujourd'hui à Paris. Tu le sais bien, du reste ! Ce médecin se trompe, et je ne sais sur quels indices il me juge, car je me sens tout à fait bien. Prends ma main, elle est fraîche ^mets la tienne sur mon cœur, il bat régulièrement ; regarde mon visage , je suis sûre que mon teint est tout à fait bon. Ce repos m*a guérie et sauvée. J'ai eu un cauchemar, voilà tout. Je suis persuadée qu'un médecin de Paris, au lieu de prendre ces airs solennels et de prescnre quelque drogue bien compliquée, m'eût tout au plus ordonné un peu d*eau sucrée. Ces médecins de campagne sont tous les mêmes: ils se piquent de rien et voient la mort partout... Tu parais douter encore? ajoutât-elle. Laisse-moi te convaincre par une épreuve. Je vais me lever, passer mon peignoir, et tu verras, à la manière dont je me tiendrai et dont je marcherai dans la chambre, que ton docteur est un sot.

220 ^ouiSE

Elle se laissa aussitôt glisser du lit en riant ; mais ses petits pieds s'étaient à peine posés sur les fleurs du tapis, qu*elle poussa un cri terrible en portant les deux mains à son sein, et s'affaissa dans mes bras comme si elle eût été frappée d'un coup mortel. Elle ne perdit pourtant pas le sentiment. La douleur fut vive, mais courte. Très- effrayé, j'eus à peine la présence d'esprit et la force de la replacer dans son lit. Elle était blanche comme ses draps. Son visage exprimait une anxiété profonde. C'était la terreur de la volonté vaincue par la douleur physique. Son front était sombre et comme chargé de nuages; ses yeux avaient des éclats sinistres, et les lignes de sa bouche muette étaient éloquentes d'indignation concentrée et de sourds désespoirs. Je voulais lui parler, et je ne trouvais pas un mot à lui dire. J'étais aussi désolé qu'elle. Il me semblait que quelque chose s'était brisé dans mon cœur et je souffrais horriblement. Je me levai pourtant. Je lui présentai dans un verre un peu du médicament qu'elle avait refusé ; je la soulevai avec des précautions infinies ; elle prit le verre sans se défendre et but avec résignation ; puis, retombée sur son lit,

elle pleura amèrement, mais en silence et sans me regarder.

— Louise, lui dis-je avec douceur, toi et moi nous ne devons avoir maintenant qu'une seule préoccupation : sauver notre enfant. Si tu m'aimes, sois mère avant tout. Chasse de ton esprit les pensées qui l'attristent. N'oublie pas ce cher'^etit être qui souffre déjà de tes souffrances et que tes émotions peuvent tuer. Tu ne t'appartiens pas, tu te dois toute à lui; sa faiblesse et son impuissance en font ton maître souverain. Je t'aurais vue, tu le sais, sans murmurer et sans conserver d'arrière-pensée, te rendre aujourd'hui à Paris : ma confiance en toi est au-dessus de tous les événements de la vie. Mais ce voyage est impossible, nous ne le comprenons que trop, toi et moi. Il se peut pourtant que tu ne veuilles, ou même que tu ne puisses pas laisser dans l'incertitude la personne que tu devais aller voir. Eh bien, examinons froidement ce qu'il y a à faire. Ne peuxtu pas lui écrire?

— Que lui dirais-je ?

— Que tu es malade, chez die amie, à la campagne.

— Je ne lui ai jamais menti !

— Dis-lui alors seulement que tu es malade, et que tu la verras aussitôt que tu pourras te rendre à Paris.

— Une semblable lettre, sans désignation de lieu, serait le pire des expédtents. Mieux vaudrait lui avouer toute la vérité,

— Eh bien!*di8*la4ui !

— Ah ! dit-elle, c'est impossible !

— Il y a, repris-je avec la même douceur, un autre moyen plus simple encore et qui doit conve* nir plus que tous les autres à ta loyauté. C'est d'écrire à cette personne que tu es ici, malade, et que tu l'attends.

— Mais elle viendra ! fit-elle avec effroi.

— Sans doute.

— Et tu consentirais à la voir ?

— Je consentirais à tout pour sauver notre enfant. Si elle vient, je vous laisserai seuls, tu lui parleras cornme tu l'aurais fait à Paris ; je ne me montrerai même pas.

En faisant cette proposition à Louise, mon projet était de recevoir mol-même le comte, de l'instruire rapidement de tout et de ne le laisser arriver jus-

qu'à elle que si je le trouvais assez calme pour que l'entrevue me parût sans danger. Dans le cas con-* traire, j'étais résolu à Técarter et à lui offrir toutes les réparations qu'il eût pu souhaiter, Louise devina sans doute mes intentions, car elle repoussa ce moyen avec encore plus de vivacité que les autres, et elle n'accepta pas davantage la proposition que je lui fis de me rendre à Paris et de dire moi-même au comte toute la vérité. Elle frissonnait à Vidée de cette rencontre, et elle voulait à tout prix Téviter.

— Il ne faut, dit-elle, ni qu'il vienne ici, ni que tu ailles à Paris. Je ne veux pas que vous vous rencontriez !

Puis, après im moment, elle ajouta :

— Laisse-moi seule pendant quelques instants* Je veux réfléchir à ce que je dois faire. Le mieux serait peut-être de m'adresser encore une fois à notre ami. Je vais y penser. Donnennoi ce qu'il faut pour écrire, et laisse-moi.

Elle me paraissait assez cahne pour que je pusse lui obéir. Je la quittai en me sentant allégé d'un grand poids. Louise, résignée à ne pas se lever et à se soigner, tout espoir me revenait.

Je courus au pays pour avertir le médecin de ce qui s'était passé depuis sa visite, et le prier de ne pas manquer de revenir dans Taprèsmidi. Je lui contai tout. Il secoua la tête et me dit :

— Je ne veux pas vous bercer d'un espoir chimérique. Vous êtes un de ces hommes qu'on ne doit pas tromper, même dans le but de leur cacher une vérité poignante. Ce que vous venez de me dire, cette vive douleur ressentie par la malade au moment où elle a posé le pied sur le parquet, me fait craindre qu'il n'y ait déjà léâon. Dans ce cas, les chances de conserver l'enfant sont à peu près nulles. L'état que j'ai constaté cette nuit et ce matin ne peut avoir été déterminé que par de vives contrariétés, des peines morales violemment contenues. L'accident dont vous venez d'être témoin est le résultat de l'obstination de la malade, qui a voulu se lever malgré mon avis. Déjà je le répète, je ne répondrais plus de la vie de l'enfant ; mais encore une imprudence semblable, et j'affirme qu'il est perdu : il aura été tué par sa mère !

Ces derniers mots me firent frissonner.

Le docteur ajouta, peut-être pour me rassurer un peu :

— Mais la nature fait des miracles. Il se peut, après tout, que les choses ne soient pas aussi désespérées que je les. vois. Dans tous les cas, le repos, l'immobilité du corps et le calme de Tesprit sont des conditions impérieusement nécessaires à un dénoùment heureux.

Malgré cette lueur d'e^érance que Fhonnête praticien avait voulu faire briller à mes yeux, j'étais fort abattu en le quittant. Quand je rentrai, oh me dit que madame avait défendu qu'on la dérangeât, qu'elle écrivait et qu'elle n'avait pas sonné. Je montai doucement jusqu'à la porte de sa chambre ; je prêtai l'oreille et n'entendis aucun bruit. Il était déjà midi. Je descendis pour déjeuner, mais je ne pus manger. J'avais des frissons ; les choses se revêtaient autour de moi de teintes lugubres; sans la crainte d'être surpris, j'aurais certainement pleuré. J'étais abîmé dans mes réflexions, et je demandais à Dieu une inspiration qui me vînt en aide, lorsque la femme de chambre parut et me dit que madame désirait me voir. J'avais le cœur serré, et je montai

l'escalier comme un condamné au dernier supplice monte les marches deTéchafaud. Quelque chose me disait que je touchais à un moment terrible. J'entrai chez Louise ; elle paraissait calme. Sur lô tapis, devant le lit, était une feuille de papier écrite aux trois quarts et froissée. Je la ramassai et regardai Louise qui me dit :

— C'est une lettre que j'écrivais à l'ami du comte.

— Et tu ne l'achèves pas?

— Non, j'ai réfléchi, et voilk à quel parti je me suis définitivement arrêtée. Mais d'abord, ajoutat'-elle en donnant à sa voix une douceur caressante, promets-moi de ne pas me gronder et de me laisser libre d'agir comme je l'entends.

— Je promets tout, pourvu que tu n'oublies pas que tu dois bientôt être mère.

— Je ne l'oublie pas ! Le médecin ma défendu de marcher : eh bien ! je ne marcherai pas. Tu vas m' envoyer chercher une calèche; ma femme de chambre me passera une robe dans mon lit, et ton domestique me portera jusqu'à la voiture. A Paris...

Je l'interrompis. J'étais confondu.

— N'ajoute pas un mot, lui dis-je, en essayant

encore d*être calme. Ton projet est impraticable, insensé. Tu ne peux ni sortir de ta chambre, ni quitter ton lit.

— Il le faut, pourtant dit-elle,

— Il le faut? m'ècriai-je avec indignation. Écoute, Louise, je viens de revoir le médecin, et il m'a dît ceci : « La vie de l'enfant dépend de ce que fera la mère ; si la mère commet une nouvelle imprudence, elle tuera son enfant.

— A-t-il dit cela? demanda Louise d'un air égaré

— Sur l'honneur, il l'a dit ! et j'ajoute que je m'éloigne pour ne jamais te revoir si tu ne renonces pas à ton cruel projet.

— Eh bien, va-t'en ! fit-elle avec une exaltation subite et en se soulevant sur son lit. Fuis-moi comme la plus indigne des femmes, en emportant la pensée que je n'ai ni cœur ni entrailles, que je ne t'aime pas et ne t'ai jamais aimé ! Ton injustice et ton abandon seront mon châtiment I

— Louise! Louise! m'écriai-je épouvanté, en voyant ses yeux se renverser comme ceux d'une femme dont la raison se perd, calme-toi! reviens a toi ! C'est moi qui te parle, moi ton meilleur ami!

Tu sais bien que je donnerais ma vie pour t'éviter une contrariété. De grâce, écoute-moi! Louise! Louise!...

Elle ne m'entendait déjà plus. C'était le commencement d'une longue et terrible crise, qui avait pour enjeu la vie de notre enfant.

Je renonce à vous dire ce qui se passa alors. En ce moment même, après plusieurs années, je sens mes cheveux se dresser et mes tempes battre au souvenir de cette affreuse scène. Louise était en proie à un délire violent. Palpitante et folle, elle se débattait dans mes bras comme une tourterelle blessée sous la main du chasseur. Dans son délire, elle ne voyait plus en moi qu'un ennemi, et elle cherchait à m'échapper. Des mots sans suite, mais dans la confusion desquels je saisissais l'idée persistante de se rendre à Paris, sortaient de sa bouche,. entrecoupés de silences et de cris. Les deux domestiques étaient accourus k un appel violent de la sonnette, et pendant dix minutes au moins, je devrais dire dix siècles, tout ce que nous pûmes faire à nous trois, ce fut de maintenir la pauvre folle sur son lit bouleversé et d'empêcher qu'elle ne se brisât la tête

ou les membres contre le mur. Enfin le ciel nous vint en aide. Le médecin parut au moment où, Taccès s'étant un peu calmé, j'allais l'envoyer chercher. Du premier coup d'œil il comprit tout.

— Courez à Paris, me dit-il, et revenez avec celui de mes confrères en qui vous avez le plus de confiance.

Et comme j'hésitais à me séparer de Louise, qui, en ce moment, venait de s'afl'aisser presque morte sur ses oreillers, il reprit :

— Allez-y vous-même pour qu'il n'y ait pas une seconde de retard. Je réponds d'elle pour quelques heures, mais non pour la nuit. Hâtez-vous donc ; dans dix minutes un train va partir...

— Ne répondez-vous que d'elle? lui demandai-je avec anxiété.

— Hélas! dit-il, c'est maintenant qu'il faudrait que le miracle se Ht!

Je courqsà la station en tenant mon mouchoir sur ma figure pour cacher mes traits bouleversés.

Je ne fus pas retenu moins de deux heures à Paris, mon médecin étant absent, et plusieurs autres, que je vis, ne pouvant ou ne roulant pas se déplacer. Enfin j'en trouvai un que je connaissais depuis longtemps et qui consentit à m'accompagner. C'était une des lumières de la science, une spécialité illustre. Pendant le trajet que nous fîmes en voiture (le chemin de fer ne partant que beaucoup plus tard), je le mis au coui'ant de tout. Dans certains cas, un médecin doit être un confesseur. Je ne lui cachai ni les circonstances dans lesquelles j'avais connu Louise, ni les incidents successifs et

de plus en plus sombres qui avaient précédé et probablement préparé les dernières crises. Il m*écouta îivec beaucoup d'attention; puis ayant pris la parole à son tour, il me rendit quelque espoir en médisant qu'on avait vu des femmes dans la position de Louise subir des crises violentes, qui semblaient mettre en danger leur propre vie, sans que le fruit de leur sein en souffrît. Il partageait, du reste,' tout à fait Fopinion de l'autre docteur, quant aux précautions à prendre et aux soins à donner : le repos, l'immobilité, étaient les premières recommandations à faire. Mais il fallait surtout s'occuper du cerveau. Tous les efforts devaient tendre à calmer la malade, à dissiper ses idées sombres, à lui donner la confiance et la résignation.

— Tout ce qui s'est passé, me dit-il, est probablement le résultat d'une surexcitation de plus en plus violente de l'esprit. Il se peut, même après les terribles secousses auxquelles vous venez d'assister, que le corps soit en parfait état. N'oubliez pas qu'il y a des exemples de femmes folles qui mettent au monde des enfants vivants et bien constitués. Dans le cas pour lequel vous êtes venu me chercher.

je vois une ferarae, qui, pendant plusieurs mois, a été poursuivie par une idée fixe : être à Paris à un certain jour. Je ne connais pas les motifs qui lui ont inspiré cette résolution, mais elle en a, soyezen sûr, de très-sérieux, qu'elle ne vous a pas dits. D'après ce que vous m*avez appris de soi> caractère, de ses habitudes et de ses sentiments, ces motifs ne peuvent avoir rien de blessant pour vous. Le plus pibbable, c'est qu'elle a à régler avec son ancien ami des affaires d'intérêt auxquelles est attachée son existence de femme indépendante. Ne m'avezvous pas ditqu'il était l'administrateur, sinon l'auteur, de sa fortune? Cette fortune, il se peut qu'elle la perde par une imprudence, un oubli, un retard, quesais-je? Vous me direz que vous avez la vôtre et qu'il yen a assez pour tous les deux? Mais songez-y, elle n'a jamais rien voulu accepter de vous ; riche et indépendante , elle est votre compagne, presque votre égale; elle peut vous aimer sans honte; pauvre, il faut, ou qu'elle vous quitte, -ou qu'elle vous vende son amour. Si j'ai mis le doigt sur la plaie, c'est à tout cela qu'elle a pensé dans le silence, tantôt effrayée des conséquences de l'aveu

qu'il lui faudrait faire à Thomme qu'elle aimait avant de vous connaître, tantôt rassurée par le souvenir de ses bontés passées et de son inaltérable amitié. Une femme dans son état ne peut pas être livrée longtemps k de pareilles émotions sans qu'elles aient un funeste contre-coup sur sa santé. Elle aurait dû lutter , direz-vous^ {^rendre conseil de sa raison, penser à son enfant... Mais sa vie depuis plusieurs mois n'a été qu'une lutte, vous me l'avez dit vous-même; ses crises violentes ne sont que l'expression visible de ses combats intérieurs. Si elle vous aime , soyez sur qu'elle n'a rien à se reprocher.

Je cherche à résumer en peu de mots ce que me dit rniustre savant, non pour me rassurer, mais pour m'édairer. C'était un de ces hommes rares qui ne se contenteni pas de voir le fait, en cherchent laborieusement les causes, regardent dans l'âme autant que dans le corps , et finissent par acquérir une expérience qui leur donne comme une seconde vue. Ils savent trop pour affirmer souvent; mais quand ils disent : « Je crois , » leur opinion vaut presque une certitude.

LOUiSB 235

Nous arrivâmes enfin; la porte du jardin était ouverte et je ne trouvai personne en bas. Ces circonstances réveillèrent toutes mes appréhensions. Je montai rapidement Tescalier devant le docteur. J*étais sur le carré, et je mettais déjà la main sur le bouton de la porte, lorsque je fus subitement arrêté dans mon élan par un bruit étrange, un cri aigu, répété et plaintif, le cri d'un enfant nouvellement né.

Je m'appuyai au mur pour ne pas tomber.

— Allons, monsieur, me dit le docteur, du courage! C'est de la mère qu'il faut nous occuper maintenant, puisque le malheur est arrivé.

Il ouvrit la porte et entra dans la chambre en m'y poussant doucement.

Quel spectacle j'eus alors sous les yeux ! Le souvenir ne s'en affaiblira jamais en moi, car on ne voit pas deux fois ces choses-là dans la vie, et l'on pourrait perdre la raison pour les avoir vues une seule. Louise, pâle comme un cadavre, sans mouvement et sans parole, était étendue sur son lit. Devant elle, interrogeant du regard ses traits déjà creusés par la douleur, se tenait le médecin du

pays. Dans les bras de la femme de chambre, assise auprès de la cheminée où fumait un feu de bois vert, frissonnait et se plaignait une petite créature délicate, condamnée d'avance, et dont la bouche ne devait jamais sourire. Sur le parquet, au plein jour de la fenêtre, était étendu un matelas taché de sang. Des linges ensanglantés traînaient sur les meubles en désordre. On eût dit une chambre après un meurtre.

Le médecin de Paris s'entretint longtemps avec son confrère, examina Louise et approuva ce qui avait été fait; puis tous les deux se concertèrent pour le traitement à suivre. L'état de la malade ne présentant aucun danger immédiat, le docteur que j'avais amené put repartir dans la soirée. Il me promit de revenir le lendemain , et me rassura au sujet de Louise, sans cependant répondre encore de sa vie. Il lui fallait, me dit-il , deux ou trois jours pour porter un jugement définitif. Quant à l'enfant, que je le suppliai d'examiner avec le plus grand soin, il déclara, malgré les apparences de bonne constitution du cher jet pauvre petit être, qu'il ne vivrait pas , parce qu'il n'y avait pas d'exemple

qu'on eût conservé vivant un enfant né trois mois avant le terme. On ne pouvait qu*adoucii' son agonie en le tenant bien chaudement. Il ne fallait pas espérer lui faire rien prendre , pas même quelques gouttes d*eau sucrée. lien fit Fessai sous mes yeux, et en effet l'enfant n'avala pas le liquide; il eut une violente quinte de toux et le rejeta,

— Eh quoi ! docteur, lui dis-je, la science est-elle donc impuissante à le sauver ? Que lui manque-t-il pour qu'il vive.

— Il lui manque la force, me répondit-il; la vie est une lutte qui commence au moment même de la naissance ; la fonction est un travail. Il a tous ses organes, mais ils sont imparfaits et dès lors insuffisants, Cest comme un mécanisme très-complet, mais dont les pièces n'ont pas la résistance voulue.

—Pauvre innocente victime ! m'écriai-je en prenant l'enfant dans mes bras et en le regardant au grand jour. Tes premiers cris dans la vie sont donc des cris de mort ! Que je voudrais pouvoir prendre en moi et te donner ce qui le manque de force pour te voir grandir, répondre à mes caresses et me parler !

La frêle créature avait suspendu ses plaintes et paraissait entendre ma voix. Je la contemplais en pleurant. Elle était grave, comme recueillie, et ses traits délicats avaient quelque chose de solennel qui ne se voit jamais sur la figure d'un enfant. Je compris avec terreur que la mort l'avait déjà touchée.

— Vous avez raison, dis-je au docteur, en étouffant mes sanglots et en remettant le pauvre petit sur les genoux de la femme de chambre, ce n'est pas un berceau qu'il lui faut, c'est uu cercueil.

Mon domestique, qu'on avait envoyé au pays pendant mon absence, revint avec ime garde indiquée par le médecin. Celui-ci consentit à passer la nuit près de la malade. Quelle nuit! Le souvenir seul, m'en donne le frisson. Assis dans un fauteuil, la tête dans mes deux mains, je me sentais écrasé sous le poids de mes pensées. Je cherchai inutilement à me réfugier dans le sommeil. J'étais tenu éveillé par les plaintes incessantes de la victime. Chacun de ses gémissements avait en moi un douloureux écho ; et pourtant elle ne pouvait que par ses cris me prouver qu'elle vivait encore. Louise, depuis mon arrivée, n'avait pas fait un mouvement. Ses yeux et

sa boudie étaient restés fermés. ËUe ne paraissait se rendre aucun (xœipte de ce qui se passait autour d'elle. Lemédedn affirmait cq>endant qu'eBe ne dormait pas et qu'elle entendait tout. Elle était dans cette sorte d'anéantissement profond qui n'abolit pas complètement les facultés du cerveau, mais qui fige pour ainsi dire le corps dans une immobilité absolue. A peine avait-on pu lui faire avaler deux ou trois cuillerées d'un liquide dont il fallait qu'elle prît souvent. On attendait qu'^e sortit de cet état de prostration poiio* commencer une xnédication régulière; mais rien n'annonçait qu'il dût bientôt cesser. Le médecin, habitué à ces douloureux spectades, avait fini par s'endormir dans un fauteuil. Pour moi, j'entendis sonner toutes les heures, et j'aurais pu compter les cris de l'enfant que la gardemalade avait placé à côté d'elle, sur un oreiller, dans l'angle du canapé : ils se suivaient fréquents et réguliers comme les oscillations d'un pendule. Chaque expiration de sa frêle poitrine était une irfainte ; on eût dit que l'air lui brûlait la gorge ai remontant des poumons. Combieh l'innocente créature m'intéressait ! Était-ce parce que j'allais la perdre? je ne

sais, mais je sentais qu'elle occupait dans nioncœor jM'esque toute la place que sa mère y avait remplie. Je n'accusais pourtant pas Louise, mais je la regardais avec des yeux d'où l'amour s'était aavolé. Ma sollicitude pour elle était celle d'un frère etnon plus d'un amant. Qu'A en eût été autrement si j'avais reçu d'elle, trois mois plus tard, ce même enfant plein de santé et de force ! Sa vie eût été l'indissoluble lien de notre vie, tandis que sa mort allait ouvrir un abîme entre nous.

Je m'efibrçais de chasser les sombres pensées qui m'assiégeaient, mais sans pouvoir y réussir. La vérité me pressait comme dans un étau. Elle parlait à mes yeux et à mes oreilles avec une éloquence funèbre. Je finis par ne plus lutter. A Faube, l'enfant cessa de crier. La garde-malade s'était assoupie à ses côtés! En ce moment tout le monde dormait dans la chambre, excepté moi. Louise elle-même sonmieillait en murmurant de vagues paroles. Je me levai de mon fauteuil, très-effrayé. En passant devant la cheminée, je me vis dans la glace, et je me trouvai si pâle que j'eus peur de moi. J'avais l'air d'un spectre. La sinistre prédiction s'était accomplie : le pauvre

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petit ne criait plus, mais il ne respirait plus ; il était mort. Le médecin, que mes mouvements avaient réveillé, vint près de moi, l'examina et me donna la triste nouvelle, en m'engageant à ne rien faire ni dire qui pût troubler la malade. Je déposai un amer baiser sur le front encore chaud de celui qui me quittait si tôt, et je retournai silencieusement à ma place. Une heure après, il faisait grand jour, et les rayons du soleil levant arrivaient jusqu'à la fenêtre, criblés par le réseau d'une pluie fine et serrée qui n'avait pas cessé de tomber depuis la veille.

J'étouffais dans cette chambre où la mort venait d'entrer. Je descendis au jardin et je m'y promenai longtemps. L'air vif du matin, la pluie, cette effervescence de végétation et de vie qui m'entourait, ranimèrent mon cerveau endolori et presque paralysé par tant d'émotions. Sous ces influences extérieures et bienfaisantes, je me sentais renaître avec une sorte de stupéfaction. J'étais surpris de retrouver en moi l'homme raisonnable et pensant. Le premier usage que je fis de ma libre raison fut de me demander quelle conduite j'allais tenir à l'égard de Louise, et quelle vie j'allais mener désormais. L'idée

de renouer cette existence à deux, coupée par un cercueil, ne fit que me traverser req[)rit ; elle fut énergiquement repoussée par mon cœur. Une séparation était inévitable. Tétais bien sûr, du reste, que Louise la demanderait si je tardais à m'expliquer, et qu'elle se joindrait à moi si je parlais le premier. Je la connaissais trop pour penser un instant qu'elle voulût encore être à moi. Elle aurait, elle aussi, besoin d'oublier, et ma présence ne pourrait qae raviver ses chagrins, peut-être ses remords. Ce n'était pas seulement notre enfant qui venait de mourir, c'était aussi notre aipour. Je résolus, toutefois, de n'aborder ce sujet avec Louise que lorsqu'elle serait rétablie, ou tout au moins en pleine convalescence, de le faire avec la réserve commandée par la plus profonde et la plus délicate amitié, et de la pressentir avant de m'expliquer clairement moi-même. Pour le moment, l'important était de la sauver, et mes désirs n'allaient pas au delà. J'aurais encore donné la moitié de mon sang pour la voir rétablie, et la moitié du reste pour qu'elle fût heureuse. Sauvée, restait la question de son avenir, de sa fortune. Pour rien au monde, je n'aurais accepté qu'elle souffrit dans son

existence matérielle des suites de notre liaison. Je la voulais, sous ce rapport, indépendante comme par le passé ; je ne pouvais la comprendre autrement. « Si le médecin a dît vrai, pensais-je, si c'était sa fortune qtfelle Voulait assurer, et si cette fortune est perdue, eh bien! je lui donnerai la moitié de la mienne. Je chercherai et je trouverai le moyen de la lui faire accepter sans honte; à Taidede quelque subterfuge, j'assurerai son bienêtre sans qu'elle sache quelle est la main qui l'enrichit. »

Le cerveau plein de ces pensées, je me rapprochai de la maison pour rentrer. Arrivé au pied de l'escalier, où se trouvaient nos beaux rosiers blancs, je coupai, en choisissant les moins ouvertes, quelquesunes des fleurs. Deux ou trois avaient encore ces légères teintes rosées qui survivent à peine à l'épanouissement du bouton. De retour dans la chambre du cher petit mort, j'allai à lui, je soulevai le léger mouchoir qui lui servait de suaire, je plaçai les fleurs sur sa poitrine, et je lui donnai un dernier baiser. Il était déjà tout glacé.

Louise se rétablit, mais sa vie fut en danger. Elle

resta pendant deux jours entiers plongée dans cette sorte de léthargie dont j*ai parlé, qui l'isolait complètement de nous, et lui donnait les apparences de la mort. En voyant qu'elle respirait librement et sans se plaindre, les médecins ne s'effrayèrent pas de cet état. Ils le considérèrent, au contraire, comme un indice favorable, une preuve qu'un grand travail de réparation s'accomplissait en absorbant toutes les facultés physiques et morales de la malade, en les abolissant presque, mais sans l'éprouver trop cruellement. Les accidents inquiétants ne se présentèrent, en effet, que lorsque Louise eut repris l'usage de sa raison, ce qui arriva le troisième jour, peu de temps après que le corps du pauvre petit eut été enlevé. Elle n'avait pas connu l'enfant qu'elle avait mis au monde (au monde !) , et il s'en était allé pour ne plus revenir jamais, sans qu'elle eût posé ses yeux sur lui! Quand elle le demanda, il n'était déjà plus là. Alors commencèrent les désolations, et avec elles les accidents ; mais heureusement elle avait repris assez de force pour résister à ces nouveaux assauts ; les soins intelligents qu'elle reçut, et surtout sa bonne constitution, la sauvèrent. Une circonstance inat-

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tendue contribua sans doute aussi à son rétablissement. Le surlendemain du ]our où elle devait aller à Paris, une lettre arriva qui mit un terme à ses incertitudes au sujet du comte.

Elle était de leur ami commun et disait que le comte n'avait passé que vingt-quatre heures à Paris, juste le temps de voir le ministre et déterminer certaines affaires très-pressées. Ce court séjour expliquait pourquoi il avait témoigné le désir de vdr Louise aussitôt son arrivée. La lettre disait aussi qu'au nombre des choses dont le comte s'était occupé se trouvait la réalisation de la fortune de la jeune femme : cette fortune s'élevait à trois cent mille francs, que l'ami était chargé de remettre à Louise en titres de rentes sur l'État. Enfin la lettre ajoutait, avec beaucoup de ménagements de forme, mais sans qu'il y eût place au doute quant au fond, que le comte n'avait quitté si précipitamment Paris que pour se rendre dans son département où il allait se marier. Le comte aurait voulu dire lui-même toutes ces choses-fâ à Louise, en lui exprimant de nouveau son vif désir qu'elle le considérât toujours comme le meilleur de ses amis, mais elle n'avait

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pas répoDda à son appel ; il était parti avec le profond regret de ne pas Favoir vue ; il fallait donc qu'on loi écrivit œ qu'il n'avait pu lui dire, etc.

Cette lettre était longue; Louise la lut d'un bouta l'autre sans que sa figure trahit aucune émotion: on eût dit que rien désormais ne pouvait toudier son àroe« Quand, sur ^on désir, j'eus moi-même pris connaissance des quatre pages que je viens de résumer» elle re^t le papier de mes mains, le plaça sous son oreiller, et ne m'adressa aucune question: au lieu d'elle, il se fût agi d'une autre^ qu'elle n'eût pas été plus indifférente. Louise était une de ces natures, qui, sans force contre la menace d'un dan* ger inconnu, savent se mettre au niveau de tout malheur qu'elles peuvent mesurer. Il était évident pour moi qu'elle avait déjà réglé sa conduite future. A partir de ce moment, ses crises furent moins fréquentes et moins inquiétantes. Huit jours après, elle était en pleine convalescence.

Tout ce que j'avais prévu arriva. Aussitôt que Louise se sentit assez bien pour soutenir une conversation, elle aborda sans détour le sujet de nos préoccupations communes : « Tu es libre, me dit-elle,

et je te sais gré de n'être pas parti le jour même où j'ai dû te paraître si coupable. Entre nous deux, il n'y a plus de place pour le bonheur désormais. Séparons-nous. Ne cherchons pas à ranimer ce qu'une volonté plus puissante que la nôtre a frappé de mort. Tu ne peux plus avoir d'amour pour moi, et je ne veux pas de ta pitié. Il ne nous est plus permis de nous regarder sans que nos yeux ne s'emplissent de larmes, et ton cœur s'indignerait tout bas des paroles tendres que ta bouche voudrait m'adresser. Une semblable vie n'est; pas digne de nous. Nous étions trop heureux! Un bonheur comme celui dont nous jouissions n'est pas durable, parce qu'il ne laisse rien à désirer, et que nous sommes condamnés ici-bas aux choses incomplètes et imparfaites. Nous avons été . nos propres bourreaux : ce sont nos efforts pour assurer l'avenir qui nous ont tué le présent. Éloigne-toi, voyage, cherche l'oubli dans les distractions. Pour moi, mon parti est pris, et il est irrévocable. Plus libre que je ne l'ai jamais été, n'ayant à m' occuper que de moi seule, je vais quitter Paris. J'ai besoin de me reposer dans l'isolement de tant de poignantes émotions. Si, plus

tard, mes plaies, toutes grandes ouvertes aujourd'hui, se cicatrisent, tu me retrouveras, si tu le veux, dans ce même cercle paisible d'amis où tu m'as connue pour la première fois. Tu vois que je suis calme, que j'ai toute ma raison et que je prévois tout, même ce qui n'est guère à prévoir. Cela doit te prouver que mes projets ont été mûrement calculés et que je te saurai gré de ne faire aucun effort pour m'en détourner. Tu n'y parviendrais pas. »

Je sentais trop qu'elle disait vrai pour ne pas me conformer à son désir. Je ne combattis pas sa résolution. Je n'eus qu'une pensée: adoucir ses peines en la relevant à ses propres yeux. Elle fut touchée de mes efforts pour la convaincre que je l'estimais toujours autant et lui laisser la preuve que mon amitié pour elle n'avait pas faibli.

— Courbons-nous sous la nécessité, lui dis-je avec une émotion profonde; je veux ce que tu veux ; mais en nous séparant, je puis te faire le serment que jamais aucune autre femme...

— Ne jure pas! s'écria-t-elle en me fermant la bouche avec ses mains. A trente ans, il n'est pas permis de dire que l'on n'aimera plus!

Elle se leva, colla ses lèvres sur mon front, comme si elle eût voulu faire passer en moi sa pauvre âme endolorie, puis, le visage inondé de larmes, elle quitta le salon où nous étions et monta en chancelant dans sa chambre.

Deux jours après, des affaires m'appelèrent à Paris et m'y retinrent fort tard. Il était près de minuit quand je revins. Il faisait un temps brumeux et presque froid; je sonnai, mais personne ne m'ouvrit. La maison était silencieuse et enveloppée d'ombre; mon cœur se serra comme à la révélation subite d'un nouveau malheur. Après avoir sonné plusieurs fois, j*escaladai le mur, et je me disposais à franchir le treillage qui le surmontait, lorsque mon domestique parut devant moi dans la grande avenue. Il me reconnut et m'ouvrit «i s'excusant. 11 revenait du village , où il s'était cru autorisé à rester jusqu'à cette heure avancée, parce que, dit-il, madame était partie et qu'il avait pensé que je coucherais à Paris. J'entrai précipitamment sans lui répondre , et je m'assurai par moi-mén^ qu'il n'y avait personne. Dans ma chambre, sur un meuble, se trouvait une lettre de Louise. Elle me

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disait qu'elle profitait de mon absence pour s*él(»gner, parce qu'dle doutait de ses forces et voulait nous épargner^ à elle et à moi, la terrible épreuve de» adieux. Elle me suppliait de ne pas cliercber ses'traces, faisait les ygsux les plus ardents pour mon bonheur, et promettait de nie donner de ses nouvrïes plus tard. Le domestique , qui m'avait suivi> ne put répondre a aucune des questions dont je l'accdi>lai; seulement, il me dit que madame s'était tendue peu de temps après mon départ au cimetière du pays, qu'elle en était revenue tout en pleurs, et qu'enfin elle et sa femme de chambre étaient parties pour Paris vers deux heures.

Tout était dit; la séparation était accomplie* J'aurais voulu fuir sur-*Ie*cbamp eette maison dé* sormais maudite^ mais il n'y avait plus de train pour Paris, et je fis inutilement chercher une voiture ^ans les environs. A deux heures du matin, je me décidai à me jeter tout habiUé sur mon lit; mais je ne pus fermer les yeux, et l'aube me trouva éveillé et brisé. Le froid de la nuit m'avait saisi ; je gre-> Iottais« Je me levai et descendis : cette maison me pesait comme un tombeau. Le jardin était encore

vert, mais désolé. Déjà les herbes envahissaient les plates-bandes, où la plupart des fleurs avaient péri, faute de soins; les feuilles mortes, tombées des grands arbres voisins, s'étaient amoncelées dans les allées et sur le gazon au bord des massifs; les hauts dahlias, renversés ou brisés, laissaient traîner jusqu'à terre leurs tètes flétries et comme Touillées. Partout l'image de la mort. Quinze jours avaient suffi pour tout tuer en moi et autour de moi.

Je donnai quelques ordres à mon domestique, que je chargeai de surveiller l'enlèvement des meubles et de rendre les clefs de la maison; puis je m'éloignai, la tête basse et le regard troublé, en songeant au douloureux contraste de ce départ avec le jour où, elle et moi, gais comme deux enfants, son bras sur mon bras, et nos deux cœurs à l'unisson, nous étions venus prendre possession de notre petit domaine.

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