‹ Les faucheurs de nuitChapitre 10 sur 11 · U)U1SB · texte numérisé non relu

U)U1SB

attitude Tun yis-à-vis de Tautre ne nous le dit que tropl Tu dois donc parler. Veux-tu répondre à me» questions?

Elle fit un signe de tète affirmatif, mais en se re* tirant avec une sorte d'efifiroi dans le fond du fauteuil où elle était assise.

— Pourquoi, lui demandai-je, as-tu mis tant de précipitation à te rendre à Tappel de cet ami de Paris?

— Parce qu'il me faisait savoir qu'il partait ce soir même, et qu'il avait à m'entretenîr longuement de mes intérêts.

— C'est donc ton homme d*affaires? un parent?

— Ni l'un ni l'aulye.

— Quels droits cette personne peut-eDe avoir sur toi?

— Sur moi, aucun. Sur nm fortune, les droits (J'uD ami qui e^t à la fois un confutent ^t un con» sçiUer,

Je réfléchis un instdPt et jç lui dis:

^^ U y a alors une seconde personne doQt tu ne

parles pas, qui est liée intimement avec celle que tu viens de voir, et qui est absente en ce moment...

— Cestla vérité, dit-elle.

— Eh bien i fis-je avec une sourde colère, mais sans m*emporter, j'en sais assez maintenant !

— Non ! cria/-t-elle avec véhémence et en se levant, tu n'en sais pas assez ! Le malheur que j'avais prévu arrive. C'est toi qui l'as voulu ! Le soupçon vient d'entrer dans ton esprit, et, comme tu le disais tout à l'heure, tu m'aimes moins, ou plutôt tu me méprises déjà 1 Mais tu es injuste, et je vais parler. Ce que j'aurais voulu te taire en te disant simplement : « Ami, je n'aime que toi et ne suis qu'à toi ! i> je vais te le dire. Tu crois que c'est du présent qu'il s'agit : c'est du passé. Le présent, pour moi, depuis que je te connais, c'est toi et toi seul.

— Vous me l'avez prouvé aujourd'hui ! lui dis-je avec amertume.

— Mon Dieu ! s'écria-t-elle, il croit que je mens ! Faut-il que je sois déchue à ses yeux ! Voilà l'homme qui se croyait assez fort pour tout entendre ! Je joue ici mon bonheur et ma vie, écoule-moi donc. Quel serment faut*il que je te fasse pour te convaincre

de ma sincérité ? Tu n'as pas été mon premier amant ; je ne te l'ai jamais dit, je ne t'ai donc pas trompé. Voilà pour le passé. C'est du présent que tu as peur î Rassure-toi. L'homme qui m'a aimée avant toi n'est plus qu'un ami pour moi, depuis que tu as pris sa place dans mon cœur. C'est lui qui a été trompé et non pas toi ; c'est lui qui aurait le droit de se plaindre, car lorsqu'il est parti, peu de temps avant que tu me fusses présenté, il m'aimait encore. Entre lui et moi tout est fini désormais, je le jure. J'attendais son retour pour le lui dire, mais je suis prête à le lui écrire sous tes yeux.

Louise avait parlé d'un ton qui ne laissait pas de place au soupçon. Je me sentis honteux de mon rôle, mais je m'affermis dans ma résolution de lui rendre sa liberté. Pour rien au monde, je n'aurais voulu qu'elle me fît le sacrifice que je la voyais prête à me faire. L'idée que je pouvais être cause de son malheur, de sa ruine peut-être, entra dans mon cerveau et devint ma règle de conduite. J'entrevoyais enfin la vérité dans sa nudité prosaïque : il était évident qu'elle était allée à Paris pour des affaires d'argent. Si je l'avais moins connue, je lui

aurais offert de grand cœur la moitié de ma fortune, pour lui donner le repos et la garder tout à moi d'esprit comme je sentais bien qu'elle l'était de cœur ; mais je savais qu'elle eût repoussé mes offres comme une injure. Il me tardait d'être seul pour me recueillir ; je voulus Téloigner en la rassurant.

— Non, lui dis-je, n'écris pas. Tu n'as plus lien à faire ni rien à dire désormais pour que je sois aussi sûr de toi que je le suis de moi même ; cette lettre serait donc une imprudence inutile. Ta première pensée était la bonne; quand il sera revenu, ta le verras ; tu ne peux avoir aimé qu'un homme digne de toi. 11 t'aime probablement encore, car je n'admets pas que l'on puisse cesser de t' aimer ; pense à son chagrin, et ménage-le.

Tandis que je lui parlais ainsi, elle m'écoutait avec une fnquiétude mêlée d'étonnement. Mon calme subit l'effrayait; c'était elle qui, à son tour, doutait de ma sincérité.

— Tu ne m'aimes plus, dit-elle avec douleur, voilà la punition de ma franchise! c'est la loyauté qui tue l'amour. J'aurais dû te tromper, inventer une de ces comédies impossibles qui réussissent

toujours ; te dire que je n'avais jamais aimé ni connu que toi : ton cœur et ton amour-propre se fussent mis d'accord pour me croire, et tu serais heureux. L'haleine la plus pure ternit un miroir : ainsi de l'amoiur. Mes paroles t'ont troublé ; elles m'ont perdue, je le vois, je le sens surtout! et mon désespoir est de ne pas pouvoir les reprendre. Au fond, vous êtes tous les mêmes, et vous ne différez que par les nuances de l'éducation. C'est par le mensonge qu'on vous prend et par la fausseté qu'on vous garde; les malheureuses qui font métier de leur amour le savent bien, et elles ne sont pas les seules !

J'avais voulu plusieurs fois l'interrompre pour lui dire qu'elle se trompait, que je l'aimais toujours autant ; mais elle ne m'avait pas laissé parler, et quand elle eut fini, elle cacha son visage dans ses deux mains et se mit à pleurer et à sangloter. J'étais profondément ému, et je sentais s'affaiblir ma résolution de la quitter, ou plutôt l'idée de cette séparation me paraissait barbare. J'attirai Louise vers moi, je baisai son beau front assombri, je m'efforçai de la calmer en lui répétant , en lui

jurant qu'elle était toujours la même à mes yeux; puis, quand elle fut un peu rassurée, je l'engageai doucement à rentrer chez elle pour prendre un repos dont elle devait avoir grand besoin.

S'attendait-elle, après les émotions de celte longue scène, à un autre dénoûment? Comptaitelle sur une réconciliation définitive et scellée par nos embrassements? Les femmes pourraient le dire. Toujours est-il qu'elle parut consternée en se levant, et qu'elle me dit adieu d'un ton désespéré. Rendue à la porte, elle s'arrêta, se retourna pour me regardr^ une dernière fois, puis elle ouvrit et disparut.

Malgré l'heure avancée et les fatigues du jour, je ne me sentais nullement disposé au sommeil ; je me trouvai même une vigueur d'esprit qui m'étonnait. L'incertitude est le plus grand de tous les maux; c'est le plus lourd fardeau qui puisse peser sur notre esprit. J'étais soulagé d'un poids écrasant, ma plaie la plus douloureuse s'était fermée; les explications de Louise, sa noble indignation à la seule idée que je la soupçonnais, l'avaient cicatrisée comme un baume divin, et je me sentais tout

148 LODISE

rafraîchi. J'allais pouvoir tenir conseil avec moimême; je savais tout et je voyais toute chose sous son véritable jour. En consultant mon cœur, j'y trouvai la même tendresse pour Louise; je le lui avais dit et c'était vrai; mon plus grand bonheur eût été de continuer de vivre avec elle; je n'entrevoyais pas de joies comparables à celles que j'avais trouvées dans notre amour. Mais si mon cœur me disait de rester, de ne rien changer à mon existence, sous peine de me rendre le plus malheureux des hommes, une voix intérieure, qui me semblait être celle du devoir, me criait de partir. C'était elle qui m'avait donné ces apparences de froideur crueUe devant l'objet aimé; en son absence, elle devait prendre le dessus et dominer les élans de mon cœur.

Puisqu'il faut qu'un sacrifice soit fait par l'un ou par l'autre, me dis-je, c'est moi qui sacrifierai mon bonheur en m'éloignant d'elle; je ne veux pas être la cause de sa ruine. Elle appartient à son ancien amant plus encore qu'à moi , puisque c'est de lui, paraît-il, qu'elle tient sa fortune , ou plutôt qu'elle doit la tenir un jour. Entre elle et lui, malgré

les assurances qu'elle m'a données et qui ne m'inspirent aucun doute, il n'y a plus de place honorable pour moi ; je dois donc partir au plus tôt.

Tous mes raisonnements aboutissaient à cette résolution désespérée. Je sentais bien que je préparais mon propre malheur, et qu'en me séparant de Louise je brisais mon cœur à jamais; mais une sorte d'exaltation^ qui venait de la conscience et non pas ' du cerveau , m'encourageait à ce terrible sacrifice. Je n'hésitais pas, et je me montrais sévère pour moi jusqu'à la cruauté, parce que je me voyais en présence d'un devoir à remplir. Si je m'attendrissais, c'était sur Louise, et me» perplexités à ce sujet prouvaient et la foi que j'avais en elle et la profondeur de mon amour.

Je n'osais m'arrêter à l'idée du mal que j'allais lui faire, de crainte de faiblir. Comme ces criminels qui ferment les yeux en frappant , pour que la douleur de leur victime ne les désarme pas, je détournai ma pensée de Louise pour la reporter sur moi-même. Affermi dans mon projet d'une séparation immédiate, je me demandai quel aliment nouveau j'allais donner à mon esprit pour m'arra-

150 LOUISB

cher à mes propres tourments. Je no vis d'aUégement possible à mes maux que dans un long voyage, et je me décidai à l'entreprendre sur-le-champ. J'avais un ami intime à Florence ; je résolus d'aller le rejoindre et de passer quelque temps près de lui. Après cette première étape , me disais-je, je visiterai toute l'Italie; je verrai Venise, Rome, Naples et la Sicile. (Tétait un projet conçu depuis longtemps, et que mon goût pour les beaux-arts m'avait toujours montré sous les plus riantes couleurs.

Si la vue de cette belle nature, de ces vieux monuments et de ces ihcomparable» merveilles de la statuaire et de la peinture ne me donne pas l'oubli, me disais-je, c'est que la plaie sera incurable. Faisons-en l'expérience au risque même de ma vie. Je m'éloignerai d'ici demain au matin; il ne faut même pas que nous nous revoyions, je ne serais pas asses sûr de moi. Je me rendrai k Paris, où je ferai à la hâte et secrètement mes préparatifs de départ, et dans deux ou trois jours je pourrai me mettre en route.

Je ne voulus pas cependant que Louise se méprit sur les motifs de ma résolution et qu'elle

Page 1