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Les fausses décrétales

Vous poursuivez done la campagne que vous avez entreprise contre le Saint-Siege, et, sans vous inquieter des reponses qui vous ont ete faites, affirmant des les premieres lignes qu on cc a releve dans votre lettre, en toute justice, une locution obscure et deux fautes d impression , et cela, encore, sur des epreuves de votre lettre trouvees par hasard chez votre imprimeur, vous continuez imperturbablement vo tre route.

Je ne vous dirai pas que 5 pour ma

part, je n ai travaille que sur votre lettre bien et dument publiee, et j aime a croire que, si vous m avez lu, vous avez trouve que je n avais pas seulement releve une locution obscure et deux fautes d impression . Je vous ai demontre que vous aviez eu le plus grand tort de ne reproduire ni les lettres d Honorius , pieces capitales du proces intente par vous a ce Pape, ni les temoignages de son secretaire Jean Sympon, du Pape Jean IV, de saint Maxime, de saint Martin l er , et du pape saint /Vgathon, et je vous ai de montre que, ces documents authentiques etant fournis, meme en acceptant comme authentiques tous ceux que vous fournissiez dans votre pre miere lettre, il etait possible de justifier 1 orthodoxie d Honorius , impossible de prouver qu il eut enseigne 1 heresie ex cathedra, c est-a-dire, en deux mots, que votre these, qui avait pour

but de montrer par 1 exemple d Honorius 1 impossibilite de definir 1 infaillibilite pontificale, a ete radicalement detruite.

Vous avez recu d autres reponses, mon Reverend Pere, et de plus fortes que la mienne : je suis etonne que vous n en teniez nul compte ; je suis surtout etonne que vous n ayez trouve dans celle de M gr 1 archeveque de Malines qu une promesse qu il lui serait impossible de tenir.

Vous avezune grande confiance dans votre deuxieme lettre , mon Reverend Pere : je ne fais pas difficulte de reconnaitre qu elle est tres-habilement faite, que vous excellez plus que je ne Faurais jamais pense a epaissir les nuages autour du soleil, a soulever la poussiere dans 1 air le plus pur, et que vous jetez au milieu de tout cela des accents de piete et de foi qui remuent les entrailles et qui feraient desirer

que vous ayez raison, si jamais un chretien pouvait desirer qu on eut rai son centre la verite parce qu on sail envelopper Terreur de vetements eblouissants et magnifiques.

Mais vous le savez aussi bien que moi, mon Reverend Pere, ce n est pas 1 eloquence qu il faut suivre, c est la verite : la verite nous rend libres, les chaines de Terreur ont beau etre d or, elles ne sont pas moins des cliahies qui rendent Tintelligence esclave, qui 1 empechent de s elever dans les hautes et pures regions de la veritable science, de la connaissance de Dieu et de ses mysteres, dans la science de la reli gion, en un mot, cette science des sciences, d ouest sortie la civilisation du monde, d ou sortiront des merveilles dont nous n avons pas encore 1 idee, quand elle sera devenue la science de tous, et que del intelligenceellepassera

dans le cceur, c est-a-dire de la theorie a la pratique,

O mon Pere ! vous aimez la science, on le sent aux elans de votre eloquence quand vous la celebrez ; vous aimez la verite, je me plais a le penser, lorsque j entends les eclats de votre indigna tion contre ce que vous regardez comme un mensonge et une fraude. Mais, mon Pere, avez-vous done le droit de croire et de dire que ceux que vous combattez n aient pas la science, n aient pas la verite ? Vous qui reconnaissez que le besoin de la discussion vous a souvent entraine , comment pouvez-vous n entendre que des cris aigus et farouches pousses par des sectaires , dans les reclamations qu a soulevees votre premiere lettre?

II est facile dire : Ce que je combats, c est cette ecole d erreur dont j ai parle, ecole qui aspire a regner aujourd hui sans partage, ou qui du

moins demande a etre, comma les grands ordres religieux, soustraite a la juridiction de 1* ordinaire! C est cette ecole enfm qui est, depuis des sieclcs, etsurtout en ce siecle, 1 opprobre do notre cause et le fleau de notre religion (page 3). De bonne foi, mon Pere, si vous parlez de certains journal isles, croyez-vous que ces journalistes sont depuis des siecles le fleau de la reli gion ?

Comment l eusse-je fait si je u etais pas n?

Et quand vous allez dire tout a 1 heure que cette ecole d erreur se compose, depuis des siecles, de grands theologiens, de grands saints, de venerables pontifes, qui ont ete trompes selon vous, il est vrai, mais enfin pour qui vous professez une respectueuse estime, pouvez-vous dire d eux qu ils constituent une ecole d erreur qui as pire a regner sans partage?

Car, enfin, il v a ici un fait aussi

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eclatant que la lumiere du soleil : c est que la tres-grande majorite des eveques catholiques, c est quo la tresgrande majorite du clerge catholique, c est que, comme vous 1 ecriviez vousmeme il y a quelques annees, presque tous les catholiques en theorie, tousles catholiques en pratique, croient a Finfaillibilite du Pape definissant ex ca thedra en matiere de foi ou de moeurs:

sont-ce la les membres qui composent Yecole (ferreur? Avouez, dans ce cas, que c est toute 1 Eglise, au moins moralement. Et si Yecole d erreur se com pose seulement de quelques individus qui poussent 1 Eglise, avouez que vous nous donnez une singuliere idee de 1 infaillibilite de 1 Eglise elle-meme, qui se laisse ainsi tromper, depids des siecles, en matiere de foi et de mceurs.

Votre these ne va done a rien moins qu a renverser 1 autorite meme de 1 E-

gliso, et il faut bien que vous le sachiez, mon Pere, votre premiere leltre a deja produit cette affreuse consequence ; la seconde accroitra le mal.

C est une terrible responsabilite que vous assumez la, mon Pere, d autant plus terrible, qu il devient de plus en plus difficile, sans vous accuser d ignorance, de croire a votre entiere bonne foi.

,1 ecris ces mots en tremblant, mon Reverend Pere, parce que je ne voudrais pas user de represailles avec vous, qui traitez si severement ceux qui ont le tort de se tenir avec le Pape et avec la majorite des Eveques, et parce que, dans une discussion , je fais toujours tous mes efforts pour croire a la bonne foi de mon adversaire.

Mais, accuser le P. Gratry d ignorance en une matiere qu il traite devant le public, et avec Fassurance qu il y met, qui 1 oseraitPSoupconnersa bonne

foi, certes, ce serait cruel ; mais partialite dans un juge fait partie de la bonne foi, et je suis bien oblige de me rappeler que le P. Gratry n a fait comparaitre devant lui, pour juger le pape Honorius , que les temoins a charge , sans faire meme soupconner qu il y en eut d autres; et voici que, dans sa deuxieme lettre, ou il s occupe surtout des fausses decre tales, il ne fait pas meme soupconner non plus que cette ecole ultramontaine, qu il combat si vivement, dit avec luiquelesy^wj 1 ,*^ decretales sontde fausses deer e tates, et deplore comme lui une fraude qui n a en rien servi a etablir 1 autorite pontificale, qui a, au contraire, fourni aux ennemisde cette autorite des armes mille fois brisees, sans doute, mais dont ils ramassent continuellement les troncons pour les tourner contre elle.

Voici done votre nouvelle these, mon Reverend Pere , these qui va plus loin

que la premiere. Dans la premiere, vous vous contentiez de vous elever centre 1 infaillibilite pontificate, en alleguant 1 exemple d Honorius, que vous regardiez comme ecrasant. Dans celle-ci, vous vous elevez meme contre la primaute de juridiction du Souverain-Pontife , et vous ne lui reconnaissez plus guere qu uneprimaute d honneur, c esta-dire que vous allez d un coup bien au-dela du gallicanisme de Bossuet :

vous allez jusqu au jansenisme, et vous renouvelez 1 oeuvre de Febronius.

C est un aveu, mon Pere, permettezmoi de vous le dire tout de suite , car la logique , ici, est souveraine : de la primaute de juridiction decoule en effet necessairement la juridiction supreme, qui suppose 1 infaillibilite dansceluiqui J exerce, pour les matieres sur lesquelles elle s exerce. Et c est pourquoi on a dit fort justement que le gallicanisme de Bossuet est inconsequent : il admet

implicitement ce qu il rejette explicitement, en se croyant, du reste, oblige d attacher au siege ce qu il refuse a la personne ; heureuse inconsequence, ajouterai-je, qui a empeche le gallicanisme theologique de tomher dans le schisme.

Croyez-vous , mon Pere , que votre theorie ne franchit pas la limite fa tale?

Quoi qu il en soit, toute votre theo rie est la : Ceux qui soutiennent 1 infaillibilite pontificale , les prerogatives du Siege apostolique, comme M gr Dechamps, comme M sr Manning, de nos jours, comme, avant eux, saint Liguori, Bellarmin, Melchior Cano, saint Thomas d Aquin lui-meme, ne s appuient que sur des documents faux,materiellement faux et falsifies a dessein. II y a eu, dites-vous en propres termes (pages 4 et 5), il y a eu, au neuvieme siecle, un premier mensonge fondamental, u con siderable, solennelet triomphant pen-

a dan t des siecles, comme s exprime le P. de Regnon (i). C est Toeuvre des fausses decretales. 11 y a eu un second mensonge , an treizieme siecle , oeuvre d un autre faussaire inconnu, qui a, dans un recueil des textes des Peres grecset des premiers conciles, introduit des pieces fabriquees , qu il attribue a tels conciles, a saint Jean Chrysostome, a saint Cyrille.

Yoila bieii 1 acte d accusation.

Nous sommes d accord, mon Reve rend Pere , pour fletrir et deplorer 1 ceuvre des faussaires ; nous ne le serons pas pour les consequences a en tirer :

J espere vous montrer que mes raisons ne sont pas sans valeur.

(\) Etudes reUgieuses, novembre 1866. Ce que (lisa it le P. de Regnon en I860, clans les Etudes religieuseSy qui defendant Tinfaillibilitc pontificale, prouve bicn que les defenseurs de cette infaillibilite ne songent pas a s appuyer sur Jes fausses decre tales.

Mais, auparavant, il me parait utile de mettre le public, qui nous juge, au courant de quelques faits relatifs a la polemique que vous avez soulevee.

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