PETITS FAITS A ECLAIRCIR
Vous parlez avec tant d autorite, mon Reverend Pere, et d un ton si as sure, que vos lecteurs, troubles dans leurs plus cheres croyances, deroutes, effrayes de cet amas de ruines et de mensonges que vous leur montrez la ou ils ne voyaient jusqu ici qu un edi fice majestueux, toutresplendissantde lumiere et de verite, ont bien le clroit d examinervos titres, de rechercher les mobiles qui vous poussent, et de s enquerir de la solidite de vos connaissances theologiques, comme de la ve rite de votre mission.
Or, sur tous ces points, il me semble que la lumiere commence a se faire.
Dans votre premiere lettre, vouspreniez le titre de pretre de rOratoire et de membre de I* Academie francaise.
Ce dernier titre, que vous devez en partie a M gr 1 eveque d Orleans, dont il vous a fait 1 illustre collegue, personne ne vous le contestera ; plus que bien d autres vous y avez droit, mais vous savez que ce n est pas un titre theologique.
Pretre de VOratoire, vous Tavez ete; or il parait que vous etes autorise a en porter encore le nom, mais vous aviez eu le tort, dans votre premiere lettre, de ne pas faire la reserve qui se trouve en tete de la deuxieme. II est bien entendu , nous dites-vous cette fois, que cet ecrit, commetous mes autres ouvrages, ne represente que 1 opinion de son auteur, et n engage en rien 1 Oratoire.
Cette declaration est un soulagement pour tons les amis de 1 Oratoire.
Tons, en effet, croyaient savoir que la nouvelle Congregation de 1 Oratoire avait pris , lors de sa reconnaissance par le Pape, I engagement de defendre les droits et les prerogatives du Saint- Siege, et il faut convenir que votre pre miere Leltre s accorde assez pen avec cet engagement.
On lit aussi dans une notice sur 1 O ratoire un article IV ainsi concu : La Societe n admet aucune doctrine particuliere et repousse , a plus forte raison, toute doctrine improuvee parl Kglise, de quelque maniere qu elle le soit. Elle s en tient aux doctrines generalement revues dans 1 Eglise catholique.
II est bien evident , mon Reverend Pere , que vous ne vous en tenez pas a ces doctrines generalement recues; votre declaration etait done necessaire;
en la faisant, vous avez fait un acte de loyaute , mais vous n avez pas montre line bien grande Constance dans vos opinions.
Les journaux ont public ces jours-ci une Note evidemment emanee de I Oratoire. Plusieurs journaux, y lit-on, ont refuse au P. Gratry le titre d oratorien, supposant ou meme declarant qu il le prenait indument. II parait utile d etablir completement et de faire connaitre sur ce point la verite des faits. En vertu d un engagement pro pose, en 1 86 1, par Son Eminence le cardinal Morlot et accepte par 1 Oratoire, le P. Gratry, a qui 1 etat de sa sante rendait la vie de communaute impossible, a ete autorise a se faire une existence a part et hors des maisons de la Congregation. II a ete dispense, en outre, de soumettre ses publications au^uperieur de 1 Oratoire qui, deslors, cessait d etre le sien. Neanmoins , en
souvenir^des services rend us par lui a I Oratoire, et, en particulier, de la part considerable qu il a prise a sa fondation, il a ete autorise a conserver le titre d oratorien.
Cette note est pleine de charite et de mansuetude ; je devais la reproduire, parce que , moi aussi, dans ma premiere lettre, j ai cru, mon Pere, que vous preniez indument le titre d orato rien : je me retracte done sur ce point ; vous avez le droit de prendre le titre.
Cependant il est clair que vous n etes plus qu oratorien honoraire, puisque vous etes autorise a avoir une exis tence a party ce qui veut dire que vous etes dispense de la regie ; puisque vous n etes plus oblige de soumettre vos pu blications au superieur de I Oratoire, ce qui veut dire que vos opinions ne sauraient engager votre ancienne Con gregation; puisque, enfin, le R. P. Petetot a cesse d etre votre superieur, co
qui veut dire que vous n appartenez plus du tout a cette Congregation.
Comment se fait-il que votre sante, qui pouvait vous faire dispenser de la pratique materielle de la regie, vous ait fait egalement dispenser des obli gations morales ? la Note ne le dit pas, je ne dois pas chercher a le savoir.
Mais il me semble, mon Reverend Pere, que tout ce que nous savons maintenant , vous auriez du nous le dire en publiant votre premiere lettre avec le titre de pretre de lOratoire; ii me semble aussi voir dans la Note un desaveu de vos opinions et comme un regret de vous voir prendre un titre qu on n a pas voulu vous retirer, par un motif de reconnaissance, mais qu il convenait peut-etre a votre dignite, a votre loyaute d abandonner, pour eviter a vos freres la douloureuse necessite de desavouer ainsi de temps en temps ce qui sort de votre plume,
ou les paroles qui sortent de votre bouche.
Car nous n avons pas oublie ce qui est arrive a 1 occasion du Congres de la Paix.
Ce point eclairci, je cherche quels sont les mobiles qui ont pu vous pousser a entreprendre votre deplorable campagne.
Est-ce le pur amour de la verite ?
Est-ce une impulsion venue du dehors ?
Les circonstances sont graves, mon Pere, elles sont critiques , vous le reconnaissez , et on le sent bien a 1 ardeur febrile de vos ecrits, a la precipi tation que vous mettez a publier vos lettres. Eh bien ! c est le moment de dechirer les voiles : les habiletes, les reticences, ne sotit plus de mise. II faut parler franchement : ce qu on pense, il faut le dire. C est ce que je veux faire : si je me trompe, vous pour-
rez le prouver; si je vous accuse injustement, vous saurez bien vous defendre; mais, dans les deux cas, vous me rendrez cette justice, j y ai droit, que je n ai pas cherche de detours.
Pourquoi ne dirais-je pas ce que je pense en m adressant a M. Gratry, a un pretre qui ne recuie devant aucune consideration de sante, de repos, de reputation meme, pour venger la verite et pour aneantir Yecole derreur dans laquelle il voit le plus redoutable des fleaux pour la religion ?
Mon Pere, je repete ma question :
Est-ce le pur amour de la verite qui vous a mis la plume a la main? J ai des doutes, et voici pourquoi :
i Dans votre premiere lettre, vo.us avez commis des omissions qui indiquent bien le desir de faire triompher votre cause, mais non celui de faire exclusivement triompher la ve rite.
2 Dans votre deuxieme letlre, je le montrerai , vous usez des memes moyens.
D oii est done partie 1 impulsion a laquelle vous obeissez?
Dans les dernieres lignes de votre premiere letlre, vous ecrivez ceci :
- Pour moi, je crois tres-fermement ecrire ceci par Yordre de Dieu et de INotre- Seigneur Jesus -Christ, et par amour pour son Eglise. Lesderniers des homines peuvent recevoir et recoivent des ordres de Dieu. J EN AI RECU, et pour obeir je souffrirai ce qu il faudra souffrir.
A la fin de la petite Introduction a votre deuxieme let/re, vous dites :
Jamais je n ai pense avoir recu de Dieu aucune mission particuliere. J ai dit que les derniers des hommes peuvent recevoir et recoivent des ordres de Dieu. En ce sens j en ai mille fois recu, comme nous tous; et je les ai
recus dans ma raison, clans ma conscience etdans ma foi. Ce quine veut pas dire que ces ordres de Dieu soient sans clarte ni force.
Vous conviendrez , mon Reverend Pere, quevotre second langage ne ressemble pas tout a fait au premier.
Vous etiez bien positif la premiere fois; la seconde fois, il se trouve que vous avez recu des ordres comme nous en recevons tous, dans notre raison, dansnotre conscience ? dans notre foi.
Ce n est plus la meme chose : il n y a plus de mission speciale, on peut vous discuter sansaller contre le Saint-Esprit, et vous n etes plus oblige de fournir vos signes. C est un aveu, mon Pere, et il faut convenir que cet aveu etait necessaire; car il etait impossible de voir une mission divine dans les erreurs palpables et dans les omissions calculees qu un simple coup d oeil faisait decouvrir dans \otrepremierelettre.
Mais et-il bien certain que vous n ayez recu des ordres de Dieu que cc comme nous tons?
En quinze jours, il s est revele des fails qui semblent indiquer que ces or dres vous sont venus par un canal qui n est pas celui de la simple inspiration de la raison, de la conscience et de la foi.
Ces faits, il. faut les dire, non pour vous, qui ne pouvez les ignorer, mon Reverend Pere, mais pour le public, qui doit les connaitre.
Or il est constate :
i Qu un journal redige par un erudit que des mecontentements dont j ignore la cause ont rendu tres-hostile au Saint-Siege, tAvenir catholique, a ete envoy e gratuitement a un grand nombre d ecclesiastiques, el les exemplaires de ce journal ainsienvoyes gra tuitement etaient precisement ceuxqui
contenaient la reproduction de votre premiere lettre ,
2 Que votre propre lettre a ete envoyee dans tous les dioceses, au moins a tin tres-grand nombre de cu res-doyens, qui 1 ont declare publiquement, et, chose remarquable, tous ces envois se faisaient d Orleans, ainsi que le mon trait le timbre postal ;
3 Enfin , que cette meme lettre, comme 1 a constate M gr Dechamps dans une lettre ecrite a M gr Dupanloup, a ete expediee a Rome par ballots et distribute tres-liberalement.
Je ne blame pas la propagande :
qtiand on croit defendre la verite, on ne saurait faire trop de sacrifices , et je comprends que Ton paye de son ar gent comme de sa plume ; mais ce que je veux remarquer, c est qu Orleans n est pas etranger a ces publications, c est que le directeur de rAvenir catholique est en excellents termes avec
vous, mon Pere. Or personne n ignore avec quelle arcleur M gr 1 eveque d Orleans s est mis en campagne centre la definition de 1 infaillibilite pontificate, avec quelle... rigueur dans les expres sions, expressions trop semblables aux votres, mon Pere, il a essaye de fletrir ce que vous avez appele aveclui Yccoled errear et un romanisme insense; personne n ignore non plus, dans le monde religieux, que le directeur de TAvertir calholique est fort capable de suppleer a 1 erudition que vous n avez pu acquerir en si pen de temps, etd ajouter une ample moisson de textes a ceux qu a pu vous fournir le Janus allemand du docteur Doellinger.
Tout cela , mon Reverend Pere , ne denote ni une mission divine ni un amour pur de la verite ; cela denoterait plutot un plan de campagne parfaitement suivi, parfaitement combine, et, voyant votre intervention tardive,
apprenant meme que vous avez longtemps hesite, que votre premiere bro chure avait ete d abord abandormee par vous, je ne puis m empecher de croire que vous n avez agi qu un peu contraint et force, apres avoir entendu retentir a vos oreilles un Dor mis, Brute, auquel vous n avez pu resister plus longtemps.
Voila les faits : ils ne sont certain ement pas de nature a augmenter Tautorite de votre parole, mon Reverend Pere ; mais, je le reconnais, quels qu ils soient, s ils peuvent donner Taudace de ne pas accepter vos assertions les yeux fermes, ils ne detruisent pas ces assertions, qui doivent etre exami nees en elles-memes et jugees d apres ieur propre valeur.
Qu est-ce done que ces fausses de er etales dont vous faites tant de bruit, mon Reverend Pere, et qui., d apres vous, sont les seuls fondements sur lesquels s appuie 1 ecole romaine, qu il vous plait d appeler Vecole derreur ?
On appelle decretales les lettres ou rescrits des Papes ayant pour objet de decider des points de controverse et de discipline, ou de retablir cer tains reglements, en reponse a des consultations qui leur ont ete adressees.
Celles qui sont attribuees a des Papes
qui ne les ont pas ecrites sont les fausses decretales.
C est au sixieme siecle qu on vit quelques auteurs s occuper de colliger les decretales des Papes, afin que le clerge put plus facilement les avoir sous la main : Denys le Petit fit ainsi une collection des decretales depuis saint Sirice jusqu aAnastase II ; dans les premieres annees du septieme siecle, saint Isidore de Seville fit une autre collection de canons des conciles et de decretales des Papes, connue sous le nom de Collection espagnole, Collectio canonum Ecclesise Hispanse; au neuvieme siecle, parut un nouveau recueil public par un pseudonyme qui prit le nom ft Isidore Peccator ou Mercator , c est le recueil des fausses decretales; en n5i, parut le recueil de Gratien intitule : Decretum ou concordantia discordantiutn canonum , dans lequel Gratien fit entrer les dif-
ferentes collections anterieures; enfin, au treizieme siecle, un faussaire, dit le P. Gratry, apporte a Urbain IV une sorte de Thesaurus Grnscorum Patrurn, ou des textes de pure invention sont meles a des extraits authentiques des Peres grecs ; ces extraits sont les uns choisis, les autres fabriques pour combattre les erreurs des Grecs sur le Saint-Esprit et sur les droits de la papaute.
Voila tout ; examinons.
D abord, nous pouvons mettre de cote les collections de Denys le Petit et de saint Isidore de Seville; le P. Gratry ne les attaque pas: cela doit nous faire penser qu elles ne sont pas attaquables.
Quant aux fausses de cretales, qui parurent vers 85o, 1 erudition moderne permet d en porter un jugement qui ne pent servir la cause defendue par le P. Gratry.
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i II est certain que ce recueil n a pas ete fait a Rome, mais tres-probablement dans la Lorraine d alors, la Lotharingie.
2 II est certain qu elles tendent plutot dans leur ensemble a proteger 1 independance des eveques, au detri ment des metropolitans, qu a rehausser le pouvoir pontifical.
3 II est certain qu un grand nombre de decretales recueillies par le Pseudo-Isidore sont authentiques, et c est le P. Gratry lui-meme qui nous le dit : II faut savoir, ecrit-il (page 10)^ qu il existe aujourd hui une collection classique, definitive, des decretales du Pseudo-Isidore, ou les vraies et les fausses decretales sont distinguees a 1 ceil par le mode et le caractere d impression. Chacune des fausses, ainsi mise a nu, est classee a son rang et porte son numero. Ces coupables sont condamneesetnepeuventplus nuire.
Vous parlez d or, mon Reverend Pere, et vous faites tres-bien d indiquer ce travail intitule : Deere tales Pseudo-lsidorianse et capitula Angilrarni, et public a Leipzig par Tauchnitz, de 1 863 a i860. Vous auriez pu aj ou ter que 1 auteur, Paul Hinschius, est protestant, et qu il a fait preceder son travail d une longue preface (a38 pag.
in-4), danslaquelle il reconnait, entre autres choses, que le but des fausses ddcretales n a pas ete d amplifier 1 autorite et les privileges du Siege apostolique.
4 II est certain que celles des decretales qui soul fausses dans la forme ne le sont pas pour le fond. Elles sont fausses en ce sens qu elles ont ete redigees sous forme de documents authentiques et attributes par le faux Isidore a des personnages qui n en sont pas les auteurs; mais, pour le fond, elles ne presentent que des re-
gles generalement en usage, des principes reellement en vigueur, des enseignements empruntes aux autorites competentes, c est-a-dire a FEcriture, aux Peres, aux conciles et aux ecrivains ecclesiastiques.
Est-ce a dire, pour cela, que je de fends le faussaire ? Dieu m en garde !
Je dis avec vous, mon Pere : Numquid indiget Deus mendacio vestro?
La cause de Dieu n a pas besoin du mensonge pour etre defendue ; mais c est precisement pour cela qu il faut dire ce qui est, et, en ce qui concerne les fausses decre tales, voila ce qui est.
Remarquez-le, mon Pere, et vous auriez du le dire a vos lecteurs : ce ne sont pas les protestants, ce n est pas seulement 1 ecole gallicane, ce u est pas seulement 1 auteur du F&brordus et ceux qui marchent a sa suite, qui s elevent et protestent contre le faus-
saire, ce sont aussi les ultramontains, ce sont les hommes de cettc ( cole d erreur que vous poursuivez avec tant d acharnement.
Vous avez cite (page 9) le venerable Pie VI, disant : Mettons de cote cette collection , et qu on la brule si vous voulez ; seponarnus collect to nem hujusmodi, igiii etiam, si placet, concre mandam. Pie VI, en 1789, reconnait la faussete des decretal es du Pseudo-Isi dore : oui, dans le sens que je viens de dire, et il savait bien que cela ne compromettait en rien les prerogatives du Saint-Siege.
Saint Liguori, que vous aimez a representer comme ayantete trompepar les fausses dec/stales , avait deja dit, vous auriez pu le citer aussi : Quant aux decretales d Isidore, je n entends nullement les defendre toutes comme authentiques ; car je saisqueplusieurs ((d entre elles, surtoutparmiles lettres
cc des Souverains-Pontifes, sontfausses, ou du moins alterees, ou attributes a ceux qui n en sont pas les auteurs :
quoad decretalialsidori, non intendo omnia illautlegitima inert-, scio enim plura eorum, maxima circa epistolas Pontificurn^ esse aut falsa, aut saltern adulterata, aut mutata quoad nomina auctorum(i). Vous voyez que saint Liguori n etait pas aussi trompe que vous avez 1 air de le penser.
Mais il est impossible que vous n ayez pas entendu parler du savant ouvrage du P. Zaccaria , intitule : \Anti-Febroniusj qui a ete traduit en francais dans ces dernieres annees (2). Dans tout ce que vous dites des fausses de cre tales 9 mon Pere, il n y a rien qui ne se trouve deja dans le Febronius du baron de Hontheim, eveque de Myriophyte in parti bus, qui le fit publier a Francfort-
(1) Vindicice adversus Febronium, cap. iv.
(2) Paris,, 18o9, chez Victor Sarlit.
sur-le-Mein en 1763. Helas ! il n y ;i pas non plus une seule des consequen ces que vous en tirez qui ne se trouve aussi dans cet ouvrage heretique ; mais il n y a pas non plus une seule des erreurs de Febronius qui n ait ete peremptoirement refutee par le P. Zaccaria, et vraiment il me semble que vous n auriez pas ecrit votre deuxicme letlrc si vous aviez etudie serieusement 1 An ti-Feb ro n ius .
Croyez-vous done que le P. Zaccaria se soitappuye sur les fausses decretales pour refuter Febronius ? Lisez le chapitre V de la IIP dissertation, oii le P. Zaccaria prouve que la juridiction des Papes n a point pour fondement les decretales du recueil d Isidore Mer-
cator , et qu on ne saurait accuser ce dernier d avoir occasion ne de graves innovations dans la discipline. Lisez ce chapitre, mon Pere, et vous verrez que depuis pres d un siecle on avait re-
pondu a votre deiixieme lettre ; vous verrez que ce n est pas sur les fausses tUcretales que s appuyaient les defenseurs des prerogatives du Saint-Siege.
Je ne 1 excuse pas, dit le P. Zaccaria, d avoir fabrique frauduleusement des pieces entieres ? et surtout des lettres des Papes les plus anciens; encore moins suis-je tente de 1 excuser d en avoir altere plusieurs autres. Mais le P. Zaccaria, qui blamait le faussaire, ne trouvait pas qu il fut d une bonne cri tique de rejeter ce qu il n avait pas falsifie : Je voudrais, dit-il en terminant le chap. IV de sa III 6 Dissertation, que les savants, examinant avec plus de soin la compilation d Isidore, s appliquassent a y faire le discern em en t des pieces plus anciennes, et dont la source a peut-etre ete pure, d avec celles qui sont de lui, ou en tout cas de faux aloi.
Yous savez , mon Pere , que le pro-
testant Hinschius l a fait > et vous ne deviez pas laisser croire a vos lecteurs que 1 ecole romaine s appuie toujours sur lesfausses decrctales ; vous deviez leur dire qu elle les rejette comme vous, en admettant , comme vous , que tout n est pas faux dans le recueil du faux Isidore, mais en soutenant contre vous, et c est ce que je prouverai , que Ton n a pas besoin des fausses decre tales pour etablir la primaute de juridiction du Souverain-Pontife, sa supreme autorite dansl Eglise, sa souverainete spirituelle, et par consequent son infaillibilite doctrinale.
ll est done admis entre nous qu il y a ^LQ fausses decre tales; j admets encore qu il y a eu au xm e siecle un faussaire qui a essay e de tromper le pape Urbain IV; mais, ces concessions faites, je ne pourrais en faire d autres sans m inscrire en faux contre 1 Ecriture sainte, contre le temoignage authentique des
Peres et des Conciles, centre la tradi tion, contre la croyance universelle de 1 Eglise.
Je vais vous le montrer , mon Pere , en suivant pas a pas votre deuxieme lettre.
M gr Manning et M gr Dechamps , que vous traitez avec respect, mon Reve rend Pere, et toute Ye cole derreur, que vous accablez de vos anathemes, ne s appuient, selon vous, directement ou indirectement, que sur les fausses dccrctales : Tels sont, monseigneur, di ce tes-vous (p. 5), les documents materiellement faux sur lesquels vous avez travaille directement ou indirectement, et qui vous ont trompe. Et vous expliquez cette erreur par la confiance que M gr Dechamps a eu le tort
d accorderaux trois grands theologiens modernes qui s appellent Melchior Cano, Bellarmin et Liguori.
Et d abord Melchior Cano.
Vous dites (page 8) : Dans un chapitre sur les privileges divins du Saint- Siege et du Pape en matierede foi(i), Melchior Cano cite , de compte fait, vingt textes assez etendus portant les noms des Papes des premiers siecles.
Sur ces- vingt textes, combien sont authentiques? 11 y en a deux. Les dixhuit autres sont tires des fausses decretales. Le tout n est qu un tissu de fraudes aujourd hui reconnues comme telles, et dont le grand theologien a ete la victime. Ce n est pas tout, dites-vous plus loin (page n). Outre ces dix-huit textes fabriques, attribues aux Papes des premiers siecles, 1 auteur cite dans le meme chapitre deux lettres
(1) De lotis theologicis, lib. VI, cap. iv.
de saint .Athanase : 1 une adressee an pape saint Marc , 1 autre au pape saint Felix. Ces deux lettres sont des pieces fausses. Et vous dites encore (page 1 3) que ces pieces fausses ont pour but d etablir que le Concile de Nicee a enseigne [ equivalent de Finfaillibilite.
La-dessus, vous nous contez une anecdote qui vous est personnelle.
Vous avez lu, ii y a quinze ans, pour la premiere fois, ce chapitre de Melchior Cano : Toutes mes idees d liistoire et de litterature ecclesiastiques, dites-vous (page 16), etaient renversees! Mais vous n aviez pas le fii conducteur. Main ten ant que vous avez le livre des fausses dtcretales, tout est explique. Benie , vous ecriezvous (page 17), benie soit la science, fille de Dieu, elle qui sait porter la lumiere dans ces abimes, et defendre
ainsi la vraie foi centre ses falsificateurs sacrileges !
Voila, sans doute, une touchante elevation de votre ame a Dieu, et je benis comme vous la science, mon Pere ; mais cette science , fille de Dieu, elle etait deja dans l Anti-Febronius, saint Liguori 1 avait, et je ne puis douter que les conciles cecumeniques 1 eussent aussi. Que concluezvous done de Melchior Cano ? Il a cru a des documents faux etablissant 1 equivalent de 1 infaillibilite pontificale, soit ; mais, dans ses Loci theologici, ne cite-t-il done que des documents faux?
Dans le chapitre qu on attaque, il y a dix-huit citations fausses, deux seulement sont authentlques. J admets vos chiffres ; mais les citations faites dans les autres chapitres, mais les preuves tirees de 1 Ecriture sainte et des con ciles, qu en faites-vous? Voici dixhuit temoins qui m attestent fausse-
ment qu ils out vu Rome, et que, par consequent) Rome existe. Parce que ces temoins mentent, serai-je oblige de rejeter le temoignage de cent autres qui ont vu Rome en effet, et de croire que Rome n existe pas ?
Je ne vois pas, mon Pere, que votre raisonnement prouve autre chose, et vous avez tort de conclure d un ton triomphant (page 17) : Voila 1 un des antecedents de la question theologique qui occupe aujourd hui les esprits ; c est 1 une des bases de cette doctrine que vous ( M gr Dechamps) dites confessee par les plus grands noms de la theologie dans tous les siecles. Parce que 1 un des piliers, que Tor croit a tort soutenir un edifice, vient a manquer, tandis que les vrais piliers restent, doit-on s attendre a voir crouler 1 edifice ?
Yous parlez bien mieux quelques pages plus bas (page 21): Je ne pre-
tends pas soutenir qu une doctrine vraie ne puisse etre deshonoree pen dant un temps par des fourbes et des imposteurs; mais je dis qu il fautavant tout, si c est une verite dont il s agit, separer absolument sa cause de tout ce melange adultere.
Eh! mon Pere, cette separation est faite depuis longtemps ; depuis longtemps on ne s appuie plus sur les fausses decretales ; ce n est pas ladessus qu on appuie la croyance a 1 infaillibilite pontificale. N avez-vous done vraiment pas lu 1 Anti-Febronius, qui aurait si bien complete vos idees d histoire et de litterature ecclesiastiques ? Vous qui citez comine une au to rite, et vous avez raison, le savant D r Hefele,aujourd hui eveque de Rottenbourg, est-ce que vous ne connaissez que de reputation sa dissertation sur les fausses decretales ? Vous avez lu sa savante Histoire des conciles,
puisque vous la citez plusieurs fois, avec 1 indication des tomes et des pa ges; est-ce que vous n y avez pas vu cent temoignages en faveur de la primaute de juridiction et de la supreme autorite du Pape, temoignages qui ne reposent en rien sur les fausses decret ales ?
Et si la reponse est faite, pourquoi parlez-vous comme si elle ne 1 etait pas? Pourquoi, avec 1 autorite qui s attache a votre nom , faites-vous croire aux gens du monde, qui n ont aucune idee d histoire et de litterature ecclesiastiques, que lacroyance presque unanime des fideles, des pretres et des eveques, an sujet des pre rogatives du Saint-Siege, n a guere pour base que des falsifications sacri leges ?
Melchior Cano reri verse, vous ne daignez donner au cardinal Bellarmin qu un coup de plume qui vous parait
suffisant. Le pape Clement VIII, en elevantce savant homme au cardinalat, a dit : Hunc eligimus, quia ei non habet par em Ecclesia Dei quoad doctrinam, nous Felisons, parce que 1 Eglise de Dieu n a pas son egal pour la doc trine. Vous, mon Pere, vous ne parlez pas comme Clement VIII : Bellarmin, dites-vous (page 18), est encore moins sur que Melchior Cano, parce qu il n a pas son eclatante bonne foi.
Voila !
Fenelon, que vous aimez a citer (je le prendrai aussi tout a 1 heure en completant une de vos citations), n emploie, enparlant de Bellarmin, que les expressions de doctissitnus, de tantus vir (i). c C est vous, mon Pere, vous qui allez avoir soixante-cinq ans, et qui, il y a quinze ans, comme vous nous 1 apprenez (page i5), ne connaissiez
(1) V. DeSummi Pontificis auctoritate, cap. i.