‹ Les fausses nouvelles de la grande guerre (volume 2)Chapitre 1 sur 46 · IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

30 exemplaires sur t^apier hollande numérotés.

Nous avons eu Vidée de composer cet ouvrage dès le premier Jour de la guerre. Les rumeurs contradictoires qui circulaient dans Paris nous en suggérèrent le dessein. Depuis lors, et au jour le jour, nous avons patiemment consigné ce qui semblait être la fausse monnaie de la grande information. Tant dans la capitale, qu'au front et que dans les divers hôpitaux oïl nous avons été appelé à servir, nous avons tenu registre de tout ce qui se disait par anticipation sur

les faits et qui ne se réalisait généralement

pas.

La tâche nous fut aussi variée qu'intéressante. On peut dire qu'heure sur heure, à la ville comme dans la tranchée , les matériaux affluaient pour grossir un dossier documentaire qui, bien vite, excéda, en importance, lotîtes nos prévisions.

Nulle part plus qu'au front, dans la pleine activité des combats, nous ne fûmes intéressé par la psychologie de la fausse nouvelle, par la façon quelle avait de naître, de se propager, de s' amplifier pour dépérir le plus souvent fort vite, pareille en éclat et en destinée à ces magnifiques phalènes, dont le vol étonne, dont la splendeur émerveille, mais qui payent d'une vie éphémère le charme des couleurs dont elles furent parées.

Powtant nous n'avons pas cru devoir limiter ce travail à V enregistrement de la fausse nouvelle aux armées. On verra, dans le tome II de notre ouvrage, que le soldat, s il fut friand de nouveautés et d inédit^ attacha à la « rumeur qui passe « un intérêt toujours secondaire lorsque cette rumeur eut trait à des événements ou à des possibilités d événements extérieurs à la vie des camps, au champ d'idées particulier et généralement très restreint où évoluait le peuple des combattants. Le peuple des civils, au contraire, fut gobe-mouche par excellence, à propos de tout et de rien, et faire passer au second plan la fausse nouvelle de V arrière^ celle de Paris notamment, eût été une faute lourde, dans une étude oîi l'on voulait s' efforcer de retracer en vraie grandeur Vun des aspects les plus curieux, les plus typiques de la mentalité nationale française, au cours du long déchirement qui voyait saigner si cruellement notre patrie. C'est pourquoi, tout en faisant une juste part à la fausse nouvelle de V avant, que nous recueillions comme les ca^narades mais à laquelle, comme eux, nous n attachions qu'une importance très mesurée, nous avons ordonné notre œuvre en donnant une prééminence majeure à la fausse nouvelle qui, quotidiennement, agitait et parfois passionnait le reste de la nation, les gens de V arrière, les témoins à distance. Ce champ d'observations attendait son laboureur : nous y avons donc, de préférence, poussé notre charrue. Sur place, dans les rangs de I armée, nous nous sommes très vite rendu compte que ce parti était le plus louable et que les historiens futurs, malgré notre abstention toute relative du reste, en ce qui concerne le front, ne perdraient rien de ce que nous semblions imprudemment négliger.

En effet, autour de nous, et pendant tout le temps que nous fîmes campagne, nous rencontrâmes maintes fois des soldats ou des officiers comme nous qui prenaient des notes sur le vif, pour en constituer plus tard des livres oïl Vhistorique de la fausse nouvelle du front, par phrases incidentes et sans intention délibérée. se trouverait éparpillé, à la longue, en plus de mille ouvrages, dont beaucoup 07it paru déjà à l'heure oit nous rédigeons ces lignes.

La matière délaissée par nous, ou pour mieux dire que nous considérions, sous la grande voix du canon, comme moins essentielle, se retrouvera, entière, dans ces publications nées sons la cagna, publications qui, constituant autant de tableaux de notre vie de belles aventures et de rouge gloire, ne pouvaient manquer cVintégrer en elles la part d'information que nous avons rejetée au second plan.

D'autres que nous écriront V Histoire de cette grande et tragique période pour en retracer la fresque géante, avec les couleurs de la certitude et de la vérité. Nous aurons, à proprement dire, prisle co7itre-pied de leur œuvre et — pour la première fois, nous semble-t-il. depuis qu'il y a des guerres et des historiens — nous aurons composé un livre qui soit le reflet de cet état d'âme, jusqu'ici considéré comme à peu près négligeable dans les rudes drames oii se joue le destin des Etats et des peuples : l'hypertension des facultés Imaginatives provoquée, sous des modes multiples, par le caractère exceptionnel des événements.

Depuis le jour oit, effrayéparV amoncellement de nos notes, nous avons entrepris de les mettre

en ordre et de les coordonner ■jnéthodiquement en le livre que voici, nous avons eu l occasion, et plusieurs fois, de constater que notre initiative n'était point vaine, et qu'elle correspondait à un besoin véritable, A diverses reprises en effet, devant Vénormité particulière de divers « on dit » extravagants, tels chroniqueurs — au Temps, au Journal, ailleurs encore, — ont écrit, en substance : « Aurons-nous Vhistoricn de la fausse nouvelle de guerre? Celui qui aurait consigné les rumeurs qui courent Paris pendant vingt-quatre heures, pour écrire plus tard une Histoire des bruits de la Guerre, établirait assurément unrecueil de révélations vraiment étourdissantes, toujours rigoureusejnentpessiinistes, d'ailleurs ».

Pessimistes ? Non, point toujours. A l'examen quotidien de cette v. psychologie du îtouvelliste de guerre », nous avons bien vite vérifié sa variété extrême, échelonnée entre le plus sombre abandon du courage élémentaire et les plus riantes sphères de l'optimisme éperdu. Les modalités interynédiaires de cette névrose spéciale présentaient, onle verra en ces pages, autant d'intérêt que ses deux pôles.

Au moment oii nous allons mettre la dernière main à une mosaïque de minutieuse et patiente analyse qui — faisons-en l'heureux aveu — nous passionna sans nouslasser, il ne nous reste qu'à articuler un double espoir : celui qu'elle intéresse de même ceux qui furent les témoins de l'Epopée, et que, plus tard, elle contribue, ne fût-ce que dans une modeste mesure, à éclairer, sur ces temps terribles et magnifiques, ceux qui les étudieront sans les avoir connus.

Une chose arrive aujourd'hui et presque sous nos yeux : cent personnes qui Font vue la racontent en cent façons différentes.

La Bruyère.

La bibliographie de la Grande Guerre composera un monument formidable. Dans la cité des livres, tous les ouvrages inspirés par l'énorme conflit s'entasseront en une imposante architecture où les historiens de l'avenir iront, assise par assise, rechercher les documents grâce auxquels, à leur tour, ils écriront de vastes études, panoramiquement conçues et où, avec le recul des temps, ils traceront, de cette époque sans précédent, des images d'ordre général que, trop près des batailles, nous ne pouvons ordonner aujourd'hui.

Il nous a semblé opportun, malgré la profusion des travaux publiés depuis août 1914 sur cet unique et gigantesque sujet, d'ajouter notre pierre à l'édifice. Nous avons choisi pour thème : La fausse nouvelle. Peut-être, de prime abord, pourra-t-on s'étonner que nous ayons orienté notre effort d'annaliste vers un sujet en soi-même si peu noble. Parler de la fausse nouvelle, c'est vouloir montrer — parmi tant de héros, parmi tant de braves, et au sein même d'une population dont le calme et la raison furent admirés par tout le monde y compris nos ennemis — les personnages du nouvelliste conscient ou inconscient, du médiocre ou cynique bavard, du colporteur de méchants bruits, du ramasseur de bouts de scandales. C'est travailler dans une matière suspecte, et, en apparence, perdre du temps aux à-côtés mesquins ou misérables de la guerre, alors qu'il y avait place pour tout le monde à ce banquet réconfortant où chacun, à souhait, riche de matériaux et d'exemples sublimes, pouvait tour à tour porter le toast des vertus françaises. Nous n'avons pourtant pas hésité à assumer la tâche d'établir un historique aussi complet que possible de cette psy-

chologie particulière qui incita tant de nos contemporains, amis, ennemis ou neutres, à inventer la fausse nouvelle, à s'en délecter ou à s'en affliger, à la recueillir pour la propager aussitôt, revue, augmentée et considérablement corrigée. Nous estimons que ce travail correspond à une nécessité et que le tour d'esprit des nouvellistes, quels que soient leurs attaches, leurs sympathies et leurs buts, méritait d'être analysé. Le canard, la rumeur, les on dit sont aussi vieux que le monde. Il y avait des commères à Athènes, sur le pas des portes, pendant que se disputait la bataille de Marathon, et des « bien renseignés >/ dans les rues de Rome, le matin même que César se déterminait à passer le Rubicon. Les précédents historiques du ragot de guerre sont aussi innombrables que pittoresques et variés. La gazette populaire, parlée au coin des rues, sur les agoras, et au pied de la tribune aux rostres, fut perse, carthaginoise, médique, byzantine, gauloise, germanique, fi'anque, romane, moyenâgeuse, parisienne après avoir été lutécienne ; elle prospéra sur les ruines de la Bastille après avoir trouvé son chemin dans la galerie de rCEil-de-bœuf. Elle refleurit autour des barricades de 1830 et de 1848, servit de pain aux assiégés de 1870 et de poudre aux derniers des Communards traqués. Elle fut le recours des nouvellistes de la Bruyère comme celui de nos potiniers de salons avant la guerre de 1914. Elle devait jeter des pousses vivaces dès les premiers jours que le canon tonna à l'Est. Les agences Wolff allaient lui assurer une prospérité sans précédent. La fausse nouvelle eût pu faire beaucoup de mal. Elle en fit assurément, mais davantage hors nos frontières que dans les limites de notre territoire. Naïve, intéressée, méchante ou conciliante, bonasse ou haineuse, démoralisante ou d'ordre fantastique, cruelle ou accommodante, terroriste ou miraculeuse, elle brilla, pendant de longs mois, entre les doigts des informateurs éloquents, comme un mauvais diamant aux cent mille facettes. Ses feux diaprés et louches eurent une séduction indéniable. Les esprits les plus rassis, les plus prudents se défendaient mal contre son mirage. Les autres le recherchaient avec empressement. Infiniment plus variée que le prisme, la gemme surajoutait aux accents du violet, du bleu, de l'indigo, du vert, du jaune, de l'orangé et du rouge, ceux du noir

le plus opaque. Les pessimistes se chargeaient de ce soin avec un zèle fort coupable. Par bonheur, d'autres leur répondaient en attirant, devant leur optimiste miroir aux alouettes, les gobe-mouches du tout-va-bien.

Jour sur jour, ces gazettiers, marchands d'hypothèses et reporters de l'indiscrétion, firent leur métier en tous pays. Le nôtre les vit par multitudes. C'était une armée qui, elle aussi, gagnait et perdait des batailles. Un tel effectif ne pouvait laisser l'historien indifférent. Cosmopolites, opérant en France, chez l'ennemi, chez les alliés, chez les peuples témoins, à nos portes comme aux extrêmes limites du monde, ces francs-tireurs de la Rumeur publique besognaient sans répit et ne manquaient jamais de munitions. Leurs intrigues, leurs tactiques, leur niaise crédulité, leurs moyens d'accréditer les songes de leurs cerveaux fumeux constituaient l'un des « à-côtés » les plus étonnants de ces temps si troublés.

Nous les avons donc, avec patience, suivis à la piste, écoutés quand ils parlaient du haut des bornes : nous avons découpé leurs vaticinations dans les feuilles lorsqu'ils avaient la candeur ou l'impudence de les imprimer. Nous sommes allé rechercher jusque dans les presses étrangères les échos de leurs déclarations. Nous avons attaché un soin particulièrement minutieux à suivre le jeu complexe et retors de l'ennemi cultivant la fausse nouvelle comme un houblon de guerfe et en fabriquant, dans ses brasseries berlinoises, munichoises, hambourgeoises ou viennoises, les bières frelatées avec lesquelles il prétendait égarer l'opinion universelle.

Nous avons vu la fausse nouvelle versée à pleins bords à ceux qui ne portaient pas les armes et nous avons assisté à ce commencement d'ivresse qui contribua pendant quelques semaines, quelques mois — en Espagne notamment — à nous aliéner une part des amitiés sur lesquelles nous croyions pouvoir compter. Nous avons observé, dans la suite, la cure entreprise sur eux-mêmes par ceux qui s'étaient trop tôt laissés enivrer par le breuvage allemand. En Italie, nous avons vu par exemple se dégriser des journaux qui, comme la Siampa, ne nous ménageaient point les ironies et les mauvais présages, au début, et qui comptèrent, postérieurement, parmi les plus hardis et les plus généreux champions de la cause commune.

lO PREFACE

Nous ne pouvions isoler « la fausse nouvelle de la guerre de 19 14 », la détacher et la glisser dans notre herbier comme une flore spontanée et de création récente. Nous souvenant, ainsi que nous l'avons dit, qu'elle était de fondation immémoriale, que l'histoire se répète avec les mêmes fièvres, les mêmes erreurs, nous avons cherché à la fausse nouvelle des précédents notoires. Il n'aurait su être question d'établir la nomenclature totale des racontars à travers les âges. Aussi bien nous sommes-nous limité à quelques grands instants de notre histoire contemporaine : la Révolution, le Consulat et l'Empire, la guerre franco-allemande et la Commune. Cette rétrospective intéressera, croyons-nous, autant que les pages expressément consacrées aux drames que nous achevons de vivre. L'étude n'avait pas, nous semble-t-il, été faite, dans ce sens spécial, pour les périodes sus-désignées. Il nous a ainsi été permis de les revoir sous un jour anecdotique nouveau, et qui n'était pas sans projeter des lumières assez curieuses sur ces événements mémorables, abondants en gloires comme en catastrophes.

Le plan de notre travail nous a, d'obligation, conduit à envisager le mensonge et sa hideuse face, et, par voie de conséquences, le mensonge allemand*. Quelque désir que nous eussions de nous attarder sur ce chapitre si tentant au psychologue, nous avons su le mesurer à des limites strictes, considérant que s'il n'était pas extérieur à notre programme, il n'y comptait pas comme une clé de voûte essentielle. On concevra donc que nous l'ayons seulement esquissé, laissant à d'autres, plus spécialisés sur cette question, la mission de lui donner tous ses développements.

Par ailleurs, frayant constamment avec les divers types de nouvellistes et nécessairement appelé à les grouper selon leurs catégories, nous avons été amené à regarder à la loupe le pessimiste, l'optimiste, l'indifférent et Vinstallé, soit dit ainsi pour employer une expression qui fit fortune vers le vingt-cinquième mois de la guerre. Nous

I, Voir tome II.

PREFACE I ï

estimons que cette partie de notre ouvrage sera utile au lecteur qui ne recherchera pas seulement, parmi ces feuillets, le récit quasi quotidien de tout ce qui fut ou murmuré à l'oreille, ou publié par surprise dans les organes de grande information. Nous avons essayé de pousser quelque peu la psychologie de ces divers «sujets» et nous gardons l'espoir qu'entre les faits qu'ils répandirent dans la foule des crédules et le mécanisme même de la formation de leurs fables, l'examen général que nous fimes de leurs « tours d'esprit » et de leurs facultés inventives pourra jeter un pont d'un certain intérêt documentaire.

On s'étonnera, nous le pressentons, de l'énormité de beaucoup des fausses nouvelles que nous eûmes l'occasion de recueillir. Nombreux seront ceux qui diront : « Nous n'avons jamais entendu parler de cela ». Ils auront raison. Il y aura eu, à la foire aux racontars, du fretin et de la petite marchandise comme il y a, aux Halles, du poisson de moindre qualité. Les grosses pièces de la marée, les fins morceaux y sont réservés aux riches et aux puissants. Il en fut de même pour les arrivages du « Bruit qui court » pendant tout le temps de la guerre. Telles nouvelles ne furent mises en circulation que dans certains milieux. Celles-là étaient le plus généralement de très grosse importance, touchaient de près les personnalités en vedette, étaient nées d'un excès d'amour ou d'un excès de haine. Constatation pénible à faire : pendant que nous luttions pour notre salut, alors que — ainsi que l'a souvent répété Georges Clemenceau — les Allemands étaient à Noyon, et même quand ils n'y furent plus, nous n'avons pas observé à la lettre cette loi promulguée du haut de la tribune parlementaire et qui devait unir nos volontés et nos cœurs sans que la moindre cause de dissentiments pût s'interposer entre eux. L'union sacrée, on le saura plus tard, et nous en reparlerons, si elle ne fut entièrement un vain mot, fit figure de mur déjà vieux à peine que cimenté : les lézardes y parurent après quelques jours et l'on dut consacrer maint effort à rechampir les enduits. Le mur tint debout toutefois, et c'est l'essentiel. Ce n'est point faute que, par de sournoises insinuations et de nombreuses manoeuvres souterraines, tous les partis n'aient essayé de l'ébranler. Le jeter bas

ne fut jamais dansleurs projets. Les conséquences eussent été trop graves de cette démolition de l'unité française, en pleine guerre. Mais, par esprit de controverse, par animosités anciennes et qui n'abdiquaient point — préjugés de castes, de races, diverses autres raisons encore — il apparut que, de tous les bords, on ne dédaignait point d'intercaler, dans les poignantes préoccupations de l'heure, les mesquineries du temps passé, les jalousies, et quelquefois même les traîtrises.

Pour en revenir à la fausse nouvelle de haute sphère, il est avéré que beaucoup de ces bruits envoyés des ministères, des ambassades, de la Chambre, du Sénat, planèrent au-dessus des masses et ne redescendirent jamais jusqu'à être entendues d'elles. Ces informations étaient les plus curieuses à chasser dans le maquis des salles de rédaction, des clubs, des antichambres officielles. Nous n'avons pas négligé ces halliers et notre carnier fut vite débordant de bonnes prises chaque fois que nous fûmes braconner par là.

Dans la mesure du possitjle, au cours de ce premier volume, nous lèverons le voile sur ces mystères d'en haut. Au reste, fussions-nous temporairement tenu à la discrétion, le lecteur ne perdra rien pour attendre. Soit qu'il retrouve mentionnés, dans la suite de l'ouvrage, en des rappels, les faits sur lesquels nous dûmes nous taire, soit que nous en fassions, en fin de travail, une récapitulation, nous ne prétendons pas laisser tomber à l'oubli ces perles qui manqueraient à notre collier.

Hors cela, il y eut, matin sur matin, la fausse nouvelle de tout le monde. Certaines donnèrent le frisson à la France et... au monde, d'autres leur firent battre des mains. Telles suscitèrent l'enthousiasme dans Berlin et, sitôt qu'elles furent articulées, firent s'allumer les lampions aux fenêtres de la Leipzigerstrasse. D'autres encore éberluèrent les sauvages des îles océaniques après nous avoir fait sourire par leur stupide invraisemblance. Nous en avons recueilli assez pour garnir vingt épais dossiers. On comprendra que surabondamment pourvu, nous ayons cru devoir faire, en toute cette récolte confuse, un tri, de telle façon que fut allégée une étude dont nous étions loin de prévoir l'ampleur, le jour où nous l'entreprîmes. Comme bien des Français, nous n'admet-

tions pas que la guerre pût durer aussi longtemps. Si nous n'avions pas la légèreté de fixer son terme à une date très prochaine de son commencement, nous estimions cependant qu'après un maximum de trois ans, les parties adverses auraient fait assez pour que les solutions fussent indiquées et que les traités parussent en vue. Il en fut tout autrement. Le corps à corps s'est prolongé au-delà de toutes prévisions, et nous avons dû en suivre les péripéties.

Hâtons-nous de dire que cette documentation si imposante ne nous efïraya à aucun moment. Nous ne regrettons point notre peine, et notre récompense serait entière si nous vérifiions que la sympathie publique s'attache à notre œuvre dans la proportion même de l'intérêt que nous avons mis à la composer.

Parti pour publier un petit anecdotier de quelques centaines de pages, nous aboutissons à un véritable dictionnaire du « Bourreur de crânes »^ Félicitons-nous de cette obligation oîi nous mirent les Austro-Allemands. Ainsi, dans le département d'idées et de faits où nous nous sommes cantonné, avons-nous pu conduire, avec toute l'ampleur qui convient, le grand procès de ces apôtres du mensonge qui commencèrent la guerre en s'appuyant sur la fausse déclaration d'un voyage d'aviateurs français vers Nuremberg et qui la continuèrent en lançant sur le monde autant d'inexactitudes qu'ils projetaient envoyer d'obus sur nos lignes. Un opuscule eût été insuffisant à faire la preuve de cet esprit de duplicité, qui, tout au long de leur histoire, est l'un des plus hideux ornements de nos déloyaux adversaires. Tant de mois de vis-à-vis, les armes à la main, nous auront permis de prendre, reprendre, remettre sur le métier et tourner en tous les sens cette mentalité du teuton, heureux seulement lorsqu'il blesse la vérité, et si prude en sa morale qu'il ne peut tolérer l'aspect de la déesse lorsqu'elle est nue.

Et c'est bien par ce rôle vengeur que se rehausse et, si l'on nous permet de le dire, que s'ennoblit l'ouvrage dont voici paraître le premier tome. S'il contribue à faire une fois de plus la preuve que nos ennemis ont été, en même

I. L'expression qui n'était point absolument neuve a été tout d'abord employée avec succès par le journal L'Œuvre, en une série d'échos auxquels nous eûmes l'occasion de faire divers emprunts.

temps que les soldats du Kaiser, ceux d'une Germanie de cautèle et de crimes soigneusement fardés sous les dehors d'une prétendue civilisation ^ ce travail aura satisfait au problème qu'il en est venu à se proposer de résoudre.

Énumérer la fausse nouvelle n'est plus, dans ces conditions, un simple jeu de pointeur attentif. C'est être encore un ouvrier de la justice universelle que de rechercher, dans un aussi modeste champ d'action que put l'être le nôtre, le témoignage de cette félonie tudesque qui, pour mener à terme une fastidieuse politique de prééminence, n'hésita pas pendant cette période de lutte — n'hésita jamais depuis léna, et la période que l'on appelle autour des chopes d'étudiants d'Heidelberg et des chaires de professeurs de Tubingen, le « réveil de la conscience allemande », — à mentir cyniquement, à endormir les vigilances d'alentour par les flatteries les mieux feintes et les assurances les plus désintéressées. Pour quia quelque peu fréquenté l'Allemagne, ne fût-ce que depuis les vingt dernières années, il est clair que cette psychologie de la dissimulation systématique était enseignée à l'enfant aussitôt après l'âge où il achevait de •boire le lait maternel. Les jeunes gens, les adultes, les hommes mûrs, dans tous les arts, dans toutes les sciences, savaient composer leurs physionomies, peser leurs propos, pour acclimater dans l'esprit du visiteur la confiance en l'esprit débonnaire d'un peuple si accueillant.

Certes, les casernes résonnaient d'appels martiaux. Certes, les places publiques tremblaient sous le pas de l'oie des régiments à la parade, mais cela n'était que selon la tradition du Grand Frédéric, et il ne fallait pas s"en étonner, s'en inquiéter encore moins.

L'Allemagne ne désirait que la bonne intelligence avec tous sesvoisins. Guillaume H, recevant nos compatriotes, ne laissait jamais s'achever la soirée sans déclarer qu'il adorait la France. Les moindres commerçants, présidents d'académies, fonctionnaires de l'enseignement, artistes et artisans, ouvraient aux étrangers — et tout particulièrement aux Français — le coffre aux secrets. Dans

I. « Coûte que coûte, il faut donner aux entreprises militaires bel air et bonne apparence. Ce n'est pas tout d'être fort, il faut paraître avoir raison » (Von der Goltz : Nation armée).

les laboratoires, dans les musées, nous trouvions toujours

quelque guide empressé pour nous initier au dernier progrèsallemand, à la dernière création pacifique allemande. Et s'il nous advenait d'être invités à des banquets de Congrès, les discours de dessert nous assuraient une fois encore des intentions pures d'un pays qui vénérait la culture du nôtre et n'aurait jamais pour lui assez d admiration. C'est à ces soirs là, en débouchant des bouteilles de vin de France, en demandant des traits d'esprit à notre Champagne, que les Germains mettaient la main sur leur cœar, et le regard mouillé, la lèvre molle, le geste rond, saluaient du côté de la belle et spirituelle nation de l'Ouest.

Ils l'ont bu, notre Champagne, et chez notis, après avoir, pendant tant de temps, chez eux, offert, aux Français de passage, le vergiss mein n/cA/ de leurs fausses nouvelles d'amitié sincère. Les hôtes des banquets, les Professoren trop aimables, les négociants empressés sont revenus sous le casque et la lance au poing.

Ils ont failli boire tout notre sang après avoir bu le meilleur de notre vin. Mais nous avons de riches caves et c'est le meilleur du sang de France qui s'élança contre l'envahisseur pour barrer la route à son sombre rêve, enfin avoué.

Jusqu'au moment oîi il crut nous vaincre, il s'en tint à des inventions mensongères qu'il ne se donnait même pas la peine de bien construire. Il marchait vers ses fins immédiates et, piétinant notre sol ravagé, ne prenait de précautions ni avec la vérité, ni avec l'opinion publique de la terre entière, spectatrice médusée d'horreur.

Après les marais de Saint-Gond, l'Allemagne, interloquée par le violent coup sous lequel elle venait de plier, perdit un peu Ihaleine et pendant quelques jours balbutia. Mais retrouvant bientôt son souffle, elle mentit désormais avec une audace plus savante. Elle convainquit son peuple (et voulut en agir de même avec le reste du monde), qu'elle n'avait pas été battue. Les agences et son bureau des reptiles improvisèrent, dès cet instant, à jet continu, les légendes et les racontars ^ L'Europe et les

I. Rares parmi ses congénères, voici un Allemand qui apprécie à sa juste valeur la presse de son pays :

« Des rivages de la Baltique jusqu'aux bords du Neckar, il n'est per-

l6 PRÉFACE

autres continents en furent inondés. Seule, une longue accoutumance, une aptitude raciale, un instinct-né pouvaient servir ces gens en l'entreprise incessante d'alimenter ainsi la chronique ^

Face à la fausseté allemande, on trouvera ici un tableau détaillé du bavardage français. Il fut, dans l'ensemble, plus amusant que tragique. Ce qui honore cette peinture, et par contre-coup tout notre pays, c'est qu'il y apparaît bien nettement que nous n'avons, nous, jamais menti, ni pour le plaisir de pratiquer ce vice, ni par raison d'intérêts. Nous avons eu nos raconteurs, nos étourneaux, nos anxieux, nos Imaginatifs, nos enthousiastes, nos fébriles, nos neurasthéniques, nos alarmistes et nos Roger Bontemps : nous n'avons pas eu nos menteurs de métier. Avec la courbe des événements varie la courbe de nos fausses nouvelles. Officiellement, s'il y eut des bruits

sonne qui n'ait ouï parler du fameux Bureau central de la Presse qui fut fondé à Berlin, sous le ministère de M. Manteuffel. Il a été organisé, paraît-il, sur un plan admirable et l'outillage n'en laisse rien à désirer.

« Ce bureau de la Presse, vaste usine où se fabriquent les opinions utiles pour l'importation et l'exportation, vit s'accroître singulièrement ses ressources, sa prospérité, son influence, par l'allocation qui lui fut faite d'une partie des biens confisqués sur le roi de Hanovre et l'électeur de Hesse. Ce fonds considérable, mis à sa disposition, fut baptisé du nom de Reptilienfond, le fonds des reptiles. Par une métaphore analogue, on disait que les journalistes qui accouraient au grand bureau pour y cliercher des instructions y venaient prendre des bains de boue ». (Schlammbâder.)

(Herr 'Wutke, professeur de l'Université de Leipzig, en son ouvrage : Les journaux allemands et comment se forme l'opinion publique).

I. « Il n'est pas de mensonges absurdes, d'histoires forgées de toutes pièces, de faux mêmes, que n'ait inventes ou commis la presse allemande. Pendant des mois entiers, tous nos journaux ont reproduit, presque quotidiennement, quelques-unes de ces attaques innombrables, choisissant de temps à autre une accusation plus particulièrement odieuse, un fait plus outrageusement mensonger. Ainsi le public français a pu se faire une idée de la mentalité de certains milieux allemands. Bien mieux que toutes les dissertations, ces simples extraits ont su nous montrer jusqu'où pouvait aller l'impudence germanique et combien se leurrent les sophistes qui s'évertuent à nous exprimer les prétendues affinités des cerveaux français et allemands ».

(Hubert Jacques : L'Allemagne et la Légion).

erronés, ils furent bien plus de prudence que de bluff. Quant au grand public, il fit largement preuve de dons inventifs et de facultés d'assimilation : mais il ne joua pas au vilain jeu de trahir la vérité sciemment, résolument, et — si l'on peut dire — pour l'honneur de combiner de folles légendes. Dût-on même reprocher cette infirmité mentale à un bon lot de Français dévoyés, ce que l'on peut garantir en toute certitude, c'est que notre pays, à aucun moment, ne fit effort pour convaincre l'étranger, quel qu'il fût, de faits ou de projets inexistants ou présentés sousdesdehors trompeurs — horslescas, bien entendu, où il s'agissait d'illusionner l'adversaire en le lançant sur de fausses brisées. Nous n'eûmes ni manifeste des 93, ni agences Wolff, ni personnages éminents pour clamer vers les quatre horizons des paroles hypocrites, des serments truqués, de fortes et véhémentes apostrophes que devait contredire le temps. Les « Livres » de diverses couleurs qui furent publiés, par nous et nos alliés, toléreront le plus rigoureux examen critique : on n'y pourra objecter ni l'exagération, ni la déformation intentionnelle, ni la confection de toutes pièces de tels arguments propres à inspirer la svmpathie pour notre cause. Ces recueils de faits sont des recueils de preuves. Ils resteront dans l'histoire de ce temps comme des pages d'authentiques procès-verbaux. On n'en saurait certes dire autant des « Livres » imprimés à Berlin et communiqués aux puissances par les gouvernements de l'Europe centrale.

Ainsi se dessine et se précise la haute raison d'être de notre ouvrage. Loin de se borner à établir le calendrier des faux bruits, notre ambition fut d'ajouter aux écrasants témoignages qui concourront tous à présenter sous son vrai jour le guet-apens allemand de 19 14 et qui montreront sans conteste, la légitimité de cette union fraternelle de l'Entente, soucieuse de faire triompher le droit des Peuples en combattant la barbarie autant pour l'apothéose de la liberté que pour celle de la vérité.

La seule certitude historique, c'est que toutes les nations constituées sous le ciel ont le droit de vivre et de prospérer : cette évidence fut niée par Guillaume II et tous ses sujets hypertrophiés d'orgueil. Dans l'instant où nous préfacions notre premier volume, le destin de cette

l8 PREFACE

guerre, née de l'aveuglement germanique, n'est point encore défini. Mais, à ne juger que sur l'apparence des choses^ on ne peut craindre d'ajouter une erreur de visionnaire au chapitre des Prophéties que l'on trouvera en cet ouvrage même. La propliétie est aisée à faire : L'Allemagne et ses alliés doivent expier le crime d'avoir méconnu la loi vraie^ et d''avoir prétendu submerger le monde sous le flot des Huns réapparus. Que si les conclusions de l'énorme conflagration aboutissaient à la ruine des HohenzollerQ, à la fin de l'Allemagne et de l'Autriche comme grandes puissances, il n'y aurait là que justice et équité. L'arrogance démesurée d'une dynastie et d'une race qui se disaient marquées d'un signe divin aurait alors poussé l'une et l'autre à la fatale déchéance qui guette tous les grands ambitieux et les précipite à l'abîme alors qu'ils semblent assurés au pinacle le plus robuste et le plus haut.

Que si les solutions, pour quelque motif encore inapparent, étaient moins décisives, il n'en resterait pas moins, sur la face du monde, une Germanie sévèrement châtiée d'avoir trop espéré et qui, si nous savons garder le pas sur elle, sera pour longtemps guérie de la maladie de la Prééminence universelle.

Quoi qu'il advienne, les forcenés d'outre-Rhin auront su ce qu'il en coûte de partir en guerre sur la foi d'un mensonge et d'avoir surchauff'é toute une mentalité nationale par cette fausse nouvelle instituée en dogme : « l'Allemagne est, de destination, la souveraine de l'humanité ».

Aussi bien, cette guerre aura-t-elle été la victoire de la probité sur la ruse. La morale qui s'en dégagera sera celle-là même que nous eussions pu inscrire sur la page de garde de ce livre : « Qu'il s'agisse de l'individu ou des collectivités, quiconque vit dans le mépris de l'équité, dans la méconnaissance de la vérité, se fait soldat d'une mauvaise cause. Trahir le vrai, s'appuyer sur un axiome inexact, entraîne, pour le moins, de graves déboires, des désillusions profondes. Une telle pratique peut être payée de l'indépendance et de la vie ».

Nos ennemis, docilement groupés sous l'aigle noire, ont voulu ignorer cette règle éternelle. A côté du Gott mit Uns, lisent pendant près d'un demi-siècle de préparation

PREFACE iq

à la guerre, cru lire gravé au seuil du temple de Janus Teuton, le vieux proverbe germanique : « Q.ue celui qui n'est pas capable de tromper se fasse ermite ». L'expiation imposée par le Glaive aux dix gardes doit mettre fin à cette méprisable illusion.

Un livre oîi est étudiée la fausse nouvelle de temps de guerre, sur une période de plusieurs années, devrait pouvoir se prétendre assez riche de faits pour qu'il constituât, aux yeux des générationsà venir, un manuel de prudence et de sagesse, et comme un dictionnaire où ceux d'entre nous, qui seraient tentés d'illusionner les foules par des hypothèses et des songes, devraient apprendre l'art de mesurer la pensée aux stricts développements qu'il faut, et, selon l'antique adage, celui de tourner la langue sept fois dans la bouche avant de parler.

Nous ne nous flattons pourtant pas de contribuer à la réalisation de ce prodige en ayant totalisé l'essentiel des exagérations et des potins sur lesquels vécût la chronique des nouvellistes, pendant tant de mois. 11 est trop certain, en effet, que la race des enjoliveurs et des bien renseignés est impérissable et que c'est l'un des penchants naturels de l'esprit humain de décorer les faits ou d'assombrir les circonstances, de préjuger des événements, et de fonder des espoirs anticipés sur les hommes. Si la leçon nous a été sévère et bien que cette guerre ait été la plus terrible de toutes celles où se heurtèrent les boucliers des peuples, nous ne doutons point que les temps futurs n'aient leurs fabulistes, et qu'au coin des cheminées de salon comme sous les arbres des promenades, les descendants des « chevaliers de l'arbre de Cracovie ^ y> ne persévèrent dans leur art. ou fastidieux ou redoutable, d'accommoder à leur fantaisie le spectacle quotidien du monde.

Nous souhaitons toutefois qu'ils apportent plus de circonspection à improviser sur les thèmes de leur choix. Bien que dans la majorité des cas, ils n'aient été que des bavards inofiFensifs. trop d'exemples fournissent la preuve qu'ils auraient pu faire beaucoup de mal, et que, ce mal,

:. Voir plus loin, chapitre du o Nouvelliste et de la Commère ». ■

ils l'ont réellement fait. Dépassant pour un instant les limites de notre enquête, remontant aux années d'avantguerre, commentne nous souviendrions-nous pas de cette pléiade d'informateurs si peu clairvoyants qui entretenaient dans l'esprit public la fausse nouvelle que l'Allemagne, loin de songer à terroriser la terre, se complaisait et se complairait éternellement dans les doux exercices de la vie pacifique? Comment ne nous reviendraient-ils pas en mémoire, ces propos si inconsidérés, et d'après lesquels, faussement, on nous donnait à croire que nos forces, agrégées en un bloc inattaquable, étaient telles que toute agression devait fondre sous le heurt de notre premier choc? Comment n'aurions-nous pas souvenir de cette confiance imprudemment généreuse que montraient — tout à leur honneur il est vrai, mais en utopistes disposés à faire trop de crédit aux loups de Germanie— nosleadersdes partislesplus avancés, convaincus de la solidarité du socialisme international, enfin résolu à tenir tête aux pandours des casernes prussiennes et à faire la guerre à la guerre si, quelque jour, Berlin et Vienne décidaient les mobilisations générales? Comment ne pas penser à l'étendue de notre erreur quand nos chambres de commerce, vivant sur la légende d'une perfection factice, croyaient avoir tout fait et tout dit en assurant que la prospérité des négoces français, dans le reste du monde, était ce qu'il convenait qu'elle fut, alors que notre infériorité allait chaque jour s'aggravant, que nos méthodes commerciales péchaient par tant de points essentiels, et que face à nos lacunes, à nos petits moyens, à nos concepts d'à peu près, l'ennemi économique, bilan sur bilan, gagnait du terrain sur nous et nous découronnait de nos anciens avantages, sur tous les marchés?...

Autant de fausses nouvelles qui, dans l'ordre vital de la nation française, avaient pour conséquences d'amollir nos énergies et de détendre la corde de l'arc avec lequel nos nationaux auraient pu, mieux instruits, tirer tant de flèches efficaces. Q.ue les écouteurs aux portes, pendant la guerre, aient narré, à qui voulait les entendre, des niaiseries éphémères auxquelles les faits du lendemain apportaient un prompt démenti, cela n'était que de relative importance. Sur les fronts, le plus souvent indifférents aux on dit de l'arrière, les Poilus de France, lesTommies

PREFACE ai

britanniques, canadiens, australiens et zélandais, les Belges, les Serbes et les Monténégrins impatients de vengeance, les Russes et les Japonais, les Roumains et les Portugais, les Italiens, les Américains plus tard, tous également conscients du devoir qui leur avait été confié en même temps que leurs fusils et leurs cartouches, agissaient, luttaient, mettaient en échec l'adversaire et écrivaient, au mépris de tous les racontars, l'histoire héroïque du Grand Châtiment. L'oisiveté, lénervement, ne les conseillaient point, n'avaient point le temps de les conseiller. En contact avec le reste de l'Europe par le seul lien des communiqués, ils étaient les champions actifs de l'oeuvre colossale alors que les gens de l'arrière n'en étaient que les commentateurs. Ceux-ci échangaient des mots ; eux, ils échangeaient des balles ^ Leur œuvre était saine et directe et ne laissait pas place aux jeux décevants de l'imagination. C'est par eux que se solutionnaient, sous la fumée des poudres, les problèmes dont le pays embrouillait les données, dans ses clubs, ses rédactionset ses comités, en agitant l'encre de ses écritoires. Les supputations des stratèges de cafés trouvaient, heure sur heure, de fermes et catégoriques répliques dans la conquête d'une ligne de tranchée ou d'un sommet âprementdisputé. Aussi bien, par la vaillance du soldat, le venin des fausses nouvelles était-il neutralisé. A peine mis en circulation dans le corps fébrile de la nation, il rencontrait son antidote et son action nocive cédait au sérum bienfaisant que déléguaient, aux civils, sous forme de succès, les troupes opiniâtres, généralement réfractaires au charme des discours.

Autrement dangereuse sera la fausse nouvelle d'après la victoire. C'est de celle-là qu'il faudra nous méfier, sitôt ramassé sur le dernier champ de bataille le dernier blessé. Qu'on en reste bien convaincu : nos adversaires, s'ils déposent les armes sur l'injonction que leur en feront un jour les alliés, ne renonceront pas. quelle que soit la rigueur des traités, à cet autre combat qui prend ses muni-

I. Cette vérité générale n'est pas infirmée par quelques accidents ou incidents dont le récit sera fait, au cours de cet ouvrage.

tions dans les citadelles-officines où les Wolff et autres nouvellistes d'Allemagne ont élevé à la hauteur d'une science la pratique de l'assertion truquée ou de l'insinuation inexacte. Dominée sur le terrain où elle porta ellemême le sanglant débat, la Germanie continuera la guerre dans le domaine de l'humble et déférente amitié. Desservie par ses forces de haine, elle ouvrira alors l'arsenal de ces perfidies souriantes dont elle est encore plus abondamment pourvue que de canons.

On la vit, en plein corps à corps, essayer de ces singulières stratégies. Q.u'on se souvienne! Dans les derniers mois de l'année 1916, l'Allemagne remit sur le métier un « moyen de se faire pardonner » dont elle avait couramment essayéde tirer parti depuis 1870 et le rapt de l'Alsace- Lorraine. C'est quand nous la pressions sur la Somme, au lendemain de l'offensive de juillet, que cette cauteleuse nation s'avisa de répéter ses paroles d'avant-guerre, à regard de la « spirituelle et de l'héroïque France ». A entendre les sujets de Guillaume II, c'était, pour eux, grand pitié d'avoir eu à tirer l'épée contre nous. Si nul Allemand ne pouvait aimer l'Anglais [Gott strafe England), quelles tendresses instinctives s'étaient trouvées brutalement contredites le jour où il avait fallu braquer la première pièce sur les régiments à pantalons rouges ! France et Allemagne n'étaient-elles point faites pour sceller un harmonieux accord, pour conjuguer en un tout parfait la culture et la Kultur, pour dicter à l'univers la loi du progrès souverain ? L'horrible malentendu avait jeté poitrine contre poitrine et le glaive au poing deux peuples faits pour s'embrasser d'amour : il fallait laisser s'écouler le temps de la grande folie, mais un jour viendrait où les écailles tomberaient des yeux, de part et d'autre du Rhin, et où l'on comprendrait que le génie des deux races était fait pour fusionner !...

Cespropos ont été articulés dans les feuilles tudesques : ils ont été colportés jusque dans les camps de prisonniers, nous en avons recueilli la certitude par des informateurs dignes de toute confiance. La presse neutre, suggérée par notre ennemie, a ça et là, proposé les mêmes baisers Lamourette. Il est certain que ces timidesessais n'étaient là qu'à leur début et que les Allemands, après le règlement des comptes, nous feront de nouvelles minauderies.

Fausses nouvelles ! Non plus, cette fois, lancées par quelque folliculaire isolé, mais sortant tout à la fois des rédactions stipendiées par le gouvernement, des centres commerciaux et industriels, de tous les laboratoires où il y aura intérêt à préparer des soporifiques pour assoupir la juste haine du Français! Fausses nouvelles lentement distillées et filtrées, administrées à doses savantes, instillées au compte-gouttes, avec une prudente progression dans le nombre et le dosage .

On pressent bien que ces jeux innocents ne trouveront point de répartie dans notre camp, bien qu'en puissent penser, chez nous, des philosophes à longues vues qui prétendent, à ne considérer que la valeur culturale des peuples et la mosaïque des géographies, voir le secret de l'équilibre européen dans un mariage franco-germanique. La nation qui a donné le sang de ses fils à Charleroi, sur la Marne, sur l'Yser, à Verdun, parmi les champs de bataille de la Somme, celle qui a vu brûler la cathédrale de Reims et découronner de son lion rugissant le noble befiroi d'Arras, n'écoutera pas, sans un haut-le-cœur, ces hideux projets de fiançailles spirituelles.

Bien qu'il paraisse aujourd'hui bien osé d'en prévoir même la possibilité, nous avons le droit et le devoir d'aller au-devant de cette kolossale fausse nouvelle qui semble, à l'heure actuelle, aussi sacrilège qu'invraisemblable. Nous appuyant sur les précédents, nous n'hésiterons pas à dénoncer ces grimaces de l'avenir. On nous adressera, de l'autre côté du Rhin, des offres amicales et l'on nous y parlera d'une fraternité offensive et défensive contre quiconque désormais songerait à troubler la paix du monde. Qu'est-ce à dire? On a déjà balbutié des prolégomènes vagues, dans ce sens. Mais notre pays, pas plus demain qu'hier, ne trébuchera dans ce redoutable piège. S'il put se faire qu'une sincère union s'établît entre les Français et les Anglais alors que tant de siècles d'animosité, et les cendres de Jeanne d'Arc et le crépuscule de Napoléon exilé, s'opposaient, on l'eût pu croire pour toujours, à une véritable et totale réconciliation, il reste à tout jamais inacceptable que se réalise l'hypothèse d'un concubinage illusoire, d'un monstrueux accouplement d'idéals entre le Germain et nous-mêmes. La réalisation de ce rêve, rêve qui hante, en Allemagne, plus de cerveaux qu'on ne

le suppose, appartenait déjà au domaine de la fantaisie avant août 1914. La seule idée qu'on en puisse reparier encore soulève, soulèvera en nous toutes les forces de la réprobation.

C'est nourrie du sentiment de cette absolue incompatibilité que la France devra se remettre au travail, ne compter que sur elle-même et de ses seules mains bander tous les ressorts de son énergie pour continuer, avec des balles de coton, des sacs de blé et des tonnes de vin, la guerre que n'achèvera pas l'armistice.

Fausse nouvelle serait encore celle que nous puissions, dans une large mesure, faire appel aux produits de l'ennemi de l'Est. Disons la vérité toute crue. Il existe encore des Français pour admettre que, la lutte des grenades et des crapouillots terminée, il sera inévitable que soient renouées des relations intimes, commercialement et industriellement parlant, intimes en ce sens que nous devrons largement suppléer à l'insuftisance ou à la nonexistence de certaines des denrées nécessaires à notre vie, en achetant chez nos vaincus, à pleins wagons, tout ce qui nous fera défaut. Ce serait pourtant mal comprendre le sens vrai de notre victoire, si nous conservions, dans .l'ordre économique, une telle conception de nos futures relations avec Hambourg, Francfort, Brème et Berlin. Si nous ne nous promettons pas de nous rendre — sinon dans les premiers temps, au moins le plus rapidement possible, — aussi indépendants de l'Allemagne sur nos marchés que nous avons réussi à le faire sur les champs de bataille, il aura été inutile que nous fassions si généreusement et dans une proportion si douloureuse le sacritice de notre vie. C'est à cela que nous devrons viser après une période inévitable, où nous resterons par force tributaires de l'ennemi pour certains produits.

Nous savons etnousimprimons sans crainte de démenti, qu'en novembre 19 16, diverses Chambres de commerce ont été officiellement sollicitées de sortir, du fond de leurs cachettes sombres, tels objets — d'art industriel notamment — qui, venus d'Allemagne avant la guerre, étaient vendus en France aux jours de la paix. Il s'agissait, pour préciser, de toiles imprimées, de papiers peints, d'objets usuels à la fois artistiques et pratiques. On se proposait, en haut lieu, de composer, de ces objets, une exposition

suggestive s'il en fut, où le public français pourrait vérifier l'importance du commerce allemand en France, non point seulement sur des bibelots de pacotille, mais encore sur des productions qui étaient loin de mériter le reproche de malfaçon. On voulait établir — et c'était de bon patriotisme — que nous avions été trop longtemps leurrés par ceux qui nous disaient sur tous les tons : « L'Allemagne n'importe chez nous que des matières manufacturées de basse qualité. Nous ne la craignons pas sur le terrain de la qualité technique. Elle n'est pas à craindre, quant à la perfection de l'objet manufacturé. L'industrie française garde le premier rang * ».

En de nombreux cas, c'était vrai. En beaucoup d'autres, c'était d'une inexactitude manifeste. Une telle exposition eût ouvert bien des yeux et contribué excellemment à infirmer la légende aux termes de laquelle la rivalité des usinesgermaniques n'était pas à prendre au sérieux autant que de « vains alarmistes » l'avaient pu arguer.

Or, qu'advint-il de ce projet si intéressant? Quatrevingts appels furent dépêchés du sous-secrétariat des Beaux-Arts aux représentants qualifiés de quatre-vingts industries françaises. Il y avait un intérêt majeur à ce que cette manifestation fut produite au grand jour. Pas une réponse ne revint au sous-secrétaire d'Etat.

Lamentable état d'esprit 1 Qu'en faut-il conclure? Doiton aller jusqu'à croire que les commerçants ainsi touchés par une invitation dont ils ne pouvaient suspecter le désintéressement, ont jeté la circulaire au panier parce qu'ils admettaient comme utile à leurs intérêts de ne point trop démontrer à leurs compatriotes la gravité du péril qu'il y aurait à laisser dans nos magasins réapparaître l'objet allemand au détriment de l'objet français? Cette déduction peut sembler excessive et, cependant, comment ne pas y aboutir, lorsqu'on se souvient qu'au cours de ce même mois de novembre 1916, en une assemblée d artistes, d'écrivains d'art, de membres distingués du gros commerce d'art industriel parisien, au même ministère des Beaux-Arts, fut prononcée cette parole

I. Une autre exposition a eu lieu postérieurement au Pavillon de Marsan et l'on a pu y voir en présence, des produits français et des produits allemands.

mémorable : « Il n'y a pas à se le dissimuler. Malgré tous nos eflforts pour organiser une protection et une production nationales, on est bien obligé de convenir que, plus tard, nous serons obligés de faire appel à l'Allemagne et de lui acheter tout ce que nous ne savons pas créer de nos propres mains ».

Le Français qui lança cette apostrophe attristante — mais, hélas, dans une certaine mesure et pour un temps, prophétique — était de ceux qui, en dépit des terribles leçons de la guerre, s'obstinaient et s'obstineront sans doute longtemps à prêter foi aux fausses nouvelles et à complaisamment les propager.

Nous avons cru opportun en cette préface — qui, par destination, devait ne s'en tenir qu'auxgénéralités, — de faire place à ce fait de nature particulière. Il est choisi parmi beaucoup d autres, qui, tous sont propres à nous édifier sur certain penchant de « routine quand même » dont des années de combats n'auront pas pu corriger notre pays. Dans leur ensemble, ces états psychologiques — on les retrouverait chez les citoyens souvent les plus cultivés — valent d'être dénoncés. Ceux qui en souffrent se rattachent directement à la catégorie des pessimistes dont il sera parlé tout au long en ce volume. C'est, pour l'auteur, se maintenir encore dans les limites de son sujet, que de signaler ces nouvellistes péjoratifs, dont le pitoyable credo s'inspire de cet axiome si cruellement injurieux pour nous : « La France a pu persévérer et triompher dans les labeurs de la guerre. Elle n'aura pas la vaillance de s'acharner de même sur les besognes de la paix ».

De fait, ce danger n'est pas inexistant. L'erreur est d'assurer en principe et d'avance que nous ne saurons pas en mesurer l'étendue. Fausse nouvelle serait également celle qui nous garantirait, aux côtés de nos alliés, la maîtrise du monde, dès le moment que l'encre aurait commencé de sécher à la pointe de la plume d'or avec laquelle trente diplomates signeront la conclusion des hostilités. On ne saurait trop redire que, considérée en soi, la victoire est moins qii éphémère et qu'une heure ne se sera pas écoulée dès l'instant que les nations belligérantes auront consenti la paix, avant que la guerre n'ait repris dans toute sa violence, avec tous ses enjeux, sous les plafonds vitrés des manufactures, dans le tumulte des

forges, au réseau profond des galeries minières, et dans les bassins des ports.

Redoutons, autant que les pessimistes, cette autre famille, non moins mauvaise conseillère, celle des optimistes qui nous inviteront à voir en la France une souriante et béate Capoue, dont les délices seront offertes en récompense aux héros couronnés de pampres et de lauriers. Ces promesses de l'âge d'or, si nous les écoutions sans les soumettre au contrôle de la raison, nous attireraient bientôt de plus rudes revers que cinquante batailles perdues.

Conçoit-on ce que l'Allemagne, sitôt reconnue sa défaite, accumulera de rancœurs, de forces comprimées, de rage humiliée, de désirs de prompt relèvement sous le marteau-pilon abaissé par les peuples alliés ? Se représente-t'on ce que sera ce pays, jadis soulevé tout entier pour s'épanouir en puissance à la face du ciel, et, à ce moment-là, peut-être diminué, en tous cas, rejeté chez lui, saigné à blanc, pressé aux côtes, immobilisé par l'avalanche qui, agissant de l'Ouest, de l'Est et du Sud, aura brisé sous son déferlement ses prodigieuses espérances? Tomber de si haut n'est pas une infortune banale. D'autres peuples furent écrasés, mais la guerre n'avait pas descellé, chez eux, ces colonnes d'orgueil qui, chez les Allemands, perdaient leurs chapiteaux dans la nue. Après le geste de Samson, les Philistins qui n'avaient point succombé n'eurent qu'une hâte : reconstruire leurs insolents palais. Après le geste suprême de l'Entente, les Allemands n'auront de repos qu'ils n'aient redressé l'édifice complexe et géant d'où, autrefois, penchés aux créneaux, ils narguaient toutes les puissances de la terre. Assurément leurs vainqueurs n'oublieront pas, dans la rédaction des traités, les clauses qui, militairement et d'autre manière sans doute, limiteront les entreprises des vaincus. Mais, quelles que soient les contraintes, les surveillances, les digues dressées par nous, ceux que nous aurons châtiés s'évertueront, en une nouvelle et furieuse mobilisation, à refaire ce qui aura été mis en pièces.

Au lendemain de la guerre de 1870, la France, sous le talon encore, rassembla sa volonté et se jura sa prompte renaissance. Elle tint si fermement son engagement, qu'en iSS'j, l'Allemagne, inquiétée d'un prodige si grand,

mit la main sur la garde de son glaive et s'interrogea pour savoir si elle ne devait point détruire encore ce qu'elle croyait avoir anéanti quinze ans plus tôt.

Ce fut là, chez nous, un magnifique effort. Mais, sans rien lui retrancher de sa valeur, pourrait-on le comparer à celui dont l'Allemagne doit nous donner le spectacle, quand, d'une seule voix, elle aura dit : « Kamarad ! »

C'est cette vérité qu'il faudra faire toucher du doigt aux satisfaits de la victoire. C'est cette fausse nouvelle de la « France définitivement victorieuse » qui devra être controversée sitôt que nous aurons, par la solennité des fêtes civiques et le nombre des couronnes de gloire, honoré l'inoubliable courage de nos défenseurs, qu'ils reviennent sous les drapeaux ou dorment, dans les champs du Nord ou de l'Est, sous les fleurs du souvenir pieux.

Les pires fausses nouvelles qui pourraient être mises en circulation après la guerre, seraient celles qui rééditeraient ces médisances et ces calomnies volontaires dont nous prenions, pendant les combats, plaisir à maquiller nos mérites et à dénaturer notre valeur.

On n'a pas oublié qu'il était de bon ton, en France, de faire des réserves et d'opposer de subtils : « Oui, mais, malheureusement... » lorsque quelqu'un s'avisait de parler de tout ce qui, en qualités, compense si superbement notre bagage de défauts. La coutumière élégance était d'ironiser nos plus sincères et nos plus utiles élans et une mode funeste conseillait la dépréciation de notre génie national à beaucoup de ceux dont le rôle essentiel etît été de le mettre en lumière. Il semblait que rien de ce qui fut français ne dût être parfait, alors que, par un point de vue systématique et exaspérant pour tout témoin impartial, ce qui provenait de l'étranger était digne de sympathie, d'éloges, et souvent d'admiration '.

1. Relisons Fustel de Coulanges. De la manière d'écrire l'histoire en France et en Allemagne depuis cinquante ans [Questions contemporaines) , 1893 :

« Que n'a-t-on pas dit sur la race germanique 1 Nos historiens n'avaient que mépris pour la population gauloise, que sympathie pour les Germains. La Gaule était la corruption et la lâcheté ; la Germanie

Sansremonter jusqu'aux temps où tant de femmes chez nous tenaient pour une règle impérieuse de ressembler aux Scandinaves de Henrick Ibsen et où chaque petit bas bleu de Paris et de province se savait destinée à jouer les héroïnes de l'Ennemi du peuple ou de Solness le Constructeur, rappelons en bloc cette longue suite d'influences si contradictoires à notre nature et si malencontreusement subies. Fausses nouvelles qui nous voulaient imposer l'imitation de types, la pratique de morales dont l'acclimatation sur notre sol ne pouvait qu'être artificielle.

Fausses nouvelles encore, ces rumeurs que nous avions la faiblesse de laisser répandre, et trop souvent, dans une large mesure, d'aider à propager par certains produits morbides de notre littérature. L'étranger, ne nous jugeant que sur quelques livres, que sur telles pièces de théâtre à grand succès, riait du Français, de la Française, à les voir ainsi présentés. Nos ennemis étaient les premiers à tirer parti de ces armes que nous leur tendions contre nousmêmes. Et lorsque Becque donnait pour titre à l'une de ses œuvres : la Parisienne — désignation fâcheuse s'il en fut — et lorsque nos dramaturges ajoutaient les actes aux actes pour démontrer au monde que le foyer français n'était qu'un foyer d'adultère, et lorsque des écrivains de

était la vertu, la chasteté, le désintéressement, la force, la liberté. Dans le petit livre de Tacite, nous ne voulions lire que les lignes qui font réloge des Germains, et nos yeux se refusaient à voir ce que l'historien dit de leurs vices. Quand Hérodien et Ammien Marcellin nous parlaient de leur amour de l'or, nous ne voulions pas v croire. Lorsque Grégoire de Tours nous décrivait les mœurs des Mérovingiens et de leurs guerriers, nous nous obstinions à parler de la chasteté germaine. Parce que nous rencontrions quelques actes d'indiscipline, nous vantions l'amour de ces hommes pour la liberté : nous allions jusqu'à supposer que le régime parlementaire nous venait d'eux, que c'étaient eux qui nous avaient enseigné à être libres. L'invasion nous apparaissait comme une régénération de l'espèce humaine. Il nous semblait qu'ils n'étaient venus en Gaule que pour châtier le vice et faire régner la vertu. Un artiste français voulait-il peindre l'Empire et la Germanie en parallèle à la veille de l'invasion, au lieu de représenter la race galloromaine au travail, occupée à labourer, à tisser, à bâtir des villes, à élever des temples, à étudier le droit, à mener de front les labeurs et les jouissances de la paix, il imaginait de nous la montrer la coupe aux lèvres dans une nuit de débauche. En face d'elle, il plaçait aux coins du tableau la race germanique, à laquelle il prétait un visage austère, un cœur pur, une conscience dédaigneuse; on dirait une race de philosophes et de stoïciens ».

France, dépassant la mesure du raisonnable par excès même de bon vouloir, redisaient sur tous les tons le terrible « Finis Galliae ! » ces aveux d'immoralité et de faiblesse étaient soigneusement recueillis par quiconque ne nous souhaitait que du mal. Berlin pouvait se rouler dans la fange, mais entretenait la légende de son austère vertu en détournant sa vue, avec un haut-le-cœur, de Paris, moderne Babylone. Nous pouvions avoir d'illustres savants, de grands capitaines d'industrie, des artistes éminents, nous pouvions être un peuple laborieux, économe, ingénieux. Tous ces biens spirituels et matériels ne suffisaient pas à rectifier l'opinion moyenne que l'on avait de nous, et, chez les peuples mêmes qui sont aujourd'hui nos amis, dès que l'un de nous paraissait, on s'attendait à retrouver en lui l'image vivante d'une nation charmante, au verbe pétillant, aux grâces aimables, mais incorrigiblement légère, corrompue, et incapable de suivre sérieusement les routes positives de l'action '.

A cet égard, peu ou prou, nous étions tous des nouvellistes mal inspirés. Nous avions en vérité la forfanterie

I. Bien au contraire et de tout temps, les Allemands accumulaient ies arguments pour démontrer leur qualité de peuple éht. Ils n'ont pas manqué à ce devoir, pendant la guerre ; citons, entre autres puffismes : « L'Allemagne, grâce à sa faculté d'organisation, a atteint une étape de civilisation plus élevée que les autres peuples. La guerre, un jour, les fera participer, sous la forme de cette organisation, à une civilisation plus élevée. Parmi nos ennemis, la Russie, en somme, en est encore à

plus de cinquante ; Eh bien, l'Allemagne veut organiser l'Europe, car l'Europe n'a pas été organisée ».

(Interview du professeur Oswald et d'un rédacteur du Dagen, de Stockholm).

Et aussi cette phrase colossale :

« C'est le Créateur de la terre qui a donné au peuple allemand des qualités et des talents particuliers, c'est Lui qui nous somme de les faire fructifier pour la gloire de Dieu et le salut de l'humanité ». (Es ist der Schopfer und Herr der Welt der der deutschen Nation besondere Anlagen und Talente verliechen hat, der uns auffordert, mit diesen Talenten zu wuchern zur Ehre Gottes und zum Heil der Menschheit). (Discours prononcé par Henri Brauns, de Miinchen-Gladbach, à l'occasion d'une cérémonie religieuse sur la juste guerre).

Les furieuses apostrophes de Nietzche, de Gœthe, de Schopenhauer, de J. C. Adelung, de Grillparker, contre la balourdise impudente de l'Allemand (on les trouvera par ailleurs, en ce livre) n'ont pu réussir à guérir le Germain de son incurable infirmité.

plutôt puérile de risquer notre réputation en jouant de notre prestige, avec cette arrière-pensée que nous nous connaissions bien, que nous n'étions pas comme nous disions être, et que lorsqu'on est si pourvu de qualités, on peut se donner la coquetterie de porter ostensiblement, comme une fleur à la boutonnière, quelques défauts bien choisis.

Ce raisonnement badin était indigne de nous. Si la France a pu croire qu'elle était ce qu'on assurait qu'elle fût, le pays des gens d'esprit, des joyeux compagnons, si elle a eu le tort de se complaire en une attitude où elle estimaits'attirer plus d'envie que de critique, la guerre, en la plaçant devant le miroir des plus formidables réalités, lui a montré d'elle-même un aspect autrement viril. Elle sait aujourd'hui qu'elle n'était pas seulement la patrie des Athéniens du xx*" siècle, et qu'elle valait beaucoup mieux qu'un délicieux musée ouvert, sur la terre et la mer, de mille portes sans gardiens, afin qu'en toute facilité, et confondant leurs rangs, ceux qui la vénéraient et ceux qui la dénigraient, pussent venir en visiter les salles si variées et si riches de merveilles. La France, depuis ces temps où elle se connaissait si peu, est devenue le champion du droit et de l'honneur éternels. Elle a subi la plus terrible attaque ; elle a versé les plus larges fleuves de sang. Elle survit. Elle doit vaincre. Elle sait que de tous les points du globe, et même chez l'adversaire qu'elle battit, on la considère, après qu'elle donna tant de preuves de sa santé morale et physique, comme la terre privilégiée d'où sortirent et d'où doivent sortir toujours les plus nobles vertus humaines.

Bien criminels seraient ceux qui par la fausse nouvelle du scepticisme, plus tard, s'essayeraient à souiller ce prestige reconquis. 11 est désormais notre patrimoine commun. C'est à l'agrandir encore, par la judicieuse ordonnance de nos lendemains de triomphes, que, tous, nous devons nous employer. Nous aurons acquitté à assez haut prix le droit de prétendre à l'hommage perpétuel de l'humanité, pour ne pas g^îspillerce bien, le plus précieux de tous, et pour y puiser toute l'énergie qu'il faut à un grand peuple victorieux s'il ne veut pas perdre les fruits de sa victoire.

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