‹ Les fausses nouvelles de la grande guerre (volume 2)Chapitre 2 sur 46 · ET UN IMPÉRISSABLE NOUVELLISTE · texte numérisé non relu

ET UN IMPÉRISSABLE NOUVELLISTE

Disons-le à l'excuse de rhumanité, la nouvelle du jour, et, par force, la fausse nouvelle, lui fut, en tous âges, aussi nécessaire, aussi indispensable que le pain quotidien. Une maxime orientale, transmise depuis les siècles des siècles, dit que « les nouvelles sont comme les rivières : plus elles viennent de loin, plus elles grossissent » . L'important est qu'elles viennent. Si elles ne venaient point, ce serait la disette et son cortège de calamités. Quand elles sont là, même si elles sont menues et frêles, on se charge bien de les faire grossir. La nature humaine, qui ne saurait se passer de potins, a une infinité de ressources pour les faire croître et prospérer. Bien avant qu'Alexandre Dumas eût dit : « Les cancans sont comme les champignons : on ne sait jamais qui les plante, mais là où il en pousse un, il en pousse dix mille », La Harpe avait écrit : (c L'homme a un penchant naturel à entendre raconter ». Et bien avant La Harpe, chez les peuples antiques \ on écoutait avec un plaisir extrême les

I. « Les marchands, sur le seuil de leurs bouliquc, les manœuvres qui

échotiers bien informés. Cœllus, dans une lettre qu'il adresse à Cicéron, lui parle des suhrostants. Ceux-là se tenaient au forum romain près de la Tribune aux Rostres et en ramassaient les épluchures. d un zèle infatigable. Quand la tribune ne leur donnait rien, loin d'être pris de court, ils créaient de belles histoires qui trouvaient toujours crédit. Risée des satiristes qui ne les épargnaient guère, ils continuaient impassiblement leur métier de gazettiers en plein air, et Rome eût perdu l'une de ses parures si quelque proscription avait éloigné ces langues agiles.

Dans les Gaules, on ne parlait, on n'écoutait pas moins. Jules César reste étonné de l'aimable travers de nos ancêtres, extraordinairement potiniers, avides de savoir même ce qui pouvait bien n'être que fausseté et sottise. Sur les chemins, ils entouraient les marchands, « interviewaient » les gens qui venaient d'autres provinces. Et ils ne leur rendaient la libre route que lorsqu'ils en avaient appris ce qui se passait chez les Burgondes, les Bituriges ou les Allobroges "-.

Ce qui était vrai pour les frères de sang de Ver-

passaient, une règle de plomb à la main, les vendeurs de saumure rinçant leurs paniers, les baigneurs dans les étuves et les débitants de boissons chaudes, tous discutaient les opérations de la campagne. On traçait avec son doigt des plans de bataille sur la poussière ; et il n'était si mince goujat qui ne sût corriger les fautes d'Hamilcar ». (5^- Linunbô : Gustave Flaubert).

2. Les Français ont conservé la tradition gauloise. Dans sou ouvrage Séjour de Paris, Joachim Christophe Nemeitz (1679-1755) qui accompagna maintes fois de jeunes Allemands en tous pays pour ajouter à leur savoir, s'exprime ainsi : « Les Français aiment à se livrer et à vivre en société. Ils aiment particulièrement les étrangers. Ils sont curieux, ils s'informent de tout et ils donnent cent occasions de parler ».

Les nouvellistes, observe l'auteur allemand, « ont leurs rendez-vous en tous lieux où ils savent qu'il doit se rencontrer grand monde .. vous les voyez présider au milieu de quantités d'auditeurs, parler d'action et se faire écouter. Là. ils marient les rois et les princes, font la paix, déclarent la guerre ». (Traduction française d'un ouvrage d'abord publié à Leipzig en T726).

cingétorix resta vrai à tout jamais depuis lors. Et c'est, tant au spectacle de son siècle qu'à celui des siècles accomplis que Montesquieu put s'écrier : « Il n'y a point de cabinet si mystérieux que les nouvellistes ne prétendent pénétrer », que Racine constata : « C est une plaisante chose que les provinces : tout le monde y est nouvelliste dès le berceau », que Havin put certifier : « La nouvelle qu'on n'imprime pas, qu'on se dit à l'oreille est mille fois plus connue, plus transmise que celle que tout le monde peut lire dans le journal le plus répandu ». De même Destouches eut-il bon droit de se plaindre d'

Un tas d'originaux, d'ennuyeuses commères Oui me font avaler cent pilules amères^ ».

Mais Destouches était un hargneux. Il était rare, de son espèce, à faire le procès des porteurs de faits nouveaux. Senecé répondait plus exactement au sen-

I. Certainement, Destouches, l'auteur du Glorieux, n'eût pas osé, en 1789 — il est vrai qu'il était mort dès 1754 — aller réciter ces deux alexandrins, autour du bassin du Palais-Royal. Il eût été aussitôt jeté dans ce bassin par la foule qui n'aimait pas les contradicteurs des véhéments échos d'alors. Mais en 1709, il vit de ses propres yeux, en ce même jardin, ce Renseigné dont il est parlé dans une comédie produite à la même date : l'Ambigu d'Auteuil :

« Quand un de ces nouvellistes respectés déploie en se promenant une lettre ou un autre papier écrit à la main, il est aussitôt entouré d'autant de personnes qu"en peut contenir la largeur de l'allée où il est. S'il est assis, il se forme un nuage autour de lui, qui grossit à rue d'oeil ; et de bouche en bouche, ce qu'il lui plaît de communiquer est porté jusqu'aux plus éloignés ».

En 1725. ces princes de l'information s'appelaient Martinelli, le prêteur sur gages, l'abbé de Montauban, pamphlétaire par surcroit, Laporte, des Quinze-Vingts et Delorme, 1" « intarrissable » bijoutier. On y rencontrait aussi, comme depuis 1718, des agents secrets qui, payés par les ministres de l'étranger, par les ministres français et par le roi luimême, répandaient des nouvelles vraies ou fausses pour obscurcir ou pour éclairer la politique. C'est le temps où le commissaire Dubuisson écrivait : « Si vous savez quelque chose de net sur tous ces points, vous m'obligerez de me les mander : je les débiterai dans les promenades et dans les cafés sur le ton de confiance, et peut-être parviendrai-je à en persuader ».

timent public en remerciant un certain Octave, qui devait avoir la langue bien pendue :

Ni Luxembourg, ni quai des Augustins Ni. du Palais, la mugissajite salle, En célébrant leurs conciles viutins N'eurent jamais, pour régler leurs destins, Un nouvelliste, Octave, qui t'égale.

Somme toute, le nouvelliste n'avait-il pas des devoirs? Et que fût-on devenu sans lui ? Ecoutons La Bru3^ère qui s'entendait en la question : « Le devoir du nouvelliste est de dire qu'il 3^ a un tel livre qui court et qui est imprimé chez Cramoisy, en tel caractère, qui est bien relié et en beau papier, qui se vend tant : il doit savoir jusqu'à l'enseigne du libraire qui le débite ». Cela n'a-t-il pas son prix? Il est vrai que l'auteur ajoute : « Sa folie est d'en vouloir faire la critique )>.

Mais peut-on être nouvelliste sans opinions personnelles ? La même plume célèbre a tracé ces mots : « Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique ». Comment parler de toutes choses sans n'avoir pas son point de vue à leur sujet, ses préférences, ses animosités, ses rancunes ? : « L'orgueil blessé des nouvellistes de profession les rend pessimistes, alarmistes », observe de Ségur. Pourquoi, aussi bien, se trouvet-il parfois des gens pour mettre en doute l'authenticité de récits fameux ? Rien ne saurait piquer plus au vif un nouvelliste qui sait son métier. Cet homme susceptible se venge parfois en semant un peu l'alarme et la terreur ^ Et voilà qui est encore

I. Voire, à l'occasion, les plus terribles paniques. Gisquet, préfet de police sous Louis-Pliilippe, en fournit dans ses mémoires une preuve terrifiante. C'était à la période lapins aiguë du clioléra : « Des bruits répandus et propagés dans tout Paris avec la rapidité de l'éclair, attribuèrent au poison les effets de l'épidémie, et firent croire aux masses, toujours impressionnables dans de pareils moments, que des hommes empoisonnaient les aliments, l'eau des fontaines, le vin et autres bois-

très humain. Et puis les idées dans la cervelle travaillent comme la nourriture dans l'intestin. C'est un fait psychologique bien connu. Une nouvelle est fraîche et saine, mais, constate encore La Bruyère : « Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se corrompt la nuit et qu'il est obligé d'abandonner le matin à son réveil ». Le geste, qu'il soit noble ou non, est dans Tordre des choses.

La nouvelle s'est aigrie? Il en résulte quelque panique, au moins un peu d'anxiété. Tant pis pour les esprits faibles qui ont oublié le bon La Fontaine :

On tremble à Vliori^on Et cette alarme universelle Est l'ouvrage d'un moucheron.

Le tout est d'être aussi fort que le nouvelliste et de ne pas se laisser trop entamer par lui. Il faut savoir discerner. « Vous ne pouvez pas? Tant pis pour vous, ditToracle des carrefours. Quant à moi, je ne saurais changer mes habitudes. Au reste. même lorsque i exagère, croyez bien qu'il y a au

sons. En peu d'instants, des rassemblements immenses se formèrent sur les quais, sur la place de Grève, et jamais, peut-être, on ne vit, à Paris une si eâroyable réunion d'individus exaspéi-és par cette idée d'empoisonnement et recherchant les auteurs de ces crimes imaginaires... Toute personne munie de bouteilles, de fioles, de paquets de petit volume, leur paraissait suspecte. Un simple flacon pouvait devenir une pièce à conviction aux yeux de cette multitude en délire. Masses profondes, couvertes de haillons. . ., rien ne peut rendre tout ce que leur aspect avait de hideux, l'impression de terreur que causaient les murmures sourds qui se faisaient entendre... Un jeune homme, employé au ministère de l'Intérieur, fut massacré, rue Saint-Denis, sur le seul soupçon d'avoir voulu jeter du poison dans les brocs d'un marchand de vin... Deux imprudents fuyaient, poursuivis par des milliers de forcenés qui les accusaient d'avoir donné à des enfants une tartine empoisonnée. Ils ne furent sauvés que parce qu'un commissaire de police, les recueillant, mangea la fameuse tartine, devant le public qui se réjouit fort ».

On le voit, bien en vain, Jean-Jacques Rousseau avait pu écrire, en son temps qui n'était pas encore éloigné : « Loin de nous les terreurs paniques qui n'ont pas le sens commun ».

fond de mon récit un atome de vérité, pour le moins une infime probabilité. Ne l'oubliez pas : je m'appuie sur l'opinion même d'un homme qui — le pauvre — n'avait qu'une idée par jour, M. E. de Girardin. Il a dit un jour : « La nouvelle fausse est presque toujours à la nouvelle vraie ce que la fumée est au feu ». C'est me mal juger? Quelle erreur! N'a-t-on pas affirmé avant lui qu'il n'y a jamais de fumée sans feu ? »

C'est ainsi que le nouvelliste saura toujours vous bien prouver que vous avez parfaitement tort de hocher dubitativement du chef sitôt qu'il a desserré les dents. Par institution, il est la vérité même : n'en perdez jamais la mémoire. S'il en pouvait être autrement, quel crédit saurait-on prêter à ses révélations ?

Soit : Borde s'efforce d'amoindrir la valeur des nouvelles.

La nouvelle du jour occupe Ventretieti,

Elle est tout aujourd'hui^ demain ce n'est plus rien.

Voilà qui est fort possible. Mais c'est offrir un nouveau triomphe au conteur et lui favoriser cette écrasante répartie : « Demain ma nouvelle est en cendres. Mais si je ne vous l'apportais aujourd'hui, de quoi occuperiez-vous l'entretien? » Que répondre à ceci? N'est-ce point péremptoire? Il faudrait, devant ce narquois propos, avoir l'autorité d'un Voltaire et tourner les talons en disant : « Rien de nouveau, tant mieux. Moins de nouvelles, moins de sottises ».

— Et puis, explique, en s'approchant, la commère qui faisait tout à l'heure maugréer Destouches, nous n'avons pas la prétention de vous apporter sur les faits, les idées et les gens, des lumières définitives. Nous vous donnons le fil et la toile, à vous de coudre s'il vous convient, Joubert l'avait excel-

DIALOGUB 39

lemment compris quand il posa en principe que « le commérage est une recherche de faits pour en parler, et non pour en rien conclure ». Devons-nous même être spirituels? Que nenni 1 Vous citiez tantôt de Girardin. Je fais appela Delphine sa femme qui me fournit une réponse: « Les lecteurs (ou les auditeurs) ne tiennent pas du tout à l'esprit. C'est un ingrédient trop relevé qui ôte au commérage sa saveur naturelle ».

Cette commère a des lettres et du bec. 31ieux vaut se taire. Qui sait à quelles extrémités elle se porterait si on redressait ses propos avec une pointe de Lamartine : « Les passions et les continuels commérages des villes donnent quelque chose de dur et de rauque à la voix des femmes ». Nouvelles d'antichambre ou nouvelles de marchés, tout lui est bon. Elle se sait d'illustres a'ieules, telles cette M""" Doublet, dont il sera parlé plus loin, et aussi cette bonne M""® de Sévigné « qui a transmis avec tant de grâce les chuchotements d'un siècle à l'autre, et dont on peut appeler le livre le commérage immortel de la postérité » (Lamartine». La commère sait toute l'importance et toutes les ressources du cancan. Elle ne contredit pas Ourr}^ qui le définit en ces termes : a Deux tiers de médisance et encore un tiers de médisance, voilà en général de quoi se composent les cancans». Ce cancan qu'on lui dit si détestable, elle en devine, elle en connaît tous les titres de noblesse, et qu'il servit de titre à maint pamphlet fameux : cancans éternels, populaires, légitimes, officiels (!) imperturbables, inflexibles, et tant d'autres, lors de la Révolution de 1830. en province et à Paris. Des chefs de files? Elle en a à revendre. C'est l'auteur de ces « Quanquans » qui, en 1821, s'adressaient à tous les flâneurs, à la société des musards. C'est Georges Duval. Carmouche et Jouslin de la Salle, les signataires des Cancans ou les cousins à Nanette, un acte mêlé

de couplets qui connut un fameux succès, en 1823. Est-ce tout ? Non point. Elle vous pourrait donner le nom du rédacteur de ces Cancans ou « bagouts des rues de Paris à lusage des bons vivants de la ville et des faubourgs » qu'on vendait sur les boulevards en 1824. Parmi les Politiques, elle tutoyerait, s'ils étaient encore du monde, ce Bérard, exofficier, puis courrier de la malle qui, légitimiste trop résolu, privé de gratification et de retraite après 1830. se vengea en écrivant contre Louis-Philippe : Encore des Cancans. D'août 1831 à mars 1834, il ne sortit pas moins de 70 cahiers qui furent enfin saisis et le conduisirent à la cour d'assises. Il fut condamné à seize ans d'emprisonnement et à 15.500 francs d'amende : « Mais c'était un bien digne homme quand même » dit son héritière en l'art de potiner.

Non moins digne était cet autre qui, « facteur de la poste aux lettres «, destitué pour refus de serment, eut maille à partir avec la justice, dans le même temps . Et que dire des cancaniers de * 1836-37 : Cancans du pays latin. Cancans du quartier latin; et de ceux de 1850, et de tant d'autres dont les noms sont perdus !

« Honneur, monsieur, honneur à cet honorable auteur qui s'appelle Briquet et dont la gloire est quelque peu fanée, honneur à lui », atteste chaleureusement la commère du xx*" siècle, porte-parole de toutes les commères passées, présentes et à venir. Car ce Briquet a dit : « Le cancan est quelque chose de plus léger que le canard. C'est un bruit, une chanson, le célèbre on dit, ce bouc émissaire de la société médisante. C'est l'épingle qui égratigne, c'est l'aiguille qui pique, et dont la blessure imperceptible échappe à tous les yeux. Scripta manent, tel est le canard : Verba volant, tel est le cancan. Le cancan se glisse confidentiellement à l'oreille. De confidence en confidence il grandit ; puis il passe et repasse à satiété dans la conversa-

tion ; et enfin il inspire à quelqu'un un poème malin, des couplets piquants que chacun répète à l'envi. Mais le cancan n'aurait jamais dû être écrit, encore moins imprimé. C'est un tort irréparable qu'on lui a fait éprouver ».

Et le nouvelliste, un peu rejeté dans l'ombre, s'avance à son tour : il a tout entendu. Courtois et galant, il donne raison à l'intarissable bavarde. Par elle, il sera toujours dépassé. Jean-Jacques Rousseau en témoigne fort bien : « L'homme est moins cancanier que la femme ».

A tout prendre.il ne lui coûte rien de rendre des points aux cancanières. Son domaine toujours sera assez vaste pour lui. Ses sujets se presseront toujours en foule autour de lui. Il n'y a aucun danger que Privât d Aiglemont ait raison, dans ses conseils de prudence à l'égard des nouvellistes :

« S'il fallait s'en rapporter aux on dit. on aurait fort à faire. L'homme qui condamnait Aristide parce qu'il était ennu3"é d'entendre toujours parler de sa vertu, ne pouvait être qu'une des victimes des on dit athéniens ».

— Ah ! le bon billet 1 Approchez donc, monsieur ! Vous ne savez pas la nouvelle? Oui. je le vois, vous vous méfiez de moi. La Bruyère murmure près de vous : « Le contraire des bruits qui courent sur les personnes et les affaires est souvent la vérité ». Ce philosophe parlait à la légère. Et Voltaire non moins quand il déclarait que « les bruits publics se doivent mépriser ». Et Corneille tout autant dans ce médiocre vers :

Crains-tu si peu le blâme et si peu les faux bruits ?

Et Ouinault plus que les autres, dans ces deux détestables alexandrins :

Les méchants bruits surtout ont cela de mauvais, Que tes taches qu'ils font ne s'effacent iatnais.

Qu'est- il question de tache, monsieur? Savez-vous la nouvelle? C'est une nouvelle fameuse.. .

Le nouvelliste endiablé vous tient bien. Vous haussez les épaules, mais, avouez-le. vous voudriez bien, maintenant, « savoir la nouvelle ». Il va vous la dire. Mais vous la saurez selon les formes. Ces choses-là ne se jettent pas n'importe comment dans la circulation. Il y a la manière. Et qui ne Ta point n'est qu'un sot.

— - Moi aussi, j'ai des aïeux, vous révèle d'abord le nouvelliste, pour énerver votre patience. Savezvous qu'au XVir siècle, dire proprement aux gens les faits nouveaux constituait une véritable profession ? Oyez Saumaise dans les Vraies précieuses : « Le peuple tient conseil d'Etat au coin des rues et « du Pont-Neuf. Il y marie les plus grands du « royaume, il y ordonne à son gré les bâtiments du « Louvre, et il y gouverne non seulement la France, « mais toute l'Europe ». Ces ancêtres-là sont-ils de petits personnages? Je vous dirai la nouvelle tout à 'l'heure, monsieur. Mais calmez votre fièvre de curiosité. Il faut d'abord que vous appreniez bien des choses.

« On vous parlait, il y a peu d'instants, de nobles cancaniers d'autrefois. Tolérerez-vous que je ranime de leurs cendres d'excellents et notoires nouvellistes ? »

Que répondre à ce séduisant bavard? Et puis, il garde en réserve une fameuse nouvelle.

— Je vous écoute, direz-vous.

Le nouvelliste assure sa chaise, vous fait asseoir devant lui sous les arbres : il vous tient de mieux en mieux.

— Nous les éveillerons au hasard du souvenir, ces grands informateurs que je suis fier de prolonger en mon temps. Je songe à Gaulmin de Montgeorges qui, il y a trois siècles, rassemblait autour de lui les gobe-mouches de la ville et qui régnait en

ce jardin du Luxembourooù nous voici. Ce qu'il disait flambait comme poudre dans la ville Tavernes, cercles et salons, sitôt qu'il avait parlé, retentissaient des échos de sa voix. Je songe à Hauteroche qui fit en 1678 une comédie sur les Nouvellistes, et à cet auteur inconnu qui. en i68g, imprima à Anvers : le grand Théâtre des Nouvellistes, docteurs et historiens à la mode, un assez bon morceau héroï-comique, ma foi ! Je songe à ce Loret que la duchesse de Nemours tenait pour si précieux, A ses gages, il cherchait le potin, comme le noir des îles asiatiques cherche sous les flots la perle. Tout ce qui se disait de rare, il en faisait bagage et vidait son sac le soir aux pieds de sa maîtresse. D'ailleurs, quel grand seigneur n'avait son nouvelliste attitré?' Portail servait Mazarin aux gages de dix livres le mois. D'autres travaillaient à leur compte. Voulez-vous quelques noms ? Vilard. Charles Hémont, Boulard, Cartillier, Spie, Moyant, Jean Desnoyers. Bonnetat. Jérémie Brossard, qui ne se lamentait point, Esnault, Saint- Amand. et les célèbres Gizilard de la Viguerie, Claude Thevenin, J'allais oublier Scarron, Parmi ceux-là, tels qui furent de la Fronde, eurent le bonheur d'être des mart5^rs, Marcellin de l'Ange fut fustigé en 1661 et beaucoup d'autres entrèrent à la Bastille, Convenez, monsieur, que la persécution annoblit.

Page 1