I. Lissagaray, 0/. cit
iq8 les fausses nouvelles de la grande guerre
histoires : quelques-uns même y croyaient ^ ».
Le 9 mai, vingt-six heures après l'évacuation du fort d'Issy, l'Hôtel de Ville fait afficher cette fausse nouvelle à la porte des mairies : « Il est faux que le drapeau tricolore flotte sur le fort d'Issy. Les Versaillais ne l'occupent pas et ne l'occuperont pas ».
Depuis le premier jour, les nouvellistes font un métier fructueux. Ils sont d'un genre tout particulier qu'il convient de souligner en bref. Parmi ceux qui colportent des potins de tous genres et de tous styles, figurent en très grand nombre les « spécialistes de la conspiration ténébreuse ». Ce sont les courtiers en conspiration, ceux qui dénichent les espions, les livreurs déportes, les gens à mouchoirs blancs toujours prêts à faire signe aux réguliers. Il en existe autant à Versailles qu'à Paris. Les premiers racontent volontiers que, dans la capitale, des agents habiles, envoyés par le Gouvernement, provoquent les défections dans la Commune et }'■ désorganisent tous les services. Autour de Thiers, ces nouvellistes militants se contredisent, se haïssent, se dénoncent volontiers. Par eux, plusieurs fois, Thiers se laissa convaincre qu'à la faveur d'intelligences dans la place (3 mai — 12-13 mai), les portes Dauphine et d'Auteuil allaient être ouvertes sans coup férir. Autant d'illusoires espérances, au moins pour les dates précitées.
Le 17 mai, la cartoucherie de l'avenue Rapp
I. Lissagaray, 0^. cit. L'auteur ajoute : « Le I3 mai, à la barricade du Petit-Vanves, un officier du génie de la division Lacretelle, le capitaine Rozhem, fut fait prisonnier. Amené devant le commandant de tranchée, il dit : « Je sais ce qui m'attend : fusillez-moi ». Le commandant hausse les épaules et conduisit le prisonnier à Delescluze : « Capitaine, dit le délégué, promettez-moi de ne pas combattre la Com- « mune et vous êtes libre ». L'officier promit et, profondément ému, il demanda à Delescluze la permission de lui serrer la main. Depuis l'ouverture des hostilités jusqu'au 2^ mai. les fédérés ne fusillèrent pas un seul prisonnier officier ou soldat. Les rigueurs de la guerre ne furent appliquées qu'à trois espions et après jugement.
saute. Tout Paris croit à un complot qui ne fut jamais prouvé : « C'est la vengeance de la colonne Vendôme » disait-on. Elle était tombée la veille, justifiant après trente ans la prophétie d'Henri Heine : « Déjà une fois, les orages ont arraché du faîte de la colonne Vendôme l'homme de fer qui pose sur son fût et en cas que les socialistes parvinssent au gouvernement, le même accident pourrait lui arriver une seconde fois, ou bien même la rage d'égalité radicale serait capable de renverser toute la colonne afin que ce symbole de gloire fût entièrement rasé de la terre ».
Le musée du Louvre est resté ouvert au public. Jules Favre n'a-t-il pas déclaré que la Com.mune vend à l'étranger les collections nationales ? Pourtant toutes les toiles sont là. Cette rumeur court les provinces. On y donne aussi à jour fixe l'entrée des Versaillais dans Paris. Versailles, servi par ses éclaireurs d'opinion, connaît ou croit connaître les plus authentiques détails des plus secrètes séances de l'Hôtel de Ville. Dans les grands cabarets de Saint-Germain, on dit que la Commune est inspirée par Hugelmann, bonapartiste notoire, que le Comité central est présidé par le général Fleury, et que les barricades sont construites sous la direction de généraux prussiens. Les bonapartistes, en entendant ces propos de monarchistes, rétorquent que c'est Gambetta seul qui, par son ami Ranc, inspire les Communards.
Le 20 mai, Paris ne croit pas, n'admet pas que son sort soit imminent. Les Versaillais sont déjà dans les tranchées de la Porte de Saint-Cloud, les obus tombent sur la place de la Concorde, qu'un officier d'état-major, à la fin d'un concert dans le Jardin des Tuileries, monte sur l'estrade du chef d'orchestre, et lance au public des auditeurs, en toute confiance aveugle, cette fausse nouvelle que le lendemain même infirmera : « Cito^^ens, M. Thiers
avait promis d'entrer hier dans Paris. M. Thiers n'est pas entré : il n'entrera pas. Je vous convie pour dimanche prochain, ici, à la même place, à notre second concert au profit des veuves et des orphelins ! »
A la même heure, l'avant-garde versaillaise pénétrait dans la ville. Le soir, le chef d'état-major de la Commune faisait tranquillement afficher cette vaste erreur : « L'observatoire de l'Arc de Triomphe nie l'entrée des Versaillais, du moins il ne voit rien qui y ressemble (!) Le commandant Renaud, de la section, vient de quitter mon cabinet et affirme qu'il n'y a eu qu'une panique et que la porte d'Auteuil n'a pas été forcée ; que si quelques Versaillais se sont présentés, ils ont été repoussés. J'ai envoyé chercher onze bataillons de renfort, par autant d'officiers d'état-major, qui ne doivent les quitter qu'après les avoir conduits au poste qu'ils doivent occuper ».
Au même moment, Thiers télégraphiait aux préfets :
« La porte de Saint-Cloud vient de s'abattre sous le feu de nos canons. Le général Douay s'y est précipité ».
A exactement parler, l'un et l'autre trahissaient la vérité. La porte de Saint-Cloud était grande ouverte depuis trois jours. Le général Douay y avait infiltré ses troupes, homme par homme. Au reste, les réguliers n'osaient pas s'avancer trop vite. Ils restaient sous l'impression de la légende que les égouts étaient chargés de mines, de torpilles, que le sol allait s'entr'ouvrir sous leurs pas, et les maisons se renverser sur leurs têtes.
Dans les rangs de la Commune, des nouvellistes manœuvraient activement. Ils devaient bientôt reprendre leur place parmi les soldats de la répression. En attendant la minute de se démasquer, ils agitaient le peuple par des nouvelles tendancieuses
et faisaient arrêter des chefs civils et militaires, sous le prétexte qu'ils trahissaient.
Quand Paris fut dominé, le contre-pied de ces dénonciations apparut. L'heure de la répression avait sonné. Des nouvellistes improvisés levèrent le doigt, désignèrent des coupables. L'armée ne prenait pas le temps de vérifier. Le premier venu qui marquait un passant dun nom révolutionnaire le faisait fusiller. On passa par les armes un faux Billeray, un faux Brunel. un faux Vallès, un faux Lefrançais. On ne parlait que de « fourneaux de mines dans les sous-sols de la ville, avec torpilles et fils tout préparés, d'étiquettes gommées de la dimension d'un timbre-poste portant, avec lettres B..P. B., une tète de bacchante, étiquettes à poser sur les maisons à brûler, de serinettes, de barillets, d'œufs à pétrole garnis de capsules, de pompes à vitriol, de ballons libres lestés de matières inflammables, de chignons incendiaires imbibés de matière fulminante, de sphères à venin, de gendarmes rôtis, de réquisitions de filles publiques, de pillages de la Banque, de rapts de l'argenterie dans tous les cafés » ' .
Ainsi, en ces temps tragiques, dans un camp comme dans l'autre, l'imagination surexcitée ajoutet-elle encore à l'horreur des faits. La fièvre obsidionale cédant la place à la fureur révolutionnaire ou à la rage des représailles, multiplia pour l'histoire les proportions d'un drame cependant déjà si cruel et si formidable. On comprendra qu'en cette étude rétrospective sur l'une des plus grandes crises ps3'chologiques c[ui atteignit notre pays, nous avions tracé d'une plume hâtive le tableau de cette période si douloureuse où des Français luttaient