‹ Les fausses nouvelles de la grande guerre (volume 2)Chapitre 25 sur 46 · CHAPITRE VII LOPTIMISTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII LOPTIMISTE

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Leibnitz.

Tous les optimistes ne connaissent pas les œuvres de Leibnitz, mais si Ton s'avisait de leur reprocher leur ignorance, ils s'en consoleraient bien vite en protestant qu'ils n'ont besoin d'aucun système philosophique pour asseoir leur confiance inamovible et leur constante bonne humeur. Ils tiennent l'une et l'autre de ces deux façons d'être, delà généreuse nature qui les tissa en la fibre la plus inaltérable, la moins sujette à se contracter du fait des variations du temps et de la fortune. Rien de la peau de chagrin ; tout, au contraire, de ces végétaux heureux, qui, tels la feuille de capucine, peuvent recevoir les pires ondées sans en être mouillés. Les mauvais coups du sort glissent sur l'optimiste sans altérer les couleurs brillantes dont il aime à se parer, sans déformer son rire ni modifier d'un iota son langage prometteur de favorables lendemains ^

S'il a lu Voltaire, parce que Voltaire écrivit un conte aimable et d'intelligence facile, qui a pour

I. Nous espérons qu'on ne nous reprochera pas d'accorder ici le droit d'une brève audition à la lyre folâtre des chansonniers. MM. Eugène Héros et Georges Baltha ont, pendant la guerre, souligné d'accents

titre Candide ^ l'optimiste ne s'est point senti atteint par les railleries du maître styliste, et ne s'est pas reconnu en le personnage de Pangloss. Mille Voltaire s'attelleraient-ils à la besoene de catéchiser un Roger Bontemps qu'ils échoueraient en ce travail surherculéen. L'homme qui fonde sa doctrine sur le « tout est pour le mieux » ne consentira jamais à laisser paraître sur son visage de Jean qui rit les rides de l'infortuné Jean qui pleure. Ce malheureux, il ne le reconnaît point de sa race. A peine conçoit-il qu'il soit un être humain. Peuton voir l'univers en noir alors qu'il est tout tendu de gazes roses? Et quelle injure faire au Créateur que de le supposer capable d'avoir voulu le malheur de ceux à qui il eut la bonté d'accorder la lumière et la vie !

amusants la psychologie de 1' « optimiste quand même ». Leurs couplets s'assemblaient sous le titre sans prétention de : J'siiis qu'un poireau. Voici les meilleurs :

Il y a des gens, c'est un' merveille Qui possèd'nt des tuyaux sur tout :

C'iui du lend'main, ils l'ont la veille ; Ils connaiss'nt ce qui s'pass' partout; Ils sav'nt des secrets de tout'sorte.

Moi, simplement je m"en rapporte Aux communiqués des journaux.

Que voulez-vous? J'suis qu'un poireau !

Jen connais qui n'ont à la bouche Que ces mots : Les Boch's sont très forts ! S'ils se laissaient tuer comm' des mouches, Y a longtemps qu ils seraient tous morts. Nos poilus sont donc des mauviettes Depuis deux ans qu'ils leur tienn'nt tète. La Marn', Verdun, moi j'trouv' ça beau. Que voulez-vous? J'suis qu'un poireau !

Ceux qui prétend'nt sur notre armée Etre renseignés sérieus'ment.

Vous dis'nt d'une voix alarmée ; Faut changer le haut command'ment !

Ces gens sont très forts, sans conteste. Ce sont des aigles. Moi j'en reste A Foch. à Joffre, à Castelnau.

Que voulez-vous? J' suis qu'un poireau !

Non, ce Candide n'était qu'un sot et qu'un impie, lorsqu il répondait à Cacambo inquiet de se définir l'optimisme : « Hélas î cest la rage de soutenir qu'on est bien quand tout est mal ! »

Plus digne était, sur son lit d'agonie, le stoïcien antique, lorsque, torturé dans sa chair, il narguait sa douleur : « Tu as beau faire, tu ne me feras pas dire que tu sois un mal ».

La douleur, mais n'est-elle pas nécessaire, à admettre que réellement elle existe en ce bas monde ? Supprimez-la et vous vous priverez dans l'instant de tout contrôle de nos joies. Si les larmes n'existaient pas, elles devraient être inventées. Un beau rire n'est beau vraiment que si on le compare à un immense chagrin. Ainsi la vertu n'est-elle si souverainement respectable que parce que le moraliste sait pouvoir haïr le vice, son hideux contraste. La maladie donne tout son prix à la santé et l'obligation de mourir, lorsque l'on s'avise de s'en souvenir, multiplie toute la saveur de l'existence.

L'optimisme est de tous les temps. On le trouve devant les bulletins qui renseignent sur les opérations de la guerre comme on le rencontre au coin de toutes les conversations, lorsquç les citoyens, aux jours où les armes dorment, discutent les intérêts de paix.

Ses ascendants sont nombreux, dans le recul des siècles, et plus d'un fut notoire. Il en compte de fameux qui péroraient à l'Académie des Hellènes ou qui faisaient des élèves sous le Portique. L'école d'Alexandre fut une pépinière d'optimistes et l'histoire de la chrétienté en sisfnale d'éminents. Saint Anselme professait la théorie du « tout s'arrange » et saint Thomas d'Aquin n'en était pas moins féru. Descartes s'y attardait souvent, et l'une de ses plus belles méditations, la quatrième, contient cette assertion catégorique : « Dieu veut toujours le meilleur et, pour juger de la perfection de l'Uni-

vers, il faut juger l'ensemble, et non pas les détails ».

Un secret instinct, le même penchant d'âme dictent, en des termes moins nobles mais aussi nets, des propos analogues à ceux qui, dans les grandes crises comme dans le courant ordinaire des choses, nous conseillent de ne point excessivement nous alarmer. Pendant cette guerre, le Poilu qui gouaille et qui dit : « T'en fais pas ! «est un arrière-petit-cousin de Descartes..., sans le savoir. Le journaliste qui réussit à trouver d'excellentes raisons pour justifier et présager de propices conséquences d'un recul de nos armées, voire même d'une de leurs défaites, est Cartésien à sa manière. Et le sont aussi les rédacteurs du communiqué, qui surent, au début surtout, avec un art supérieur, avec un génie des accommodements digne d'admiration, présenter une « vérité » quotidienne expurgée avec soin de ce qui la pouvait rendre peu agréable à connaître '.

I. (( Au début de la guerre, le régime fut des plus simples. Optimisme à dose massive, victoire partout : aucun échec. Le but était de prévenir toute panique. Il faut croire que ce n'était pas le meilleur moyen, et l'on s'en aperçut à la fin d'août 191 4. L'opinion publique, peu préparée, supporta mal le communiqué : « De la Somme aux Vosges ».

Le système était trop absolu, il fallut l'amender ».

(Dosage de vérité, par Charles Chenu. L'intransigeant, 9 octobre 191(3).

Concernant ces fâcheuses « réserves » delà Censure. Polybe au Figaro du 8 septembre 1Q16 s'élevait fort judicieusement :

« Les gens qui se trouvent en situation d'avoir quelques clartés des événements de la guerre s'étonnent parfois des imbécillités qui s'accréditent dans le public et, en conséquence des erreurs sur les faits, de pas mal d'injustices dans les jugements. Se demandent-ils si l'opinion de ce noble pays, aussi ferme après deux ans de guerre qu'au premier jour, a toujours été renseignée et. je précise, soutenue comme il eût fallu ? La dépêche du général Joffre au général de Castelnau après la défense victorieuse du Grand-Couronné de Nancy, l'ordre du jour du général Maunoury ;'i la d" armée après la victoire de la Marne, celui du

Optimisme d'Etat ou optimisme personnel, cette qualité ou ce défaut, selon la conception que l'on en a, est monnaie courante pendant que la guerre désole le monde. Face à la Banque des optimistes, celle des pessimistes bat les sombres écus. Mais les premiers sont bien plus beaux. Ils ont la riante et chaude couleur de l'or. Par un étrange phénomène, on observe que cet or là circule d'autant plus nombreux et sonore que les nouvelles çont fâcheuses. L'optimiste a une merveilleuse faculté de contradiction au malheur. Si tous ses concitoyens sont tentés de prendre le deuil, il revêt ses plus clairs habits et se va promener par les avenues. Sa mission de réconfort s'impose à lui bien davantage encore aux jours néfastes qu'aux jours marqués de la pierre blanche. L'adversité, les méchants coups du sort, font rebondir sa confiance. Il discerne dans le brouillard qui s'est abaissé sur les âmes les rayons de soleil qui demain luiront après avoir dissipé les soucis. Sa philosophie est si accommodante qu'il n'admet pas le temps gris et croit au triomphe de l'éternelle lumière. Quand cependant les nuées fâcheuses traînent trop longtemps au ras des foules, il fait son devoir entier pour les disperser encore. Pas la moindre bribe de bonnes nouvelles pour

général Joffre aux défenseurs de Verdun, ont rempli les cœurs les plus attristés d'espérance et d'orgueil et de joie, quand ils ont été publiés. Or, ils ne l'ont jamais été officiellement. Ils sont venus par hasard à ceux d'entre nous qui les ont rendus publics et qui ont eu à « négocier » pour n'en pas être empêchés. J'en sais quelque chose.

« Il a semblé quelquefois que des jalousies, sans se l'avouer à ellesmêmes, soustrayaient à l'opinion des noms et des actes. Cela n'a pas été. qui n'en est certain. Mais je parle ici comme écrivait mon illustre ami Henri Poincaré : a Ces deux propositions : « La terre tourne », et : « Il est plus commode de supposer que la terre tourne » (parce qu'on exprime ainsi les lois de l'astronomie dans un langage bien plus simple) , ces deux propositions ont un seul et même sens ; il n"y a rien de plus dans l'une que dans l'autre ».

« Les procédures actuelles, d'une discrétion par trop stoïque (pour les autres), satisfont mal ces sentiments profonds de justice distributive et d'équité qui vont au cœur du peuple. Or, les revanches les plus légitimes des choses dépassent assez souvent le but ».

remonter le baromètre de la confiance ? Qu'à cela ne tienne ! L'optimiste excelle en l'art de remettre l'aiguille au beau fixe. N'est-il pas doué d'une aimable et féconde imagination ? Lorsque l'on a le parti pris de nier le malheur, il faut, par force de logique, qu'on ait le moyen de le braver. Ces moyens sont ceux de l'invention. Le contre-pied d'un fait déplorable est vite trouvé. Nous avons évalué telle place et l'on nous fit 500 prisonniers ? Ne voyez-vous point la sagesse des chefs ? On nous eût pris 5.000 hommes sans cette prudente tactique, et si la position est maintenant aux mains de l'ennemi, il est plus qu'évident que la manœuvre est au mieux combinée pour permettre à nos soldats certain mouvement tournant dont les glorieux effets se feront dès demain sentir. L'optimiste ne se déconcerte de rien. Il a réponse à tout. Son carnier aux fausses nouvelles est toujours plein à déborder. Sait-il qu'il ment? Non point. Est-ce mentir que de dire ce que l'on croit ? Car il croit ce qu'il annonce. Son tour d'esprit le conduit mécaniquement, automatiquement, à ne mettre en doute aucun de ses hasardeux propos. Cet homme est né avec le sourire et il soutient a dur comme fer » des assertions plus fragiles que le cristal. La preuve de son erreur ne suffit pas à le guérir de son infirmité. Mis en échec par l'évidence, il recommence à vaticiner sur le fait même qu'il pronostiqua à contresens.

Vous ne l'empêcherez pas de considérer que tout est bien, et de tenir pour parole de vérité et inaltérable acte de foi l'hypothèse que risqua, sous réserves, le maître de l'Optimisme, quand il écrivit :

« On pourrait dire que toute la suite des choses à l'infini peut être la meilleure qui soit possible, quoi que ce qui existe par tout l'univers, dans chaque partie du temps, ne soit pas le meilleur. Il

se pourrait donc que l'univers allât toujours de mieux en mieux si telle était la nature des choses qu'il ne fût point permis d'atteindre au meilleur dun seul coup' ».

Les misères de Ihumanité, les mauvais bulletins signés par les généraux, n'apparaissent à cet homme jovial que comme des ombres, — ombres nécessaires àfaire valoir la lumière, — sur le tableau d'un peintre.

Des juges sévères ont condamné l'optimiste comme dangereux et responsable d'une longue suite de méfaits, fussent-ils involontaires. Il faut convenir que de pareils verdicts ont été rendus contre le pessimiste. N'avons-nous point déjà dit qu'il est bien malaisé de tenir le juste milieu ? En fait, les fausses nouvelles propagées par l'ultraconfiant et l'ultra-désespéré contiennent en part égale un poison redoutablement toxique . Les citoyens raisonnables, ceux qui siègent au centre, ne se laissent pas émouvoir par ces opinions d'extrême droite et d'extrême gauche. Par malheur, les esprits rassis sont assez rares qui savent se défendre contre les influences, au temps des grandes crises où il est si naturel qu'on s'inquiète à toute minute du point du ciel d'où vient le vent. Au cours de cet ouvrage, nous entendrons souffler successivement et tour à tour l'aquilon ou la brise des alarmistes et des rassurés.

L'écho est docile à l'un comme à l'autre. Il enregistre tout sans discernement et l'on traversa des heures tragiques où les rumeurs confiantes ou désolées venaient des quatre points cardinaux tournoyer sur la ville.

Ce jour-là, preuve était faite, et suffisante assurément, de l'inutilité, sinon du fléau des Renseignés des deux catégories ennemies. En France, tout au

Page 1