I. Leibnitz, Eis.iis de Thécdicée
moins, et pendant la guerre, une précieuse vertu surgit parmi le peuple, qui le mit, pour une large mesure, à l'abri des emballements. Cette vertu fut Tune de celles que nous nous attendions peu à rencontrer chez nous : celle d'une sorte d'impassibilité si contradictoire avec les libres élans de notre race 1 De même que, par un prodige d'adaptation, notre poilu, celui de la fjiria francese, consentit k renoncer au mouvement pour faire la guerre dans des trous inondés et argileux, à la manière allemande, de même le peuple français, si ardent, si impulsif, manifesta, aux yeux du monde, d'abord étonné et bientôt rempli d'admiration, une sérénité qui ne restera pas l'un de ses moindres titres de gloire. Aussi l'optimiste et le semeur de paniques purentils exercer leurs talents opposés sans que le calme superbe de la nation fût plus troublé que ne le peut être la surface d'un beau lac lorsque passe sur ses eaux la vive haleine de la montagne. Ce fut là un grand bienfait, une révélation de ce qu'est, dans ses profondeurs cachées, l'âme véritable du pays de France.
Sans que chacun, en observant cette attitude, partageât la mentalité des optimistes de détail, et prêtât créance à leurs discours, on peut dire, on doit dire que notre patrie se montra optimiste d'ensemble et ne voulut pas accepter comme possible, — à aucun moment, à aucun titre, — une fin qui ne nous fût pas favorable.
Venant buter contre ce mur moral, la fausse nouvelle ne réussit jamais à désagréger son ciment, à desceller ses assises. Elle le toucha, s')^ partagea, et, morcelée par le choc, perdit sa puissance corrosive. Chacun était optimiste pour soi, même ceux, disons-le bien à leur éloge, qui se répandaient le plus en lamentations sur notre destin. Et cette attitude fut conforme à la loi morale qui doit être celle d'un grand peuple dans les grandes épreuves.
L OPTIMISTE 2 j i
« Etre optimiste pour soi et ne pas l'être pour les autres». La totalité de ces sentiments de confiance personnelle nous a fait, par une occulte et magnifique chimie, une âme française intégralement solide dans sa foi.
Que des bavards aient péroré et qu'ils aient été nombreux, peu nous chaut, puisque les propos ont fait un mal sans réelle portée! Faut-il, parce qu'ils n'ont pu se retenir de jouer le rôle des bons oracles, leur appliquer la si rigoureuse critique de Renan qui disait d'eux : « Il est des temps où l'optimisme fait involontairement soupçonner chez celui qui le professe quelque petitesse d'esprit ou quelque bassesse de cœur ». Nous ne le croyons personnellement pas, s'il s'agit de l'optimiste de guerre. Cet être né sous une bonne étoile jouissait le plus souvent d'une excellente santé. S'il n'était pas toujours jeune, il avait conservé beaucoup de jeunesse en l'esprit. Ou bien encore il vivait parmi les jeunes. Avez-vous remarqué que le pessimiste, au contraire porte maintes fois sur le visage le signe de quelque décadence physique ou qu'il a l'esprit refroidi d'un petit vieux ? La bassesse de cœur ? Renan voulait sans doute faire allusion à cette forme d'éooïsme qui s'exprime par le fait de consacrer le minimum de temps à l'étude des cas critiques et qui se borne à les prestement interpréter comme des cas heureux, pour n'avoir pas à y voir des raisons de soucis. Il est possible, en effet, qu'il y ait un peu de cette psychologie dans l'obstination de Roger Bontemps à ne reconnaître que du bonheur dans tout ce qui va tirer des larmes à ses compatriotes. Mais il y aurait péril à généraliser. Nous savons, pour notre part, des optimistes qui, depuis le premier combat, ont étudié la guerre comme on étudié l'algèbre, et loin de l'escamoter dans ses nuances et péripéties par un parti pris de dire « Optime! » en apprenant toute nouvelle, joignaient à leur volonté de tout
ramener au succès de nos armes, la faculté de se montrer sensibles aux variations de leur fortune.
On trouvera, par ailleurs, notre opinion sur la façon qu'eut la presse de cultiver l'optimisme dans les foules à qui elle s'adressait. Redisons que ces foules n'avaient probablement pas besoin de cette médication quotidienne, de ces lénitifs ou de ces excitants, pour se tenir à un convenable niveau de stoïque dignité K
I. A peine est-il besoin de dire que ce reproche de surenchère ne s'applique pas globalement à tous les articles publiés pour régénérer les possibles défaillances de l'esprit public. Parmi beaucoup d'autres, qui furent des écrits raisonnables et, partant, excellents, retenons cet article du Temps en date du 9 septembre 1916 :
Les nouvelles du front, les informations diplomatiques, tous les renseignements qui nous sont venus, ces temps-ci, du théâtre de la guerre ou des chancelleries, même les faits divers qu'a recueillis l'infatigable curiosité des nouvellistes contribuent à fortifier dans tous les esprits, dans tous les cœurs, les sentiments et les pensées d'où naît, avec une invincible confiance, la certitude de la victoire.
Il y eut, dans la grande épreuve que nous traversons et dont nous apercevons maintenant le terme glorieux, des moments difficiles, où notre optimisme était surtout un acte de foi dans la bonté d'une cause dont l'échec eût été une catastrophe irréparable pour la conscience humaine Nous trouvions alors, dans l'évidence de notre droit, un recours contre les erreurs possibles de la fortune et contre les rigueurs passagères du destin. Nous pensions et nous disions que le triomphe insolent du dol et de la violence, le succès obtenu par la violation des traités, par l'incendie des villes et des bourgs, par le ravage des propriétés privées et par le meurtre des populations désarmées aurait été un scandale mortel pour les idées essentielles qui sont les conditions vitales de la civilisation du monde entier. Comme ces idées ne peuvent pas mourir, notre intelligence refusait d'admettre un seul instant la possibilité d'un démenti ainsi infligé par l'injustice du sort à la morale éternelle. Nous avions pour nous ces « impondérables » que redoutait Bismarck, et dont le poids suffit quelquefois à faire pencher la balance de la destinée.
Mais voici qu'à l'influence de ces « impondérables » s'ajoute décidément l'action directe des moyens matériels qui forcent l'agresseur brutal à s'avouer vaincu. Les armes de nos intrépides soldats se sont perfectionnées, en même temps que leur cœur s'est muni d'une patience égale aux qualités de brillante bravoure dont la nation française a donné l'exemple en mainte rencontre. Les usines de guerre ont travaillé jour et nuit. Elles travailleront encore, sans désemparer, jusqu'à ce que. par la vigueur de notre effort, satisfaction pleine et entière ait été donnée au droit victorieux. L'admirable énergie des combattants de Verdun, arrêtant pendant six mois, sous un ouragan de fer et de feu, l'attaque brusquée du Kronprinz et la violente poussée de toute l'armée allemande, a donné à nos alliés d'hier le temps do s'organiser à souhait, en ménageant à nos alliés nouveaux l'occasion de revendiquer leur place au péril et à l'honneur.
De plus en plus les fait* se trouvent d'accord avec notre idéal. Nous pouvons raisotiner notre ofititnistnc. L'ennemi se sent tellement menacé par cette situption nouvelle, il est si bien dominé, sur tout le front et particulièrement sur la Somme, par nos troupes et par celle de nos alliés, qu'il exhale en des manifestât' OUÏ de fureur impuissante une rage déjà désespérée, La colùre de Ift
Les Statisticiens manqueront de moyens pour fixer en chiffres positifs le nombre de nos optimistes. La classification, pour être établie, impliquerait l'unité de type et, ce faisant, partirait d'un faux principe. Il existe cent mille variétés d'optimistes * depuis celui qui ne concède rien de sa foi jusqu'à celui qui accepte la possibilité de se trouver d'accord avec les gens raisonnables, pour qui la chance des combats est susceptible de va-et-vient. Ce que Ton peut dire, c'est que l'optimiste eut la majorité sur ceux qui ne l'étaient point. Aux tranchées comme parmi les civils, aux premiers mois de la g-uerre comme pendant ceux où l'on ne dispresse Allemande est de bon augure pour la France et pour les autres Etats libérateurs des peuples. I,a conscience universelle qui n'a jamais doute de notre victoire sait maintenant pourquoi et comment nous serons vainqueurs.
I. Il va de soi — et nous établirons la même distinction pour le pessimiste — que nous n'avons en cette étude à tenir aucun compte de l'optimiste philosophique, dont, à de nombreux titres, les qualités ne sont pas niables. On trouvera ici quelques lignes empruntées à M. Léon Daudet et qui suffiraient à démontrer que ce type psychologique reste en marge de nos travaux spécialisés à 1' « optimisme de guerre ».
L'optimiste est un homme qui a un soi en pleine activité. Il veut sa liberté intérieure comme il veut sa pondération, et il jouit de l'une et de l'autre. Ce soi, faisant sa part aux éléments hérités du moi, donne la prédominance aux ancêtres heureux et joyeux. Néanmoins, il ne les admet comme types que jusqu'au point où cet optimisme demeure ferme, valeureux et conscient. Il les refrène au moment où cet optimisme, devenu paresseux et passif, verserait dans une acceptation béate de toutes les circonstances, même défavorables, de la vie, et confinerait ainsi au gâtisme. Comment les refrène-t-il '? Par l'acceptation et au besoin par la recherche du risque. Le risque noble est une dépendance et une conséquence de l'impulsion créatrice, comme du tonus du vouloir : au lieu que le risque vil, parodie du précédent, est une conséquence de mauvais hérédismes. Le risque noble est le sel de la vie intérieure. Je ne parle pas seulement de ces risques qui mettent la fortune, les biens, l'existence en danger. Il en est d'autres d'un ordre plus relevé : tel que celui qui consiste à extirper une de ses propres erreurs, ou à dominer une de ses tares...
Le risque noble fait le départ entre l'optimisme hérité, l'optimisme trouble par typification ancestrale — où intervient l'instinct génésique — et l'optimisme pur par prédominance du soi. Il refrène le premier et renforce le second. Ceci vous explique que les idéalistes, serviteurs dune grande cause, bien qu'exposés à toutes sortes de vicissitudes, soient généralement de bonne humeur et dominent joyeusement les épreuves. Le risque est là pour les empêcher de choir dans une inertie euphorique, pour les maintenir en activité, pour garantir leur personnage intérieur contre l'invasion d'un trop grand nombre de bons ancêtres allègres.
i^'Hérédo, Essai sur la France intérieure, p. 141 et suivantes, par Léon Daudet. Nouvelle librairie nationale, Paris, iqi6).
tinguait plus la moindre possibilité d'un retour à la paix, dans la période des plus chauds enthousiasmes comme en celle de la patiente accoutumance, le pessimiste — s'entend de celui qui raconte, qui propage des rumeurs, qui écoute aux portes — fut toujours moins nombreux que l'optimiste. Tous deux, dans leur genre, travaillèrent comme des ministres, et bien plus de douze heures par jour. Et si nous avons cru utile de leur consacrer ici des chapitres spéciaux, c'est qu'ils tiennent une place des plus importantes dans l'histoire de la fausse nouvelle, de 19 14 à la fin de la guerre.
Le docile troupeau de Panurge que composa, pendant tout ce temps, le public des clabaudeurs, n'obéissait, sans s'en douter, qu'à leur mot d'ordre de chefs. Ce sont les optimistes qui lançaient les belles fables et ce sont leurs rivaux les pessimistes qui, tout aussitôt, en ternissaient les radieuses couleurs. Ainsi produites, ainsi modifiées, les légendes s'en allaient et trouvaient clientèle. Les bonnes gens qui n'ont point tant d'imagination les recevaient pêle-mêle. Tel optimiste d'aujourd'hui voyait tout son paradis enténébré le lendemain. Celui-là n'était point de la franche race des nouvellistes. Il était le miroir fidèle qui reflétait ce qu'on lui présentait, le doux gobe-mouche qui disait oui tantôt pour dire non ce soir. Ce bon vide-poche recevait complaisamment ce que l'on y versait. Et ce n'est pas l'un des moindres témoignages de notre force d'âme que la France ait pu garder son sang- froid avec une si ferme ténacité, bien qu'on l'ait mise quotidiennement à l'épreuve de débattre en son jugement les échos les plus contradictoires.
Nous n'étudierons pas, loupe en main, ce type innombrable du dégustateur de potins. Il est impersonnel et amorphe par tempérament, ou pour dire mieux par manque de tempérament. Mais l'optimiste est un « cas » pour le psychologue, comme
l'est le pessimiste. Il convenait de les distinguer dans la masse.
Pendant de longues années après la conclusion de la paix, Jean qui rit tiendra cénacle. Il aura la partie belle. Récompensé par la victoire, il triomphera encore alors que les soldats auront déposé leurs couronnes. Il récapitulera devant les braves de la grande guerre, devant les enfants et les petitsenfants, le chapelet d'inventions qu'il récita pendant les années du grand corps-à-corps. Le temps aidant, il restera convaincu que tous ses contes bleus furent vrais. Ses anciennes fausses nouvelles s'enchevêtreront si étroitement avec le fil de la réalité qu'il en composera, pour ses auditeurs charmés, un tissu près duquel les plus belles soies de l'Asie ne seront que de pâles cotonnades.
L'heureuse issue de la guerre, la victoire des alliés auront curieusement contribué à multiplier dans le monde la prolifique famille des optimistes. Et il n'est pas présomptueux de penser qu'au théâtre comme dans la littérature,, chez tous les peuples de l'Entente, pourra apparaître un art fondé sur l'optimisme, où tout s'arrangera, où tout, selon lapophtegme liminaire de ce chapitre, « sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».