‹ Les fausses nouvelles de la grande guerre (volume 2)Chapitre 46 sur 46 · VUE DE BERLIN · texte numérisé non relu

VUE DE BERLIN

Ce n'était point tout que de perdre une grande bataille : il fallait encore en prévenir le pays. Ce problème dut paraître, aux Allemands assez délicat dès les premières heures. Le sentiment national outre-Rhin était surchauiîé par quarante-cinq années de préparation et par vingt-cinq jours de marche tjriomphale. Les soldats des armées qui s'essayaient à tourner les masses franco-britanniques avaient écrit dans leurs familles les heureuses et formidables avancées de l'aile droite vers l'ouest français et la réussite totale du grand mouvement denveloppement prévu par le génie des stratèges, La fatigue ne comptait que pour peu dans ces épîtres ardentes. On avait écrasé la Belgique, on marchait à quarante kilomètres par jour « nach Paris » ; on buvait tous les bons vins de France. La guerre serait iînie pour Noël. Les journaux d'Allemagne quotidiennement et plusieurs fois enregistraient des faits exaltants. L'entreprise de guerre était destinée à compléter, par un brusque coup d'éclat, l'énorme rêve teutonique. L'Occident terrassé, on se retournerait vers l'Orient. Les Russes, à peine mobilisés, se formaient en cohortes confuses. On les disperserait comme des bestiaux et, surles steppes, ils se disperseraient vers leurs villes épouvantées avant d'en avoir pu aligner la moitié de leurs canons.

Ce fut donc une stupeur dans le camp de l'information allemande lorsqu'il se précisa, par des données certaines, que le soldat français reculant depuis ses frontières du Nord, n'avait si bien rendu le terrain que pour mieux choisir celui où il prendrait une terrible revanche.

Comment instruire tout un peuple déjà fanatisé par l'hypothèse d'une paix imminente, comment lui dire la vérité sur la retraite de la Marne ? Il n'était pas deux façons : il convenait de lui mentir et l'on s'acquitta de cette mission du mieux que Ton put. La fausse nouvelle, cousue aux ateliers Wolff après avoir été coupée dans les états-majors, fit un assez joli vêtement à enfiler aux bras de la Germanie béate. Elle se laissa habiller avec une parfaite complaisance. Comment n'eût-on point réussi à la tromper ? Elle ne récherchait elle-même que les raisons propres à entretenir sa confiance. Une confiance qu'elle voulait inaltérable et que, par principe, elle savait ne pouvoir être entamée. Il était contradictoire à toutes les indications historiques, contradictoire au magnifique songe de l'Allemagne moderne, que la défaite pût souffleter les drapeaux du Kaiser. Eût-on apporté, honnêtement, franchement, sous les yeux des Germains, l'évidente preuve qu'ils avaient été battus, pas un n'eût jeté les yeux sur ce douloureux dossier sans rire aux grands éclats. L'Allemagne ne pouvait essu3"er un échec. Elle était trop sûre de sa force, son glaive était trop assuré à son poing, ses arsenaux étaient trop bien fournis de matériel, ses soldats trop braves, et le sort de la patrie trop clairement écrit dans le ciel pour que l'on pût admettre un seul instant le risque de ne point courir de victoire en victoire. Depuis le 4 août 19 14, on apprenait jour sur jour que les Français s'enfuyaient pareils à des lièvres, que Paris tremblait et se vidait d'une population pusillanime, que les agitations

lesplus menaçantes étaient fomentées par les révolutionnaires dans cette « nation pourrie », et il eût fallu consentir que ce peuple avait ressaisi sa vaillance, qu'il avait su se battre et qu'en ce moment même, il proclamait son triomphe en affiches authentiquement nourries de certitudes, sur les murs de toutes ses cités, de toutes ses bourgades ? Allons donc ! Lorsque les AUemandsapprirent que leursrégiments s'étaient détournés de Paris et que Guillaume II laissai c refroidir en cette « Villepromise» le déjeuner préparé pour lui. on admira encore les savantes stratégies d un Empereur et de grands chefs qui n'avaient oublié ni les leçons de Bernhardi, ni celles du vieux de Moltke, et qui jouaient la feinte pour gagner la partie la plus complète. Le rejet sur l'Aisne prit figure de mouvement stratégique.

Le massacre de tant de fils de la race teutonique ne fut pas même accepté comme possible. D ailleurs, on avait contenu l'ennemi. On avait même progressé sur certains points. Que disait en effet le communiqué officiel du grand quartier général, à la date du lo septembre :

Berlin, lo septembre. — A l'est de Paris, les détachements qui s'étaient avancés le long et au delà de la Marne ont été attaqués par des forces supérieures en nombre, venant de Paris et d'entre Meaux et Montmirail. « Ils ont contenu Tennemi », et, après des combats acharnés, poursuivis pendant deux jours, « ils ont eux-mêmes progressé ». A l'annonce de l'approche de nouvelles et fortes colonnes ennemies, leur aile s'est repliée sans être poursuivie à aucun endroit »,

C'est en ces termes que l'Etat-major rendait compte de cette bataille de la Marne qui avait mis en présence 900.000 Allemands et 700.000 Français. Le « repli de l'aile » se traduisait pour larmée de von Kluck par un recul de 80 kilomètres effectué en quatre jours. Vétilles que tout cela, et super-

stratégie. Lorsque, le 12 septembre, la défaite allemande fut complète, Tétat-major, pourtant, n'osa point endosser la responsabilité de la transformer en victoire. Et ce fut le ministère des affaires étrangères qui se chargea de la besogne, dans une note communiquée à l'agence Wolff.

L'Allemagne entière ajouta foi au tissu de mensonges qu'on lui présentait pour masquer la face réelle des choses.

Elle souscrivit, comme elle avait souscrit à ce communiqué du 3 septembre :

« La cavalerie de l'armée du général von Kluck fait des incursions jusqu'à Paris (?) L'armée de rOuest a dépassé la ligne de l'Aisne et continue sa marche en avant vers la Marne. Quelques avantgardes l'ont déjà atteinte. L'ennemi se retire derrière la Marne devant les armées des généraux von Kluck, von Bulow, von Hausen et du duc de Wurtemberg ».

C'étaient là de trop superbes promesses. Comment se pouvait il faire qu'au cours d'une semaine, en un plomb aussi vil cet or se fût changé?

Du 3 au ioseptembre,lapresseallemandeavaitété tenue dans l'ignorance complète des événements. Au moins avait-elle dû, par ordre, en taire le cours véritable. «Tout va au mieux », chantonnait-elle, comme si elle eût économisé ses forces avant de crier victoire. Le pays attendait, retenant ses cris joyeux, les drapeaux appuyés contre le chambranle intérieur des fenêtres, tout prêts à être déployés au vent. On imaginait ce que seraient, bientôt, les accolades, les chants, les beuveries, dans toutes les villes de l'Empire.

Une telle prédisposition d'esprit rendait malaisée la tâche de conseiller la patience à une nation qui bouillait du désir de manifester son allégresse. L'inquiétude eût pu naître, l'org-ueuil blessé eût pu gémir et grincer des dents !

La colossale désillusion eût valu, à l'intérieur, une défaite morale aussi grande que celle dont on recevait, de France, les sombres échos. On se contenta donc, et tout d'abord, d'assurer que chaque jour qui passait ajoutait à la gloire allemande. JJ Illiistrierte Zeitung, le lo, lança une potion réconfortante. La foule goba : « Le cercle se resserre de plus en plus autour de Paris. De nouveau, il a été accordé au jeune Kronprinz de remporter une grande victoire ».

Déjà, pourtant, von Kluck, poursuivi, vers Cotnpiègne et Soissons, reculait en toute hâte.

Le même journal, le 24 septembre (!) alors que la guerre de mouvement était devenue guerre de siège et de tranchée, imprimait sans vergogne : « Pas de décision ». L'espérance gardait donc devant elle toutes les portes ouvertes. Le mot d'ordre donné à la presse ne devait être jamais trahi. On mentait joyeusement, bien que l'on eût la mort dans l'âme : « Les trois complices (ce sont les trois alliés) parlent de paix. Mais nous ? » (7 septembre). Ou encore : La plus large part du Bois de Boulogne a été abattue ». Ou enfin : « Un M. Dausset. président du Conseil municipal, invite les Parisiens qui ont quitté Paris à 3' revenir. C'est le même aveuglement que toujours. Le péril ne fait que commencer pour la capitale : nos troupes sont occupées sur d'autres points, en ce moment : on en conclut que le danger est passé ! »

Des brochures bientôt paraissent. . . pour expliquer.

Ouvrons les « Renseignements explicatifs sur l'Allemagne et sur la guerre ». On s'y risque à dire, à propos de l'arrêt : « A la suite de la série ininterrompue des victoires des armées allemandes durant les premiers jours de la guerre, un arrêt est survenu. Face aux forces supérieures anglo-françaises, notre aile droite a été retirée en arrière : un nouveau front a été établi ».

Sur les tables allemandes, traînait encore, un peu défraîchi, le numéro du 3 septembre du Shnplicissimiis où figurait un soldat bavarois entraînant vers Paris deux soldats français. Le 1 5 du même mois, le journal comique montrait un soldat français au moment où un Allemand dirigeait sur lui un rouleau à vapeur. Mille fantaisies charmantes sur la tour Eiffel. Les Allemands s'assimilaient ces farces cyniques, en attendant mieux.

Guillaume II, chef d'orchestre de ce concert mensonger, persista longtemps — et il n'a jamais lâché le bâton de Kapellmeister, — à battre à contre-tempsla mesure. Il s'employa, par maintsdiscours, qui sont autant de fausses nouvelles, à convaincre son peuple que sa défaite ' sur la Marne n'était réelle que dans l'imagination de ses ennemis. Pour faire diversion, au cours des temps, il promit tour à tour Calais, Nancy, Verdun. L'armée, qui

I. Défaite? Non, s'obstina à déclarer le Kaiser et tous ses lieutenants avec lui. A ce propos, le Figaro publiait en décembre 1914 ce curieux récit :

La scène se passe après la bataille de la Marne. Sept ou huit officiers prisonniers sont conduits devant un commandant français qui les interroge et les fait fouiller. Puis vient l'interrogatoire du premier officier, l'ober-lieutenant prince Carolath von Schonhausen.

— Vous êtes de l'état-major de l'empereur?

— Oui.

— Vous étiez donc avec lui, quand vous avez été blessé à la défaite de la Marne ?

L'officier se raidit :

— Il n'y a pas eu défaite.

— Disons, si vous préférez, la retraite.

— Il n'y a pas eu retraite.

— Comment appelez-vous ce qui s'est passé dans votre armée?

— C'est un mouvement stratégique prévu !

Mais, derrière lui, un autre officier allemand, grand, solide, avec une belle tète grave, s'approche en saluant :

— Monsieur, pouvez-vous me faire [sic] un service ?

— De quoi s'agit-il?

Alors, désignant le prince Carolath et un autre officier :

— Ne me mettez pas avec ces gens-là ! Mettez-moi avec ce capitaine. Ils disent, ces gens du grand état-major, qu'il n'y a pas eu retraite. J'y étais..., il y a eu défaite 1

Et comme sa voix s'étrangle sur les derniers mots, il porte d'un geste brusque la main à ses yeux soudain humides.

avait été témoin, possédait cependant une opinion sur la mésaventure. L'Empereur comprit qu'il lui fallait aussi maquiller la vérité . Pour dissiper l'amertume de la lourde épreuve, il mentit par parole avec une aisance naturelle tout à fait « tradition Hohenzollern » : « Emparez-vous de Varsovie, ditil un jour, et la guerre prendra fin ». — « Nous signerons la paix sitôt écrasée la petite Serbie, promit-il une autre fois : Elle est la source de tout le mal ». Et l'on n'a pas oublié son : « Nous rentrerons dans Berlin avant la chute des feuilles » ; ni cette prophétie : « La guerre se terminera en octobre », faite au cours de juillet 1Q15 à des banquiers berlinois, ni ce télégramme du 2 août 19 15 à Sophie, reine des Grecs : « Mon épée destructive a écrasé les Russes. Le drame de la gruerre touche à sa fin », ni cette improvisation de novembre 1 9 1 5 : « Vous sortirez de vos tranchées et vous foncerez sur l'ennemi avec vos tètes sanglantes jusqu'à ce qu'il tombe à vos genoux. Cela se produira dans peu de temps ».

Nous ne groupons pas sans intention ces quelques propos dunouvellisteimpudent que fut Guillaume II. Ils ont préludé par ses galéjades du lendemain de la Marne et l'une de ces apostrophes vaines s'enchaîne à l'autre, car elles naquirent du même besoin : mentir et tromper l'Allemagne.

Pour en revenir expressément à son humiliation de septembre 19 14, rappelons que le Camelot de l'Empire, le 23 septembre, éprouva le besoin, non plus d'exposer ses intentions à son peuple, mais encore à la totalité de l'univers, y compris Dieu qui l'écoutait sans doute avec la bienveillance due à un cousin très cher. Il fit donc savoir sa modeste ambition . S'emparer de la France entière n'avait jamais été son but. Il ne voulait que réduire à néant notre puissance militaire, danger si grand pour l'Europe. « Sera-ce l'affaire d'une semaine ou

3b6 LES FAUSSES NOUVELLES DE LA GRANDE GUERRE

de six mois, j'en ignore assurément, mais ce qui ne me laisse aucun doute, c'est que l'armée allemande campera dans Paris. « Pour en administrer la preuve, le Kaiser approuvait qu'on inondât son pays de facétieuses cartes postales où il était figuré souriant au pied de notre tour de 300 mètres. Ces moyens de persuader, et bien d'autres, ne pouvaient que porter grand effet. Que pesait, là contre, un avertissement discret comme celui-ci que nous trouvons, en septembre, dans la Ga^^ette du Nord : « Ne nous montrons pas impatients car... la lutte pourra être longue et difficile : les phases actuelles le font pressentir ». Wolff claironnait mieux: « La situation est toujours des plus favorables devant Paris : nous n'avons perdu ni canons ni soldats. iVu contraire ! C'est nous qui avons pris cinquante canons et fait des milliers de prisonniers ^ ».

Les relations historiques ont été fort nombreuses en Allemagne, concernant la Marne et le soudain déboire qu'elle valut à l'envahisseur. Point n'est besoin d'écrire que ce sont des textes de circonstances, et qu'ils soient résolument composés à la manière des contes de fées ou sérieusement écrits par des auteurs plus épris de la vérité. Il en coûta, chez nos ennemis, de montrer, sur ce point comme sur tous les autres du reste, de la probité historique. Nous parlerons bientôt d'une publication qui fut fort vite interdite pour le fait que son auteur avait essayé d'y consigner la vérité.

I. La Tribune de Genève s'exprime courtoisement en présence de cette affirmation, mais sous la politesse des mots, l'ironie de l'idée se fait suffisamment jour ; « Comment, dit-elle, depuis sept jours, nous pointons le recul des Allemands pas à pas, dans la retraite de la Marne : nous croyons reconnaître leur position critique? Et on vient nous déclarer que tout va bien devant Paris ? L'agence Wolff nabuserait-elle pas un peu de la naïveté qu'elle nous suppose ? »

Qu'il s'agisse du lieutenant W. von Brennen, et de son histoire de la Guerre racontée pour le peuple allemand, ou de Baer, signataire de la Guerre des Peuples, ou de Hermann Frobius [La Guerre mondiale) , ou des récits de Hermann Richter [avec von Kluck pendant la Marne), ou même de Maximilien Harden et de ses études critiques dans la Zûkunft, tous s'ingénient à « arranger » ce qui ne peut être dit en toutes lettres.

M. Joseph Reinach, dans la Revue de Paris de décembre 191 6, commente un ouvrage paru près d'un an plus tôt à Berlin sous le titre « Les batailles de la Marne » ^

La Revue militaire suisse, dès août, avait consacré un article substantiel à ce livre anonyme, retiré, par ordre, de. la circulation en Allemagne. L'auteur était un soldat. Selon lui, la marche en avant ne fut « interrompue que pour des motifs purement stratégiques ». Il nie un fait évident. « Les armées germaniques ne visaient pas directement Paris », ditil. Il avait été décidé, dès le premier jour (doctrine du vieux maréchal de Moltke) « de ne pas chercher à emporter Paris d'un seul coup brutal et de mettre préalablement l'adversaire hors de combat ». Assurance bien trouvée pour disculper de Moltke jeune et von Kluck. Qui doutait, aux premières semaines d'août, en Allemagne, en France et dans le monde entier, que le plan des états-majors impériaux ne fût de se ruer sur la capitale ? L'Empereur voulait ce coup de théâtre. Nous avons, alors, capté des radios de Nauen où la résolution allemande apparaissait de toute évidence'. Le Petit Journal du 9 septembre 19 16 publiait des extraits probants,

1. Chez Ernst Siegfried Mittler et fils. Librairie de la cour royale.

2. Selon l'auteur d'un article paru dans un journal espagnol [VEn^kadi du 13 août 191(3), von Kluck aurait opiné pour la marcbe sur Paris. Ce récit, où l'on relève de singulières inexactitudes, émanerait d'un officier allemand (voir Revue de Paris, décembre 1916).

empruntés au carnet d'un officier d'état-major de von Kluck, officier depuis lors prisonnier. On y pouvait trouver notamment ces affirmations : « Les soldats chancellent à chaque pas, leurs visages sont barbouillés de poussière, leurs vêtements pendent en guenilles : on dirait des loques vivantes. Ils marchent les yeux fermés et chantent en chœur pour ne pas se laisser aller au sommeil en marchant. La certitude de la victoire proclamée et de Ventrée triomphale à Paris soutient leurs nerfs, fouette leur enthousiasme. Sans cette certitude de la victoire, ils tomberaient épuisés. Ils se coucheraient où ils se trouvent, pour dormir enfin, n'importe où, n'importe comment. C'est le délire de la victoire qui remonte nos soldats. Et pour donner à leurs corps une ivresse semblable à celle de leurs âmes, ils se soûlent excessivement. Mais cette ivresse contribue encore à les faire tenir debout. ?t^';« Aujourd'hui, après une inspection, le général a éclaté de colère. Il voudrait empêcher cette ivresse collective. Nous venons de le dissuader de donner des ordres sévères. Il ne faut pas trop sévir, sans cela l'armée ne marcherait plus. A cette fatigue anormale des excitants anormaux deviennent nécessaires.

« A Paris, on remédiera à tout cela. On défendra de boire de l'alcool là-bas. Quand nos troupes pourront enfin se reposer sur leurs lauriers, l'ordre renaîtra ».

Comment n'aurait-on pas, comme unique objectif, Paris, la « mare de perdition »? De l'aveu même de l'auteur de « Les Batailles de la Marne », cette ville est mûre pour tomber, « Le désarroi à Paris était arrivé à son comble. Personne ne doutait que, sous peu de jours, les Allemands ne fissent leur entrée dans la capitale. Tout le monde perdait la tête. Tous ceux qui le pouvaient quittaient Paris et se mettaient en sûreté. Au commencement de sep-

tembre, un vrai torrent de Parisiens se déversa sur les provinces méridionales et sur la Suisse romande^ ».

Les Allemands croyaient tous que Paris était le but direct de leurs généraux . Leurs feuilles publiques , jour sur jour, annonçaient la distance qui séparaient leurs avant-gardes de la capitale française. « La Chronique illustrée de la G/^t-rre publiait, en couverture de son troisième cahier, une carte de Paris et de ses environs, sans la souligner d'aucun commentaire. Mais cette simple carte bien en évidence en disait long sur leurs espérances " ».

Lorsque l'oblique à l'est est ordonné à l'armée allemande, l'officier d'état-major de von Kluck laisse, en ses notes, percer son étonnement, sa stupeur. On abandonne pour quelques jours la grosse prise, mais c'est pour mieux y revenir.

1. M. Joseph Reinach en son article de la Revue de Paris (décembre ic)i6, p. 183-184) trace de ces jours de départ le tableau ci-dessous:

Exode plutôt précipité, sans doute, mais légitime. Le camp retranché de Paris, sous la menace d'un investissement, n'avait qu'à gagner à se vider de bouches inutiles. Un personnage me dit, la veille de son départ: « Vous restez à Paris ; vous voulez donc voir les casques à pointe ». Mais « tout le monde ne perdit pas la tète ». J'ai vu, au cours de ces cruelles journées, le chef de l'Etat, des ministres, de grands fonctionnaires. Ils gardèrent tout leur sang-froid et, dans des circonstances voisines des pires extrémités, leur confiance irréductible.

Allégé des émigrants, Paris même fut admirable. Je l'ai parcouru dans tous les sens. Beaucoup de maisons et de magasins étaient fermés dans les quartiers riches et commerçants ; pourquoi seraient-ils restés ouverts? Les concierges y prenaient des airs, un peu ironiques, d'importance. Mais les rues des quartiers populeux n'étaient guère moins animées qu'à l'ordinaire. Sur le conseil des anciens qui avaient vu le siège de 1870, on faisait des provisions de toutes sortes. On attendait de pied ferme les événements et l'ennemi. Le départ du Gouvernement fut jugé sans malveillance. Il eût pu s'accomplir en plein jour, comme c'avait été le désir de M. Poincaré. Les raisons qui le motivaient, il ne fut pas nécessaire de les expliquer à un peuple chez qui l'esprit est la fleur du bon sens (a). La proclamation de Galliéni, nommé gouverneur de Paris, le prit aux entrailles.

2. Le hatallle de la Marne vue par les Allemands. M. Dominique Sylvaire. la Renaissance politique, littéraire et artistique, numéro du 2 septembre 1916, page 17.

o. On a vu par ailleurs que ce n'est pas là tout à fait notre avis.

«Nous laissons Paris à notre droite, et nous irons nous concentrer vers le Sud-Est, en face des débris de l'armée franco-anglaise qui essaie vainement de réunir ses tronçons épars dans les campagnes de la Marne.

« Nos soldats ne se doutent pas que nous abandonnons temporairement la route de Paris, Ils comptent tellement se trouver aux portes de Paris demain ou après-demain, qu'il serait cruel de leur dire la vérité. Ils en perdraient du coup leur ressort.

« Nos soldats croient que l'ère des batailles est finie, que l'armée française décimée se cache et que nous allons pénétrer dans Paris en chantant et en buvant ».

« Et il ajoute ce récit, bien signalétique de la pensée commune à toute l'armée des envahisseurs :

« Un bataillon marchait harassé. Tout à coup, en passant devant un carrefour, on découvre un poteau indicateur où on lit : Paris, 37 kilomètres. C'est le premier poteau indicateur non gratté. Le bataillon, à cette vue, est comme secoué d'un courant électrique. Ce mot Paris, qu'ils viennent de lire, les rend fous. Il y en a qui étreignent ce malheureux poteau indicateur, d'autres dansent une ronde autour de lui. Des cris, des hurlements d'enthousiasme, accompagnent ces gestes de déments. Ce poteau, c'est pour eux l'assurance que nous nous trouvons près de Paris, que, sans doute, bientôt nous y serons vraiment.

« Cette plaque indicatrice a eu un effet miraculeux. Les visages s'illuminent, la fatigue semble disparaître, la marche reprend, allègre, cadencée, malgré le terrain abominable de cette forêt. Les chants revivent plus forts, et ce ne sont plus les chants traditionnels, mais des romances parisiennes, stupides d'ailleurs^)).

I. A l'heure de la déroute et pour apaiser le mécontentement de

L'auteur de « Les Batailles de la Marne » ne se retient pas de souligner la désillusion des siens, dès le 5 septembre. « Persuadés du succès définitif, ils subissent une désillusion en apprenant qu'il va falloir creuser des tranchées défensives. On a trop habitué nos soldats à chanter des hymnes de victoire et de triomphe ».

Malgré toutes ces demi-concessions, il ne perd pas de vue la nécessité de prouver à ses lecteurs que l'abandon de Paris répondit à une intention préconçue, à une pensée rationnelle. Et il met le plus grand soin à justifier cette fausse nouvelle historique. Le plan génial, argue-t-il, était de n'entrer dans la capitale qu'après avoir défait les Français au sud de Fontainebleau. Le passage à l'est de Paris était écrit d'avance dans la manœuve du vainqueur. Il répondait à la règle stratégique la plus élémentaire, la plus classique. De Moltke ne l'avait-il pas dit, dès 1859? « Bien que le sort de Paris décide de tout comme en 18 14, il conviendrait de se détourner de Paris pour le cas où une armée ennemie se concentrerait dans les parages rémois ». L'adversaire battu, rejeté par-delà la

leurs hommes, les officiers allemands ont tiré parti des poteaux de carrefours: on en peut juger par ce récit que nous empruntons au livre de M. Jean Renaud : Lu Tranchée rouge. Feuilles de route (Paris, Hachette. igiO).

Septembre 1914. — Un croisement de routes, je suis seul; à perte de vue, fuient, vers l'horizon, des collines aux flancs crevés de tranchées allemandes abandonnées. Je m"arréte étonné, la carte à la main, ne comprenant plus. D'après le poteau, le village de X..., doit être derrière moi; d'après l'orientation, je aois l'avoir devant. Je relis l'inscription en lettres blanches : X... 5 kilomètres, et la flèche indicatrice pointe vers je ne sais quelle ferme perdue dans une très lointaine brousse où des arbres menacent le ciel de leurs moignons déchiquetés. Un soupçon traverse mon esprit: je continue tout droit ; j'arrive au village ovi une ligne énorme dessinée à la craie indique que la. direction de Paris est à l'opposé de sa positioti réelle.

Le mensonge est flagrant et grossier ; craignant l'indiscipline ou le découragement, les officiers ennemis ont dessiné cette flèche, retourné la plaque du poteau indicateur pour faire croire à la horde gueulante de leurs soldats que, même pendant leur déroute, ils marchaient vers la ville promise.

Marne, l'Yonne et la Seine, la marche sur Paris deviendrait alors aisée. Piteux emprunt aux textes ! La vérité plus simple est que si quelques chefs, dont de Moltke, conseillaient le renoncement momentané au défilé sous l'Arc de triomphe, tous les autres, et l'Empereur avec eux, ne désiraient que cette prompte apothéose.

C'est le caractère mensonger de ce récit après coup que nous avons essayé de mettre en lumière. L'ouvrage « Les Batailles de la Marne » restera, malgré son apparence de logique et de bonne foi, un livre bâti sur l'erreur volontaire. C'est l'un des premiers d'une longue suite où l'Allemagne s'est évertuée à déguiser aux yeux de la postérité le coup fatal qui lui fut porté, dans les champs catalauniques.

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