I. Neutralité consacrée par le traité du ii mai
Mais ce n'était pas assez de ces fausses nouvelles : on ajouta celle-ci, pour faire bonne mesure. Selon des renseignements surs, disait l'ultimatum du 2 août de l'Allemagne à la Belgique, la France projetait « de marcher sur la Meuse par Namur ». Pour « prévenir » cette attaque, Guillaume II était contraint de violer le traité de 1839 ^ Avec ces pro-
I. A ce moment, la décision de l'Allemagne était prise. Elle poussait ses bataillons sur le sol neutre. C'est pour donner une suite logique à ce premier mensonge que deux jours après, le 4 août, Von Emmich lançait cette proclamation :
Au Peuple Belge!
C'est à mon plus grand regret que les troupes allemandes se voient forcées de franchir la frontière de la Belgique. Elles agissent sous la contrainte d'une nécessité inévitable, la neutralité de la Belgique ayant été déjà violée par des officiers français qui, sous un déguisement, aient [sic] traversé le territoire belge en automobile pour pénétrer en Allemagne.
Belges ! C'est notre plus grand désir qu'il y ait encore moyen d'éviter un combat entre deux peuples qui étaient amis jusqu'à présent, jadis même alliés. Souvenez-vous du glorieux jour de Waterloo où c'étaient les armes allemandes qui ont contribué à fonder et établir l'indépendance et la prospérité de votre patrie.
Mais il nous faut le chemin libre. Des destructions de ponts, de tunnels, de voies ferrées devront être regardées comme des actions hostiles. Belges, vous avez à choisir.
J'espère donc que l'Armée allemande de la Meuse ne sera pas contrainte de vous combattre. Un chemin libre pour attaquer celui qui voulait nous attaquer, c'est tout ce que nous désirons.
Je donne des garanties formelles à la population belge qu'elle n'aura rien à souffrir des horreurs de la guerre, que nous payerons en or monnayé les vivres qu'il faudra prendre du pays, que nos soldats se montreront les meilleurs amis d'un peuple pour lequel nous éprouvons la plus haute estime, la plus grande sympathie.
C'est de votre sagesse et d'un patriotisme bien compris qu'il dépend d éviter à votre pays les horreurs de la guerre.
Le Général Commandant en Chef l'Armée de la Meuse
von Emmich.
(Proclamation affichée par l'armée allemande à son entrée en Belgique, le matin du 4 août iqi4.)
Rien de plus infâme que ce mélange de mensonges, de flatteries et de chantage I L'affiche, non datée, était entourée d'un double filet noir. Elle fut apposée sur les murs des cités belges, première d'une longue série où nos sauvages et hypocrites ennemis s'efforçaient d'utiliser les petites querelles locales d'avant-guerre, en imprimant leurs exhortations ou leurs menaces, en allemand, en français et en flamand. Piètres psychologues qui ignoraient l'union sacrée des Belges, rapprochés par le péril et la haine communs.
drômes, on pouvait tout oser. L'énorme aventure préludait dans la fausseté organisée. Nous étions prévenus, dès ce jour, que ni les textes des traités, — chiffons de papier, — ni les lois de Thonneur, ne retiendraient le Germain de poursuivre son œuvre sans scrupules.
N'était-il pas déjà en marche avec la certitude de briser notre effort ab ovo ? Parmi les nouvelles erronées sur lesquelles vivait ce peuple depuis un demi-siècle, celle-ci n'occupait-elle pas une place majeure, aux termes de laquelle le Français était un être amorphe, dévertébré, usé par le vice? Hypertrophiés d'outrecuidance, les Allemands nous savaient démoralisés par l'anarchie. Notre patrie, à leurs yeux, était gangrenée par le bienêtre, minée par les dissensions intérieures. Elle allait s'écrouler au premier heurt. La révolution ouvrirait aux fils de la Germanie les portes de la capitale républicaine et socialiste. Cette doctrine était celle de toute l'Allemagne sous les armes, La « promenade militaire j) commençait. Elle vaudrait le plus riche butin aux conquérants, avec le minimum de pertes.
Le 31 juillet, au balcon de son château de Berlin, « Unser Kaiser » — notre empereur — l'avait dit : « J'espère que, si mes efforts de la dernière heure ne réussissent pas à amener les adversaires à une entente et à maintenir la paix, nous manierons notre épée de telle manière, avec l'aide de Dieu, que nous pourrons la remettre au fourreau avec honneur^ ».
Et cependant...
L'enthousiasme allemand n'était pas tel qu'il pût déferler sans une crainte vers les terres à sub-
I. C'est là le texte fourni par les Hamhiirorer Nachrichten. D'après une autre version, l'Empereur allemand se serait exprimé sans faire la moindre allusion à des efforts pour le maintien de la paix. Un journaliste berlinois, Ernst Pfeiffer, a apporté une troisième version en
merger. Une réelle panique s'était emparée, au moment de la déclaration de guerre, de certaines populations transrhénanes. Des journaux officieux avaient dû, de leur mieux, démentir une baroque rumeur, suivant laquelle une automobile blindée, traversant l'Allemagne, apportait un milliard d'or français à la Russie. Le plus grand désarroi régnait dans les chemins de fer, dans les gares, à Munich, à Leipzig, à Berlin, aux frontières. La crainte des espions, raconta alors Heinz Tovote, romancier réaliste et disciple de notre Maupassant, — et capitaine du landwehr par surcroît, — faisait partout des siennes. « A la frontière austro-allemande, des histoires de brigands, des fausses nouvelles étaient propagées ; des suspects avaient cherché à faire sauter nos ponts; on les avait déjà fait fusiller par nos gardes des voies ferrées. Tous les Russes et tous les hommes à cheveux noirs étaient a priori des ennemis redoutables. Il fallut démentir par un communiqué officiel, à Munich, le bruit selon lequel les conduites d'eau auraient été empoisonnées par des agents de l'étranger. Les ponts de l'Elbe, à Hof, étaient me]iacés, et les espions russes se cachaient dans tous les trains. Aussi n'était ce partout que visites de wagons, chasse à l'homme et cris de femmes ».
Mais c'étaient là des énervements inévitables. L'Allemagne s'en guérit assez vite. On la drogua de dépèches où les moindres prises de contact avec l'ennemi étaient truquées en grande victoire. Elle commençait à ce jour ce régime alimentaire de l'es-
publiant la phrase, dit-il sténographiée telle qu'elle sortit de la bouche impériale et qui est la suivante : « J"espère en Dieu pour que je puisse avec son aide manier l'épée de telle manière que je puisse un jour la rentrer avec honneur ». L'incidente sur les prétendues démarches politiques a donc été ajoutée après coup au texte authentique pour appuyer — fausse nouvelle — la légende que l'Allemagne a tant de fois essavé de substituer à l'histoire véritable des origines et des responsabilités de la guerre.
prit OÙ lui serait prodiguée la fausse nouvelle systématique. Elle devait y accommoder si vite son estomac d'autruche que lorsque des défaites authentiques comme celles de la Marne survinrent, elle n'accepta point de croire à une vérité qui, à défaut de ses journaux complaisants, lui était clamée par toute la presse des neutres convaincus.
Les variations que montrèrent l'enthousiasme, la confiance ou l'anxiété françaises, entre la déclaration de guerre et le jour où furent confirmés les heureux événements de la 3Iarne, pourraient être figurés par une courbe, soudainement partie d'audessous du point ^éro pour s'élever aux extrêmes limites de la Foi en la victoire. Cette ligne schématique pourrait être maintenue quelques jours à ces hauteurs réconfortantes. On la verrait monter encore, dès que les premiers succès d'Alsace furent connus. Puis, en une saute assez brusque, elle baissa. Le Doute venait de surgir concernant l'invariabilité des succès. Les villes si promptement occupées à Test étaient déjà restituées par nous.
Mais ce n'était qu'une moindre ondulation du graphique. Peu après, on vit la courbe s'abaisser de plus en plus, et par une série de battements, décroître jusqu'au plan de l'Inquiétude. Les communiqués alors s'efforcèrent de relever ce dessin défaillant. Mais il fallutun matin consentir que l'on était... sur la Somme et la ligne descendit encore. Elle ne devait montrer que quelques oscillations au plan bas, et une brusque défaillance, vers le niveau du Désespoir, lorsque Paris se rua vers ses gares. Quelques jours après, en une vertigineuse ascension, le graphique s'élevait et, s'il est possible, dépassait l'étiage où il s'était vu porter, à la minute
qu'était affiché l'ordre de mobilisation générale : la victoire de la Marne avait provoqué cette saute instantanée, vers TAllégresse Nationale.
C'est la période enclose entre ces deux points extrêmes — 4 aoùt-4 septembre 19 14, — que nous nous proposons d'étudier tout d'abord.
Nous étions, au moment où la guerre éclata, partagés par des puissances de haine. Un procès venait de s'achever par un acquittement. Acquittement et procès, tout autant que le drame dont Tun et l'autre étaient les aboutissements, avaient partagé la France . Un journaliste tué par la femme d'un ministre, des imputations exactes ou fausses, l'animosité des partis greffée sur les sympathies pour la coupable ou la victime, autant d'éléments de discorde qui venaient de susciter, sur les boulevards de la capitale, des manifestations pour le moins fâcheuses.
Soudain, la menace du grand conflit se lève à l'horizon. La France prête l'oreille, entend la sourde rumeur des canons allemands déjà traînés vers les frontières. Les dissentiments s'apaisent, et l'on doit reconnaître qu'à ce moment une seule pensée emplit les âmes en notre pays. L'union pour faire face, l'oubli de toutes nos querelles en présence de l'ennemi.
D'aucuns pourtant, — et ils n'étaient pas des derniers à souscrire à l'obligation patriotique de faire bloc contre l'invasion — d'aucuns ne croyaient pas à la guerre. Ils ne pouvaient en admettre la possibilité. Ils savaient ou supposaient la puissance énorme des armements, la fédération certaine des forces alliées contre l'orgueil présomptueux des Germains ; ils n'acceptaient pas que tant de sang pût couler dans peu de jours et se rattachaient à l'idée que les grands responsables d'un tel cata-
clysme reculeraient devant l'irrévocable décision. Ils tiraient argument de ce que 1 Allemagne, sans coup férir, était en voie de conquérir le monde par des méthodes pacifiques, et leur raisonnement aboutissait à cette conclusion que ce pays si puissant, si peuplé, si résolu à s'épanouir, ne commettrait pas la faute de compromettre son brillant destin en le poussant trop vite sur les voies de la réalisation.
Optimistes, ceux-là répandaient, d'une bouche innocente, la fausse nouvelle que la guerre serait évitée. Ils niaient ce qui, dans la suite, prit si nettement le caractère de l'évidence : la préméditation des agresseurs, leur volonté de porter l'affaire jusqu'à ses conséquences les plus brutales.
Et tandis que de plus clairvoyants suivaient des yeux la montée de l'orage inévitable, tandis que les faits, heure sur heure, donnaient raison à ceux qui prévoyaient la rupture. Jaurès, un soir, périt sous le revolver d'un fou. Dans un pays déjà si fébrile, la nouvelle fait trait de poudre, enflamme les imaginations. Ce meurtre donne naissance à des insinuations infiniment diverses. Les Allemands ont armé la main de l'assassin. Et, mieux encore, il est des Français qui prétendent que les socialistes ont fait disparaître le « grand apôtre » pour le châtier d'avoir adhéré au principe de la guerre.
En temps normal, une telle allégation eût déchaîné d'acres colères. Mais les circonstances de plus en plus s'élevaient au tragique et, après l'adieu de A^iviani au leader socialiste, les esprits se retournèrent vers le casns belli.
On ne vivait plus que dans l'indéterminé depuis plusieurs jours. Le télégraphe, les éditions spéciales étaient chargés de contradictions. Se battrait-on? S'entendrait-on? Dès le 30 juillet, sur la place de la Bourse, un journal avait été saisi,
lacéré et brûlé sur l'asphalte^ par la police, pour avoir annoncé le rappel de quatre classes de réservistes. On disait que les communications télégraphiques avec TEst étaient maintenant interdites, assertion qui, ce jour-là, n'était pas fondée, mais le devint bientôt.
Dans les sphères diplomatiques comme dans la rue, mêmes obscurités, mêmes hypothèses suspectes. Le I®'', le 2 août — l'ennemi avait déjà posé le pied sur le territoire du Luxembourg, déjà il avait attaqué sans déclaration de guerre, — l'ambassadeur du Kaiser près le gouvernement français, M. de Schœn, répandait officiellement le bruit mensonger que son Empereur répudiait toute violence et tenait à respecter la paix\ Parallèlement, la Germanie instruisait le monde entier de cette infâme contre-vérité, aux termes de laquelle le Françaisétaitle véritable et seul agresseur-. C'est nous qui contraignions Guillaume II à faire couler le sang !
Lisons la Ga^^ette de V Allemagne du Nord: « Je suis forcé, dit Monsieur de Berlin, de tirer l'épée pour repousser une attaque complètement injustifiée, et de faire la guerre pour la défense de l'Empire... J'ai la conscience pure et suis convaincu de la justice de notre cause. Ayant appris, dans ma jeunesse, à mettre ma confiance en Dieu le Père, je crois nécessaire, en ces jours solennels, de m'incliner devant Lui, et d'implorer sa grâce ».
C'était, pour la première fois depuis le commencement de la tension européenne, faire appel à ce
1. A propos de M. de Schœn, ce faux bruit, du 2 août : « Un journal belge, la Galette de Bruxelles, annonçait ce matin que M. de Schœn, ambassadeur d'Allemagne à Paris, était passé cette nuit à Verviers, où il s'était arrêté une demi-heure. Au ministère des Affaires Etrangères, on nous a déclaré que ce bruit était absolument inexact ». [La Patrie, 2 août 19 14).
2. Voir plus haut, la fausse déclaration de von Emmich. général allemand commandant en chef l'armée de la Meuse.
vieux Dieu allemand que Wilhelm Kaiser tutoyait déjà en temps de paix et dont, avant peu de jours, il allait — fausse nouvelle s'il en fut — déclarer qu'il avait fait Tun des généraux en chef de son armée. Dieu ? Quelque chose comme un Ueber- Hindenburg !
Les tergiversations du ministre de Schœn se prolongeaient cependant. Pratiquant le jeu de patience avec un art qui, heureusement, ne trompa personne dans notre personnel gouvernant, cet individu retint la dragée jusqu'au moment où il crut pouvoir nous la faire avaler. L'inévitable étant consommé le 4 août, il fait enfin connaître à M. Viviani la déclaration de guerre de l'Allemagne à la France '■ . Sa raison ? On la connaît. Il y est fait plusieurs fois allusion en cet ouvrage même : des aviateurs français ont survolé la Belgique. D'autres, la région de Nuremberg'-.
Paris, en réponse à cette double calomnie, chante d'une seule voix la Marseillaise : la France lui répond.
Noble Marseillaise! Comme elle se ranimait alors, de toutes les vaillances, de toutes les ardeurs d'antan 1 Au 14 juillet précédent, à la revue, nous l'avions entendue, et nous avions entendu aussi des sceptiques qui la raillaient un peu et qui la croyaient moins propre que jadis, à interpréter, sur les ailes du vent, les vrais accents de la vertu civique française. « Elle garde, disaient-ils, toutl'en-
1. Dès le 3 août, un bruit sensationnel circule : « On a raconté ces après-midi qu'une grande bataille avait eu lieu près de Nancy au cours de laquelle les Allemands auraient eu 9.000 morts et les Français 3.000. Nous mentionnons ce bruit, précisément pour avertir le public que, comme beaucoup d'autres, il est impossible de lui accorder, à l'heure actuelle, la moindre authenticité. Nous faisons la même réflexion pour la nouvelle d'après laquelle Brindejonc des Moulinais aurait fait sauter un arsenal allemand ». (La Presse, 3 aoiit 1914).
2. C'est le stupide et grotesque mensonge démenti en juin 1916, notamment par le bourgmestre de Nuremberg.
train que lui communiqua ie patriotisme de Rouget de risle, mais elle manque désormais de cette mâle ferveur qui la faisait héroïque aux grandes époques révolutionnaires ».
Ces nouvellistes mal informés, ces détracteurs trop empressés connurent, en ces jours-là, que notre hymne des Marseillais n'avait rien perdu de son éloquence. La Marseillaise^ furieusement refleurie sur les lèvres de France, parfuma, des terribles âcretés de la poudre, les avenues où se succédaient les cortèges des soldats du lendemain, sous Tenvol des drapeaux. En ces heures magnifiques, et plus que jamais peut-être, elle fut le Credo de la Liberté ^
Le 5, on sait que l'Angleterre marche. Par milliers, les proues britanniques, sur les eaux du Nord, venaient de se tourner vers la fortune de la guerre. La capitale n'avait pas eu le temps d'inventer des fables sur l'abstention ou l'intervention de la Grande-Bretagne, que déjà, sir Edward Grey, aux Communes, faisait son admirable déclaration. Mais, nos boulevards et nos carrefours, fleuves où se ruait l'information folle, entendaient d'autres balivernes : des gens graves se contaient à l'oreille que, non loin des faubourgs, dans la banlieue parisienne des officiers allemands circulaient incognito dans le but de détruire les ponts. Les campagnes furent gagnées par cette rumeur alarmiste et l'on vit, en certaines bourgades, les paj'sans tendre des chaînes de fer pour arrêter les automobiles au passage et s'emparer des « espions » déguisés.
Un « revenez-y » des discussions suspendues en plein débat, suggérait à des imaginatifs la nouvelle que tel ministre, mêlé de près à raff"aire judiciaire qui, une semaine plus tôt, partageait la France, avait été arrêté et fusillé. Mais ces informateurs n'étaient
I. Du 4, cette fausse nouvelle rectifiée : « On dément le bruit, qui avait couru, de la prise de Maestricht et de la destruction du pont de Visé ». (Le Petit Journal. 4 août 1914).
pas très sûrs de leurs affirmations, car ils se démentaient eux-mêmes et affirmaient, au premier tournant de phrase, que l'individu passé par les armes — à Vincennes pour préciser — était le directeur d'un grand hôtel sis place de l'Etoile.
Et puis, il fallait s'attendre à des mesures diverses, parmi lesquelles la suppression du gaz pour le lendemain matin. De même, serait-on rationné sur le sel, dès la semaine prochaine. Enfin, à Saint- Cloud. quelqu'un avait vu des uhlans !!
Ces calembredaines, disons-le à l'honneur de nos concitoyens, trouvaient médiocre crédit.
En rencontraient davantage, dès le 6 août, les chroniqueurs de bornes qui donnaient comme certaine la chute de Liège avant la fin du jour^ Mais le réconfort allait venir dWlsace. Si Ton apprenait avec douleur cette nouvelle — fausse — qu'Alexis Samain, leprésidentdela. Lorraine sportive, venait d'être fusillé à jMetz, on applaudissait ce renseignement — vrai — que nos chevaux buvaient maintenant aux ruisseaux de Lorraine. Et comme il y a des gens pressés, on en rencontrait qui connaissaient, depuis vingt-quatre heures — le 7 août, notre entrée dans... Colmar 1 C'était aller un peu vite.
Vite aussi, allaient ceux qui assuraient maintenant la résistance de Liège, et mieux encore, la ville libérée de l'étreinte, l'ennemi repoussé, 100.000 Anglais déjà à Amiens, et l'Italie disposée à marcher à nos côtés avant la fin de la semaine ! Les Hollandais mobilisaient : ils seraient bientôt des nôtres. Tous les navires allemands s'étaient jetés dans des ports neutres. Le Portugal, frémissant d'indignation, bouclait son ceinturon pour se joindre à nous
I. Ces mauvaises nouvelles anticipaient. L'héroïque cité devait tenir plusieurs jours encore.
sans retard. L'émeute était dans Berlin. Les prisonniers que nous faisions à Tennemi imploraient du pain pour eux, de l'avoine pour leurs chevaux !
Superbes mirages ! riantes erreurs !
Au reste, l'Allemagne, ce même jour, ne mangeait que du « canard » à son dîner. Les cuisiniers de l'agence Wolff se faisaient la main. On imprima, outre-Rhin, le 8 août, « que la Commune avait éclaté à Paris, que M. Poincaré était assassiné, que tous les services militaires et civils étaient sabotés par les socialistes et qu'enfin on ne comptait plus, dans nos armées, les refus de marcher ».
Le 9 août, à Paris, un léger entr'acte*. On n'en est pas encore à s'inquiéter : on attend, on essaye de fixer ses idées. Nous avons Mulhouse^. Les bien
1. Si nous fûmes témoin du spectacle de la capitale aux premiers instants de la guerre, nous dûmes, dans la première quinzaine d'août 1914, rejoindre notre poste dans une ambulance coloniale, aux armées. Dès ce moment, nous avons résolu de composer le présent ouvrage et à cet effet, dans la mesure que nous permettaient nos obligations militaires, nous n'avons cessé de recueillir le document qui abondait de toutes parts. La plus large contribution à notre travail nous fut fournie, au prix d'un labeur patient et assidu, par l'étude d'un très grand nombre de journaux que nous avions fait quotidiennement classer et conserver. L'histoire de la fièvre de Paris, durant les trente premiers jours, s'est dégagée pour nous, avec un singulier relief, au cours de cette enquête à travers les feuilles publiques. Nous devons aussi de précieuses indications de faits, de très exactes observations psychologiques, pour cette période, à l'amabilité de plusieurs amis qui nous ont donné les notes prises par eux. pour nous, au jour le jour. Ces matériaux recueillis sur le vif nous ont été d'un excellent auxiliaire, surtout pour ce chapitre.
2. Le projet punissant les indiscrétions de la presse, relatives aux effectifs, mouvements des armées, situation de l'armement, avait été approuvé unanimement à la Chambre des députés le 5 août 191 4. — Des poursuites furent ordonnées dès le 9 août pour délit de fausses nouvelles : « On a arrêté hier soir un industriel du XII» arrondissement qui avait affiché sur son immeuble une dépéclie émanant soi-disant du général d'Amade et relative à la prise de Mulhouse. Un bijoutier des Lilas. ayant commis un délit analogue, sera également poursuivi ». [Le Matin. ioaoûti9i4). — Mais le Ma/?« lui-même, le 11 août publiait : « L'Allemagne sans télégraphes. — C'est fait, presque toutes les lignes télégraphiques qui reliaient l'Empire barbare au monde civilisé sont coupées. Seul, le câble d'Emsden, entre la Baltique et Ténériffe, permet encore à l'Allemagne de recevoir quelques nouvelles. Il sera détruit avant peu ».
renseignés disent : Colmar, une fois de plus. Les journaux ne portent-ils pas en manchette : Vers Cohnar ! Il faut comprendre, n'est-ce pas, ce que parler veut dire! Toutefois, les meilleurs liseurs d'âmes croient deviner la manifestation d'un sentiment nouveau. On bavardebeaucoup, pour s'étourdir. On ne le déclare pas tout haut, mais chacun comprend, à part lui, qu'on a besoin de se griser. Qu'advient-il à Berlin ? Que font les Russes ? Les Autrichiens accourent- ils vers nos frontières, comme on le murmure? Que se passe-t-il en Lorraine? Faut-il croire ceux qui prétendent que Joffre est déjà sous les glacis de Xeu-Brisach?La moindre précision ferait du bien. Les échotiers, bien qu'inventifs, ce dimanche-là, ont de la difficulté à trouver preneur, pour leurs primeurs suspectes.
Le pessimiste apparaît, encore que discret et cherchant sa voie. Il aura beau jeu dans quelques jours. Ses premiers tâtonnements n'émeuvent encore sérieusement personne. Néanmoins, il commence à savoir lire entre les lignes du communiqué : il y déchiffre peu à peu ce que l'état-major n'a pas cru opportun d'}'' consigner. Bientôt, il va dresser sa morne face avec plus d'assurance, et proclamer qu'il sait la vérité totale : elle ne sera jamais réjouissante dans sa bouche. Il n'a pas encore imaginé la Judée envahie par les rats (ce fut en janvier 1916', mais, comme il n'aime pas vivre dans l'ignorance et que nous y sommes tous, le 10 août 1Q14. il anticipe sur le spectacle et s'évertue à démoraliser alentour. Il se dit incapable de travail, de pensée. Il est brisé. Il se prépare à recevoir de grands coups. Le 11, s'il rencontre une veuve dans le métro, sous les voiles noirs, il reconnaît déià une veuve de la guerre.
On n'écoute pas encore ce pessimiste : il vient trop tôt. On guette les nouvelles, mais on ne peut les croire encore décevantes. Rien de la mer, rien de
la Russie, rien de la Lorraine. Des communiqués parcimonieux, un breuvage censuré pour apaiser notre soif: Berlin proteste, dit-on, contre la guerre et contre la famine imminente : c'est déjà une consolation dans notre vaine expectative. Les Germains désertent par légions. Des détachements de vingt Français, des patrouilles de trois hommes font fuir les uhlans en nombre. Que nous vient dire ce broyeur de noir ? Voilà des fleurs dans les voitures à bras, des cocardes sur le sein des femmes, les vivres sont à prix normal. On se fait à l'idée de l'attente nécessaire. « Attendons », telle est la saine formule de chacun.
On attend, mais c'est, tout de même, pour recevoir des nouvelles aussitôt que possible. Le 13 août, la glane est maigre. Nous dit-on toute la vérité ? ^ Pauvre aliment, triste pitance en ces beaux jours messidoriens. Savoir ? Savoir ? Où est la bataille rangée ? On consulte les cartes. On « stratégise » en chambre. C'est une infirmité naissante. Elle progressera. Meuse? Rhin? Liège? Quelqu'un dit: « Non, frontière franco-belge ». On le fait taire.
I. « Nous n'avons, en France, qu'un parti à prendre : celui de la vérité pure et simple. Vérité, clarté, c'est ce qu'il faut au peuple français ; dans l'état moral nouveau créé par la guerre, il est prêt à tout accepter, même les alternatives inhérentes à un conflit qu'il sait devoir être long et incertain pendant des semaines et des mois. On parle du devoir très légitime de ménager les nerfs du public. Il n'y a plus de nerfs, puisqu'on est décidé à tout. On a déjà cité le mot du Président de la République : « Nous saurons taire ce qu'il faut taire, mais nous ne dirons rien que de vrai ». Ce mot est bon à répéter pour assurer le calme de l'opinion que de fausses nouvelles, venues on ne sait d'où, tendent sans cesse à ébranler. Les départements savent très mal ce qui se passe. et nos soldats moins encore. Il est question, paraît-il, de faire afficher dans les endroits où nos troupes sont massées, une sorte de « Journal de l'armée ». Très bien ! Mais il est une façon tout aussi bonne de procéder et qui, d'ailleurs, ne peut nuire à l'autre : c'est de faciliter l'arrivée au front de tous les journaux. Puisque le ministère de la Guerre exerce sur eux, en vertu de l'état de siège, un contrôle sévère, nulle fausse nouvelle ne peut filtrer et les autres doivent être connues: ce qui est bon pour la nation est bon pour la nation armée •. {Pendant la grande guerre. Etudes diplomatiques et historiques, août-décembre 1914. Par Gabriel Hanotaux, Paris, Plon-Nourrit et C'% 1916, p. 31 et 33).
C'est un semeur de fausses nouvelles. Peu de jours encore, et ce menteur aura raison.
La presse est muette sur les grands faits. Il est vrai que le Japon va déclarer la guerre, que le tsar va rendre publique son intention de ressusciter la Pologne, que Thann est redevenue française, qu'un drapeau allemand a été pris, que la vente de l'absinthe est interdite, que l'on chante à tous nos carrefours citadins ; il est vrai aussi que Paris — et tout le pays — sait faire primer en lui le sentiment de la confiance sur celui d'une anxiété qui lentement, monte, monte... Nous craignions moins l'Allemagne, à la mi-août 19 14, que six mois plus tôt. Les ragoteurs ont trouvé, en nous, bon terrain pour semer la graine optimiste. L'Allemand, pour beaucoup de Français, est à ce moment-là « quelqu'un qui fuit et qui a faim ». D'une façon qui paraît générale, le soir du troisième dimanche de guerre, c'est la « paix des cœurs ».
Sentiment peu réel. On s'aperçoit de sa facticité en le décortiquant. On nous sert toujours « de la bouillie pour les chats », petit choix de nouvelles anecdotiques, fretin d'information. « Gai, gai, soyons gais ! » Comment l'être ? qiiid ? de Verdun, de la Meuse, de Liège, du Luxembourg ? quid? de l'Alsace et de certains déboires dont on murmure la nouvelle? Des contes de fées ! La victoire nous futelle constamment fidèle ? N'allons-nous pas tomber de haut ? Le 19 août, l'appréhension fait du progrès dans les esprits. Les « apporteurs de détails » travaillent infatigablement. Leurs récits ne sont que contradictions. Pourtant ils sont assez forts pour ébranler sérieusement cette « foi du charbonnier » que bien des gens professaient en lisant et relisant complaisamment les triomphales manchettes des feuilles publiques. « Cuisine que tout cela ! dit l'opinion. Il y a quelque chose !... » Le système des communiqués puérils persistait à vouloir, par des
phrases évasives, « soutenir les nerfs et exalter le moral w ; on ne demandait pas mieux que de souffrir, mais on eût voulu savoir pourquoi 1 on souffrait. C'était le jeu terrible de la guerre. On était autrement qu'on ne fût en 1870. En ce temps, la dépression des caractères devint visible sitôt la première défaite. Le pays bien vite donna l'impression de s'être résigné à la fatalité : on en vint à combattre par devoir mais sans espérance.
Il n'en était plus de même, aux jours où Charleroi avait été sept fois repris et perdu, et où on ne le savait pas encore ! Luttant contre l'ennemi, on luttait contre Vidée de la défaite. Le pays, derrière tous les soldats, vivait dans cette unanime psychologie.
Mais vient un moment où la foule, cependant bonne fille, ne se satisfait plus de se voir suspendre au cou un joli collier de lieux communs et de boniments roses. Le « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles » du dicton, vers le 20, était de plus en plus interprété : « Pas de nouvelles... fausses nouvelles ». Et cette fois, c'était le gouvernement qui, par son silence, arrivait aux mêmes fins d'angoisse que le nouvelliste de coins de rues, par son désespérant bavardage. La méthode des soporifiques d'état-major et des censures préparait un réveil cruellement désillusionné. « Les journaux nous endorment » devint une phrase de langage courant. De quoi parlent-ils : Des atrocités allemandes ? Soit, c'était, hélas, d'actualité. Mais aussi de la correspondance des soldats, d'une cérémonie religieuse au Kremlin, des jugements d'un conseil de guerre à Belfort, de notre façon de traiter les prisonniers, d'une blessure du kronprinz — fausse nouvelle — des correspondants de guerre, des exportations interdites en Russie, de la neutralité suisse, du bluff allemand, d'un discours patriotique de M. Clémentel, de l'ambulance de M""" Messimy, des volon-
taires helvètes, des promenades de Paris, de la conquête du Togo, des fonds de la Croix-Rouge, des Américains maltraités en Allemagne!! Copie fastidieuse, lamentable leurre. Où sont les Allemands dans leur avance en Belgique... et en France ? Vous ne le saurez pas, mais pour combler la mesure de votre bonheur, le journal vous offrira la récompense, — il lui restait un peu de place, — de vous donner à lire un poème de Théodore Botrel !
Fausse nouvelle par le mutisme. Nous insistons sur ce spécimen qui doit prendre place en notre collection.
C'est le 20 août que le Matin se décide à balbutier gauchement : « Seraient-ils à Bruxelles ? » On mâchait les mots : ils y étaient. Du boulevard Anspachà Lille, il n'y a qu'un pas. Le besoin grandissant de la vérité s'affirme parmi nous. Nous n'aurons pas une indigestion d'allégresse parce que Pégoud, aviateur notoire, a survolé deux convois allemands et parce que, dit-on, un zeppelin a été détruit. Les optimistes seuls sont satisfaits, parce que, mesure de précaution qui ne doit étonner personne, la population civile évacue Maubeuge. D'ailleurs, n'ajoutent-ils pas, en se frottant les mains : « Soyez rassurés. Les Allemands se déploient exagérément. Il leur en cuira. Les 150.000 Belges d'Anvers sont sur leur flanc droit, prêts à bondir. 120.000 Anglais sont à Saint-Quentin et dans notre nord-ouest. Nous allons enfoncer et tourner l'envahisseur. Le gros plat du festin est sur la Sambre et la Meuse, attendez ! »
Vers cette clé de la voûte, tout le monde tourne les yeux. Le pessimiste progresse, malgré tous les pick-nie-iip imprimés dans les journaux. Dans les ministères, on est sombre. Place Beauvau, à midi, le 24 août, dans la cour du ministère de l'Intérieur, ungroupe de journalistes blêmes : on dit là les choses les plus terribles, vraies parfois, fausses souvent.
Dans les cafés, les loges de concierges, sur les escaliers des métropolitains, c'est partout le dialogue de rinquiétudeetdeTindécision. Une énormité, publiée à gros tirage, ne remonte pas les cœurs : « Les Russes à cinq étapes de Berlin !! » Fausse nouvelle qui eût fait rire en toute autre circonstance.
Disons-le nettement. Cet état d'esprit (à Paris, tout au moins), ne saurait être contesté par l'histoire, voulût-elle, avec le recul, anoblir de stoïcisme rigide ces jours où le pays avait bien le droit d'être un peu moins de marbre que ne le voudront, sans doute, ses apologistes à tout crin. Attitude bien humaine. Comment ne pas céder à l'énervement ? Mais on ne jeta pas le manche après la cognée. La confiance cohabitait en nous avec les alarmes. On ne croyait plus aux souliers de carton des Allemands, à l'insurrection berlinoise, mais on n'acceptait pas un seul instant que la partie tragique dût être bientôt perdue par nous. Les pires colporteurs de bruits allaient loin dans le maquis des racontars enchevêtrés : aucun n'eût osé annoncer ce fait, comme devant se produire, dans la quinzaine : les Allemands à trente kilomètres de Paris. Pas un n'y songea le 25 août. Et nous fustigerons assez, en ces pages, les informateurs infidèles à la vérité pour leur rendre cette justice que, cette fois, ils eurent l'honneur de manquer d'imagination.
« Ce sont les Russes qui vont nous tirer d'embarras » disent-ils avec assurance, le lendemain. Car ces messieurs connaissent que la multitude des Slaves armés — douze millions ! — marchent précipitamment vers le cœur de l'Allemagne, L'inondation à l'Est va sauver l'Ouest des périls de l'avalanche.
Un jour plus tard, Paris reçoit une armée de nouvellistes hâves qui, tout en parlant, lui inspirent moins de peur que de pitié. Ce sont les évacués du Nord, vieillards, femmes et enfants. Ils racontent
ce qu'ils ont vu. L'effroi les inspire encore. Comment les blâmer pour ces récits de feu et de sang où la souffrance et la terreur, maintes fois, multiplient Ihorreur de ce qui, sans être exagéré, eût été si horrible déjà ?
Mais qu'est cela ? Au bois de Boulogne, on enfonce des pieux, on tend des fils de fer. C'est pour parquer des bœufs et des moutons. Les alarmistes n'y voient que des travaux de défense. Et ils trouvent auditeurs ! Ils répandent bien d'autres sottises, au point que les quotidiens multiplient les articles pour prévenir contre le danger des nouvelles non contrôlées. Afin d'être sur de n'en pas propager, le bureau militaire de la presse, le 27 août au matin, ne délivre pas de communiqué !.., Les journaux le remplacent avantageusement. Ils composent, en hauts titres, de magnifiques fausses nouvelles, du genre de celle-ci (28) : « Le tsar dictera bientôt ses conditions à l'Allemagne ! » C'est le cordial russe ! Cette wodka produit bon effet. L'optimiste reconquiert le boulevard. Pas pour longtemps. L^ne révolution de soleil, et la vague grise se regonfle. Les textes officiels restent des potions édulcorées. Où est le front ? Tout à coup, on lésait... Sur la Somme !'. M. Millerand, ministre de la guerre, revenant du quartier général, est rentré à Paris : il est de tout point satisfait (propos d'optimisme frayant les ministères . Ce ministre a bien de la chance, si l'écouteur aux portes ne s'est point trompé.
Le 30. on ne peut plus douter. Ils sont près de Paris. Un avion jeta des bombes sur la rue des Vinaigriers. La ville n'a pas plus peur de cette carte de visite que du redoutable voisinage. Ceux qui ne doutent pas, ce sont ceux qui pensent par eux-mêmes. Les autres, — presque tout le monde — pensent par leurs journaux. L'immense majorité du citadin, bien qu'épiloguant et déraisonnant à perte
de vue sur le cours des événements, ne voit rien, ne comprend rien, ne devine rien : « Qu'on se méfie des colporteurs de panique ! » crient les leaders de la presse. Précaution, mais précaution à peu près superflue. Le peuple de la capitale n'a pas perdu la tête. Il est même stupéfiant qu'il ne s'émeuve pas davantage. L'alentour des gares offre le spectacle des grands départs. C'est là qu'il faut passer la nuit pour tâter, à la meilleure place, le pouls parisien. Dans les foules pressées aux portes, on use le temps en longs entretiens où les bien instruits de toute chose s'en donnent à cœur joie. On écoute, on commente à peine. On veut s'en aller et... c'est tout. Creil et Pontoise sont aux Allemands ? C'est peut-être vrai ? La Monnaie, les Archives sont parties pour le sud du territoire. Le gouvernement va les suivre ? Déductions gratuites et faciles à faire. Le Japon offre une armée ? Assurance plus sujette à caution : on l'accueille pourtant, dans toute sa fausseté. La rue garde son apparente indifférence : c'est à se demander s'il faut admirer la placidité de Paris ou s'exaspérer de son manque de passion. En somme, c'est le fiasco des alarmistes. Le détail a sa valeur. Plus tard, aux jours de moindre alarme, on les écoutera beaucoup plus qu'en cette fin d'août qui leur offrait si riche occasion de prêcher les masses. Les « tout en rose » ont plus de succès que les « tout en noir ». Dans le V de nos armées d'Est et d'Ouest, disentils, l'Allemand s'engage comme dans les pinces d'une tenaille. Et puis, ils sont tous condamnés à mort, ces ennemis trop audacieux : « N'avez-vous pas entendu parler de ces quelques milliers de Bavarois que l'on trouva, noircis, dans leurs tranchées du côté de Nancy, et qui conservaient encore la position du tir ? Savez-vous qu'à Guise et sans que, bien entendu, on l'ait publié, on a détruit, il y a trois jours, 50.000 Germains en une heure ? Avez-vous
entendu parler de la turpinite. cette foudroyante œuvre de guerre, cette merveille de la chimie qui, glissée dans l'obus, va, au loin, asph3-xier l'agresseur ? C'est la turpinite qui a agi à Nancy et à Guise. Quand les envahisseurs seront sousles murs de la capitale, dans les campagnes évacuées de toute population civile, nos forts les inonderont du terrible et invincible poison. S'ils sont deux cent mille, ils s'endormiront deux cent mille sous le nuage mortel. Turpin est bien le Dieu de nos armées. La lettre V est la première du mot victoire... ».
... Les Allemands étaient à Compiègne.
Guillaume II, le 19 août à Aix-la-Chapelle, avait affirmé à ses troupes cette mémorable fausse nouvelle : « Vous exterminerez la misérable petite armée du général French ». Allait-il, si vite, être puni, par les franco-britanniques, de cette haute fanfaronnade ? La pensée populaire le crut fermement. La turpinite fit florès. L'imagination, lancée, n'entendit pas le « casse-cou » des gens raisonnables. On partait à Bordeaux, mais Bordeaux était la capitale du Ro3"aume de l'Extravagant. On reviendrait sous peu lorsque l'invention aurait fait son œuvre. Les expériences, sur des moutons, avaient étonnamment réussi. Des plaines avaient été en un instant converties en champs de carnage jonchées de toisons roussies. Massacre des innocents en attendant l'autre. L"ne bombe grosse comme une noix, et la mort sans phrases à un kilomètre à la ronde. On divaguait. La poudre infernale, le vaporisateur de poche allaient plonger dans l'éternel sommeil les hordes teutoniques.
Mais si nous voulions vaincre, il fallait ne pas commencer par tirer sur nos soldats. C'est ce que réclamaient, le i" septembre, les nouvellistes en certifiant que, lors de la visite de deux aéroplanes allemands, en ce jour, la tour Eiffel, par mégarde, avait tiré sur un avion français.
La courbe de confiance baissait, hélas, d'heure en heure.
Le i*"' septembre, les marchands de prévisions lugubres faisaient fortune. Qui voulait leur opposer des espérances trouvait cent contradicteurs. Les vraies nouvelles étaient rares. On se perdait dans le labyrinthe des autres.
La ville semble plus hébétée que fébrile.
Des régiments passent, on salue, on n'acclame pas.
Par un curieux retour d'opinion, on considère maintenant comme un mensonge le bruit suivant lequel le gouvernement fait ses malles. Les « sombres » jurent « qu'il y aura aussitôt du mouvement » si le départ se produit. Quoi ? la Commune ? « Non, mais soyez-en sûr. de l'agitation dans les faubourgs ». Ceci n'est, au reste, que du vague potin. Il faut trouver mieux : on le trouve. Le général Percin a été fusillé, pour avoir, sans artillerie, aventuré trois régiments de réservistes, sous Cambrai, dans une affaire où presque tous les nôtres furent tués.
Beaucoup croient au siège imminent, mais beaucoup aussi attendent merveille du « facteur formidable » (?) dont a parlé Kitchener. Qu'est le facteur formidable? Personne n'en sait rien. Mais Kitchener n'a pas jeté une vague parole en l'air. Le gouvernement est sur les routes. Les faubourgs ne bougent pas, on critique, on s'indigne, mais on ne fait pas de barricades. Le boulevard attend son taube. Il vient. Des pigeons, terrifiés par les coups de fusil, s'envolent du Palais-Royal : ce sont sûrement des pigeons lâchés par des espions restés à Paris.
Ténèbres des communiqués. On tend l'oreille pour percevoir la rumeur du canon. Est-il besoin de dire que les neurasthéniques l'entendent distinctement? Les rumeurs du 4 septembre? On va faire
évacuer Montmartre et. au sommet de la Butte, démolir les plus hautes maisons : demain on ne pourra plus sortir de Paris. Les Japonais arrivent. Du 5? Saute curieuse. Que s est-il passé? Les colporteurs, une fois par hasard, ont raison. Ils ont flairé le bon vent. C'est menu comme un fil, mais cela semble bien attaché : les Allemands sont barrés. Mais on en veut trop dire : on ajoute, à tort, que des navires anglais et russes ont jeté l'ancre, quelque part, entre Ostende et le Havre, et qu'ils transportent, tel dit cent mille, tel dit cent cinquante mille Russes, Ce sont les Russes d'Arkangel ! Si l'on joint, à ce coup de théâtre, l'assurance que l'on a vu des Japonais en uniforme au fort de ÎMontreuil, on a le bilan généreux de ce jour confiant.
Le 6 septembre — un beau dimanche de clair soleil — Paris respire sur ses avenues. Il semble totalement libéré d'appréhensions. A Asnières, le peuple canote. Maintenant que le danger paraît — pourquoi? — un peu écarté, on blague les ministres de Bordeaux. Cette suggestion trouve preneur : « Le Président ne peut pas rentrer à Paris sans avoir annoncé la dissolution de la Chambre et avoir dit qa'il s'en remettait au Congrès de Versailles pour désigner son successeur à l'Elysée ».
7 septembre : Communiqué de trois heures. — Paris frisonne d'une immense joie. C'est la victoire. Les « surenchérisseurs » donnent même leur parole que la retraite de l'ennemi sur Péronne est coupée! C'est trop vouloir d'un coup. Quoi qu'il en soit, Paris, qui se sait décongestionné, ne croit plus jamais possible le retour de l'ennemi. j.A.utour des travaux de défense que l'on persiste à faire, dans la ceinture des fortifications, les badauds s'amusent, optimistes et railleurs, de « toutes ces blagues inutiles ».
Une seule ombre au tableau. On murmure des insanités concernant le généralissime.
— Tu sais, il paraît que Joffre va être destitué. Il aurait déjà dû tomber il y a quatre jours, mais ça ne va pas tarder.
— Qui t'a dit cela ?
— Ça se dit.
Rien n'explique cette nouvelle toute forgée. Elle marque l'origine d'une longue suite de propos similaires qui, dans la suite, eurent, devant l'opinion, un succès inégal. Ils se reproduisirent, avec une persistance particulière, en 19 16, entre les deux comités secrets. Ils sombrèrent, pour cette première fois, lorsque le communiqué du 11 septembre apporta le long et substantiel récit par lequel était prouvé que la lutte, sur la Marne, avait pleinement tourné à notre avantage. L'abondante et précise littérature officielle permit enfin, aux commentateurs des faits, de développer des appréciations assises sur des réalités. Au moins autant que cela leur fut possible, car ils devaient compter avec leur tempérament. Sous la lentille de leur microscope, les lyriques virent le mieux où était le bien, le parfait où était le mieux. L'avantage de nos armes fut pour eux le prélude de l'avant-dernière victoire. Et l'on put entendre dire : « Dans huit jours, il est possible que la guerre soit terminée ». C'est pour obéir à cette douce illusion, que certains prirent la plume afin d'avertir leurs parents retirés depuis huit jours dans les provinces méridionales. Mais au moment d'agir, un scrupule les retint... Et ils n'ouvrirent pas leurs écritoires.