Texte des faux radios lancés par les postes allemands
Juin 27. 20 h. 50. — Attention postes anglo- français, voici des nouvelles :
Londres, 21 juin. — Notre état-major publie la note suivante ; a Aujourd'hui, notre avance a été de 12 kilomètres environ, ce qui Permet d' envisager le dégagement de la ville de Lille où notre infanterie a pris pied. Roubaix, Tourcoing, Lens, Saint-Quentin, Noyon pourront peutêtre être dégagés » .
21 h. 20. — A tous les postes français, écoute!^, voici les dernières nouvelles : « Front britannique. — D'après les rapports du grand état-major anglais, nos troupes ont repris pied définitivement dans Lille. Une véritable débandade s'effectue dans les rangs de nos ennemis. Nous vous tiendrons au courant de chaque événement important ».
24 heures. — L'Agence Reiiter communique le radio suivant : a Les Alliés, avec l'appui de la /lotte, ont repris l'offensive sur tout le front balka- 7iique . Les troupes françaises seraient déj'a aux portes de Monastir . Les détachements anglais auraient repris le fort de Rupet, occupé dernièrement par les Bulgares. — Aviation. Une escadrille d'aéroplanes a jeté des bombes incendiaires sur Constantinople. Plusieurs quartiers de la ville sont la proie des flammes. La flotte russe opérant dans la mer Noire a bombardé Burgas.Le Gœben, qui a tenté une sortie, a été torpillé par un sous-marin russe ».
2. Après la prise du fort de Vaux, dans certaines villes allemandes, le gouvernement impérial fit annoncer que « l'armée française, en déroute fuyait en hâte sur Paris, et que la guerre finissait en une véritable promenade militaire ». L'effet de ce mensonge fut d'affoler un instant les populations et d'obtenir que des régiments nouveaux partissent pour Verdun avec un enthousiasme de bon aloi, contrastant avec l'abattement habituel des hommes que les officiers ne peuvent plus dissimuler. On devine ce qui a dû se passer dans l'esprit des soldats ainsi leurrés, quand ils se sont trouvés en face de la réalité, et ce que songeront, à la fin. des populations civiles aussi grossièrement trompées. {Le Temps, 39 juin 1916).
jouaient ce jour-là du mensonge défavorable à l'Allemagne.
Ce n'étaient pour l'Empire que catastrophes sur catastrophes. Vexés d'avoir pavoisé pour une illusoire victoire navale, ils voulaient nous donner le déboire d'éteindre nos lampions quand nous saurions qu'on nous avait trompés. Mais ils exagéraient la mesure et l'abondance même du bonheur nous fit presque aussitôt douter de sa qualité.
Si quelques personnes pressées propagèrent trop complaisamment les fourberies des radios maquillés, elle s'en repentirent avant la nuit venue, le piège étant alors éventé. Truc grossier dont, pas plus longtemps que nous, ne furent dupes les neutres, habitués par deux ans de spectacle, à pénétrer le sens des documents officiels et, au besoin, à lire entre les lignes.
La morale de cette aventure, chez nous, fut que les optimistes formulèrent, pour la proposer à tout venant, une réconfortante certitude : « Les Allemands se sentent si peu sûrs de la résistance qu'ils songent à préparer les voies à leur retraite ».
N'en sont-ils pas aux derniers retranchements de la mauvaise foi, observent les mêmes braves gens, en commentant les plus récentes arguties du « prince des menteurs, M. de Bethmann-Hollweg », et en approuvant ces déclarations de M. Sazonow, à peine arrivées de Pétrograd, cette fois par des chemins authentiques :
« Ne se contentant pas des imputations faites de mauvaise foi contre la Russie, M. de Bethmann- Hollweg a accusé cette puissance d'avoir accablé sa conscience du crime sanglant de la guerre européenne, par une fnobilisation précipitée. Or le chancelier évite soigneusement de mentionner que la mobilisation russe intervint seulement après la mobilisation de l'armée autrichienne, après la mobilisation d'une partie confidentielle de l'armée
allemande. Tout le monde sait d'ailleurs que V annonce prématurée de cette mobilisation à la population allemande par le Lokal-Anzeiger est un fait indéniable et réel ».
Autant d'alertes et de redressements de vérité qui prennent place en ces heures surtendues où l'on attend l'éclat de la foudre en Artois. Elle tombe en plein boulevard, le 28 juin, à 3 heures et demie, et sur l'immeuble du Crédit Lyonnais. Tonnerre céleste et qui n'est point belliqueux. Mais les nerfs sont assez exaspérés pour que l'on se méprenne sur le sens de l'énorme détonation. En un clin d'œil, et par quels humoristes ? il est téléphoné dans tous les journaux qu'une bombe incendiaire vient d'être jetée dans le grand établissement de crédit, La nouvelle est d'autant plus plausible que tout Paris a entendu l'explosion. Anarchie renaissante? Protestation contre la longueur de la guerre ? Perfidie allemande ? On n'a pas le temps de choisir entre ces trois versions. Les secrétaires de jour envoient, de toute urgence, les photographes et leurs appareils pour prendre... quelques aspects des ruines. Les opérateurs reviennent confus, et tout le monde rit.
Les journaux, à propos des formidables événements qui s accomplissent sur le front, sont d'une réserve exemplaire. Mais l'opinion publique n'a plus besoin des feuilles pour savoir tout, et le bien savoir. L'heure des glorieux combats a sonné. On donne vacance au télégraphe : une télépathie joint Paris aux armées. On dirait que Poilus et Tommies, par delà les distances, parlent aux boulevardiers comme s'ils étaient face à face. Et ils disent, ces braves aux aguets derrière les talus qu'ils vont cette nuit enjamber : « Citadins, préparez vos cœurs à la joie. Avant huit jours nous vous enverrons d'inoubliables et délirants faits d'armes ».
Déjà, les Italiens « marchent de l'avant comme
à la promenade » annonce le jovial potinier. Déjà, nous sommes allés jusqu'aux deuxièmes lignes ennemies, devant Tahure. Et, tant on souhaite sa prompte et son énergique action, on ne parle que du bruit des canonnades. Les journaux discutent pour ou contre. Peut-on discerner jusqu'à Orléans le canon d'Amiens ? Tous les promeneurs du Bois de Boulogne ont l'oreille tendue, le doigt haut, et ils vous disent, en passant : « Cette fois, il n'y a pas de doute. C'est bien lui. J'ai nettement reconnu sa grosse voix ».
Les Russes sont aux portes de Koloméa ; Hindenburg est fort contrarié au Nord oriental : c'est le moment d'agir.
' Les critiques militaires allemands les plus autorisés avaient une fois de plus menti en décrivant les « piètres moyens » de préparation à l'armée russe, D après eux, un mois auparavant, la Russie était loin d'être prête à équiper et à instruire les réserves qu'elle avait levées pendant l'hiver. Et pourtant, c'étaient ces jeunes et admirables troupes qui venaientd'assurer un si prodigieux effort et qui s'y étaient le plus distinguées. Les Tommies maintenant et les Français allaient accomplir des prouesses pareilles.
La province n'était pas moins que Paris impatiente de vivre de beaux jours. En diverses villes, on dut intervenir contre les nouvellistes. Parmi quelques cas, citons, d'après le Journal de Montélimar et de la Drôme (i*" juillet), celui-ci : « Rien de plus pernicieux pour le bon public que les faux bruits que certaines personnes font courir sans raison, dans le seul but. sans doute, de se donner de l'importance. C'est ainsi que samedi soir, elles firent courir le bruit de la prise de Verdun, alors que la vaillante citadelle — tout le monde le sait — continue à résister héroïquement. Ces personnes mériteraient qu'on leur tît une application
sévère de la loi sur la propagation de fausses nouvelles ».
C'était là un écho alarmiste. Il était fort rare. Les autres péchaient plutôt par excès de confiance. La presse allait bien vite mettre le public en garde contre ce qu'ils comportaient de dangers.
L'étranger éprouvait lui aussi le besoin de faire connaître que les temps n'étaient point à la paix. La très noble Espagne, dont l'attitude rigoureusement pure n'avait jamais varié, au moins dans les sphères gouvernementales, rectifiait un mensonge allemand imprudemment garanti comme vrai par le périodique £1 Mundo, de Madrid. L'ambassadeur d'Alphonse XIII à Londres autorisait la presse britannique à démentir formellement la nouvelle publiée par ce journal et suivant laquelle le sous-marin allemand C/-35 * aurait apporté au roi d'Espagne un programme de paix allemande. Il était également signalé comme faux que l'Allemagne eut protesté contre l'exportation par l'Espagne de certaines denrées aux pays alliés.
Le i^"" juillet, nous reperdions Thiaumont, mais... l'offensive sur la Somme commençait.