‹ Les fausses nouvelles de la grande guerreChapitre 50 sur 52 · I. Cet article, amende honorable, était signé : S. Lakaten · texte numérisé non relu

I. Cet article, amende honorable, était signé : S. Lakaten

Spectateurs, dubitativement il est vrai, la prise de Lemberg parles Russes. Cette annonce est accueillie par des acclamations, et chacun s'en va propageant autour de soi la fausse nouvelle. Cet écart fâcheux témoignait d'une bonne intention. Il n'en resta pas moins déplorable et fut commenté avec une certaine vigueur par divers journaux qui rappelèrent les jeux ordinaires du théâtre à plus de discrétion.

Les couloirs du Palais-Bourbon, le 14, sont, eux aussi, un théâtre d'opinions contradictoires.

— L'offensive est pour demain.

— Jamais ! Un coup tant annoncé serait un mauvais coup.

— Les victoires russes vont tout sauver !

— Le rouleau compresseur ne s'arrêtera plus!

— Déjà les Allemands dessèrent leur étreinte à Verdun pour voler au secours de l'Autriche.

— Salonique « va marcher » .

— N'en croyez rien; Salonique sera l'éternelle sentinelle de l'Orient.

Mais on n'oublie pas, que, deux jours plus tard, s'ouvrent les séances du comité secret. Et, délaissant quelque peu le front, les députés font des fausses nouvelles parlementaires.

— Le ministère Briand est virtuellement trépassé.

— Alors ?

— C'est un ministère Barthou-Augagneur-Pichon, avec suppression de la moitié des portefeuilles. Par exemple, il y aura un seul titulaire pour l'Intérieur, la Justice et l'Instruction Publique.

— Ce sera ?

— Barthou, à moins qu'Augagneur.

— Et Pichon ?

— Affaires étrangères. C'est un gant pour lui.

— On réunira aussi le Commerce, le Travail et l'Agriculture.

— Curieuses combinaisons.

— Elles sont proches.

— Alors ce sera le ministère de la Victoire.

— Peuh !

Ce « Peuh ! » réticent, dans une bouche vulgaire, correspond à une forte et saine pensée, dans le lucide cerveau d'un Français d'élite. Un député dit « Peuh ! » et M. Ernest Lavisse publie un éloquent article dans la Revue de Paris. Les Français seraient bien coupables de se laisser griser par d'éphémères apparences, de voir à l'horizon s'approcher la « doulce Paix » parce que les Russes se battent superbement, de croire à l'épuisement germanique parce que le kronprinz ne peut entrer dans l'héroïque cité meusienne.

« La vérité, dit M. Lavisse, c'est que les forces de l'ennemi demeurent très considérables; aussi devons-nous prévoir que son suprême eiïort sera formidable. Au bord de l'abîme, il se cramponnera désespérément. Pensez de quelle hauteur il s'agit de tomber ! Car ce peuple, qui voudrait persuader au monde qu'il subit cette guerre et ne fait que s'y défendre, dont les chefs parlent ouvertement de paix et donnent à entendre obscurément qu'ils sont prêts à parler raison, voilà des années que, par la voix de ses philosophes, de ses historiens, de ses professeurs, de ses généraux, de ses hommes d'Etat, de son Empereur, en termes clairs, éclatants, énormes, il proclame sa supériorité entre les nations et sa divine mission rédemptrice. II a prodigué à tous les Etats, sans en excepter un seul, linsulte de son mépris 11 a dressé la carte gigantesque de ses revendications territoriales et de ses ambitions économiques. C'est lui enfin qui, se croyant la Force invincible, a prétendu qu il n'y a de droit que dans et par la Force.

« Faudra-t il donc qu'il soit convaincu de son erreur par la démonstration que sa force fut insuffisante ? Devra-t-il subir le droit du plus fort, qu'il affirme être le droit lui-même ? Après avoir pris Dieu pour juge, devra-t-il s'avouer abandonné, condamné par Dieu ! Après la défaite^ quelle ironie dans le « Dieu avec nous », le Gott mit uns qui brille sur les casques et sur les plaques de ceinturons?

« Et puis, renoncer à ses appétits de territoires, à ses appétits

d'or, aux joies du gros luxe ; après fortune que l'on croyait

. faite, tomber en une misère que l'on prévoit très noire ! Ima-

ginez ce total effondrement, cet à vau-l'eau du profane et du sacré, cette débâcle d'élucubrations philosophiques, de textes bibliques, de prospectus d'industries! Jamais peuple, à aucun moment de l'histoire, ne fut menacé d'une catastrophe pareille ».

Mais si M. Lavisse nous met en garde contre un enthousiasme trop ardent, il réclame, du Gouvernement, toute la vérité. Sa voix autorisée résume toutes les réclamations de la presse française depuis le début de la guerre. Pourquoi ne pas dire quelles sont les forces de l'ennemi, et qu'elles sont considérables et qu'elles ne fléchiront pas en une saison ? Pourquoi risquer de troubler Topinion par les mauvaises suggestions du silence? Cette opinion, malgré un régime de vérité étouffée, est cependant d'une exemplaire fermeté. Elle a donné de suffisants gages pour qu'on lui fasse confiance : « Toute la vérité, conclut M. Lavisse, la voici : une grande force de résistance reste à l'ennemi ; des moments d'inquiétude sont encore possibles ; prévoyons de vives émotions, des coups inattendus. Mais la force de résistance décroit, et cette décroissance va se précipiter. Gardons-nous à la fois contre les effarements et contre les joies prématurées. Que le Gouvernement et le Parlement ne nous dissimulent rien. Qu'ils nous « organisent » sévèrement pour la rude veillée de la victoire. Et fortifions en nous le courage et la patience » .

Nous ferons, ainsi, d'autre manière que les Allemands qui le 16 juin, alors que les Autrichiens étaient si sévèrement défaits, distribuaient à Francfort-sur-le-Mein, des circulaires annonçant que 450.000 Russes avaient été faits prisonniers en Galicie. Nous éviterons de même de choir dans ces excès de confiance qui dictaient en Allemagne, et depuis avril, des lettres du ton de celle-ci : « Je vais te faire part des prévisions actuelles au sujet de la guerre : on espère, en général, que tout sera

terminé pour le mois d'août, et que la décision se produira à Verdun, car là, on est comme dans un enfer. Un banquier français a prophétisé que la guerre finirait le 17 juin. Cela serait bien, car si elle dure encore longtemps, je ne sais pas si je pourrai la supporter. Les enfants, toujours si seuls, deviennent sauvages : je peux dire ce que je veux, tout cela ne sert à rien... » ^

Est-ce la vérité, selon M. Ernest La visse, ce récit qui vient de Verdun ? Jusqu'à preuve du contraire, nous sommes bien résolu à le classer dans la catégorie des inventions : « Dans la nuit du 24 au 25 février, dit le conteur, alors que l'ennemi nous bousculait et que Ton pouvait croire que la ville allait être perdue dans l'espace d'un jour, le général de Castelnau téléphone à Chantilly pour parler des événements angoissants au généralissime JoiFre. Au bout du fil, répond un officier d'ordonnance qui se refuse à réveiller le grand chef, lequel est en plein sommeil et a donné des ordres : « Je vous ordonne, moi, de Castelnau, de réveiller JoiFre ». L'officier se défend, le général insiste, et l'ordonnance enfin, prend sur lui de répondre à Verdun : « Le généralissime vous autorise à faire ce que vous croirez nécessaire ». Il importait, avant toutes choses, de ne pas tirer Joffre de son sommeil. C'est alors que de Castelnau agit par lui-même et réclama Pétain qui arriva deux jours après ».

On ne peut manquer de rapprocher cette histoire de diverses autres, et de très nombreuses insinuations qui faisaient, à l'époque, les frais de la conversation, entre ceux de nos parlementaires et de nos militaires qui étaient le plus chaleureusement partisans de transmettre le commandement en chef à une haute personnalité.

I. Un germano-américain revenant d'Allemagne, écrivait alors : « Tout le monde s'attend à la paix pour juillet par la prise de Verdun, qui mettra les Alliés à genoux ».

Les plus récentes manifestations contre-ententistes à Athènes donnent, le 17 juin, naissance à des rumeurs qui se contredisent. En fait, ce que l'on prédit se réaliserait-il sous peu de jours qu'il n'y aurait rien là d'étonnant pour personne. Les nouvellistes sont servis par les dépèches en disant qu'un ultimatum franco-britannique partirait dans les vingt-quatre heures. Les Grecs auraient, dit-on, tué des Serbes dans les rues de la capitale. On aurait joué sur un théâtre une pièce où les Alliés étaient ridiculisés et montrés dépenaillés, fuyant devant les Allemands. Des attachés militaires français et anglais auraient été insultés dans les rues. On faisait des aubades railleuses et insolentes sous les fenêtres de nos légations. On attaquait à mains armées les journaux pro alliés. M. Briand, incité par l'énergie soudaine du gouvernement de George V, aurait déclaré que ces façons d'agir devaient être arrêtées par un acte décisif. L'imagination brodant sur ces réalités trop certaines, on ajoutait que la France déclarerait la guerre à la Grèce sitôt quelle aurait signé le traité de paix avec les Empires Centraux. Quoi qu'il en fut, le blocus allait être serré comme un garrot.

Depuis deux jours, le comité secret fonctionne et il faut reconnaître qu'il n'intéresse encore personne, dans le monde des « bonimenteurs ». Les rumeurs énormes ne se lèvent pas autour du silencieux Palais- Bourbon. On craignait qu'il en fût autrement. On présumait qu'il dût fournir aux héraults du pessimisme une occasion inespérée d'entreprendre une nouvelle campagne de fausses nouvelles, d'autant plus faciles à propager que l'origine soi-disant parlementaire était incontrôlable. Comme il eût été aisé de prêter à la tribune ainsi mise au secret, des révélations déprimantes qui jamais n'y auraient été faites !

Le 18 juin, encore rien qui fût dig^ne d'intérêt

ne transpira de « la maison à laquelle ils ont osé donner la forme d'un temple ! » ainsi que s'écriait jadis le bon Théophile Gautier. On avait assurément beaucoup plus parlé du comité avant qu'après sa réunion.

Pour tout dire, et ainsi que nous l'avons diverses fois constaté dans les traverses heureuses de la guerre, on venait, sans s'en apercevoir, de perdre — oh ! pour quelques jours — le goût du piment d'information. On trouvait mieux dans les simples journaux, dans les honnêtes « sans fil «venus de tous les points où l'on se battait. De grandes et favorables luttes se déroulaient. Elles fouettaient en nous de grands espoirs. Et l'on attendait si impatiemment des nouvelles glorieuses et authentiques que Ton donnait relâche au plaisir secondaire d'échanger des potins misérables et incontrôlés.

Czernowitz était aux mains des Russes. Les Allemands, dans leurs feuilles confuses, déguisaient malaisément la lourde défaite. Les Autrichiens se hâtaient, à reculons, vers les cols des Carpathes. On ne doutait pas que les beaux communiqués ne dussent continuer longtemps. Sarrail riait, parait-il, de voir le Bulgare poser discrètement ses bottes sur les voies redoutables qui mènent à Salonique. Le roi Constantin XII, lui-même, fatigué de mener la guerre diplomatique, se retirait en une villégiature montagnarde. Le blocus se resserrait. François- Joseph, toujours malade et de plus en plus absent, comptait les défaites sur ses doigts noueux. Guillaume II était sombre et perplexe. M. Poincaré disait voir de loin luire l'aube des définitifs triomphes . Les généraux s'embrassaient. Les rois se télégraphiaient des compliments. Verdun tenait. Paris était souriant. Si la province s'affligeait de la longueur des combats, elle ne pouvait nier leur magnificence et n'en déduire que le rouge cauchemar allait prendre fin. Nous allions vers la victoire. Le vent qui souf-

fiait était un bon vent. On savait d'avance qu'à la fin de juin, les Russes déclareraient deux fois plus de milliers de prisonniers autrichiens qu'ils n'en annonçaient présentement. Le temps lui-même était aimable. L'été, triomphalement, avait repris ses droits. Les poilus étaient réconfortés. Ils chantaient dans nos cafés citadins, par groupes de permissionnaires. C'était l'ère de la confiance Nos députés

nous paraissaient absolument hors de la question, lorsque la nation était si allègre, alors qu'ils s'enferment à double tour pour remuer acrimonieusement de méchantes histoires qui n'avaient pas même le mérite de l'actualité.

Les fausses nouvelles que l'on faisait courir, c'étaient d'admirables, de sublimes, de délirantes nouvelles. Les désespérés enfin convaincus, ceux qui ne se tenaient plus de joie, clamaient vers le ciel bleu et les oreilles de leurs contemporains des merveilles et des merveilles encore. Un journal eut le scrupule d'avertir son public. Croyait-il en vérité que ce public attachait, à ces bruits magnifiques, une importance quelle qu'elle fût ? De fait, parmi les redondants on dit du 19 juin, figurait celui-ci : « Cette nuit ! la grande offensive des Alliés sur tout le front occidental ».

Le Petit Bien du 20 juin prémunit donc l'opinion en ces termes, et en caractères gras :

Dernière heure [huit heures du soir). — Prenez garde aux fausses nouvelles. — On a encore fait courir aujourd'hui de fausses nouvelles, nouvelles d'autant plus dangereuses que ce sont des fausses bonnes nouvelles. Lon escompte, en faisant de semblables manœuvres, la désillusion qui peut suivre, vingt-quatre heures ou quarante-huit heur es après. Rappelons, une fois de plus, que Von doit s'en tenir aux communiqués, uniquement aux communiqués ; tout le reste est toujours faux et toujours sujet à caution.

Voilà qui est péremptoire.

Cette paraphrase du « Méfiez-vous ! Taisez-vous ! » n'altéra en rien la verve, est-il besoin de le dire, des « bourreurs de crânes » professionnels. Peu de jours après, ils allaient réitérer, et avec quelle prodigalité !

Les Russes marchent maintenant vers les Carpathes, aux défilés desquels se pressent déjà les armées autrichiennes . BroussilofF le vainqueur déclare que « l'on n'a rien vu et que la fête commence ! » C'est au moins la traduction parisienne que l'on donne, sur les boulevards, à sa promesse. Seule, la censure a l'innocence de croire que les indiscrétions du comité secret soient de nature à retenir la moindre part de nos pensées. Elle entaille avec rigueur des articles qui n'auraient peut-être même pas été lus.

On est autrement attentif à savourer, comme un bon plat, les nouvelles circonstanciées par lesquelles il nous est péremptoirement démontré que l'Allemagne n'a plus rien à manger. Cette tenace information, qui date des premiers jours, ne perd rien de son charme II va se multipliant de jour en jour. L'état moral des sujets impériaux doit être aussi mauvais qu'est maigre le menu de leur table. On se laisse entraîner par cette hypothèse berceuse. La presse française y gagne une toute particulière bonne humeur.

— Allons, constate la rumeur publique, c'est bien le dernier été de guerre qui commence! Broussiloff veut que tout soit achevé pour novembre. Que demander de mieux au généreux destin? L'armée austro-hongroise est coupée en deux en Bukovine. En vain, les Allemands s'évertuent au Nord. Leur mollesse est significative sous Verdun. Les Anglais ont le doigt sur la gâchette. Ils vont attaq uer s'ils n'ont déjà commencé. Munich, Aix-la-Chapelle, Stettin, Brunswick, rossent la police et les boulangers qui

n'en peuvent mais. Tous les projets de l'ennemi sont ébranlés à la base. Le colosse va crouler. Nous sommes, à l'Est, en pleine guerre de mouvement. L'Ouest va jaillir de ses tranchées.

Et M. Clemenceau ose imprimer que les Allemands sont à Noyon ! Qui s'en douterait jamais ?

Nous insistons à dessein sur cet heureux moment. Et d'abord ils furent assez rares, malgré toute notre vaillance, pour que l'on en fasse, au passage, un suffisant état. Et puis, le détail en manquerait, au cours de cet ouvrage, où nous nous sommes engagé à graver les grandes courbes d'opinion , vers la hausse ou la baisse, toujours créatrices de ces courants d'optimisme ou de pessimisme dont les méandres sinueux sont ici retracés.

Le 23 juin, V Œuvre fait effort pour nous désigner le Parlement, où les débats secrets sont clos, et nous convaincre que, derrière ce mur, il s'est passé quelque chose. Mais ce journal nous renseigne à mots si couverts qu'on est bien embarrassé pour trouver quelque agrément à son article dialogué.

— Qu'est-ce qu'il y a de changé?

— Beaucoup de choses...

— Lesquelles?

— Vous savez bien que je ne peux pas vous le dire. D'ailleurs... si je le pouvais, je ne vous les dirais pas davantage.

— Sage discrétion...

— Mais ce qu'il y a de charmant en France, et de particulièrement utile en temps de guerre, c'est qu'on peut s'y entendre à demi-mot, et même à quart de mot. Ce que vous désirez savoir, je n'ai pas besoin de Técrire, car vous l'avez déjà deviné... oui, c'est cela même.

— C'est en effet très important.

— Ce qui l'est plus encore, et cela du moins, on peut le dire sans prétentions, réticences ni litotes, c'est que le pays a la sensation d'un gros abcès crevé

— et vidé. Le soulagement est général, et même généralissime ».

On ne peut pas être plus discrètement négociant en potins. Ce serait donc vrai? A quart de mot, VŒuvre aurait ainsi annoncé, sans l'annoncer positivement, le « débarquement » de Joffre par le comité secret. Mais ce fait encore, ainsi expliqué, trop ou trop peu, était une nouvelle, en soi-même, inexacte. Il laissa peu convaincu le « monsieur » dont le même journal parlait dans le même numéro : « ... Un Monsieur qui sait tout... l'autre semaine, il était un peu pessimiste ; aujourd'hui, il exulte et, dans sa poignée de mains, je retrouve la même confiance qu'en août 19 14, lorsqu'il me révéla qu'on avait rôti l'armée allemande tout entière dans la forêt de Compiègne embrasée ».

C'est pourtant ce même « monsieur » qui savait les pertes exactes des Allemands devant Verdun, combien il était mort de faim, en Allemagne, de femmes et d'hommes âgés, et qu'une armée japonaise était arrivée au camp de Mailly, et que X

mille canons et Y... mille obus étaient rassemblés sur le front anglais, et que..., etc., etc..

Eh bien, même sur cette dernière et si palpitante question — la grande offensive occidentale — quel souffle passe en quelques heures, qui diminue la tension des esprits ? Caprice de l'âme collective ? On en parle encore beaucoup. On ne peut pas dire qu'on n'en soit aussi passionnément désireux. Mais on montre moins de fièvre, beaucoup moins de fièvre. Et si l'on n'en est pas encore à observer ce grave silence qui précède la seconde où doit tonner le canon annonciateur des grandes naissances, des grands deuils nationaux, au moins les enragés d'offensive baissent-ils le ton, confiants en l'imminence du fait promis. N'en est-il pas qui portent assez loin leurs prospections dans le champ de l'avenir, pour nous dire que l'offensive Ypres-Somme-

Champagne - Argonne - Meuse - Lorraine - Alsace ne sera peut-être jamais entreprise, la victoire prenant de plus en plus consistance sur le front oriental où les Slaves étaient en état de rompre toutes les barrières, et d'imposer toutes les conditions?

— ^ Ce serait trop beau, on n'y pourrait croire sérieusement, répondait le sentiment moyen des foules.

Cependant on n'était pas sans observer que les éclatants succès de l'Entente coïncidaient avec un regain de son autorité, en Grèce. Longtemps bernée, elle agissait. Il fallut qu'elle fût bien certaine de ses lendemains, pour imposer, avec un minimum de phrases des conditions au roi d'Athènes. Ainsi pensait-on en voyant s'embosser au Pirée la flotte franco-britannique, chargée de troupes (?) prêtes à débarquer ; en entendant exiger la dispersion du ministère Skoulidis, une démobilisation générale loyalement réalisée Ainsi pensait-on. d'autant plus, en apprenant que le roi cédait sur tous les points de cet ordre catégorique (?).

Mêmes pensées, vraisemblablement, chez nos éventuels Alliés les Roumains, de qui les manifestations pro-ententistes s'animaient à nouveau, bien que mitigées par les œuvres sourdes d'un progermanisme chaque jour un peu plus déclinant. Ce n'était plus, à Bucarest, que par des armes fatiguées qu'on luttait dans certains organes pour la cause des centraux. Le Politique de Bucarest, le 3/16 juin, raillait assez gauchement VUniversul dont la russophilie était indéniable. « Une fausse nouvelle en mer Noire. — VUniversul qui est décidément devenu un journal du genre de la Patria, de la Fada, de VAct^iunea, et tutti quanti, a paruhier en édition spéciale pour annoncer qu'un grand combat naval avait lieu en mer Noire, en face de Sulina. En réalité, ce combat se réduit à quelques coups de canons tirés par un navire

marchand armé, le Xenia, qui surveillait un transport russe, contre un sous-marin turc qui avait tenté de lui envoyer une torpille. Le sous-marin a riposté, ce qui a obligé le Xenia, à se retirer dans la direction d'Odessa. VUniversuL sest figuré probablement que les Russes allaient venger les Anglais de leur défaite au Skager-Rak, et il a voulu être le premier à l'annoncer. Ce que c'est que d'être trop zélé ! ' »

Le Politique ne ménageait pas ses seules aménités à ses confrères nationaux. Le g/ 2 2 juin 1916 il s'en prenait à T « Agence télégraphique italienne ». Que le fait relevé soit ou non, une nouvelle inexacte, on remarquera le manque absolu de grâce que montre le journal roumain à le souligner : « L'agence italienne continue de faire notre joie. Quand ses fantaisies sont trop extravagantes, elle les fait endosser par Zurich. Ce que ce pauvre Zurich a bon dos ! Toutes les dépêches à Tusage des nègres et des Hottentots que sont supposés être les Roumains lecteurs de l'Agence, sont censées venir de Zurich. La dernière perle du sottisier de l'agence télégraphique italienne nous annonce qu'à Vienne, la foule a manifesté contre le gouvernement et l'état-major, en criant : « Bientôt viendront heureu- « sèment les Russes pour nous libérer ! » Il est fâcheux, tout de même, que les individus étrangers, embusqués dans certaines agences télégraphiques de Bucarest, se moquent ainsi du lecteur roumain ».

Mais que nous chuchotaient donc ceux qui

supposaient les solutions de la guerre, rapprochées par la seule action de nos alliés orientaux? Verdun souffre et va plus mal. Le 24 juin, on sait que la bataille y a repris avec une rare fureur. Une sub-

I. Ainsi le Politique de Bucarest rectifiant ce qu'il estimait une fausse nouvelle, termine-til son entrefilet en répandant la fausse nouvelle encore — in cauda venettum — d'une défaite navale britannique.

tile phraséologie, dans le communiqué, n'empêche pas Topinion de sentir le coup de balancier qui la reporte à gauche, du côté sinistre. Les chroniqueurs militaires reviennent au procédé de la phrase dubitative, de la réticence. Et il faut bien, c'est fatal, que, tiré de son long sommeil, un pessimiste se lève çà et là, pour jeter au vent sa prophétie désespérée : « Pour le 14 juillet, Verdun sera allemand ». Avoir .soutenu, quatre mois, Tassant germanique et céder la place? On n'y peut croire. L'ennemi est à Fleury, à cinq kilomètres de la ville. Cent vingt jours, nous aurons donc dit : « Ils ne passeront pas ! » Et il faudrait que dans une semaine ce « Ils ne passeront pas ! » fut un cliché bon pour le musée des fausses nouvelles ?

Cela ne saurait être, et la volonté de sauver Verdun dicte aux nouvellistes un expédient, qu'ils n'inventent pas, auquel ils redonnent consistance et pleine actualité : Toffensive sur la Somme est imminente !

Ce cri de désespoir est jailli de leurs lèvres. Pieux mensonge ! Hypothèse fille de l'angoisse ! Suprême argument prononcé pour refaire de la confiance au pays, fût-elle bâtie même sur un témoignage faux... ! Et ce cri, c'est la vérité ! '

Le 26, sans que rien en soit imprimé, un indice, cent indices, en une heure, nous viennent du front par les camions, par les automobilistes, par tous les sentiers où sait se faufiler la Rumeur. Depuis quarante-huit heures, la préparation d'artillerie est engagée par nous, à gros frais et sans compter, dans l'Artois. Il faut encore sept jours de bombardement, dit-on, avant de décider l'assaut. Mais, on a

I. Pendant toute la journée des 35 et 20 juin, des informateurs jetèrent des cendres sur ce feu ardent en assurant que les Anglais n'en étaient encore qu'à la période de préparation de leur front et qu'il ne fallait pas compter sur eux avant un ou deux mois.

supérieurement débuté. Déjà vingt-cinq kilomètres de tranchées allemandes sont en miettes. La voilà bien, la grande offensive, la représaille, le dérivatif de Verdun. Maintenant, cela est certain, les Allemands, là-bas, ne dépasseront pas la côte de Froide- Terre. La simultanéité de nos assauts allait bientôt transformer la face des choses. Et c'est l'opinion américaine « bien informée » qui avait eu raison, aux premiers jours de juin, en supputant que la fin de la guerre Entente contre Alliance aurait lieu, au plus tard, le i" décembre 1916^

Nous touchions au deuxième anniversaire de Tattentat de Sarajevo. Deux ans déjà que le premier coup de tonnerre de la rafale avait éclaté dans l'atmosphère de fête d'un après midi de Grand-Prix. On rappelle, à cette occasion, et après vingt-quatre mois la fable absurde qui, à l'époque, essaya de présenter l'assassinat de l'archiduc héritier et de la duchesse de Hohenberg comme le châtiment secret d'une trahison qui aurait livré l'héritage des Habsbourg aux Hohenzollern. « Présenter la victime de Sarajevo, dit le Journal, comme le complice d'une conspiration tudesque, et sa mort comme Tavortement des desseins pangermanistes, c'est vraiment dépasser les limites de la fantaisie. Les faits sont là pour démontrer que, tout au contraire, le crime du 28 juin 19 14 a supprimé l'obstacle autri-

I. A l'un de ses intimes amis. Roosevelt déclarait au moment des élections à la présidence de la République des Etats-Unis, que si les vœux que l'on faisait pour son élection 5 la présidence ne se réalisaient pas, il se proposait daller passer six mois en Europe, dès la fin de la guerre.

Cet exemple du reste, serait suivi par un grand nombre de riches Américains qui n'attendaient que la fin de la guerre pour aller faire un séjour en France et en Angleterre.

Et c'est sans doute l'aiguillon de ce désir qui faisait que l'opinion américaine appartenant au monde « bien informé », ou se croyant telle, envisageait la fin de la guerre pour le i" décembre au plus tard.

Quant aux pourparlers diplomatiques, cette même opinion déclarait qu'ils n'iraient pas au delà du i" mars 1917.

chien, triomphé des dernières résistances de Guillaume II, fourni le prétexte non seulement désiré, mais attendu par les champions de l'hégémonie allemande », C'était répondre, en termes fort judicieux, à cette fausse nouvelle qui eut cours, et selon laquelle Guillaume, empereur d'Allemagne, aurait armé le bras de Princip, assassin de l'Archiduc, pour susciter par le meurtre, le droit à envoyer un ultimatum à la Serbie, et à en attendre, le glaive déjà au poing, les inévitables conséquences.

Quelle que soit la vérité sur les origines de la guerre, Russes et Allemands s'entretuent avec une fureur de plus en plus forcenée. Et entre les batailles, les états-majors publient des bulletins parmi lesquels nous relevons (Berlin, 27 juin), l'un de ces textes officiels qui, durant toute la guerre, furent fréquemment produits dans l'un ou lautre camp, pour articuler des accusations sur les sanguinaires pratiques de l'adversaire. Tour à tour et parfois tout ensemble, les belligérants se jetèrent à la face l'accusation de forfaire aux lois de la guerre. L'imputation est patente en ce qui concerne les Austro-Allemands, dont la honte sera de n'avoir reculé devant aucun expédient. L'histoire, d'un calme examen établira un jour, dans quelle mesure, ou si même jamais, les peuples de l'entente ont fourni, à l'ennemi, l'occasion de protester contre d'illicites pratiques de guerre. Au dossier de cette enquête, figureront sans doute beaucoup de communiqués pareils à celui que nous joignons ici, à simple titre de spécimen et parce qu'il y est question de « mensonge indigne ».

Officiel. — Des soldats russes des régiments 209 et 210 de la Sa" division, faits prisonniers le 22 juin dans les combats livrés par le groupe d'armée von Linsingen, ont été unanimes à déclarer qu'ils avaient reçu Tordre express de ne plus faire aucun Allemand prisonnier et de les tuer tous sans exception.

Ceci explique que le commandement russe, dans son rap-

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port officiel du 22 juin, prétend que les troupes russes ne font pas de quartier, parce que les Allemands emploient des balles explosives.

11 est superflu d'affirmer que cette assertion, même si elle est parvenue du commandement russe, est un mensonge indigne.

La déclaration officielle russe excuse ainsi uniquement les ordres des commandants russes qui craignent la lumière de la publicité.

Or, que dit-on, ce même 27 juin à Paris? On y est fort aise d'apprendre que « les Anglais attaquent très fort » (style elliptique qui vient du front) ; d'entendre dire par les échotiers que les Allemands, effrayés, retirent de Liège leurs plus grosses pièces de canons (n est-ce pas pour les transporter sur la Somme ? répondent quelques placides citoyens) ; que Verdun va être décongestionné, que l'ennemi ne défendra pas Lille et se retirera sur première intimidation ; qu'enfin nous entrons dans la période de l'action continue, la meilleure et la dernière.

Ainsi ne tient-on pas assez compte du sage conseil des journaux qui parlent uniquement de poussée et disent que cela peut être long. Il ne saurait être question de voler au Rhin. Mais les esprits d'une majorité de Français caracolent déjà sur les routes et voient sans attendre, là-bas, dans la fumée des canonnades,... la frontière !

Et comment ne pas l'apercevoir, cette ligne idéale, après avoir lu les prodigieux radios qui nous sont envoyés d'Angleterre? Les armées britanniques nous transmettent de triomphales nouvelles : l'armée de Salonique vient d'obtenir un succès peut-être décisif, le Gœben a été torpillé, Constantinople est à moitié détruite par le feu, douze kilomètres ont été regagnés sur le front d'Artois, le libérateur anglais est aux portes de Lille. Un peu plus tard, il y rentre, musique en tête, et aussi dans Tourcoing, Roubaix... et Saint-Quentin!,..

C'était le coup du radio, un coup allemand, une manœuvre de psychologue épais dont la doctrine est « démoralisez l'ennemi », mais dont les moyens pour y parvenir sont trop visiblement cousus de fil blanc, même s'il s'agit de sans-fil. Vieux procédé, d'ailleurs, dont on trouvera trace en ce livre même, au chapitre de la guerre franco-allemande, et à la date du 7 août 1870'.

Machiavélisme maladroit et qui doit bien vite se retourner contre le menteur teuton.

Rouerie à double fond, propre à tromper tantôt les Alliés, tantôt les Allemands eux-mêmes^.

Maîtres en fausses nouvelles, ces derniers

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