‹ Les faux autographes de Madame de MaintenonChapitre 1 sur 2 · LES · texte numérisé non relu

LES

DE

C'est un des axiomes de réconomie politique, qu'en matière de commerce Toffre est toujours en proportion de la demande. Les autographes, qui n'étaient autrefois recherchés que par quelques curieux, sont devenus un objet de trafic. Doit-on s'étonner qu'ils aient été soumis à la loi qui préside à la distribution des richesses. On fabrique bien de faux antiques, de fausses médailles, de. faux tableaux de maître, de fausses faïences, de faux, meubles anciens : pourquoi ne fabriquerait-on pas de faux autographes, puisqu'ils sont devenus un objet de commerce et que, comme tous les articles qui se vendent h grand prix, ils sont recherchés par les gens qui

cslimcnt les choses pour leur rareté et leur valeur vénale. Si les faux autographes qui passent sur le marché n'en sortaient que pour être gardés dans les cabinets des curieux, dont ils satisfont l'innocente et coûteuse vanité, nul n'aurait le droit d'y trouver à dire : tout au plus serait-il permis de railler un goût ridicule. Mais si ces faux autographes, vendus et achetés pour vrais, sont rendus publics par l'impression ; s'ils sont produits comme des documents authentiques; s'ils sont attribués à des personnages historiques, alors ils tombent sous la juridiction de la police littéraire; la presse remplit un de ses devoirs en signalant des fraudes qui portent atteinte à la renommée des personnages qui appartiennent au pays tout entier. La presse, en France et en Allemagne, dans une occasion récente et éclatante, n'a pas failli à ce devoir. M. de Sybel, M. Scherer, M. Reclus, M. Geffroy, et le dernier venu, mais non le moins sévère, M. Sainte-Beuve, ont dit tout ce qu'il y avait à dire pour convaincre ceux qui veulent ouvrir les yeux à l'évidence, et flétrir ces fraudes coupables.

Qui oserait dire que la mémoire de Marie-Antoinette a seule souffert de cette nouvelle industrie? Si tous les autographes qui, depuis vingt ans seulement, ont passé sur le marché, étaient imprimés et exposés au grand jour de la publicité, soumis à l'examen de la critique littéraire et historique , quels scandales n'éclateraient pas? Madame de Maintenon ne pouvait guère échapper à cet esprit de fraude soutenu de l'espoir du gain. Elle en avait été la première et la plus éclatante victime. La Beaumelle, qui ne pouvait toucher à aucun document historique sans le mutiler, l'altérer (1), avait montré le

(1) Voyez dans les Causeries du lundis U IIV, rarticle de M. Sainte-

chemin aux fabricateurs d'autographes. M. Lavallée a démontré avec une surabondance de preuves les méfaits de cet homme sans scrupules. Mais par quelle mésaventure, après avoir fait si bonne et si exemplaire justice des fraudes de La Beaumelle, M. Lavallée a-t-il été victime d'une supercherie epcore plus coupable, plus effrontée? La Beaumelle s*était contenté, la plupart du temps, de mutiler, d'altérer des lettres authentiques de madame de Maintenon ; il en avait fabriqué quelques-unes de toutes pièces, mais très-peu ; et ces prétendues lettres, vraies ou fausses, il les avait imprimées sous sa responsabilité. Le faussaire dont je vais dénoncer la coupable industrie a fait pis que La Beaumelle : il a fabriqué des autographes qui ont la prétention d'avoir été écrits par madame de Maintenon et qui ne sont que la reproduction plus ou moins complète des lettres mutilées, altérées ou fabriquées par La Beaumelle, et ce sont ces autographes doublement faux que vient de reproduire bien innocemment M. Lavallée^ dans le quatrième volume de la Correspondance générale de madame de Maintenon (1).

Beuve sur les altérations qu3 La Deaumelle a fait subir aux lettres de Frédéric II à Maupertuis.

(1) Corretpondance générald de madame de Maintenon, publiée pour la première fois sur les autog;ra{ihes et les manuscrits authentiques, par Théophile Lavallée. Paris, 1865-1866. h vol. in-12. Charpenlicr.

Dans ses premières publications des œuvres de madame de Main tenon : les Lettres et entretiens sur Véducation des filles, les Lettres historiques et édifiantes, el les Conseils aux demoiselles, M. Lavailée n'avait imprimé que les lettres ou pièces dont Tauthenlicité lui était garantie par les copies des dames de Saint-Gyr, et il avait établi, par toutes sortes de raisons péremptoires, que ces copies seules méritent confiance. On ne saurait trop louer Tesprit critique qui a présidé à l'édition de ces six volumes. Ils nous ont fait connaître et apprécier, dans madame de Maintenon, des qualités d'esprit et de caractère que, jusque-là, on n'avait pu que soupçonner ; cq fut comme une révélation qui expliquait et justifiait en quelque sorte son étonnante fortune.

En entreprenant de publier la Correspondance générale, M. Lavailée se tint tout d'abord fidèlement au môme principe de critique. Tout au plus eut-il le tort, qu'il ne faut peut-être pas reprocher à lui seul, de grossir sans nécessité un recueil qui menaçait déjà d'être bien long, en y reproduisant intégralement, non-seulement les let-

.très fabriquées par La Beaumelle et dont il avait démontré la fausseté, mais aussi un grand nombre de lettres déjà publiées dans les six volumes précédents. Les trois premiers volumes de la Correspondance générale ne renferment, à peu d*exceptions près, que la reproduction des copies faites religieusement par les dames de Saint- Cyr. Les lettres imprimées d'après des autographes sont également presque toutes à Tabri du soupçon, car on ne saurait contester Tauthenticité de pièces conservées dans des bibliothèques publiques^ dans les archives de la famille de Mornay et du château de Mouchy. Malheureusement, M. Lavallée a fini par se départir de cette sage et prudente réserve.

Dans la préface du volume publié en \S5U : Lettres sur Véducation des filles^ M. Lavallée confessait qu*à son grand regret « il serait forcé, dans la Correspondance générale, de se servir du texte publié par La Beaumelle, principalement pour les lettres au duc et au cardinal de Noailles, dont, disait-il, il ne reste point ou dont je n'ai pu retrouver de copies». M. Lavallée reconnaît aujourd'hui qu'il se trompait en s'exprimant ainsi. Non pas qu'il ait découvert des copies des lettres de madame de Maintenon au cardinal de Noailles; mais les originaux de ces lettres manifestement altérées, falsifiées ou fabriquées par La Beaumelle, n'ont pas été perdus, si nous devons en croire M. Lavallée. « Ces lettres, écrit-il en 1866, existent et appartiennent à M. le duc de Cambacérès, qui a bien voulu nous les communiquer. » Comment ces lettres autographes sont-elles venues en la possession du duc de Cambacérès ? A quelle époque et par quels accidenls ces précieux papiers de famille sont-ils sortis des archives de la maison de Noailles, et par quelles mains ont-ils passé avant d'entrer dans la collection du duc

de Cambacérès? Voilà ce que M. Lavallée a négligé de nous dire, et, selon toute apparence, de se demander. Chose étrange, il ne paraît pas qu'en recevant la communication des autographes inconnus jusque-là et qu'il avait inutilement cherchés pendant tant d*aiinées, M. Lavaliée ait conçu le doute le plus léger sur leur authenticité.

Pourtant, esl-il permis de supposer que M. Lavallée ne se soit pas soigneusement enquis de la fortune de ces précieux autographes ? Si le culte qu'il a voué depuis tant d'années à la mémoire de madame de Maintenon ne lui en avait pas fait une obligation, ses scrupules d'éditeur lui commandaient de prendre ce soin. Car ne devait-il pas être surpris de rencontrer^ sous la plume de cette femme si réservée, si délicate^ des sentiments, des manières de parler qui trahissent évidemment le style et les procédés de La Bcaumclle ? Lui qui attache une si excessive valeur à l'autorité de Dangeau, dont le journal, si on l'en croyait, devrait faire condamner au mépris public et à l'oubli les mémoires du seul peintre qui rappelle, que dis-je ? qui efface Tacite, comment n'a-t-il pas été frappé des contradictions qui se trouvent, à chacune des pages de ces autographes, avec l'incomparable journaliste F Je suis bien éloigné de partager l'admiration sans réserve de M. Lavallée, mais je me garderai bien ici de dire trop de mal de Dangeau : il n'y a pas de témoin tout à la fois plus implacable et plus commode

pour surprendre en flagrant délit de mensonge les faussaires qui se risquent sur son terrain, et c'est lui qui place M. de Lavallée dans ce dilemme ; ou ces autographes ne sont pas authentiques, ou le journal deDangeau, prohpudor! ne mérite aucune confiance comme gazette?

Je ne me nourris pas de la lecture de Dangeau, tant s'en faut ! La fadeur, la sottise, la bassesse de cet annaliste me soulève le cœur de dégoût^ mais je l'ai quelquefois feuilleté. Or cette lecture, et un examen superficiel de la Correspondance générale de madame de Maintenons m'ont conduit à cette conclusion : c'est que Dangeau mérite toute croyance pour les faits dont il nous a transmis la mémoire, et que les autographes de madame de Maintenon que possède le duc de Cambacérès sont, sinon tous, du moins presquetouspostérienrsaux éditions des Lettres de madame de Maintenon données par La Beaumelle. Jusqu'à preuve du contraire, je suis même tenté de croire qu'ils sont postérieurs à la note de M. Lavallée que j'ai citée plus haut, c'est-à-dire à l'année 1854.

Je m'explique : le faussaire qui a fabriqué les autographes du duc de Cambacérès paraît avoir fait son profit de la démonstration donnée par M. Lavallée quant aux procédés de La Beaumelle. Ces autographes ne reproduisent pas toujours exactement et intégralement le texte des lettres publiées par La Beaumelle : le faussaire sait qu'il ne doit pas être copié fidèlement. Çà et là il retranche donc un mot, une ligne, tout ce qui sent trop évidemmentla main lourde et souvent brutale de La Beaumelle. Non pas cependant que le nouveau faussaire se distingue lui-même par sa délicatesse, car il a laissé subsister maints et maints passages qu'on ne saurait attribuer à madame de Maintenon.

J'ouvre, par exemple, le quatrième volume de la Cor-

resporidance générale^ et, à la page 20, je trouve une lettre de madame de Maintenon au maréchal de Noailles, la seule qui se trouve dans Tédition de M. Lavallée; j'y lis ces lignes :

« On m'avait appris l'emportement de Madame sur le» évêques dévots, et effectivement, c'est un grand abus de mettre dans de pareilles places des gens qui croient en Dieu. Mais, mon cher duc, nous sommes tombés dans cet inconvénient, et il faut prendre patience. Comptez donc que notre cher pasteur sera blâmé, quoi qu'il

fasse Il contentera Dieu, et sa conscience lui rendra

témoignage. Il fera mille biens par son exemple, il évitera mille maux par son ombre seule; tout ce qui est à Dieu se joindra à lui, et ce petit nombre sera sa couronne et sa joie

)) Je ne doute pas que l'archevêché ne soit rétabli et entretenu modestement, et que Gonflans ne se trouve un peu négligé. Tout sera, s'il plaît à Dieu, en place.

» Je sors aussi d'une violente migraine; mais quand quelque chose me fâche, je rappelle dans ma mémoire que M. l'évoque de Ghâlons est archevêque de Paris... » Je plains sincèrement ceux qui croient que madame de Maintenon écrivait ainsi. M. Lavallée, en lisant ces dernières lignes, n'a pu s'empêcher de marquer son étonnement par la note suivante : « On voit que madame de Maintenon sort de sa froideur ordinaire, et qu'elle est dans l'enthousiasme. » En vérité, il n'y a rien de tel que l'aveuglement des éditeurs ! Je fais pourtant cette réflexion que les lettres le plus admirées, le plus souvent citées de madame de Maintenon, celles qui lui ont fait la réputation littéraire que l'on sait, ne sont pas écrites d'un autre style, et elles sont manifestement l'ouvrage de La Beaumelle. Je courrais donc grand risque

de me compromettre en affirmant que cette lettre, donnée d'ailleurs comme un fragment, n*a pas été écrite par madame dé Maintenon, et qu*auraîs-jc à répondre à ceux qui, comme M. Lavallée, me produiraient l'autographe que possède M. de Cambacérès ? Rien , presque rien, seulement ceci : cette lettre, M. Lavallée nous en est garant, est datée sur l'autographe, dudùnancke 12 septembre 1695. J'ouvre le journal de Dangeau, et il m'apprend que le 12 septembre 1695 était un lundi.

On ne manquera pas de me dire qu'il n'y a rien de plus fréquent que de se tromper sur les jours de la semaine en datant une lettre. Je n'insiste donc pas, et je passe au n^ 359. J'y lis dans les dernières lignes : a J'aî eu ce matin une grande conversation avec le père de la Chaise, sur l'amour de Dieu. II veut que la satire de Dcspréaiix soit donnée au public. » Madame de Maintenon savait aussi bien que nous que la prétendue satire de Despréaux est une épître, puisqu'elle en avait une copie que Racine lui avait mise entre les mains. Celte erreur suffil-elle pour prouver que cette lettre soit fausse, que l'autographe soit apocryphe? Ce sont là, me dira-t-on, de ces fautes que les faussaires ne commettent pas. Je réponds qu'au contraire ces erreurs sont précisément celles que ne manquent pas de commettre les faussaires, et à dessein. Si j'insiste, c'est qu'avant les lignes que je viens de citer, je lis la phrase suivante : « Tous les jours me sont égaux, monseigneur, pour avoir l'honneur de vous voir, car si vous ne me trouvez pas à Versailles, vous viendrez à Saint- Cyr. Le roi prend médecine lundi; vous me trouverez sûrement mercredi. » Cette lettre est datée .dans l'autographe ; 28 septembre 1695. J'ouvre le journal de Dangeau, et il m'apprend que le roi, en 1695, alla à Fon-

lainebleau le 22 septembre, et qu'il y resta jusqu'au 26 octobre; il m'apprend aussi que madame de Maintenon avait accompagné le roi, et j'en conclus qu'elle ne pouvait pas écrire le 28 septembre à l'archevêque de Paris qu'il Ja trouverait à Versailles, ou à Saint-Gyr, le mercredi de la semaine suivante, c'est-à-dire le 5 octobre. M. Lavallcc a publié, dans un autre recueil, des lettres authentiques que madame de Maintenon écrivait de Fontainebleau, te ii et le 5 octobre, à des dames de Saint-Cyr. Ce n'est pas tout : Dangeau m'apprend que le lundi après le 28 septembre, c'est-à-dire le 3 octobre, le roi ne prit pas médecine, car ce jour-là il alla courre le cerf. II y avait une bonne raison pour que le roi ne prit pas médecine le 3 octobre, et, — comme le prouve sa lettre à madame de Fontaines, datée du 21 septembre, — cette raison, madame de Maintenon la connaissait : « Le roi, écrivait-elle, est un peu mal aujourd'hui de l'effet de la médecine qu'il prit avant-hier. » Dangeau, après avoir écrit dans son journal à la date du 22 septembre : « Depuis que le roi s'est purgé, il a toujours eu un peu de dévoieraenl qui le tourmente assez », nous apprend que le roi fut encore incommodé les jours suivants, jusqu'au 25.

Si tout cela ne suffisait pas à démontrer que cette lettre n'a pas pu être écrite le 28 septembre 1695, j'ajouterais une dernière preuve, et sûrement sans réplique, c'est que l'épître sur l'amour de Dieu a vraisemblablement été composée en 1697; que c'est certainement en 1697 que Boileau l'a lue sur le manuscrit au père de la Chaise, comme nous l'apprend une lettre de Boileau à Racine, datée : Auteuil, mercredi 1697 ; une lettre de Racine à Boileau, datée de Fontainebleau, 8 octobre 1697, ne laisse aucun doute possible à cet égard. Cette lettre

n'a donc pas été écrite en 1695; elle ne peut pas non plus avoir été écrite le 28 septembre 1697, car en 1697, le roi alla à Fontainebleau le 19 septembre; et pas plus en 1697 qu'en 1695, madame de Maintenon ne pouvait recevoir à Saint-Cyr Tarchevôque de Paris le 5 octobre. Comment donc se fait-il que l'autographe qui est en la possession de M. de Cambacérès porte la date du 28 septembre 1695?

Je ferai observer que cette lettre' — n® 359 — est la première oîi madame de Mainlenon dit monseigneur à l'archevêque de Paris. Jusque-là, c'est-à-dire dans les quatorze lettres qui précèdent adressées à M. de Noailles, évèque de Châlons ou archevêque de Paris, elle ne lui dit que monsieur. Ce changement, assez singulier pour être remarqué, ne paraît pas avoir attiré l'attention de M. Lavallée, et cela est d'autant plus surprenant qu'il semble que l'archevêque de Paris ait réclamé; on le peut conclure du moins de la lettre, évidemment apocryphe d'ailleurs, du 22 octobre 1695, dans laquelle on fait dire à madame de Maintenon : « Quant ^u monseigneur que je vous donne, je ne crois pas que toute votre humilité veuille exigerde moi que je vous respecte moins que votre prédécesseur, à qui j'ai toujours écrit de même.» Mais alors pourquoi attendre le 28 septembre 1695, c'est-à-dire quinze mois? Car la première lettre publiée de madame de Maintenon à l'évoque de Chàlons est du 22 juin 1694. Ne dirait-on pas que les évêques seuls prétendaient être appelés monseigneur, et qu'on ne leur donnait pas ce titre, quand il y a tant de preuves du contraire. Madame de Maintenon elle-même n'écrivait-elle pas à l'archevêque de Paris, le 12 octobre 1695, dans une lettre, il est vrai, sinon entièrement apocryphe, tout au moins fort altérée par La.Beaumelle : «Je dînais

il y a quelques jours chezM.de Pontchartrain ; il fit beaucoup de railleries assez aigres sur le monseigneur, que les évéques se donnent, et dit que saint Ambroise et saint Augustin ne s'en étaient jamais servi. » La Beaumelle, qui a le premier inaprimé cette lettre, ajoute : « Voyez si dans tous les teraps les Pères de l'Église ne sont pas bons à suivre. » Le prétendu autographe ne reproduit pas cette phrase, et ce n'est pa§i la seule suppression que le faussaire ait fait subir à la lettre publiée par La Beaumelle. Mais pourquoi cette phrase serait-elle moins authentique que les lignes qui précèdent? elles sont dans le môme goût, dans le même style.^

Le n° 359 est daté du 28 septembre; le n° 360, du «dimanche, septembre 1695 )>. Le 28 septembre étant un mercredi, le dimanche suivant était le 2 octobre. Or, comment madame de Maintenon pouvait-elle écrire le .2 octobre 1695, à l'archevêque de Paris : a Je suis si enrhumée que je ne puis aller à Saint-Cyr. Venez à Versailles le plus matin que vous pourrez », — puisque le roi, et par conséquent madame de Maintenon, se trouvaient à Fontainebleau depuis le 22 septembre? Mais, dira-t-on, ce billet a été écrit un dimanche de septembre, antérieurement au 22, rien ne prouve le contraire: il a été mal classé. L'autographe n'est pas apocryphe, mais M. Lavallée est un éditeur inatlentif. Cette raison est sûrement valable. Pourlant je ne peux m'empêcher d'admirer que Dangeau ait ignoré que madame de Maintenon a été enrhumée au point de ne pouvoir aller de Versailles ou de Marly à Sainl-Cyr. Ce billet n'a sûrement pas été écrit le dimanche 4 septembre, car nous lisons dans Dangeau : « Lundi 5, le roi alla l'après-dînée se promener à Marly; il n'y avait dans son carrosse que madame de Maintenon et madame de Montchevreuil. »

— iô —

M. Lavallée a publié lui-même une lettre de madame de Maintenon à une des dames de Saint- Gyr, en date du 6 septembre 1695, où elle ne dit pas qu'elle soit enrhumée. Si donc il est authentique, ce billet n'a pu être écrit que le 12 ou le 18 septembre 1695 ; c'est ce que M. Lavallée aurait dû prendre la peine de savoir et de nous dire, et il n'aurait pas dû le placer après une lettre du 28 septembre.

Le n** 361 est daté sur l'autographe : « Ce 1" octobre 1695. » La cour, ce jour-là, était à Fontainebleau depuis le 22 septembre, et j'admire que madame de Maintenon écrive à l'archevêque de Paris le l*"" octobre : «J'aurais d'autres choses à vous dire, mais elles ne pressent point. J'espère une visite à Saint>Gyr. » Madame de Maintenon ignorait-elle que le roi resterait encore vingt-cinq jours à Fontainebleau? Cela n'est pas vraisemblable. Les mouvements delà cour étaient arrêtés longtemps à l'avance. Elle écrivait d'ailleurs dans le n"" 362 : « Fontainebleau^ 6 octobre 1695. Nous partons le 26 de ce mois pour Meudon. Nous y séjournerons le 27, et nous serons le 2^ à Versailles. » Évidemment le faussaire ignorait qu\*n 1695 le roi resta à Fontainebleau du 22 septembre au 26 octobre. C'est par suite de cette ignorance qu'il fait dire à madame de Maintenon, dans le n** 365, en date du ik octobre 1695 : « Le roi me dit à peu près, monseigneur, ce qui s'était passé entre vous, et qu'il ne vous pressait point pour déterminer le confesseur (»). Cela étant, vous pouvez ne venir à Versailles qu'à votre commodité?» Dangeau ne paraît pas savoir que l'archevêque

(1) M. Lavallée croit qu'il s'agissait d'un confesseur, non pas seulement pour le duc de Bourgogne, comme il le dit, mais pour les trois petits fils du roi. Le choix de ce confesseur, le P. de Valois, fut déclaré le 25 octobre, s'il fout en croire Dangeau.

de Paris soit venu cette année- là à Fontainebleau; s'il y eût été invité, Dangeau n'eût sûrement pas manqué d'en faire mention dans son journal. En outre, le roi ne pouvait pas avoir vu Tarchevéque depuis le 6, le 9 et le 12 octobre, dates des trois lettres précédentes de madame de Maintenon, et cet entretien récent auquel elle fait allusion, qui eût été possible, si le roi n'eût pas quitté Versailles, n^adonc pu avoir lieu.

Dans le n° 368, — 22 octobre 1695, — madame de Maintenon écrit h Farchevêque de Paris : « Je reçois dans ce moment votre lettre du 11 de ce mois. » Peuton sérieusement admettre que cette lettre soit authentique? Qui croira qu'en 1695 une lettre mît onze jours pour parcourir la distance qui sépare Paris de Fontainebleau? Le n** 367, qui porte la même date : « ce 22 octobre 1695 », est encore moins authentique. On y fait écrire à madame de Maintenon : « M. l'archevêque de Cambrai a fait un merveilleux sermon le jour de saint François.. . C'est M. le duc de Beauvijliers qui me l'a ainsi rapporté. » Je me borne à faire observer que les petits princes, comme disait Dangeau, étaient de ce voyage de Fontainebleau; que vraisemblablement leur gouverneur, le duc de Beauvillicrs, y était avec eux; et que dans les premiers jours du mois d'octobre 1695, Fénelon se trouvait à Cambrai. M. de Cambacérès possède pourtant les autographes de ces deux lettres.

Le n*» 376 est daté : «Mardi, à sept heures du soir, décembre 1695. » Si ce billet a réellement été écrit un mardi de décembre 1695, comme le porte l'autographe, il doit être daté du 6, du 13, du 20 ou du 27 de ce mois. Mais les lettres qui suivent sont du 12, du 13, du 21, du 25, du 26 et du 27, et dans aucune il n'est ques*

'tion de Vévéniemeût qui fait Tobjet de ce billet, ce qui ne laisse pas que d'être étrange. Si ce billet est authentique, il faudrait donc le dater du6 décembre, et M. Lavallée paraît avoir été de cet avis, puisqu'il Ta fait suivre d'une lettre dû 12 décembre 1695 (1). Voici ce qu'il contient : « Le roi m'ordonne, monseigneur, de vous mander que madame (Guyon est arrêtée, et de savoir de vous ce que vous jugerez à propos de faire de cette femme, de ses amis, de «es papiers. Le roi sera encore ici tout le mâtin. É6rivez-luî, s'il vous plaît, tout droit. » On se diemande ce que voulait dire madame de Maintenon, écrivant à sept heures du soir : « Le roi sera encore ici tout le matin. » Ouvrons le journal de Dangeau à la date du 20 janvier 1696 : « Le roi fit prendre ces jours passés madame (îuyon et la fit mettre à Vincennes. » Si Saint- Simon n'était pas en éi mauva;ise odeur auprès de M. Lavallée, je ferais observer que lui aussi place l'arrestation de madame Guyon dans Tannée 1696, et, pas plus que Dangeau, il ne dit pas que qui que ce soit ait été pris avec madame Guyon. Si — comme cela n'est pas douteux — elle a été arrêtée quelques jours avant le 20 janvier 1696, len*» 384, daté dupremier jour de l'an 1696, » est, sinon apocryphe, tout au moins mal daté, puisqu'on y fait dire à madame de Maintenon : « Madame Guyon a déjà nommé 1-es duchesses de Guiche, de Mortemart et de Charost, la première pour lui renvoyer un perroquet,

(1) GeUe lettre du 12 décembre 1695, n? 367, est adressée à madame de Brinon. £lle a été publiée pour la première fois par M. Lavallée en ÏSbQ. {Lettres historiques et édifiantes, t. I, p. 4^2), avec la date du il décembre. Ce n'est pas seulement par la date que différent les deux éditions, mais aussi parla ponctuation et rorthographe, choses plus graves, à mes yeux du moins. Je demande laquelle des deux versions est authentique, laquelle est conforme aux copies des dames de Saint-Cyr ?

et les autres pour mettre entre leurs mains l'argent qu'on lui a trouvé. M. de la Reynie devait l'interroger hier... Tout vo^s sera renvoyé, monsefgneur... (1)» Si madame Guyon n'a été arrêtée que quelques jours avant le 20 janvier, et Dangeau nous en est garant, madame de Maîntenon ne pouvait pas écrire le 2 janvier à l'archevêque de Paris :« En répondant à une lettre de M. de Meaux, je lui mandai que madame Guyon était arrêtée. Il me mande aujourd'hui qu'il en est ravi... » Elle ne pouvait pas non plus écrire le 5 janvier : « M. de Pontchartrain vient de lire une longue et ennuyeuse interrogation de madame Guyon... La cassette a été ouverte, et M. de la Reynie mande qu'elle ne contient que des 'papiers de doctrine... », ni le 9 janvier : « M. de Pontchartrain l«t hier un petit procès-verbal de M. de la Reynie qui ne dit rien... » Ainsi donc si le billet de : <( Mardi, décembre 1695 », est authentique, il porte une date inexacte, et cela est également évident pour les lettres du 4", du 2, du 5 et du 9 janvier 1696.

; (1) Dans les Lettret historiques et édifiantes (t I, p. UUb), M. Lavallée a publié une letlre de madame de Maintenon à madame de Fontaines*, da'tée du !«•' janvier 1696. 11 n'^ est pas question de l'arrestatioii de madame Guyon, mais il y a une bonne raison pour cela. Elle se termine par les lignes suivantes : «Nous avons ici un malade dont la vie e§t utile à l'État; c'est >ï. de Luxembourg. Priez pour lui, je vous prie, i) M. Lavallée oiet en note : « Luxembourg mourut le ô janvier 1696. \\ ne faut pnç être ^rand clerc pour savoir que le maréchal de Luxembourg mqurut Iq & janvier 1695.

Ce n'est pas sans raison que je me borne à contester Tauthcnticité des autographes de M. de Ganibacérès et que je me garde de déclater entièrement et absolument apocryphes un grand nombre de lettres publiées pour la première fois par La Beaumelle, car dans plusieurs, même quand il s y trouve des expressions impossibles, des erreurs matérielles faciles à prouver, il s'y rencontre pourtant des passages d'une authenticité incontestable. Ainsi, par exemple, dans la lettre du 9 janvier 1696, madame de Maintenon écrit à l'archevêque de Paris : « J'aurai l'honneur de vous mander le jour de notre dîner aussitôt que je le saurai: ce sera apparemment jeudi ou vendredi », c'est-à-dire le 12 ou le 13. Or, Dangeau note dans son journal, à la date du : « Veadredi, 13 janvier 1696 : Madame de Maintenon alla hier à Paris voir la duchesse de Noailles, la douairière. » Nous savons que la duchesse de Noailles demeurait avec son fils à l'archevêché.

C'est dans les numéros 379, 380 et 382 du 21, 25 et 27 décembre 1695, que se trouve mentionnée une lettre

que Ton a cru ôlrc la fameuse let(re de Fénclon à Louis XTY. Ces trois lettres de madame de Maintenon sont-elles authentiques ? Oui et non : seulement, comme c'est le cas pour la plupart des lettres imprimées par La Beaumelle, il est difficile de séparer ce qu'a réellement écrit madame de Maintenon des interpolalions. Dans ces trois lettres, les passages relatifs à une lettre adressée au roi paraissent authentiques et s'appliquent parfaitement à la lettre de Fénelon, que d'ailleurs La Beaumelle n'a pu connaître, puisqu'elle a été publiée pour la première fois par Dalembert, en 1787. D'un autre côté, on trouve dans ces trois lettres la trace de La Beaumelle, et il n'y est pas fait ibention d'un seul fait historique qui permette de les contrôler. M. Lavallée n'admet pas qu'on puisse seulement mettre en doute que cette lettre de Fénelon ait été reçoe et lue par Louis XIV. Les éditeurs de la Correspondanee de Fénelon ne l'ont pas cru, et un excellent juge en pareille matière, M. de Baranté, n'a-t-il pas dit : o II est de toute évidence qu'une telle lettre né pouvait être mise sous les yeux du roi. Fénelon, après avoir épanché «on patriotique chagrin, avait dû penser qu'elle servirait seulement à donner courage au duc de Beauvilliers et à madame de Maintenon, et à leur inspirer ce qu'ils devraient dire au roi dans un langage plus ménagé, » On aimerait à penser que les passages relatifs à cette lettre inconnue ont été réellement écrits par madame de Maintenon et qu'ils s'appliquent à la lettre de Férfelon, que M. de Barante qualifie avec raison de « remontrance si noble et si éloquente )). Dans ces passages, madame de Maintenon s'exprime avec cette mesure et cette modération qui la distinguent : a Voici une lettre qu'on lui a écrite il y a deux ou trois ans... Elle est bien faite. Mais de telles vé«

rites ne peuvent le rameqer; elles l'irritent ou le découragent; il ne faut ni l'un ni l'autre, mais le conduire dou« cément où l'on veut le mener... -^ Je suis bien aise que: vous trouviez la lettre que je vous ai confiée trop dure ; elle m'a toujours paru telle. » Ce n'est pas là le sentiment de M. Lavallée. u Cette lettre, dit-il, à part quelques reproches justes et vrais, est non-seulement dure^ mais injurieuse, exagérée, insensée ; elle semble n'avoir été inspirée que par les pamphlets de la Hollande et le^ diatribes des protestants; elle est l'œuvre^ non d'un prêtre éclairé et courageux, mais d'un rhéteur ignorant et mû d'une secrète ambition. On peut affirmer que, môme de nos jours, aucun prince ne supporterait patiemment de telles remontrances, n II est triste de voir, en 1866, un homme de lettres s'exprimer de la sorte sur des pages qui feront l'éternel honneur de Fénelon.

Dans ces trois lettres des 21, 25 et 27 décembre, il y a des passages qui ont pu être écrits par madame de Maintenon, mais elles ont certainement été altérées, falsifiées par La Beaumelle. La première, par exemple, se terminé par ces mots : « M. Fagon craint que le mal de M. de BeauvilUers ne soit long ; j'espère que vous aurez bien soin de lui en cette occasion. » Dangeau ne parait pas seulement se douter que le duc de Beauvilliers soit malade, car il écrivait le 12 décembre : « Le roi tint hier le chapitre des chevaliers de l'ordre, où il nous dit qu'il avait résolu de faire, le premier jour de l'an, M. l'évéque

deNoyon... S. M. nomr&a M. le duc de Ghaqlnes et

M» de Beauvilliers pour commissaires de M. de Noyon. n

Le numéro 382 comprend deux lettres. Tune datée.:

a A Saint-Cyr, ce 27 décembre 1695 », et l'autre: « A

Versailles, ce 27 o . Il se pourrait bien que la plus grande

Page 1