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Les faux don Sébastien

Quatre aventuriers , l'un après l'autre , ont usurpé le nom du roi D. Sébastien, et, profitant des circonstances obscures et contradictoires qui accompagnèrent la mort de ce prince, ils se sont appliqués à se faire passer pour lui. Certes, il y a des exemples d'autres pareils ambitieux ou intrigants dans l'histoire des peuples; et, sans parler des faux Smerdis et des faux Démétrius, il y a eu en France des pseudo- Louis XVII. Mais le rôle des faux D. Sébastien a son caractère propre et son originalité, sa portée et son enseignement, et il se détache, dans l'his-

toire du Portugal, comme un curieux épisode tout à fait digne d'intérêt et d'attention. Voilà pourquoi nous avons voulu le traiter à part et dans tous ses détails.

Tel est l'objet de ce livre.

Nous disons d'abord ce que fut D. Sébastien. Une esquisse rapide de la vie de ce roi nous a semblé l'introduction indispensable à l'histoire des usurpateurs de son nom et de sa personnalité.

C'est d'ailleurs une attrayante physionomie, et faite pour tenter le regard de l'observateur studieux, que celle de ce jeune roi téméraire, qui s'en va guerroyer au loin à la manière des chevaliers et qui perd dans les sables d'Afrique la couronne que la victoire d'Aljubarrota avait consolidée, en 1385, sur la tête de Jean Ier. La dynastie fondée par Jean le Victorieux s'éteint, à Alcacer-el-Kébir, avec D. Sébastien le Vaincu.

Dans le cours de ce récit, nous avons dù, plus d'une fois, déplorer l'effacement momentané de la nationalité portugaise, absorbée

pendant soixante ans dans les vastes domaines de Philippe II et de ses successeurs. Nous avons dû blâmer d'abord les moyens et la politique qu'employa ce prince pour annexer le Portugal à ses États, et ensuite la manière dont ses deux héritiers immédiats s'y prirent pour maintenir cette nouvelle possession sous la puissante domination espagnole.

La conduite que l'Espagne a tenue en Portugal était la conséquence fatale des déplorables conditions au milieu desquelles l'annexion ou plutôt la conquête s'était accomplie. A cette époque, en effet, le sentiment public ne pouvait se faire entendre ou même se faire connaître. On était loin encore des discussions de la tribune et de la presse, et, en un mot, de tout ce qui tient à la liberté. Au lieu de chercher à adoucir autour de lui des regrets bien naturels, au lieu de vouloir être, non pas imposé et subi, mais adopté, le gouvernement espagnol, d'accord d'ailleurs en ceci avec les idées et les procédés" du temps, n'eut recours qu'à la contrainte et à la force.

Ce qui se passait à la même date, à Naples et

à Milan, les répressions sanglantes des mouvements des Pays-Bas et de l'Àragon, n'étaient pas de nature à rassurer les Portugais et à leur permettre d'espérer un meilleur avenir pour euxmêmes. L'exiguïté et l'insuffisance de leurs forces, dont l'affaiblissement avait commencé depuis longtemps à se faire sentir, et qu'une dernière catastrophe avait presque anéanties, leur défendait toute révolte ouverte. Il ne leur restait que les chances douteuses de la conspiration. Ils conspiraient donc comme ils pouvaient.

La trace de ces jours désastreux s éloigne el disparait déjà dans le passé et dans l'histoire. Les événements et la marche progressive de la civilisation ont modifié singulièrement les rap-

ports qui existaient entre le Portugal et l'Espagne. Ces rapports entre deux peuples voisins, qui se comprennent et s'estiment réciproquement, tendent à devenir de plus en plus intimes, sans que rien puisse atteindre l'esprit de complète indépendance et le sentiment profond d'autonomie qui, à toutes les dates, se

sont énergiquement prononcés chez le peuple portugais.

Le crédit que les grossières et absurdes entreprises des faux D. Sébastien obtinrent dans le pays est comme la manifestation de l'instinct national refoulé ou contenu, mais impatient du joug de Tétranger. En d'autres temps, ces impostures n'auraient soulevé que le dédain ou la risée. Mais le retentissement au loin des intrigues du dernier des aventuriers qui se substituèrent à D. Sébastien, le roi portugais, après lequel les Portugais soupiraient sans relâche, prouve que l'Europe n'était pas indifférente aux souffrances et aux aspirations de ce peuple, et que le souvenir des services qu'il avait rendus à la civilisation n'était pas tout à fait effacé.

Paris, le 1er décembre 1865.

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