‹ Les faux don SébastienChapitre 2 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Naissance de D. Sébastien. — Régence de Catherine d'Autriche. — Influence des courtisans sur le caractère du jeune roi. — Le cardinal D. Henri. — Sa régence. — Qualités et défauts de D. Sébastien. — Ses rêves de régénération sociale, ses idées belliqueuses et ses projets de conquêtes en Afrique. — Caractère arbitraire de son gouvernement. — Première expédition d'Afrique. — Débarquement à Tanger. — Rentrée à Lisbonne. — Il médite un plan d'invasion en Afrique. — Ce projet devient son idée fixe. — État du Portugal sous son règne. — Lois somptuaires. — Causes principales de la décadence du pays.

' D. Sébastien, seizième roi de Portugal, naquit à

Lisbonne, le 20 janvier 1554, dix- huit jours après

la mort de son père. Il était fils de l'infant D. Juan

et de la princesse Jeanne, fille de Charles-Quint,

et petit-fils de Jean III, auquel il succéda à 1 âge

de trois ans.

Jeanne, toute jeune encore, étant retournée en

Espagne, peu après la mort de son mari, la veuve de Jean III, Catherine d'Autriche, sœur de Charles- Quint, fut chargée de larégeuce duroyaume pendant laminorité de son petit-fils. Si pendant cette régence Catherine ne fit pas preuve d'une intelligence supérieure, son gouvernement, toutefois, ne fut pas nuisible au Portugal ; loin de là, elle sut se rendre populaire, et ce fut peut-être un malheur pour D. Sébastien de n'avoir pas été laissé complètement, pendant son enfance, aux -soins affectueux de son aïeule. Mais les courtisans, au lieu de s'unir à elle pour modérer le caractère fougueux du jeune prince, lui apprirent de bonne heure que tout devait céder à sa volonté.

Son oncle, le cardinal D. Henri, épris du pouvoir, mais faible, irrésolu, esprit sans portée et vindicatif, défauts qui s'allient merveilleusement ensemble, devint un des premiers adversaires de la régente, jusqu'à ce que, après cinq ans de lutte, il l'eût forcée, de guerre lasse, à se démettre du pouvoir en sa faveur. Cela fait, il sembla s'étudier à repousser, de parti pris, tous les conseils qu'elle donnait à son petit-fils et à étouffer dans l'âme de l'enfant royal tous les germes d'affection pour elle.

Les courtisans l'aidèrent puissamment dans cette tâche, surtout Louis Gonçalves da Camara, confesseur et précepteur du jeune roi , ainsi que son frère Marti m Gonçalves da Camara.

Ce dernier, homme habile, intelligent et ambi-

tieux, devint le principal ministre du royaume il la majorité de D. Sébastien, qui avait été fixée à quatorze ans; il se maintint dans la faveur royale jusqu a 15/0.

D. Sébastien était né avec de précieuses* dispositions. Il avait de l'élévation dans les sentiments, une grande fermeté de caractère et beaucoup d'ardeur pour le bien. Actif et laborieux, en proie à une continuelle surexcitation de corps et d'esprit, il voulait tout voir dans les moindres détails. Lé merveilleux le séduisait facilement. Il ne songeait qu'à de grandes choses : la régénération de son pays, la conquête de l'Afrique, une expédition dans les Indes, en revenant par la Perse, la destruction de l'islamisme dans les murs mêmes de Constantinople; tels étaient les rêves de cet autre Alexandre.

D. Sébastien était grave, taciturne, religieux, austère dans ses mœurs et d'une chasteté surprenante chez un homme d'un caractère violent, vivant sous un climat méridional. 11 aimait tous leé exercices du corps et s'y montrait habile. Personne ne se livrait à la chasse avec plus de passion. Il né se donnait point de repos, tant il semblait avoir pris à tâche de mépriser les fatigues et d'affronter les périls. Rien rie l'arrêtait dans ces délassements virils, où il s'exposait comme à dessein aux plus fortes intempéries. Grand amateur de joûtes, il y était tellement texercé qu'il courait des lances pendant des heures entières et tout armé, sans que le

poids de son armure semblât le fatiguer. 11 prenait grand plaisir à parler de batailles et de navigation. 11 avait l'intelligence prompte et montrait une aptitude particulière pour les choses de la guerre. Il affectait une grande simplicité dans son habillement, montrait un goût prononcé pour la solitude, allait fréquemment se promener dans les forêts et dans les parcs, et là, son imagination libre et exaltée se livrait à tous ses rêves de réforme sociale et d'ambitions guerrières.

D. Sébastien avait un aspect agréable; et bien qu'il ne fût que d'une taille médiocre, il ne manquait pas de noblesse ni de dignité.

b'une belle figure, le teint blanc, les yeux bleus, les cheveux blonds, il avait néanmoins la lèvre inférieure un peu tombante, ce qui, joint à une certaine austérité dans la physionomie, nuisait quelque peu à l'ensemble de son visage.

Pour compléter le portrait, il faut ajouter que ce jeune prince était né avec un caractère emporté, opiniâtre, enclin au despotisme le plus absolu, rebelle à la contradiction, tenace à l'excès dans ses résolutions ; avec tout cela, belliqueux, facile à se laisser aller aux aventures les plus téméraires et tout à fait insouciant des obstacles et des périls.

C'est par ces derniers côtés que la flatterie et l'adulation des courtisans eurent le plus de prise sur lui. On lui persuada bientôt que tout devait fléchir devant ses volontés, et lés excès de ce caractère qu'une bonne éducation, fortifiée de con-

seils sages et fermement résolus, pouvait seule comprimer, dégénérèrent en vices irrémédiables sous l'action intéressée des hommes de cour.

Ce fut ainsi que les dispositions guerrières du prince devinrent fatales au pays, que ?a soif de triomphes tourna en folie, que son gouvernement tomba dans l'arbitraire le plus capricieux, que sa religion dégénéra en fanatisme, que sa fermeté et sa ténacité ne furent plus qu'absurde et déplorable entêtement, et qu'enfin la grande austérité de ses mœurs devint elle-même funeste au Portugal. En le flattant, en effet, dans ce mépris des femmes, qui ne va jamais sans une sorte d'âpreté farouche, on ne faisait que le pousser à la guerre et que l'engager dans ces idées chimériques de gloire militaire et de conquêtes irréalisables. L'amour eût peut-être assoupli son caractère et donné une tout autre pente à son esprit. Au lieu dune espèce de moine conquérant, courant des aventures insensées sur le sol de l'Afrique, on aurait eu un prince aimable, un roi marié, que de doux liens auraient retenu dans son propre pays pour le gouverner avec sagesse.

Les flatteries et les complaisances des courtisans eurent de prompts et funestes effets. Le jeune roi t en arriva bientôt à ne plus souffrir aucune opposition, aucune remontrance même, et il sufi lisait qu'on le contrariât dans un projet .pour qu'il prît à cQiur, de s'y attacher plus obstiné-

En. 1571, il avait organisé un corps d'infanterie d'élite, habile à manier la pique et l'arquebuse. Il était impatient de s'en servir. L'occasion ne venant pas assez vite, il la provoqua. En 1574, il réunit cette troupe, contre l'avis de ses plus sages conseillers, s'embarqua avec elle et passa en Afrique, sous prétexte d'allpr visiter les places appartenant au Portugal, mais en réalité avec le désir de tenter beaucQup plus. Débarqué à Tanger, il s'aperçut bientôt qu'il n'avait pas amené assez de forces pour rien entreprendre de grand ; il fSe borna donc h reconnaître le pays et à livrer quelques escarmouches aux Maures, étant toujours des premiers dans le combat et surpassant tous les siens en courage. 11 rentra dans sa capitale au milieu d'acclamations qui l'enivrèrent de plus çn

( Il conçut dès lors un plan d'invasion en Afrique beaucoup plus vaste, et y mit une telle puissance d^ pensée que ses discours et ses actions n'avaient plus d'autre objet.

Il s'appliqua avec ardeur, moins en roi qu'en simple soldat, aux exercices du corps, voulant ainsi se rendre plus robuste et mieux préparé pour les fatigues de la guerre.

Nous nous abstiendrons de parler du gouvernement intérieur du Portugal sous le règue de D. Sébastien. Contentons-nous de dire qu'on ne tenta rien de sérieux pour arrêter le pays sur la pente qui le conduisait à la ruine ; que ce ne fut d'une

part qu'un conflit permanent d'influence entre Catherine d'Autriche, qu'on voulait à toute force éloigner de son petit-fils, et les adversaires de cette princesse; et d'autre part qu'une suite de luttes de palais acharnées, pleines d'intrigues et d'ambitions personnelles entre ces adversaires eux-mêmes1.

Le trait le plus caractéristique de ce règne fut un mélange d'absolutisme royal, de rigorisme clérical et d'ambitions guerrières.

On rêva la réforme des mœurs sous ce singulier gouvernement, et l'un des moyens qu'on imagina pour y parvenir fut une loi somptuaire édictant, entre autres choses, qu'on n'aurait à sa table qu'un rôti et un bouilli ou un ragoût. Les aliments de luxe étaient prohibés *.

On commettait un anachronisme. Il n'était plus temps de promulguer une loi somptuaire, comme avaient fait la république de Gênes et l'Aragon au treizième siècle. On y était parvenu à arrête* la corruption, à empêcher une trop odieuse inégalité et à maintenir dans le pays des produits indispensables qui eussent été exportés, pour procurer aux riches des objets de luxe inutile \

Mais, en 1570, il fallait au contraire considérer

' On peut consulter pour tout ce qui concerne l'état du Portugal à cette époque et le caractî'rcdo D. Sébastien, l'important et remarquable ouvrage de M. Rebcllo da Silva, intitulé : Invasion et occupation du Portugal en 1580; introduction à Vhistoire du Portugal au dix-septième et au dix-huitièmè siècles, Paris, chez Durand, 1864, tome 1er. Nous y avons eu bien souvent recours dans ce rapide aperçu.

5 Cette loi porte; la date de 1570. Hcbello da Silva : Invasion et occupation du Portugal en 1580, etc., tome Irr, pago 07.

1 Vïllaumé. Nouveau traité d'économie politique, 3e édit., tome II, p. 212.

que l'or amassé ou pillé au loin par la conquête et arrivant avec une soudaine abondance dans le pays des conquérants, paralyse les sources vives de sa prospérité, l'agriculture et le commerce.

Il en résulte que ce pays tombe dans une oisiveté funeste et devient bientôt, et pour des siècles, le tributaire obligé des peuples étrangers. Alors, ceux-ci absorbent à leur profit, par l'échange des produits dus à leur activité, cet or qui n'a rien coulé que la peine de le prendre.

Que Ton compare, par exemple, sous le rapport économique, le Portugal et l'Espagne des seizième et dix-septième siècles à l'Angleterre et aux Flandres de ces mêmes époques, et on sera complètement édifié sur ces vérités.

La plupart des gouvernements qui établissaient jadis des lois somptuaires ne savaient pas encore que le meilleur moyen de moraliser le luxe, de le rendre utile à toute une nation, c'est de forcer, par de sages lois économiques et de grandes institutions de crédit, les richesses à se porter sur le travail, à circuler, en un mot, à ne jamais rester improductives pour les masses. De la sorte, le bienêtre se répand dans tout un pays ; et de ce bienêtre découlent, comme d'une source naturelle et féconde, l'accroissement du travail productif, Tinsfcruction populaire, les saines idées, la douceur des mœurs, l'amour du sol natal, la fortune de l'Etat, l'attachement au Gouvernement, le besoin de la paix et la haine de l'anarchie.

Voici ce que dit un contemporain au sujet de h* loi de 1570, que nous venons de citer : : m

«Les Portugais, qui,* pendant quatre cent « soixante ans, s'étaient occupés de glorieuses « entreprises et avaient planté la croix jusqu'aux « extrémités de l'Orient, s'arrêtèrent dans cette « noble voie. Loin de pénétrer dans l'intérieur « des Indes, ils se bornèrent à occuper les points « maritimes. Corrompus par le luxe de l'Orient, et « tous enrichis par le commerce, ils n'eurent phis « d'autre soin que de jouir de leurs trésors. Ils « convertirent les revenus militaires des comman- « deries en délices personnelles, devinrent oisifs « et vains et se firent rendre des honneurs presque « divins.

« Cette corruption pénétra en Portugal. Le roi « D. Sébastien et les pères jésuites voulurent y « porter remède et se donnèrent beaucoup de « peine pour cela ; mais ils n'avaient pas consi- « déré qu'il était impossible de. réduire un peuple-, « amolli depuis si longtemps par sa manière de « vivre, à la rigoureuse économie de ses ancêtres. « Ils firent des lois somptuaires si étroites, notani- « ment sur les vivres, qu'à peine les anciens Spar- « tiates les auraient endurées. Elles distinguaient « entre les viandes permises et les viandes défen- « dues* disaient à quoi chacun devait employer <c son1 argent et prohibaient presque tout ce qui « venait des pays étrangers, n'établissant aucune « différence entre ce qui était de luxe et ce qui

« «tait de pure utilité. Ces violents remèdes furent « non seulement inutiles, mais devinrent un objet « de dérision, de façon à confirmer l'opinion de « ceux qui soutenaient alors que les gens d'église « sont tout aussi inhabiles au gouvernement du « temporel, que les magistrats séculiers le sont à « celui du spirituel1.»

Cette appréciation, hardie pour cette époque, chez un écrivain catholique, prouvait une saine observation de ce qui se passait dans quelques pays, où depuis longtemps des prélats et des prêtres troublaient l'Etat au lieu de le pacifier.

Malheureusement D. Sébastien s'occupa peu de la situation intérieure de son royaume. Tous ses regards étaient portés sur l'Afrique.

Peut-être ce jeune prince, attristé de voir la décadence de son pays, avait-il espéré pouvoir régénérer la société portugaise en faisant un appel énergique à son ancien esprit guerrier. Peut-être,#dans la pensée des dangers et même dé l'impossibilité qu'il y aurait à conserver les brillantes conquêtes des régions orientales, songea-t-il à tourner les

* Union* del regno di Portogallo alla corona di Casliglia, htoria del sig. Ieronimo Franchi Conestaggio , genlilhuomo genovese. — Genoya, 1585, livre 7, page 7 et 8.

Franchi Conestaggio gérait, en lieu et place du titulaire, un emploi à la douane de Lisbonne. « Jcronymo Franchi, que naquelle tempo residia « cm Lisboa, factori&ando na Alfandega délia cm serviço de outrem, etc. » Miguel Leilam de Andrade. Miscellanea. Kd. de 1629, p. 204.

Le titulaire de cet emploi, sans doute fort lucratif, devait fttre, selon la coutume, quelque personnage qui déléguait ses pouvoirs à Franchi, On peM supposer que c'était D. Juan de Silva, comte de Portalcgrc, car on lui a attribué l'ouvrage paru sous le nom de Franchi Conc&taggio. Ferdinand Denis, le l'orlvgaï, page 27 >\ et 298.

forces et l'activité dont le pays pourrait encore être capable, du côté d,e l'Afrique septentrionale. Cette contrée n'avait-elle pas été déjà le théâtre des exploits des Portugais ? N'avaient-ils pas là d'importantes places telles que Ceuta, Tanger et Mazagran? Ne regrettait-on pas encore la perte d'anciennes possessions, les places d'Alcacer-Seguer, Azamor et Arzilla, abandonnées par iean III, en 1549, quand il dirigea toutes les forces du Portugal vers les Grandes-Indes?

Nous ne savons; mais s'il en fut ainsi, le jeune roi se méprenait étrangement sur l'état véritable de la société de son temps. Les sentiments élevés, les nobles aspirations et l'amour profond de la patrie, qui animaient les vaillants guerriers de Jean Ier et d'Alphonse V, étaient choses inconnues pour les contemporains de D. Sébastien, qui vivaient insoucieux de gloire au sein d'une molle oisiveté. On se serait à la rigueur décidé à aller se battre dans l'Inde, car il restait là des richesses à conquérir, avec lesquelles on pourrait, de retour dans la patrie, se donner les joies faciles d'une vie de luxe et de paresse. Mais l'Afrique n'offrait que des lauriers stériles à cueillir. Il n'y avait à attendre là, pour prix de ses peines et de ses travaux, que la gloire d'avoir combattu pour son pays et pour son roi, gloire peu enviée des peuples en décadence.

Pourtant, il faut le reconnaître, si l'aventureux monarque eût vu se réaliser ses rêves héroi-

qucs, qui oserait nier que la situation de son pays n'eût pas été heureusement changée ?

Le Portugal aurait eu comme annexe une vaste contrée, une sorte de prolongement de son propre territoire, qui après moins de trois siècles se serait trouvée voisine des possessions françaises de l'Algérie; alors les deux peuples, en se prêtant un mutuel appui, auraient pu étendre et fortifier leur domination sur la presque totalité de l'Afrique septentrionale.

Mais il n'en devait pas être ainsi, et l'histoire dont nous reprenons le récit nous rejette bien loin de ces brillantes hypothèses.

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