‹ Les faux don SébastienChapitre 29 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les sentences prononcées contre Marco Tnlio et ses complices sont confirmée* par Philippe III avec quelques modifications. — L'imposteur, Fray Estevam, Fray Boaventura, un teinturier portugais ot trois forçats sont condamnas à mort. — Les arrêts sont signifiés à Marco Tulio et aux deux prêtres. — Détails de cetie signification. — Reproches adressés par Fray Estevam à Marco Tulio. — Exécution de l'imposteur, du teinturier et des deux forçats. — Les autres condamnations. — Circonstances dans lesquelles s'est produite cette intrigue. — Considérations. — Les récits des émigrés portugais. — A quelle époque eut lieu l'exécution des deux prêtres. — Le sort des autres individus qui furent les complices de Marco Tulio : D. Joaui de Castro, le Pfcre Teixeira, Fray Chrysostôme, le chanoine Antonio Tavares. — Conclusion.

Le procès de Marco Tulio et de ses complice laïques était instruit depuis longtemps. Dès le 29 avril, D. Francisco de Mandojanaen avait informé le roi, en lui proposant les peines qu'il croyait devoir leur être appliquées. Le Calabrais, lui disait-il à cette occasion, « avait été un peu malade des fièvres, mais il avait été guéri par un médecin qu'on lui avait donné pour le soigner; sa mort, ajoutait-il, eût été un fâcheux contre-temps 4. »

1 Lettre de D. Francisco île Mandojnnn au liai, datée du 29 avril 1G03. — Archives de Simancas. Kstudo. Liasse 193.

Le 1er juillet, il mandait de nouveau au roi, que bientôt les prêtres lui seraient remis après dégradation, et il proposait dès lors à Sa Majesté qu'ils fussent pendus et coupés après en morceaux, « à moins que Sa Majesté, eu égard à leur qualité de religieux, n'ordonnât qu'ils fussent simplement pendus i. »

Philippe III confirma les sentences* prononcées contre Marco Tulio et ses complices laïques, avec quelques légères modifications, telles, parexemple, que la suppression de l'exposition pour les coupables d'un rang inférieur, car une semblable peine, disait-il, « n'est pas de nature à exercer le moindre eflet sur de tels gens. »

Le monarque espagnol modifiait aussi la sentence de Marco Tulio dans la partie qui ordonnait que sa tète serait placée dans une cage de fer pour être transportée à Lisbonne et exposée dans un endroit public. Cette partie delà sentence fut supprimée. « Le criminel étant Calabrais, disait le roi, et le crime ayant été commis hors du Portugal, il ne serait pas juste que le châtiment pût offenser ainsi nos fidèles vassaux de Portugal 2. »

Le duc de Medina-Sidonia et D. Francisco de Mandojana, jugeant que le moment était venu d'exécuter les sentences, on en donna lecture à Marco Tulio, et en même temps, mais seulement

1 Lettre de D. Francisco de Mandojana au /îoi, datée du 3 juillet 1603. Archives de Simancas. Estado. Liasse 197.

! Lettre du Roi au duc de Medina-Sidonia, datée du 23 juin 1603. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 106.

pour la forme, à Fray Estovam et à Fray Boaventura, car le roi avait envoyé Tordre de suspendre l'exécution de celles qui condamnaient ces deux prêtres.

Marco Tulio, en entendant l'arrêt qui le condamnait, resta stupéfait. Il demanda du papier et écrivit, séance tenante, les mots suivants : « Ego « ad mortem sentenliatum ad Deum postquam a cato- « lico rege irato ad catolicum regem placatum appello « idem. Marco Ttdio *. »

Les deux prêtres écoutèrent leur arrêt avec recueillement; Fray Este vam répétait h voix basse : Sit nomen Domini benedictum, et protestait de son ignorance et de sa bonne foi, en disant que sa conscience « était pure comme l'eau limpide dans un vase de cristal. »

Et comme on lui demandait si, à l'exemple de Marco Tulio, il appelait aussi de la sentence qui le condamnait, il s'écria, en désignant du doigt à travers la fenêtre de la prison qui était ouverte, un champ et des arbres : « Si sous cet arbre-là se trouvaient « le pape et l'empereur d'Allemagne, j'en appel- « lerais à eux de l'arrêt qui me condamne, en fai- « sant valoir mes raisons et la pureté de ma cons- « cience. » Se tournant ensuite vers Marco Tulio, il lui dit : « Homme, Calabrais, ou qui que vous

1 « Moi, condamné à mort, après en avoir appelé du roi catholique irrité au roi catholique apaisé, j'en appelle à Dieu. >» Causa y sentencia de Marco Tulio Canon, etc. Manuscrit de la bibliothèque nationale de Madrid. Codex C. c, fol. 73, chap. x.

u soyez, car je ne vous connais pas, demandez-moi « pardon, car, Dieu le sait, je n'ai pas de motif pour « vous le demander. Vous le savez bien aussi, puis- « que vous m'avez trompé en affirmant que vous « étiez mon roi D. Sébastien ! N'aurait-il pas mieux « valu, pour vous et pour nous, pauvres malheu- « reux, m'avoir avoué, lorsque j'ai été vous voir « à la galère, que vous n'étiez pas le roi D. Sébas- « tien?

— « Ce que vous dites est vrai, lui répondit « Marco Tulio; mais à présent il n'y a plus de « remède. Il ne nous reste plus de temps pour nous « occuper de ces sortes de choses, et nous n'avons « qu'à recommander nos âmes à Dieu, car nous « allons expier tous nos péchés 1 . »

Le drame ou plutôt la sanglante comédie touchait à sa fin.

Le 23 septembre 1603, on fit sortir Marco Tulio et ses complices laïques de la prison, et ils furent conduits sur la place principale de San-Lucar de Barrameda, que l'on appelait la plaza de la Ribera, et qui était encombrée d'une grande foule tant de la ville que des environs. Marco Tulio était traîné dans une espèce de panier 2.

Arrivé au lieu du supplice, il monta sur un échafaud dressé près du gibet. Sur cet échafaud devait

1 Causa y sentencia de Marco Tulio Canon, etc. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid. Codex C. c, fol. 73, cliap. x, s Ceyron.

s'exécuter la première partie delà sentence. Après avoir déclaré à haute voix qu'il n'était pas le roi D. Sébastien, et qu'il n'avait jamais été en Portugal, il reconnut qu'il méritait la peine qui lui était infligée, et en même temps il exprima sa douleur d'avoir entraîné d'autres personnes dans sa ruine.

Il se mit à genoux, et lorsque le bourreau lui eut * tranché la main droite, supplice qu'il subit avec assez de courage, il descendit les marches de l'échafaud et monta hardiment à l'échelle du gibet. Il déclara alors une seconde fois qu'il était Calabrais, demanda pardon de son imposture et, obéissant peut-être encore par instinct aux pratiques de dévotion dont il s'était fait une habitude, il pria les assistants de faire dire des messes pour le repos de son âme.

Un instant après, il avait expié son crime.

Le teinturier portugais Antonio Mendes et les forçats Annibal Balsamo et Fabio Craveta furent pendus immédiatement après lui *.

1 Causa y senteneia de Marco Tulio Canon, etc. Manuscrit de la Bibliothèque natiouale de Madrid. Codex C. c, fol. 73, chap. \. — Lettre du duc de Medina-Sidonia au Roi, lui annonçant l'exécution des sentences. — Lettre datée du 25 septembre 1G03. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 103. — Lettre de D. Francisco de Mundujana au, Roi sur le même sujet, datée du 27 septembre 1603. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 193. Voici, sa .s parler des deux prêtres, la liste des condamnations : Marco Tuliô, la main droite coupée par le bourreau, pendu et son cadavre coupé en morceaux, lesquels seraient mis par les chemins, la tôte et la main placées dans un endroit public.

Annibal Balsamo, Calabrais Fabio Craveta, Napolitain..

Antonio Mondes Portugais. .

Pendus et coupés après en morceaux.'

Telle fut la fin de cette étrange intrigue qui pendant près de cinq ans inquiéta le gouvernement espagnol, attira l'attention des cabinets étrangers, et occupa vivement le public en Europe. .

La nouvelle de la sanglante issue qu'elle eut sur la place de la petite ville de San-Lucar de Barraraeda dut sans doute parvenir à la connaissance de ceux qui s'étaient intéressés à la cause du prétendu roi ou qui s'étaient compromis en Remployant à la faire triompher. Les uns l'avaient réellement pris pour le roi D. Sébastien; les autres avaient eu des doutes, et d'autres l'avaient favorisé tout en le tenant pour un imposteur; mais tous, enfin, s'étaient servis de lui comme d'un instrument pour combat-

Horacio Guida, Calabrais \ .

Terencio de Maestre Pietro, Napolitain < l,!"? .?! fjî™L *u

Cesario Carpio, Napolitain bancs des ramenre-

Juan Perez, Castillan

Manuel Macedo, Portugais.

Giovanni Bernardino Camarra, Napolitain \ Cent coups de fouet.

Paolo Pola , Napolitain

Antonio Fernandes, Portugais.

Pedro Dias Xardo, Portugais Cent coups de fouet et

huit ans de galère.

Francisco-Fernandes, Portugais.

Hercule Broquetin, soldat, Crémonais,

Cent coups de fouet et

Elvira Sanchez, femme d'Antonio Mendies. | édités»

Joam Mendes, son fils, âgé de treize ans Exilé.

Leonel de Quadros, Portugais ; Mis en liberté.

Lucio Mazardo, Napolitain Mis en liberté.

Heitor Antunes, Portugais Cent mille maravedis

d'amende.

Gaspar Gonçalves Nogueira, Portugais Cent cinquante mille

maravedis d'amende.

Rapport contenu dans la lettre adressée par le duc de Medina-Sidonia au Roi, en date du 25 septembre 1603. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 193.

tre la domination espagnole en Portugal. Celui autour duquel tout ce bruit s'était fait une fois disparu, il dut se produire dans l'opinion publique un retour inévitable. Les acteurs de ce drame et cette partie des spectateurs qui s'y étaient intéressés de bonne foi, durent être bien vite détrompés, en apprenant les dernières révélations et la fin misérable de l'aventurier. Quant aux autres, ils n'auront pas manqué de déclarer qu'ils n'avaient jamais cru à l'identité du vulgaire intrigant de la Calabre avec le malheureux roi D. Sébastien.

On pourrait peut-être accuser le gouvernement espagnol d'alors de n'avoir pas donné une assez grande publicité à l'exécution du Calabrais. En . effet, parmi les historiens qui ont parlé de cet épisode historique et qui écrivaient à une époque bien postérieure à la condamnation de l'imposteur, les uns s'arrêtent à son emprisonnement au château de San-Lucar, et d'autres vont jusqu'à dire qu'il y est mort *.

La fin tragique de Marco Tulio fut l'objet d'une lettre adressée par M. de Barrault, ambassadeur de France en Espagne, à son gouvernement*.

1 Voir les auteurs déjà cités à la page 336.

L'écrivain portugais Bayam est le, seul, à notre connaissance, qui ait parlé de l'exécution de cet imposteur. « Marco Tulio, dit-il, fut mis à la question, il avoua son imposture et fut condamné à être pendu. » Portugal çuidadoso e lasiimado, etc. Liv. V, chap. xlii, p. 735.

' « J'ai aussi appris qu'ils (les Espagnols) ont fait pendre celui qui se disait le roi D. Sebastien, ayant confessé qu'à la vérité il était Calabrais. » — Lettre du comte de Barrault, ambassadeur de France en Espagne, datée de Valladolid, du 11 octobre 1603. Manuscrits de la Bibliothèque impériale de Paris. Fonds Harlay. Codex 228-10. Doc. 63.

Ainsi, le cabinet du Louvre, et par conséquent les émigrés portugais qui se trouvaient en France, ne durent pas ignorer le sort de l'homme qui, à Venise, s'était attiré la bienveillance et l'intérêt du représentant de Henri IV.

Mais le cabinet de l'Escurial, qui se flattait d'avoir coupé le mal par la racine, se souciait peu probablement des doutes que l'histoire pourrait faire surgir dans la suite sur l'identité et le sort de l'homme qui lui avait causé tant d'inquiétude. Si le gouvernement espagnol a fait publier quelques récits à ce sujet, ils ne sont point parvenus jusqu'à nous. En revanche les écrits de D. Joam de Castro, du Père Tcixeira, et de plusieurs autres adversaires de l'Espagne, répandus à profusion, lus avidement et commentés, comme le sont en général tous les récits étranges et merveilleux, survécurent seuls au souvenir des faits réels et contribuèrent à égarer l'opinion.

11 ne nous reste plus maintenant qu'à raconter ce que devinrent les autres personnages que nous avons vus jouer un rôle plus ou moins important dans cette intrigue si cruellement punie.

Le roi confirma les sentences que D. Francisco de Mandojana avait prononcées contre les deux prêtres Fray Estevam et Fray Boaventura. Ils furent pendus, à San-Lucar de Barrameda, le 20 octobre 16031.

1 Lettre de D. Francisco de Mandojana au Roi, datée du 21 octobre 1603. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 193.

Le principal auteur et agent de cette machination, qui serait restée ridicule n'était son sanglant dénouement, D. Joam de Castro, vivait encore en 1628. et était alors, dit-il, âgé d'environ quatre-vingts ans1.

Une cessa de travailler, et la collection de ses nombreux écrits, qui s'est conservée jusqu'à présent, ne laisse aucun doute sur son esprit chagrin et sa manie des prophéties. Mais on ne peut pas plus lui refuser une certaine instruction qu'on ne peut s'empêcher de voir dans la plupart de ses travaux, souvent très-fastidieux, le produit d'un cerveau malade. Certes, il a dû croire jusqu'à son dernier moment, que son roi tant désiré n'était pas mort et qu'il viendrait, comme le Messie, rendre un jour la liberté et le bonheur à son peuple.

Il dut conséquemment se dire que l'homme qu'il avait rencontré à Venise n'était, au point de vue de son opinion, qu'une espèce d'anlechrist*.

Le Père Teixeira, que l'Estoile appelle par er-

1 Obras manuscriptas de D. Joam de Castro. Collection de vingt-deux volumes appartenant à la Bibliothèque nationale de Lisbonne, vol. XXII.

* En faisant l'apologie de son compatriote, le négociant Diogo Manuel, chez lequel il s'était retiré et qui se trouvait dans un état de grande gêne, D. Joam de Castro dit : — « Avec ce qu'il possédait, s'il avait voulu le « dépenser pour lui seul, il aurait pu vivre honorablement et largement, « jusqu'au moment où le roi D. Sebastien paraîtrait. Mais ne tenant aucun « compte des calculs mondains, il préféra tout dépenser pour le service de « Dieu et du roi, bien qu'il fût persuadé que si le roi tardait à paraître, il « ne pouvait pas manquer de tomber dans la pauvreté. »

Obras manuscriptas de D. Joam de Castro. Collection de vingt-deux volumes appartenant à la Bibliothèque nationale de Lisbonne. Vol. XXII. Notandosvarlos, — écrits à Paris en 1028.

reur François au lieu de Joseph, mourut vers la fin d'avril 1604*.

Diogo Botelho mourut le 23 mars 1607 \ Fray Chrysostôme, qui, nous l'avons vu, s'était retiré dans un couvent de Parme, après l'arrestation du prétendu roi D. Sébastien à Florence, fut mis en prison dans cette même ville au mois d'août 1604. Au bout d'une année, il fut transféré à Milan. Il y resta encore un an prisonnier et fut ensuite, en 1606, dirigé sur Madrid. Au mois de mars 1607, il se trouvait dans le monastère de San- Jeronimo de cette ville, et le juge apostolicpie D. Martin de Cordova était chargé d'instruire son procès8.

1 Sur la fin de ce mois (avril 1604) el le dernier ou pénultième d'icelui, mourut, dans le couvent des jacobins de Paris, François Teixeira, Portugais, moino de l'ordre de Saint-Dominique, homme do bien, meilleur Français qu'Espagnol, grand généalogiste et a-sez docte pour un moine ; au reste, homme pacifique et formel ennemi de tonte ligue et faction, ce qui le rendit odieux à beaucoup de son couvent. 11 venait fraîchement d'Angleterre, où il avait été par le commandement du roy, qui lui avait fait donner cent écus pour ce voyage. Etant là, il avait vu le roy d'Angleterre, auquel il fit présent de sa généalogie qu'il avait faite, et avait été fort bien vu et fort bien reçu do Sa Majesté, étant près d'y retourner loisque le mal le prit... Beaucoup ont eu opinion qu'on lui avait aidé et que quelque méchant moine ( dont le couvent n'est point dégarni ) l'avait chevillé. Pour moi, je tiens la maison des Jacobins p<mr une mauvaise retraite à tout homme, soit moine ou autre, qui fait des voyages en Angleterre au temps présent, si ce n'est pour y mal faire, et qui est reconnu pour bon Français et affectionné au roi de France. — Pierre de l'Estoile : Supplément au Registre-Journal de Henri IV.

* Le vendredi 23 mars 1607, D. Diogo de Botelho, un des principaux seigneurs du Portugal, qui, a ce qu'on dit, tire son origine des rois de Bohême, fut enterré aux Cordelicrs. Il avait abandonné sa femme, ses enfants, ses amis et ses biens pour suivre la fortune d'Antoine, chevalier de Malte, prieur du Crato et fils naturel de Louis de Beja, troisième fils d'Emmanuel, roy de Portugal, etc., etc. — Pierre de l'Estoile : Registre-Journal de Henri IV. Mars 1607.

â Parrafos de la confection de Fray Chnfsostomo de la Visitation. — Archives dv Simancas. Eslado. Liasse /i3R.

Selon toute vraisemblance, il échappa à la condamnation capitale. Il y avait en effet presque quatre ans déjà que les actes pour lesquels il était poursuivi avaient eu lieu, et le gouvernement espagnol n'avait plus de motifs pour sévir avec la même rigueur qu'en 1603. Fray Chrysostôrae avait fait au surplus des aveux complets au sujet de sa participation à l'intrigue de l'imposteur calabrais, à laquelle il protestait avoir pris part de bonne foi. Une de ses réponses confirme d'une manière péremptoire l'opinion que nousnavons émise sur le peu de retentissement qu'avait eu en Europe l'exécution du Calabrais. Ainsi, le juge ayant demandé à Fray Chrysostôme s'il ignorait que Marco Tulio eût été pendu près de quatre ans auparavant à San-Lucar de Barrameda, avec quelques-uns de ses complices, il répondit qu'il en avait entendu dire quelque chose à plusieurs personnes; mais*que d'autres prétendaient que le roi catholique le retenait prisonnier dans un château *.

Quant au chanoine Antoine Tavares, il fut arrêté à Rome, à la demande de l'ambassadeur d'Espagne, au mois de septembre 1603 *. 11 resta en prison au château de Saint-Ange, jusqu'au mois de juin 1604, époque à laquelle le pape consentit, non sans quelque difficulté, à le remettre entre les

1 Parrafos de la confesion de Fruy Chrysostomo de la Visitation. — Archives deSimancas. Estado. Liasse 438.

2 Lettre du duc de Sessa, ambassadeur d'Espagne à Home, adressée au Roi, en dat* du 22 septembre 1G03. — Archives do Siuiancas. Estado. Liasse 977.

mains de l'ambassadeur d'Espagne, qui le fit embarquer à Civita-Vecchia. De là, il fut dirigé sur l'Espagne pour y être jugé par un juge ecclésiastique nommé par le Nonce 1 .

Arrivé en Espagne, il fut conduit à San-Lu car de Barrameda, dans la prison où avaient été détenus Marco Tulio et ses complices. D. Luciano de Negron, qui avait instruit le procès de Fray Estevam et de Fray Boaventura, fut également chargé du sien*.

La procédure traîna en longueur, et, en avril 1610, le duc de Lerma ordonna qu'on prononçât sur son sort, mais qu'en attendant on améliorât sa situation3.

Déjà, deux ans auparavant, le conseil de Portugal l'avait recommandé à la clémence de Philippe III eu égard à sa longue détention et au dévouement qiïfe son père et toute sa famille avaient témoigné à Sa Majesté Catholique *.

Enfin, en 1613, il fut mis en liberté et revint en Portugal. Il vécut encore assez longtemps pour être témoin de l'élévation de la maison de Bragance au trône. En 1640, le roi Jean IV le nomma évêque et

1 Lettre du marquis-duc U Escalona, ambassadeur d'Espagne à Rome, adressée au Roi, en date du 29 juin lôoft. — Archives de Simancas. Est ado. Liasse 978.

1 Ultre adressée par I). Luciano de Negron au Roi, en date du 25 octobre* 1G0&. — Archives de Simancas. Estado. Liasse 198.

3 Leitie du duc de Lerma, datée du 10 avril 1610. — Archives de Simancas. Estado. Liasss 299/j.

4 Consultation du Conseil de Portugal, daté*; du 16 févri-T 1608. — Archives de Simancas. E*tadn. Liasse 2G3R.

en fit son grand aumônier. Il mourut en 1642, âgé de plus de quatre-vingts ans1.

Nous n'avons pu trouver la suite de la vie du chanoine Lourenço Rodrigues da Costa. Nous savons seulement que, lorsqu'il apprit les poursuites dirigées contre ses complices, il disparut de Rome, où il s'était réfugié, et s'enfuit dans la direction de Viterbe*. Il sera probablement mort en exil, comme la plupart de ceux qui parvinrent à éviter les rigueurs de l'autorité espagnole.

Ici s'arrête notre récit. Les faits et gestes du dernier des quatre imposteurs qui ont usurpé le nom deD. Sébastien étaient restés jusqu'ici entourés de ténèbres.

Nous nous sommes efforcé de dissiper ces ténèbres et d'en faire sortir les aventures de ce fourbe resté depuis lors dans le domaine " de la légende, pour leur donner rang dans l'histoire sérieuse et véridique.

Les annales d'aucun peuple n'offrent l'exemple d'une intrigue plus persistante, plus aveugle et, tranchons le mot, plus absurde que celle qui fait l'objet de cette Étude que nous nous sommes attaché à rendre aussi complète et aussi exacte que possible. Et cependant cette trame, si follement, si gros-

1 Revista universal Lisbonense, 1846-18/17. Tome VI, page 549. Article de M. l'abbé de Castro.

* Parrafos de la confesion de Fray Chnjso&tomo de la Vlsilacion. — Archives de Simancas. E*tado. Liasse 43*.

siètement tissue, qui se rertouveia quatre fois, dans l'espace de treize années, réunit, ce qu'on a grand'peine à comprendre, une foule d'adeptes et de partisans, poussa plus de quarante victimes à l'échafaud, et fit périr bon nombre de malheureux dans les combats que livra l'imposteur connu sous le nom de roi d'Ericeira.

Un illustre écrivain portugais de nos jours rend parfaitement compte du sentiment national d'alors, et indique la véritable cause de ces étranges événements.

« Les vœux de ceux qui souffraient plus impart tiemment la domination espagnole, dit-il, appe- « lèrent de l'oppression étrangère au merveil- « leux, et, répandant l'ardente croyance de Tin- « tervention divine, invoquèrent, aux heures « d'aiîgoisse, comme libérateur du pays celui qui « avait tant contribué à lui forger des fers. L'idée « que D. Sébastien avait survécu à la journée du « 4 août 1578 se convertit presque en fanatisme et « trouva des martyrs pour sceller de leur sang, « répandu sur les échafauds et dans les luttes ci- « viles, le témoignage, chez beaucoup d'entre eux d sincère, que la couronne tombée à Alcacer-el- « Kébir du casque du dernier roi-chevalier, n'é- « tait, en roulant aux pieds de Philippe II, ni sans « maître, ni couverte de deuil 4. »

' Kebcllo da Silva : invasion et occupation du royaume de Portugal en

C'est là, en effet, que se trouve l'explication de ces étranges phénomènes de crédulité qui, dans le cours de notre récit, étonnent et confondent la raison du lecteur. On ne saurait mieux les éclairer en quelques lignes et leur créer, même devant * le tribunal de l'histoire, non pas une excuse, mais des circonstances atténuantes.

Pendant les trente-sept dernières années qui s'écoulèrent depuis la mort du dernier pseudo- Sébastien jusqu'au renversement de la domination espagnole eu Portugal, il n'y a plus trace de folle intrigue pour ressusciter et ramener, sons les traits d'un imposteur quelconque, l'illustre vaincu d'Alcacer-el-Kébir. Les sébastianistes , qui vivaient alors, laissaient leur héros, comme un nouvel Artus, dans une île enchantée, ou dans des régions lointaines et inconnues, tout en continuant sans doute à guetter le moment où il reviendrait victorieux pour le bonheur du pays et pour sa gloire. La patrie accablée gémissait sous le joug de l'étranger. Les gens du peuple aussi bien que les hommes de l'aristocratie semblaient tombés dans une incurable prostration, comme si l'asservissement de la nation devait et pouvait être éternel.

Mais ce n'était là qu'une illusion amère et

1580. — Introduction à l'Histoire de Portugal au dix-septième et au dixhuitième siècle. Tom.2 1, page 246.

qu'un désespoir insensé : la grande âme de la patrie vivait toujours; elle usait ses fers en silence. Aussi, quand l'heure providentielle eut sonné, elle se réveilla puissante, irrésistible, victorieuse, et d'un seul coup, pour ainsi dire, la domination étrangère, écroulée de toutes parts, fut balayée du sol national. Le 1er décembre 1640, le Portugal purifié et comme rajeuni vit sortir de son sein généreux une des plus nobles, des plus sympathiques et des plus libérales dynasties.

Page 1