‹ Les faux don SébastienChapitre 28 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Lettre de Christovam de Moura au sujet de l'arrestation des individus qui, en Portugal, favorisaient le faux roi. — Le conseil de l'inquisition recommande à la bienveillance de Philippe III le Portugais Nuno da Costa, ancien partisan de Marco Tulio, qui se trouvait encore exilé et implorait le pardon du roi catholique. — Raisons pour lesquelles le conseil de l'inquisition appuie cette requête. — Deux nouvelles arrestations. — Manuel da Silva e Sousa et le cordonnier Pedro Dias Xardo. — Manuel da Silva est reconnu innocent et relâché. — Enthousiasme excentrique de Pedro Dias pour Marco Tulio. — Fray Estevam mis à la question. — Il confirme ses précédentes déclarations. — Cérémonie de la dégradation des deux prêtres. — Le juge apostolique essaie d'obtenir encore de Fray Estevam quelques aveux. — Il fait des déclarations de nature à compromettre Christovam de Moura. — Appréciation de la portée de ces déclarations. — Fray Boaventura. — Caractère de ses révélations.

Le duc de Medina-Sidonia donnait autant d'activité que possible à la marche du procès, sans cesser d'entretenir avec le vice-roi de Portugal une correspondance suivie . dans laquelle il l'engageait à faire arrêter tous les complices dont Fray Estevam et Fray Boaventura avaient révélé les noms dans leurs interrogatoires.

Comme nous l'avons vu, les plus sérieusement compromis en cette affaire étaient parvenus à s'é-

chapper, ot l'arrestation des autres n'était pas chose très-facile.

Il semble d'ailleurs que Christovam de Moura commençât à éprouver quelques scrupules au sujet du rôle qui lui était départi.

Il écrivait, en effet, à»Philippe III :

« Pour ce qui est de l'arrestation des individus « qui, d'après les dépositions des prisonniers de « San-Lucar, seraient complices de cette ia— « trigue, il a semblé h Molina de Medrano qu'il ne « pouvait y procéder sans avoir reçu les pièces u que j'ai demandées au duc, qui ne m'avait enu voyé qu'une liste de noms. Je n'ai reçu de lui « aucune réponse; mais, en présence des ordres de « Votre Majesté, qui viennent suppléer au défaut « des pièces, j'ai ordonné d'arrêter Louis de Brito « da Silva, Antonio de Brito Pimentel et D. Fer- « nando de Menezes, frère aîné de D. Diogo de m Menezes, gouverneur des Algarves. Tout cela « n'est pas aisé, car ces individus sont à plus de « vingt lieues des résidences des magistrats que « j'ai dû charger de ce soin, d'accord avec Bel- « chior d'Amaral, qui a eu déjà en main d'autres « affaires très-importantes1.

1 Lettre de Christovam de Moura au Roi, datée de Lisbonne, du 5 juin 1603. — Archives de Siinancas. Est ado. Liasse 193. — Louis de Brito et Antonio de Brito Pimentel furent en effet arrêtés. Ils se trouvaient encore en prison à Lisbonne en 1604, ce qui se voit d'après une consultation du Conseil de Portugal, datée de Valladolid du 7 août 1604, qui émet l'avis qu'ils doivent être relâchés, attendu qu'il n'y a pas de motifs de procéder

Bans une lettre antérieure, le vice-roi transmettait à Philippe IIÏ une espèce de recommandation que le conseil de l'inquisition lui avait envoyée en faveur de Nuno da Costa, le même que nous avons vu s'occuper à Venise des affaires du Calabrais, et l'abandonner ensuite, pour se mettre au service de l'ambassadeur d'Espagne.

Nuno. da Costa avouait ses fautes, demandait pardon au roi de l'erreur dans laquelle il était tombé, et suppliait Sa Majesté de lui permettre de rentrer en Portugal.

Les motifs sur lesquels le tribunal de l'inquisition s'appuyait pour conseiller de prendre en considération la demande de ce ci-devant complice de Marco Tulio, sont trop curieux pour que nous nous abstenions de les reproduire.

« Pour trois raisons, opinait le conseil, Sa Ma- « jesté devrait accorder à Nuno da Costa le par- « don qu'il implore. La première, parce que cet « homme, qui réside tour à tour depuis longtemps

contre eux. — Consulta del Consejo de Portugal. — Archives de Simancas. Eslado. Liasse 197.

D. Fernando de Menezes fut aussi am'té. On le voit d'après une lettre en date du 23 novembre 1603, adressée de Paris par Diogo Botelho à Manuel do Brito d'Almcida, qui se trouvait à Padoue. (Archives do Simancas. Estado. Liasse 197.) Mais, grâce à ^a situation sociale et aux protections de sa famille, il a dû être relâché avant Louis de Brito et Antonio de Brito Pimentel, car il n'e>t pas question de lui dans la consultation du 7 août 160/i. Deux autres Portugais, Louis Gonçalves Coutinho et son domestique Francisco Rodrigues, se trouvaient, vers cette môme époque, et depuis 1002, en prison à la'Corogne, comme impliqués dans l'affaire du Calabrais. Le conseil de Portugal fut chargé de s'occuper du sort de ces prisonniers, ainsi qu'on le voit par une lettre, en date du 12 juillet 1604, adressée par le duc de Lerma au comte de Miranda. — Archives de Simancas. Eslado. Liasse 193.

« dans les contrées de Venise, de la Valaclne et de « la Turquie, pourra servir d'une manière fort « utile les intérêts de la foi catholique. Il est à même « de fournir des renseignements à la sainte inqui- « sition, car il doit connaître nombre de nouveaux « convertis 1 et apostats, qui s'en sont allés vers « ces pays-là, ainsi qu'un grand nombre de ceux « qui sont ici, avec qui ils entretiennent des rap- « ports, et qui font semblant d'être chrétiens. Il « pourra résulter des renseignements qu'il sera en « mesure de fournir sur ces individus, un grand « avantage, non-seulement pour les inquisiteurs, « mais aussi pour le trésor et pour le fisc du « roi. La deuxième, parce que Nuno da Costa « pourra révéler tous les détails de l'imposture du « faux D. Sébastien, en indiquer les auteurs et les « instigateurs, ainsi que le plan qu'ils avaient » formé. Les déclarations d'un homme qui a vu et « suivi pendant quelque temps l'imposteur, servi- « raient à détromper les naturels de ce pays. La « troisième, enfin, parce que Nuno da Costa est « habile, plein de pénétration, connaissant les « langues étrangères, les hommes et les affaires « des pays où il a habité. Il donnerait par conseil quent des indications d'une grande utilité pour « le service du roi, sur des matières qu'il est diffi- « cile de préciser par écrit, mais que tous ceux « qui ont l'habitude des choses du gouvernement

• Jwluisuiitt's.

« et de la raison d'Etat comprendront facile- « ment*. »

Le vice-roi de Portugal soumit au roi catholique la requête de Nuno da Costa et l'avis du tribunal de l'inquisition. Il ajouta que, dans le cas où Sa Majesté prendrait ces démarches en considération, le pardon devrait être envoyé par l'entremise de ce même tribunal, et à la condition que celui auquel il serait accordé s'en servirait daus un délai de six ou huit mois au plus.

Pendant qu'en Portugal on cherchait à s'emparer de tous ceux qui se trouvaient impliqués dans l'affaire, on amenait dans les prisons de San- Lucar deux nouveaux accusés, Manuel da Silva e Souza, chevalier de l'ordre du Christ et commandeur d'Alpalham, dans les Açores, et un cordonnier nommé Pedro Dias Xardo.

Le premier avait été arrêté à Simancas, par l'alcade Moniz de Portocarrero. Cette arrestation avait eu lieu par suite des dépositions de Fray Boaventura, qui l'avait signalé comme étant, en Portugal, un des affidés du prétendu roi, et comme entretenant une correspondance avec les émigrés portugais en France, et surtout avec Diogo Botelho. C'était à ce dernier que, d'après lui, il aurait envoyé une lettre, par l'entremise d'un moine de Saint-

1 Lettre de Cltrislovam de Moura au liai, datée de Lisbonne, du 10 mai 1603. — Archives de" Simancas. Estado. Liasse 197.

François, qui l'aurait fait passer eu la cachant dans un petit tableau religieux \

Ces inculpations, et d'autres encore mises par les deux prêtres à la charge de divers personnages, ne semblèrent pas suffisamment établies pour provoquer des mesures de rigueur. Le roi catholique, d'accord avec l'opinion du conseil de Portugal, ordonna la mise en liberté de Manuel da Silva, après toutefois lui avoir fait subir un au de prison*.

L'autre individu arrêté était une espèce d'original ou de maniaque dont la raison ne semblait pas être tout à fait saine. Pedro Dias Xardo était né à Santarem et exerçait le métier de cordonnier à Sé ville. Il avait écrit à l'alcade une lettre décousue où il se portait garant de l'identité de Marco Tulio avec le roi D. Sébastien. Il prétendait qu'ayant été le voir à la galère et ayant conversé avec lui, il n'était pas resté dans son esprit le moindre doute à cet égard. D'ailleurs, ayant accompagné, disaitil encore, le monarque portugais en Afrique, il l'avait reconnu, bien que fort changé, dans la personne de Marco Tulio. Il citait ensuite des prophéties, dont il se croyait un habile interprète, et recommandait aux autorités d'avoir grand soin de l'auguste prisonnier.

1 Causa y sentencia de Marco Tulio Carbon, etc. Manuscrit de la Bibliothénue nationale de Madrid, Codex C. e., fol. 73, chap. ix.

1 Consulta a S. M. sobre la causa de Manuel du Silva. Yalladolid, le '22 mai 160/j. — Avis de /). Francisco dr Mmtfajana. — Archives de Simaiv-

cas. Estndn. Liasse |07.

Pour le guérir de sa monomanie, on lui présenta Marco Tulio; mais à peine l'eut-il aperçu qu'il se jeta à ses pieds et lui baisa la main en disant : — « Béni soit Dieu, qui m'a permis de voir le roi après lequel je soupirais! » L'alcade lui dit: — « Prends garde à ce que tu fais, car cet homme-là est un Calabrais, et lui-même l'a avoué. » L'aventurier, qui avait assisté très-tranquillement à cette scène, lui dit alors avec gravité : — « C'est vrai. »

Néanmoins tout cela n'ébranlait pas la foi de Pedro Dias, et il persistait toujours à répéter qu'il avait devant les yeux son roi, qu'il le reconnaissait bien, et que les prophéties étaient infaillibles.

Il advint pourtant que le régime de la prison exerça une certaine influence sur ses convictions. Ramené quelque temps après à des idées plus raisonnables, effrayé peut-être par le châtiment dont il se voyait menacé, il reconnut que quelquefois, au moment de la pleine lune, sa raison se ressentait d'un coup qu'il avait reçu à la tête, — et il finit par reconnaître son erreur et par implorer la clémence du roi1.

D. Luciano de Negron voulut tenter d'arracher encore quelques aveux à Fray Estevam, qui lui paraissait, avec raison, être l'âme du complot.

A cet effet, le 30 juin, il lui fut déclaré que s'il

1 Causa a sentencia de Marco Tulio Canon, etc. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid, Codex C. c, fol. 73, chap. vin.

ne se décidait pas à faire des révélations plus complètes, on lui appliquerait la torture. Fray Estevam jura qu'il avait dit tout ce qu'il savait. Le maître bourreau Juan Martin le déshabilla alors, lui attacha les bras et lui donna le premier tour. Le supplice fut renouvelé six fois avec des intervalles de répit. Le patient poussait des cris lamentables, répétait ses aveux précédents, et jurait qu'il ne savait rien de plus, se plaignant du triste état où il se voyait réduit « pour avoir cru de bonne foi à un voleur calabrais qui l'avait trompé. » Voyant qu'il allait perdre connaissance, le juge ordonna d'arrêter le supplice. Il avait duré environ cinq heures1.

Le procès des prêtres étant terminé, Fray Estevam et Fray Boaventura furent, par arrêt du juge apostolique en date du 20 août, condamnés à être dégradés et livrés ensuite au bras séculier, lequel agirait contre eux comme bon lui semblerait.

Fray Francisco Ansaldo fut absous. On pensa que six mois de prison étaient une punition suffisante de sa légèreté

La cérémonie de la dégradation eut lieu le 1" septembre, à quatre heures de l'après-midi.

Sur la petite place où se trouve l'église principale de San-Lucar de Barrameda, et en face de

' Lettre de D. Luviano de Xeyron au Itoi, datée du trr juillet 1G03. — Mémorial del Plcito contra Fray Estevan, Fray lioavenlura et Fray Francisco Ansaldo. — Sumario de las confesione* de Fray Eslevan de Sampayo. Archives de Siniancas. Eitado. Liasse 197.

cette même église, on éleva un échafaud sur lequel deux autels furent dressés. Sur l'un deux, on plaça des vêtements sacerdotaux, et sur l'autre, une mitre épiscopale, une crédence et divers objets servant au culte. Un grand nombre de spectateurs encombraient la place. Monseigneur Gomez de Figueroa, évêque de Cadix et d'Algaciras, arriva bientôt, accompagné de son clergé. Chacun prit place, selon son rang : des sièges étaient placés pour cela sur l'échafaud. Un maître des cérémonies demanda le silence. L'évêque se revêtit de ses insignes pontificaux, et, en même temps, l'alguâzil ecclésiastique amena, en costumes de prêtres, Fray Estevam et Fray Boaventura. Là, on les revêtit d'habits sacerdotaux, puis on les fit asseoir sur un banc en face de l'évêque, qui se tenait devant l'autel. Le notaire apostolique donna lecture des sentences prononcées contre chacun des deux coupables. On leur donna l'ordre d'approcher, et on plaça un calice entre les mains de chacun d'eux. L'évêque, ayant devant lui le Pontifical de la dégradation, commença la cérémonie en leur enlevant d'abord le calice, et ensuite, un à un, les habits et les insignes sacerdotaux, jusqu'à ce qu'ils restassent en costume laïque. Un barbier vint ensuite leur raser le haut de la tête, de manière à faire disparaître les traces de la tonsure.

Le juge apostolique se leva alors, et , ayant embrassé les deux coupables, les remit au juge laïque, D. Francisco de Mandojana y Zarate, en lui deman-

dant, selon l'usage, par trois fois, de procéder envers eux avec bénignité et miséricorde, et sans effusion de sang. On finit en dressant procès-verbal de cette remise, que signèrent les témoins désignés par le règlement1.

Aussitôt que la cérémonie fut terminée, et lorsque les moines furent rentrés dans leur prison , D . Francisco de Mandojana chercha à obtenir d'eux quelques nouvelles révélations. Fray Estevam, après avoir répété ses précédentes dépositions, ajouta qu'il soupçonnait D. Christovam de Moura de favoriser les prétentions de Marco Tulio. Il se fondait pour cela sur ce que son frère Pedro de Moura, de la compagnie de Jésus, qui était à Rome, s'intéressait aux affaires du prétendu roi et le protégeait, bien que très secrètement, auprès des cardinaux et d'autres personnages influents. Il ajoutait que ce même Pedro de Moura était aidé en cela par un autre jésuite, très-influent aussi, du nom de Cardozo ; il faisait remarquer que D. Joam de Castro et le chanoine Lourenço Rodrigues da Costa, étant venus à Lisbonne, pendant que Marco Tulio était en prison à Naples, le chanoine avait parlé deux ou trois fois au vice-roi; or, par suite de sa position sociale et de ses relations avec ce personnage, il n'était pas naturel, disait-il, qu'il ne fût pas entre eux question des affaires du Calabrais,

1 Causa y sênlencia de Marco Tulio Curzon, etc. Manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid, Codex C. c, fol. 73, chap. ix.

d'autant qu'il était notoire que le chanoine Tavares s'en était occupé en Italie. D'ailleurs, ce dernier lui avait demandé, à lui Fray Estevam, pourquoi le prétendu D. Sébastien n'écrivait pas au vice-roi, ayant ainsi l'air de vouloir lui faire comprendre que sa lettre serait bien reçue.

Enfin, comme derniers renseignements, il déclara que le bruit avait couru à Lisbonne qu'un des corrégidors de cette ville avait rapporté qu'ayant demandé à Christovam de Moura comment il se faisait que l'on s'entretînt librement de l'homme de Venise, il aurait répondu : — «Il faut les laisser dire, ils sont excusables de soupirer après un roi qu'ils aiment1. »

Nous sommes loin d'ajouter une foi complète à ces dernières révélations. Elles n'eurent, à notre avis, d'autre but que d'exciter les préoccupations du gouvernement espagnol, et de procurer ainsi à l'accusé, qui voulait se rendre nécessaire, le moyen de prolonger une situation qu'il craignait, non sans raison, de voir se dénouer par une condamnation à mort : tactique facilement excusable, dans un cas si désespéré.

Au surplus, de tout ce que Fray Estevam dit dans ses suprêmes aveux, le mot attribué par lui à Christovam de Moura paraît seul probable. En effet, le vice-roi de Portugal, portugais de naissance, devait

1 Lettre de l). Francisco de Mandojanu au fini, datée du 14 septembre 1G03. — Derniers aveux de Fray Estevam. — Archives de Simancas. Estudo. Liasse l'J7.

éprouver une certaine répugnance à sévir contre ses compatriotes, et peut-être dans un moment d'attendrissement chercha-t-il à les excuser.

Quant aux révélations de Fray Boaventura, elles furent sans importance. D'un caractère sans énergie, d'une intelligence fort médiocre, et d'une légèreté voisine de la folie, ce prêtre ne fit que répéter ses précédents aveux. Sans se faire aucun scrupule de compromettre un grand nombre de personnes, il exagérait la sympathie et le coucours des unes, en faveur du prétendu roi, et désignait, comme ses complices, les autres avec lesquelles il n'avait parlé peut-être que fortuitement des affaires de ce fourbe, sans en être écouté sérieusement1.

1 Avis de D. Francisco de Mandojatia au sujet du procès de Manuel du Silva e Sousa. Pièce datée du 15 mars 1604. — Archives de Simancas. Ëslado. Liasse 197.

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