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Cette nuit-là, du reste, Vincent n'était pas allé F4
chez Pedro. Il n'avait plus rien à y perdre. Depuis deux jours, il ne lui restait des cinq mille franes, plus un sou. Îlen avait avisé Laura ; il lui avait écxit qu’il ne pouvait plus rien pour elle ; qu’il lui conseillait de retourner auprès de son mari, ou de son père; d’avouer tout. Mais l’aveu paraissait désormais impossible à Laura, et même elle ne le pouvait envisager de sang-froid. Les objurgations de son amant ne soulevaient en elle qu’indignation et cette indignation ne la quittait que pour l’abandonner au désespoir. C’est dans cet état que l’avait retrouvée Vincent. Elle avait voulu le retenir ; 1l s’était arraché d’entre ses bras. Certes, il avait dû se raidir, car 1l était de cœur sensible; mais, plus voluptueux qu’aimant, il s'était fait facilement, de la dureté -même, un devoir. Il n’avait rien répondu à ses supplications, à ses plaintes ; et, comme Olivier qui les entendit le racontait ensuite à Bernard, elle était restée, après que Vincent eût refermé sa porte sur elle, effondrée sur les marches, à sangloter longtemps, dans le noir.
Depuis cette nuit, plus de quarante heures s’étaient écoulées. Vincent, la veille, n’était pas allé chez Robert de Passavant dont le père semblait se remettre ; mais ce soir un télégramme l’avait rappelé. Robert voulait le revoir. Quand Vincent entra dans cette pièce qui servait à Robert de cabinet de travail et de fumoir, où il se tenait le | plus souvent et qu’il avait pris soin d'aménager et -d’orner à sa guise, Robert lui tendit la main, négli
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de gemment, par-dessus son épaule, sans se lever.
Robert écrit. Il est assis devant un bureau couvert ; de livres. Devant lui, la porte-fenêtre qui donne sur le jardin est grande ouverte au clair de lune. Il # parle sans se retourner.
— Savez-vous ce que je suis en train d'écrire ? … Mais vous ne le direz pas... hein | vous me pro- : mettez... Un manifeste pour ouvrir la revue de Dhurmer, Naturellement, je ne le signe pas... d’au-
tant plus que j'y fais mon éloge.. Et puis, comme on finira bien par découvrir que c’est moi qui la commandite, cette revue, je préfère qu’on ne sache pas” trop vite que j y collabore. Aïnsi : motus ! Mais jy songe : ne m'avez-vous pas dit que votre jeune frère écrivait ? Comment donc l’appelez-vous ?
— Olivier, dit Vincent. |
— Olivier, oui, j'avais oublié... Ne restez donc : pas debout comme cela. Prenez ce fauteuil. Vous n'avez pas froid ? Voulez-vous que je ferme la fenêtre ?.. Ce sont des vers qu'il fait, n'est-ce pas ? Il devrait bien m'en apporter. Naturellement, Je ne promets pas de les prendre... mais tout de même cela m'étonnerait qu’ils fussent mauvais. Il a l'air très intelligent, votre frère. Et puis, on sent qu'il est - très au courant. Je voudrais causer avec lui. Diteslui de venir me voir. Hein ? je compte sur vous. Une cigarette ? — et il tend son étui d'argent,
Nolontiers.
— Maintenant écoutez, Vincent ; il faut que je
vous parle très sérieusement. Vous avez agi comme ‘4 un enfant l’autre soir... et moi aussi, du reste. Je ne
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dis pes que j'ai eu tort de vous emmener chez Pedro ; mais je me sens responsable, un peu, de l'argent que "vous avez perdu. Je me dis que c’est moi qui vous l’ai fait perdre. Je ne sais pas si c’est ça qu’on appelle des remords, mais ça commence à me troubler le sommeil et les digestions, ma parole ! et puis je songe à cette pauvre femme dont vous m'avez parlé... Mais ça, c’est un autre département ; n’y touchons pas ; c’est sacré. Ce que je veux vous dire, c'est que je désire, que je veux, oui, absolument, mettre à votre disposition une somme équivalente à celle que vous avez perdue. C'était cinq mille francs, n'est-ce pas ? et que vous allez risquer de nouveau. Cette somme, encore une fois, je considère que c’est moi qui vous l’ai fait perdre ; que je vous la dois ; vous n’avez pas à m’en remercier. Vous me la rendrez si vous gagnez. Sinon, tant pis ! nous serons quittes. Retournez chez Pedro ce soir, comme si de rien n’était. L’auto va vous conduire, puis viendra me chercher ici pour me mener chez Lady + Griffith ; où je vous prie de venir ensuite me retrou-
ver. J’y compte, n'est-ce pas ? L’auto retournera vous prendre chez Pedro.
Il ouvre un tiroir, en sort cinq billets qu’il remet à Vincent :
— Allez vite.
— Mais votre père.
— Àh ! j'oubliais de vous dire : il est mort, 1} y a... Il tire sa montre et s’écrie: — Sapristi, qu'il est tard ! bientôt minuit. Partez vite. — Oui, il y 8 environ quatre heures.
Tout cela dit sans précipitation aucune, mais au contraire avec une sorte de nonchaloir.
— Et vous ne restez pas à le...
— À le veiller ? interrompt Robert. Nous mon
petit frère s’en charge ; 1l est là-haut avec sa elle
bonne, qui s’entendait avec le défunt mieux que moi...
Puis, comme Vincent ne bouge pas, il reprend :
— Écoutez, cher ami, je ne voudrais pas vous paraître cynique, mais j'ai horreur des sentiments tout faits. J'avais confectionné dans mon cœur pour mon père, un amour filial sur mesure, mais qui, dans les premiers temps, flottait un peu et que j'avais été amené à rétrécir. Le vieux ne m'a jamais valu dans la vie que des ennuis, des contrariétés, de la gêne. S'il lui restait un peu de tendresse au cœur, ce n’est à coup sûr pas à moi qu’il l’a fait
: Re « :
sentir. Mes premiers élans vers lui, du temps que je ne connaissais pas la retenue, ne m'ont valu que des
rebuffades, qui m'ont instruit. Vous avez vu vousmême, quand on le soigne... Vous a-t-il jamais dit merci ? Avez-vous obtenu de lui le moindre regard, le plus fugitif sourire ? Il a toujours cru que tout jui était dû. Oh ! c'était ce qu’on appelle un caractère. Je crois qu’il a fait beaucoup souffrir ma. mère, que pourtant il aimait, si tant est qu'il ait jamais aimé vraiment. Je crois qu'il a fait souffrir tout le monde autour de lui, ses gens, ses chiens, ses chevaux, ses maîtresses ; ses amis non, car 1l n’en avait pas un seul. Sa mort fait dire ouf ! à chacun. C'était, je crois, un homme de grande valeur « dans
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sa partie », comme on dit ; mais je n'ai jamais pu découvrir laquelle. I] était très intelligent, c’est sûr. Au fond j'avais pour lui, je garde encore, une cer-
taine admiration. Mais quant à jouer du mouchoir.
- quant à extraire de moi des pleurs... non, je ne suis
plus assez gosse pour cela. Allons ! filez vite et dans une heure venez me retrouver chez Lilian. — Quoi ? ça vous gêne de ne pas être en smoking ? Comme vous êtes bête ! Pourquoi ? Nous scrons seuls. Tenez. je vous promets de rester en veston. Entendu.
Allumez un cigare ‘avant de sortir. Et renvoyez-moi vite l’auto ; elle ira vous reprendre ensuite.
Il regarda Vincent sortir, haussa les épaules, puis
alla dans sa chambre pour passer son habit, qui
l’attendait tout étalé sur un sofa.
Dans une chambre du premier, le vieux comte repose sur le lit mortuaire. On a posé un crucifix sur. sa poitrine, mais omis de lui joindre les mains. Une barbe de que.ques jours adoucit l’angle de son menton volontaire. Les rides transversales qui coupent son front, sous ses cheveux gris relevés en
‘brosse, semblent moins profondes, et comme dé- tendues. L’œil est rentré sous l’arcade sourcillière
qu’enfle un buisson de poils. Précisément parce
‘que nou ne devons plus le revoir, je le contemple ‘longuement. Un fauteuil est au chevet du lit dans
- lequel Séraphine, la vieille bonne, était assise. Mais
elle s’est levée. Elle s’approche d’une table où une lampe à huile d’ancien modèle éclaire imparfaite-
/ ment la pièce ; la lampe a besoin d’être remontée.
Un abat-iour ramène la clarté sur le livre que Lt le jeune Gontran.….
— Vous êtes fatigué, Monsieur Gontran. Vou:
feriez mieux d’aller vous coucher.
Gontran lève un regard très doux sur Séraphine. Ses cheveux blonds, qu’il écarte de son iront, floitent Eur ses RES Il a quinze ans ; son visage presque . féminin n’exprime que de la tendresse encore, et de lamour.
— Eh bien! et toi, dit-il. C’est toi qui due aller dormir, ma pauvre Fine. Déjà la nuit dernière tu es restée debout presque tout le temps. |
— Oh ! moi, j'ai l'habitude de veiller ; et puis ] “ai dormi pendant le jour, tandis que vous...
— Non, laisse. Je ne me sens pas fatigué ; et ça me fait du bien de rester ici à méditer et à lire. J'ai si peu connu papa ; je crois que je l’oublierais tout à fait si je ne le regardais pas-bien maintenant. Je vais veiller auprès de lui jusqu’à ce qu’il fasse j jour. Voilà combien de temps, Fine, que tu es chezr nous P — J'y suis depuis l’année d'avant votre ses sance ; et vous avez bientôt seize ans.
— Tu te souviens bien de maman ?
— Si je m'en souviens de votre maman ? En voilà une question ! c’est comme si vous me demandiez si je me souviens de comment je rappelle. Pour sûr que je m’en souviens de votre maman.
— Moi aussi je m'en souviens un peu, mais pas très bien... je n'avais que cinq ans quand elle est morte... Dis... est-ce que papa Jui parlait Reg coup ?
#4 Ça dépendait des jours. Îl n’a jamais été très causeur, votre papa ; et il n’aimait pas beaucoup qu’on lui adressât la parole le premier. Mais tout de même, il parlait un peu plus que dans ces derniers temps. — Et puis tenez, il vaut mieux ne pas trop remuer les souvenirs et laisser au bon Dieu le soin de juger tout ça. À
— Tu crois vraiment que le bon Dieu va s'occuper de tout ça, ma bonne Fine ?
— Si ce n’était pas le bon Dieu, qui voudriezvous que ça soit P Gontran pose ses lèvres sur la main rougie de
Séraphine.
— Sais-tu ce que tu devrais faire? — Aller ‘dormir. Je te promets de te réveiller dès qu'il fera clair ; et alors moi, j'irai dormir à mon tour. Je t’en prie.
Dès que Séraphine l’a laissé seul, Gontran se jette à genoux au pied du lit ; il enfonce son front dans les draps, mais il ne parvient pas à pleurer ; aucun élan ne soulève son cœur. Ses yeux désespérément restent secs. Alors 1] se relève. Il regarde ce “visage impassible. Il voudrait, en ce moment solennel, éprouver je ne sais quoi de sublime et de rare, écouter une communication de l’au- delà, lancer sa pensée dans des régions éthérées, supra-sensibles — * mais elle reste accrochée, sa pensée, au ras du sol. 4 Il regarde les mains exsangues du mort, et se de- | mande combien de temps encore les ongles continueront à pousser. Il est choqué de voir ces mains disjointes. Il voudrait les rapprocher, les unir, leur
faire tenir le crucifix. Ça, c’est une“bonne idée. Il songe que Séraphine sera bien étonnée quand elle reverra le mort aux mains jointes, et d’avance il . s’amuse de son étonnement ; puis, aussitôt ensuite, il se méprise de s’en amuser. Tout de même, il se penche en avant sur le lit. Il saisit le bras du mort le plus éloigné de lui. Le bras est déjà raide et refuse de se prêter. Gontran veut le forcer à plier, mais il fait bouger tout le corps. Il saisit l’autre bras, celui-e1 paraît un peu plus souple. Gontran a presque amené la main à la place qu’il eût fallu ; il prend le crucifix, tâche de le glisser et de le maintenir entre le pouce et les autres doigts ; mais le contact de cette chair froide le fait faiblir. Il croit qu’il va se trouver mal. Ïl a envie de rappeler Séraphine. Il abandonne tout — le crucifix de travers sur le drap chiffonné, le bras qui retombe inerte à sa place prernière ; et, dans le grand silence funèbre, il entend soudain un brutal « Nom de Dieu », qui l’emplit d’eflroi, comme si quelqu'un d’autre.. Il se retourne ; mais non :il est seul. C’est bien de lui qu’a jailli ce juron sonoz-. du fond de lui qui n’a jamais juré. Puis, il va se rasseoir et se replonge dans sa lecture.
C'était une âme et un corps où n'entre jamais l’aiguillon.