‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 17 sur 95 · CHAMFORT · texte numérisé non relu

CHAMFORT

Dans le rapide de Paris, Édouard lit le livre de Passavant : La Barre fixe — frais paru, et qu'il vient d'acheter en gare de Dieppe. Sans doute ce livre l'attend à Paris ; mais Édouard est impatient de le connaître. On en parle partout. Jamais aucun de se: livres à lui n’a eu l’honneur de figurer aux bibliothèques des gares. On lui a bien parlé de telle démarche qu'il suffirait de faire pour en obtenir le dépôt ; mais il n’y tient pas. Il se redit qu’il se soucie fort peu que ses livres soient exposés aux bibliothèques des gares, mais il a besoin de se le redire en y voyant: le livre de Passavant. Tout ce que fait Passavant l’indispose, et tout ce qui se fait autour de Passa- vant : les articles, par exemple, où l’on porte son : livre aux nues. Oui, c’est comme un fait exprès : chacun des trois journaux qu’il achète, à peine débarqué, contient un éloge de La Barre fixe. Un quatrième contient une lettre de Passavant, protes-

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tation à un article un peu moins louangeur que les autres, paru précédemment dans ce journal Passavant y défend son livre et l’explique. Cette lettre irrite Édouard plus encore que les articles. Passavant prétend éclairer l'opinion ; c’est-à-dire qu’habilement il l’incline. Jamais aucun deslivres d'Édouard n’a fait lever tant d'articles ; aussi bien Édouard n’a jamais rien fait pour s’attirer les bonnes grâces des critiques. Si ceux-ci lui battent froid, peu lui importe. Mais en lisant les articles sur le livre de son rival, il a besoin de se redire que peu lui importe. Ce n’est pas qu’il déteste Passavant. Il l’a ren-

contré parfois et l’a trouvé charmant. Passavant s’est du reste toujours montré pour lui des plus aimables. Mais les livres de Passavant lui déplai- ,sent ; Passavant lui paraît moins un artiste qu’un + 4 # aiseur. Assez penser à lui.

: Édouard sort de la poche de son veston la lettre de Laura, cette lettre qu'il relisait sur le pont du navire ; 1l la relit encore :

«Mon ami,

« La dernière fois que je vous ai vu — c'était, vous en souvenez-vous, à St. James’s Park, le deux avril, la veille de mon départ pour le Midi — vous m'avez fait promettre de vous écrire si je me trouvais dans Pembarras. Je tiens ma promesse. À qui d'autre que vous en appellerais-je ? Ceux sur qui je voudrais pouvoir m'appuyer, c’est à eux surtout que je dois cacher ma détresse. Mon ami, je suis dans une grande détresse. Ce qu’a été ma vie depuis que J'ai

quitté Félix, je vous le raconterai peut-être un jour. [1 m’a accompagnée jusqu’à Pau, puis a regagné seul Cambridge, rappelé par son cours. Ce que je suis devenue là-bas, seule et abandonnée à moi-même, à la convalescence, au printemps. Vais-je oser vous avouer à vous ce qu'à Félix je ne puis dire ? Le moment est venu que je devrais le rejoindre. Hélas fe ne suis plus digne de le revoir. Les lettres que je lui écris depuis quelque temps sont menteuses et celles que je reçois de lui ne parlent que de sa joie de me savoir mieux portante. Que ne suis-je demeurée malade ! que ne suis-je morte là-bas !... Mon ami, j'ai dû me rendre à l'évidence ; je suis enceinte ; et l’enfant que j'attends n’est pas de lui. J’ai quitté Félix il y a plus de trois mois ; de toute manière, à lui du moins je ne pourrai donner le change. Je n'ose retourner près de lui. Je ne peux pas. Je ne veux pas. Il est trop bon. Il me pardonnerait sans doute et je ne mérite pas, je ne veux pas qu'il me pardonne. Je n’ose retourner près de mes parents qui me croient encore à Pau. Mon père, s’il apprenait, s’il comprenait, serait capable de me maudire. -]] me repousserait. Comment affronterais-je sa vertu, son horreur du mal, du mensonge, de tout ce qui est impur ? J’ai peur aussi de désoler ma mère et ma sœur. Quant à celui qui... mais je ne veux pas l’aceuser ; lorsqu'il m'a promis de m'aider, il était en état de le faire. Mais pour être mieux à même de ‘m'aider, il s’est malheureusement mis à jouer. Il a perdu la somme qui devait servir à mon entretien, à -mes couches. Il a tout perdu. J’avais d’abord pensé

partir avec lui, n'importe où, vivre avec lui, quelque temps du moins, car je ne voulais pas le gêner, ni lui être à charge ; j'aurais bien fini par trouver à gagner ma vie; mais je ne peux pas tout de suite. Je vois bien qu'il souffre de m’abandonner et qu'il ne peut pas faire autrement, aussi je ne l’accuse pas, mais il m’abandonne tout de même. Je suis ici sans argent. Je vis à crédit, dans un petit hôtel. Mais cela ne peut pas durer. Je ne sais plus quë devenir. Hélas ! des chemins si délicieux ne pouvalent mener qu'aux abîmes ? Je vous écris à cette adresse de Londres que vous m’avez donnée, mais quand cette lettre vous parviendra-t-elle? Et moi qui souhaitais tant d’être mère ! Je ne fais que pleurer tout le jour. Conseillez-moi, je n’espère plus rien que de vous. Secourez-moi, si cela vous est. possible, et sinon... Hélas, en d’autres temps j'aurais eu plus de courage, mais à présent ce n’est plus moi seule qui meurs. Si vous n’arrivez pas, si vous m'écrivez : « Je ne puis rien », je n’aurai contre vous pas un reproche. En vous disant adieu, je tâcherai de | ne pas trop regretter la vie, mais je crois que vous n'avez jamais très bien compris sh l'amitié que, vous eûtes pour moi reste ce que j'aurai connu de ! meilleur — pas bien compris que ce que j’appelais.. mon amitié pour vous portait un autre nom dans mon cœur.

«Laura Férix Douviers.

« P.-S. Avant de jeter cette lettre à la poste, je vais le revoir une dernière fois. Je l’attendrai chez

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lui ce soir. Si vous recevez ceci, c’est donc vraiment 3 ; que. adieu, adieu, je ne sais plus ce que j'écris. »

+ Édouard a reçu cette lettre le matin même de son départ. C'est-à-dire qu’il s’est décidé à partir aussitôt après l'avoir reçue. De toute manière, 1l n'avait pas l'intention de prolonger beaucoup son séjour en Angleterre. Je ne prétends point insinuer qu’il n’eût pas été capable de revenir à Paris spécialement pour secourir Laura; je dis qu'il est heureux de revenir. Il a été terriblement sevré de plaisir, ces temps derniers, en Angleterre ; à Paris, la première chose qu’il fera, c'est d'aller dans un mauvais lieu ; et, comme il ne veut pas emporter là-bas de papiers personnels, il atteint dans le filet du compartiment sa valise, l’ouvre pour y glisser la lettre de Laura.

La place de cette lettre n’est pas entre un veston et des chemises ; il atteint, sous les vêtements, un cahier cartonné à “demi rempli de son écriture ; y recherche, tout au commencement du cahier, tels feuillets, écrits l’an passé, qu'il relit, entre lesquels la lettre de Laura prendra place.

Journaz D’Épouarp

« 18 Octobre. — Laura ne semble pas se douter de ‘Ba puissance ; pour moi qui pénètre dans le secret ‘de mon cœur, je sais bien que jusqu’à ce jour, je n'ai pas écrit une ligné qu'elle n’ait indirectement ins-

{pirée. Près de moi, je la sens enfantine encore, et toute l’habileté de mon discours, je ne la dois qu'à mon désir constant de l’instruire, de la convaincre, te la séduire. Je ne vois rien, je n’entends rien, sans penser aussitôt : qu’en dirait-elle ? J’abandonne mon émotion et ne connais plus que la sienne. Il me paraît même que si elle n’était pas là pour me préciser, ma propre personnalité s’éperdrait en contours trop vagues ; Je ne me rassemble et ne me définis qu’autour d’elle. Par quelle illusion ai-je pu croire jusqu’à ce Jour que je la façonnais à ma ressemblance ? Tandis qu'au contraire c’est moi qui me pliais à la sienne ; et Je ne le remarquais pas ! Ou plutôt : par un étrange croisement d’influences amoureuses, nos deux êtres, réciproquement, se déformaient. Involontairement, inconsciemment, chacun des deux êtres

qui s’aiment se façonne selon l’exigence de l’autre, travaille à ressembler à cette idole qu'il contemple dans le cœur de l’autre... Quiconque aime vraiment renonce à la sincérité.

éE «C’est ainsi qu’elle m'a donné le change. Sa pensée accompagnait partout la mienne. J’admirais son goût, sa curlosité, sa culture et je ne savais pas que ce n’était que par amour pour moi qu'elle s'intéressait si passionnément à tout ce dont elle me voyait m'éprendre. Car elle ne savait rien découvrir. Cha- cune de ses admirations, je le comprends aujourd’hui, n’était pour elle qu’un lit de repos où allonger sa pensée contre la mienne ; rien ne répondait en ceci à l'exigence profonde de sa nature. « Je ne m'or-

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hais et ne me parais que pour toi », dira-t-elle. Précisément, j'aurais voulu que ce ne fût que pour elle ét qu’elle cédât, ce faisant, à quelque intimé besoin personnel. Mais de tout cela, qu’elle ajoutait à elle pour moi, rien ne restera, pas même un regret, pas tmême le sentiment d’un manque. Un jour vient où l'être vrai reparaît, que le temps lentement déshabille de tous ses vêtements d'emprunt ; et, si c’est de ces ornements que l’autre est épris, il ne presse plus contre son cœur qu’une parure déshabitée, qu'un souvenir... que du deuil et du désespoir.

« Ah ! de combien de vertus, de combien de perfections l’ai-je ornée !

* « Que cette question de la sincérité est irritante ! Sincérité ! Quand j'en parle, je ne songe qu'à sa sincérité à elle. Si je me retourne vers moi, Je cesse

de comprendre ce que ce mot veut dire. Je ne suis

jamais que ce que je crois que je suis — et cela varie sans cesse, de sorte que souvent, si je n'étais là pour les accointer, mon être du matin ne reconnaîtrait pas celui du soir. Rien ne saurait être plus différent de moi, que moi-même. Ce n'est que dans la solitude que parfois le substrat m'apparaît et que j’atteins à une certaine continuité foncière ; mais alors il me semble que ma vie s’alentit, s’arrête et que je vais proprement cesser d'être. Mon cœur ne

bat que par sympathie ; je ne vis que par autrui 5 par procuration, pourrais-je dire, par épousaille, et

ne me sens jamais vivre plus intensément que quand

jo m'échappe à moi-même pour devenirn importe qui.

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Frans

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s'étonne, et doute qu'il puisse être acteur et contem-

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«Cette force antiégoïste de décentralisation est telle qu’elle volatilise en moi le sens de la propriété — et, partant, de la responsabilité. Un tel être n’est pas de ceux qu’on épouse. Comment faire comprendre cela à Laura ?

«26 Oct. — Rien n’a pour moi d'existence, que poétique (et je rends à ce mot son plein sens) — à

commencer par moi-même. Il me semble parfois yue je n’existe pas vraiment, mais simplement que j'imagine que je suis. Ce à quoi je parviens le plus difficilement à croire c’est à ma propre réalité. Je m'échappe sans cesse et ne comprends pas bien, lorsque je me regarde agir, que celui que je vois agir soit le même que celui qui regarde, et qui

plateur à la fois.

« L'analyse psychologique a perdu pour moi tout intérêt du jour où je me suis avisé que l’homme éprouve ce qu'il s’imagine éprouver. De là à penser qu'il s’imagine éprouver ce qu'il éprouve... Je le vois bien avec mon amour : entre aimer Laura et m'imaginer que je l’aime — entre m’imaginer que je l’aime moins, et l’aimer moins, quel dieu verrait la différence ? Dans le domaine des sentiments, le réel ne se distingue pas de l'imaginaire. Et, s’il suffit d'imaginer qu’on aime pour aimer, ainsi suffit-il de se dire qu’on imagine aimer, quand on aime, pour aussitôt aimer un peu moins, et même pour se détacher un peu de ce qu’on aime — ou

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