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pour en détacher quelques cristaux. Mais pour se dire cela ne faut-1l pas déjà aimer un peu moins ? « C’est par un tel raisonnementique X, dans mon livre, s’efforcera de se détacher de Z — et surtout s’efforcera de la détacher de lui.
« 28 Octobre. — On parle sans cesse de la brusque cristallisation de l’amour. La lente décristallisation, dont je n’entends jamais parler, est un phénomène Ssychologique qui m'intéresse bien davantage: J’estime qu’on le peut observer, au bout d’un temps plus ou moins long, dans tous les mariages d’amour. Il n’y aura pas à craindre cela pour Laura, certes (et c’est tant mieux), si elle épouse Félix Douviers, ainsi que le lui conseillent la raison, sa famille, et moi-même. Douviers est un très honnête professeur, plein de mérites, et très capable dans sa partie (il me revient qu'il est très apprécié par ses élèves) — en qui Laura va découvrir, à l’usage, d'autant plus de vertus qu'elle s’illusionnera moins par avance ; quand elle parle de lui, je trouve même que, dans la louange, elle reste plutôt en deçà. Douviers vaut mieux que ce qu'elle croit.
« Quel admirable sujet de roman : au bout de quinze ans, de vingt ans de vie conjugale, la décristallisation progressive et réciproque des conjoints ! Tant qu'il aime et veut être aimé, l’amoureux ne peut se donner pour ce qu’il est vraiment, et, de plus, il ne voit pas l’autre — mais bien, en son heu, une idole qu’il pare, et qu’d divinise, et qu’il crée.
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« J'ai donc mis en Marde Laura, et contre le à et: contre moi-même. J’ai tâché de lui persuader que notre amour ne saurait nous assurer à l’un ni à l’autre de durable bonheur. J’espère l’avoir à peu près convaincue. »
Édouard hausse les épaules, referme le journal sur la lettre et remet le tout dans la valise. Il y dépose également son portefeuille après y avoir prélevé unbillet de cent francs qui lui sufhira certainement jusqu’au moment où il ira reprendre sa valise, qu'il compte laisser à la consigne en arrivant. L’embêtant c’est qu'elle ne ferme pas à clef, sa valise ; ou du moims qu'il n’a plus la clef pour la fermer. Il perd toujours les clefs de ses valises. Bah ! les employés de la consigne sont trop affairés durant le jour, et jamais seuls. 1] la dégagera, cette valise, vers quatre heures ; la portera chez lui; puis ira consoler et secourir Laura ; il tâchera de l'emmener dîner.
Édouard somnole ; ses pensées insensiblement prennent un autre cours. Il se demande s’il aurait deviné, à la seule lecture de la lettre de Laura, qu’elle ‘a les cheveux noirs ? Il se dit que les romanciers, par la description trop exacte de fleurs personnages, “ênent plutôt l’imagination qu'ils ne la servent et qu’ils devraient laisser chaque lecteur se représenter chacun de ceux-ci comme il lui plaît. Il songe au roman qu'il prépare, qui ne doit ressembler à rien de ce qu’il a écrit jusqu'alors. [n’est pas assuré que Les Faux-Monnayeurs soit un bon titre. Li a eu taÿt
de l’annoncer. Absurde, cette coutume d'indigw®
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les « en préparation », afin d’allécher les lecteurs. Cela n’allèche personne et cela vous lie... Il n’est pas assuré non plus que le sujet soit très bon. Il y pense sans cesse et depuis longtemps ; mais il n’en a pas écrit encore une ligne. Par contre, il transerit sur un carnet ses notes et ses réflexions.
Il sort de sa valise ce carnet. De sa poche, il sort un stylo. Il écrit :
« Dépouiller le roman de tous les éléments qui :
n’appartiennent pas spécifiquement au roman. De même que la photographie, naguère, débarrassa la pemture du souci de certaines exactitudes, le phonographe nettoiera sans doute demain le roman de ses dialogues rapportés, dont le réaliste souvent se fait gloire. Les événements extérieurs, les accidents, les traumatismes, appartiennent au cinéma ; 1l sied que le roman les lui laisse. Même la description des personnages ne me paraît point appartenir proprement au genre. Oui vraiment, 1l ne me paraît pas que le roman pur (et en art, comme partout, la pureté seule m'importe) ait à s’en occuper. Non plus que ne fait le drame. Et qu’on ne vienne point dire que le dramaturge ne décrit pas ses personinages parce que le spectateur est appelé à les voir portés tout vivants sur la scène ; car combien de fois n’avons-nous pas été gênés, au théâtre, par l'acteur, et souffert de ce qu'il ressemblât si mal à celui que, sans lui, nous nous représentions si bien. — Le romancier, d'ordinaire, ne fait point suflisam- ‘ment crédit à l'imagination du lecteur. »
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Quelle station vient de passer en coup de vent ? Asnières. Il remet le carnet dans la valise. Mais décidément le souvenir de Passavant le tourmente. Il ressort le carnet. Il y écrit encore :
« Pour Passavant, l’œuvre d’art n’est pas tant un but qu'un moyen. Les convictions artistiques dont il fait montre, ne s’affirment si véhémentes que parce qu’elles ne sont pas profondes ; nulle secrète exigence de tempérament ne les commande : elles répondent à la dictée de l'époque ; leur mot d’ordre est : opportunité.
« La Barre fixe. Ce qui paraîtra bientôt ns plus vieux, c’est ce qui d’abord aura paru le plus moderne. Chaque complaisance, chaque affectation est la promesse d’une ride. Mais c’est par là que Passavant plaît aux jeunes. Peu lui chaut l’avenir. C'est à la génération d’aujourd’hui qu'il s'adresse (ce qui vaut certes mieux que de s'adresser à celle d'hier) — mais comme il ne s’adresse qu’à elle, ce qu'il écrit risque de passer avec elle. Il le sait et ne se promet pas la survie ; et c’est là ce qui fait qu'il se défend si âprement, non point seulement quand on l'attaque, mais qu’il proteste même à chaque restriction des critiques. S'il sentait son œuvre durable, 1l la laisserait se défendre elle-même et ne chercherait pas sans cesse à la justifier. Que dis-je? I se féliciterait des mécompréhensions, des injustices. Autant de fil à retordre pour les critiques de demain. »
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Il consulte sa montre. Onze heures trente-cinq. On devrait être arrivé. Curieux de savoir si par impossible Olivier l’attend à la sortie du train ? Il n'y compte absolument pas. Comment supposer même qu'Olivier ait pu prendre connaissance de la carte où 1l annonçait aux parents d'Olivier son retour — et où incidemment, négligemment, distraitement en apparence, il précisait le jour et T’heure — comme on tendrait un piège au sort, et' par amour des embrasures. | . Le train s’arrête. Vite, un porteur ! Non ; sa valise n'est pas si lourde, et la consigne n’est pas si loin... À supposer qu'il soit là, sauront-ils seulement, dans la foule, se reconnaître ? Ils se sont si peu vus. Pourvu qu'il n’ait pas trop changé! Ah! juste ciel ! serait-ce lui ?
Nous n’aurions à déplorer rien de ce qui arriva par la suite, si seulement la joie qu'Édouard et Olivier eurent à se retrouver eût été plus démonstrative ; mais une singulière incapacité de jauger son crédit dans le cœur et l'esprit d'autrui leur était commune et les paralysait tous deux ; de sorte que chacun se croyant seul ému, tout occupé par sa joie propre et comme confus de la sentir si vive, n’avait souci que de ne point en trop laisser paraître l'excès.
C’est là ce qui fit qu'Olivier, loin d’aider à la joie d'Édouard en lui disant l’empressement qu'il ‘avait mis à venir à sa rencontre, crut séant de parler de quelque course que précisément il avait eu à faire dans le quartier ce matin même, comme pour s’excuser d'être venu. Scrupuleuse à l'excès, son âme était habile à se persuader que peut-être Édouard trouvait sa présence importune. Il n’eut pas plus tôt menti, qu'il rougit. Édouard surprit cette rougeur, et, comme d’abord 1l avait saisi le bras d'Olivier d’une étreinte passionnée, crut, par scrupule également, que c'était là ce qui le faisait rougir,