SPA ET PAT EE
«— Oh! de rien, dit-il en haussant les épaules,
comme s’il allait de soi. Elle devient complètement folle. Elle ne sait plus quoi inventer.
« Je soupçonnais depuis longtemps la profonde
désunion de ce vieux ménage, mais désespérais!
d'obtenir plus de précisions :
«— Mon pauvre ami, fis-je en m’apitoyant. Et. depuis combien de temps ?
« Il réfléchit un instant, comme s’il ne comprenait pas bien ma question.
«— Oh ! depuis très longtemps... ar que je la
connais. Mais se reprenant presque aussitôt : — Non;. à vrai dire c’est seules avec l’éducation de mon
fils que cela a commencé à se gâter.
« Je fis un geste d’étounement, car je croyais le”
ménage La Pérouse sans enfants. Il releva son front, qu’il avait gardé dans ses mains, et, sur un ton plus calme : à «— Je ne vous ai jamais parlé de mon fils ?.. Écoutez, je veux tout vous dire. Il faut aujourd’hui. que vous sachiez tout. Ce que je vais vous raconter,» ! je ne puis le dire à personne... Oui, c’est avec léducation de mon fils ; vous voyez qu'il y a longtemps. de cela. Les pen temps de notre nee avaient été charmants. J'étais très pur quand j'avais épousé Madame La Pérouse. Je l’aimais avec innocence...
(oui, c'est le meilleur mot, et je ne consentais à lu
reconnaître aucun défaut. Mais nos idées n'étaient pas les mêmes sur l'éducation des enfants. Chaque fois que je voulais morigéner mon fils, Madame La ‘Pérouse prenait son parti contre moi ; à l'entendre, il aurait fallu tout lui passer. Ils se concertaient contre moi. Elle lui apprenaïit à mentir... À peine âgé de vingt ans, il a pris une maîtresse. C'était une élève à moi, une jeune Russe, très bonne musicienne, à qui je m'étais beaucoup attaché. Madame La Pérouse était au courant ; mais, à moi, on cachait tout, comme toujours. Et naturellement, je ne me suis pas aperçu qu'elle était enceinte. Rien, vous dis-je ; je ne me doutais de rien. Un beau jour, on me fait savoir que mon élève est souffrante ; qu’elle restera quelque temps sans venir. Quand je parle d’alier la voir, on me dit qu’elle a changé d'adresse, qu elle est en voyage... Ce n’est que beaucoup plus
tard que j'ai appris qu’elle était allée en Pologne pour ses couches. Mon fils était parti la rejoindre. Ils ont vécu plusieurs années ensemble ; mais il est mort avant de l’avoir épousée.
« — Et... elle, l’avez-vous revue ?
« On eut dit qu'il butait du front contre un obstacle :
« — Je n’ai pas pu lui pardonner de m'avoir trompé. Madame La Pérouse reste en correspondance avec elle. Quand j'ai su qu’elle était dans une grande misère, je lui ai envoyé de l’argent... à cause du petit. Mais de cela, Madame La Pérouse nv en sait rièn. Ele-même, l’autre, n’a pa su que
cet argent venait de moi.
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«— Et votre petit-fils ?…
« Un étrange sourire passa sur son visage ; il se leva.
«— Attendez un instant ; je vais vous montrer sa photographie. Et de nouveau il sortit en courant à petits pas, la tête en avant. Quand il revint, ses doigts tremblaient en cherchant l'image dans un gros portefeuille. Il se pencha vers moi en me la tendant, et tout bas :
«— Je l’ai prise à Madame La Pérouse sans qu’elle s’en doute. Elle croit l’avoir perdue.
«— Quel âge a-t-1l ? ai-je demandé.
«— Treize ans. Il paraît plus âgé, n’est-ce pas ? Il est très délicat.
« Ses yeux s'étaient de nouveau remplis de larmes : il tendait la main vers la photographie, comme désireux de la reprendre vite. Je me penchaïi vers la clarté insuffisante du réverbère ; il me parut que l'enfant lui ressemblait ; je reconnaissais le grand front bombé, les yeux réveurs du vieux La Pérouse. Je crus lui faire plaisir en le lui disant ; il protesta :
«— Non, non, c’est à mon frère qu'il ressemble ; à un frère que J'ai perdu...
« L'enfant était bizarrement vêtu d’une blouse
russe à broderies.
«— Où vit-il ?
«— Mais comment voulez-vous que je le sache ? s’écria La Pérouse dans une sorte de désespoir. Je
Vous dis qu’on me cache tout. :
« «il avait repris la photographie, et, ape F avoir
. « — Quand sa mère vient à Paris, elle ne voit que Madame La Pérouse, qui me répond, si je l’interroge : « Vous n’avez qu’à le lui demander. » Elle dit cela, “ mais, au fond, elle serait désolée que je la voie. Elle “à toujours été jalouse. Tout ce qui s’attachait à ” moi, elle a toujours voulu me l’enlever… Le petit Boris fait son éducation en Pologne ; dans un collège “de Varsovie, je crois. Mais il voyage souvent avec { sa mèêre. — Puis, dans un grand transport : — » Dites | auriez-vous cru qu'il était possible d’aimer … un enfant qu'on n'a jamais vu ?.. Eh bien ! ce petit, - c’est aujourd’hui ce que j’ai de plus cher au monde... » Et il n’en sait rien | 4 « De grands sanglots entrecoupaient ses phrases. » Il se souleva de sa chaise et se jeta, tomba presque, 1 entre mes bras. J’aurais fait je ne sais quoi pour apporter un soulagement à sa détresse ; mais que » pouvais-je ? Je me levai, car je sentais son corps “maigre glisser contre moi et je crus qu 11 allait - omber à genoux. Je le soutins, le pressai, le berçai somme un enfant. Il s'était ressaisi. Madame de La Pérouse appelait dans la pièce voisine. … «— Elle va venir. Vous ne tenez pas à la voir, n'est-ce pas ?.… D'ailleurs, elle est devenue complètement sourde. Partez vite. -— Et comme il m'accompagnait sur le palier : — Ne restez pas trop long- “temps sans venir (il y avait de la supplication dans sa voix). Adieu ; adieu.
«9 Nov. — Une sorte de tragique a jusqu'à présent, me semble-t-il, échappé presque à la littérature. Le roman s’est occupé des traverses du sort, de la fortune bonne ou mauvaise, des rapports sociaux, du conflit des passions, des caractères, mais point de l’essence même de l'être.
« Transporter le drame sur le plan moral, c'était pourtant l’effort du christianisme. Mais il n’y a pas, à proprement parler, de romans chrétiens. Il y a ceux qui se proposent des fins d’édification ; mais cela n’a rien à voir avec ce que je veux dire. Le tragique moral — qui, par exemple, fait si formidable la parole évangélique : « Si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? » C’est ce tragique-là qui m'importe.
« 140 Nov. — Olivier va passer ses examens.
Pauline voudrait qu'il se présentât ensuite à Normale. Sa carrière est toute tracée... Que n’est-il sans parents, sans appui; j'en aurais fait mon secrétaire. Mais il ne se soucie pas de moi, ne s'aperçoit même pas de l'intérêt que je lui porte; et je le gênerais en le lui faisant remarquer. Précisément pour ne le gêner point, J'affecte devant lui une sorte d'indifférence, d’ironique détachement. Ce n’est que lorsqu'il ne me voit pas que j'ose le contempler à loisir. Je le suis parfois dans la rue sans qu'il le sache. Hier, je marchais ainsi derrière lui ; il est brusquement revenu sur ses pas et je n’ai pas eu le temps de me cacher :
a — Où donc vas-tu si vite ? lui ai-je demandé.
Fi
É 21 ir ar RER.
PREMIÈRE PARTIE 161 « — Oh ! nulle part. Je ne parais jamais si pressé que lorsque je n’ai rien à faire.
« Nous avons fait quelques pas ensemble, mais
‘ sans trouver rien à nous dire. Certainement ïül était ennuyé d’avoir été rencontré.
. «12 Novembre. — Il a ses parents, un frère aîné, des camarades... Je me redis cela le long du jour, et que je n’ai que faire ici. De tout ce qui Jui manquerait, je saurais lui tenir lieu sans doute : mais rien ne lui manque. Il n’a besoin de rien ; et si sa gentillesse m’enchante, rien en elle ne me permet de me méprendre.. Ah! phrase absurde, que j'écris malgré moi, et où se livre la duplicité . de mon cœur. Je m'embarque demain pour . Londres. J’ai pris soudain la résolution de partir. | Il est temps.
- « Partir parce que l’on a trop grande envie de rester |... Un certain amour de l’ardu, et l’horreur de la complaisance (j'entends celle envers soi) c’est peut-être, de ma première éducation puritaine, ce dont jai le plus de mal à me nettoyer.
- « Acheté hier, chez Smith, un cahier déjà tout “anglais, qui fera suite à celui-ci, sur lequel je ne
veux plus rien écrire. Un cahier neuf...
« Ah ! si je pouvais ne pas m’emmener | »
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FAUX-MONNAYEURS. 4i
À NAT AS net SA er ARRET SL RU Ie", DCR TE LA DUÉ M tac ri LUC UNS SUR, AUDE h “adraf.
Il arrive quelquefois des accidents dans la vie, d’où il faut être un peu fou pour se bien tirer.
LA Rocneroucauze.
C’est par la lettre de Laura, insérée dans le journal d'Édouard, que Bernard acheva sa lecture. Il eut un éblouissement : il ne pouvait douter que celle qui criait ici sa détresse, ne fût cette amante éplorée dont Olivier lui parlait la veille au soir, la maîtresse abandonnée de Vincent Molinier, Et il apparaissait à Bernard, tout d’un coup, qu’il était seul encore, orâce à la double confidence de son ami et du journal d'Édouard, à connaître la double face de l'intrigue. C'était un avantage qu'il ne conserverait pas longtemps ; il s'agissait de jouer vite, et serré. Son parti fut pris aussitôt : sans oublier du reste rien de ce qu’il avait lu d’abcrd, Bernard n’eut plus d’attention que pour Laura. #1
— Ce matin, ce que je dois faire m’apparaissait encore incertain ; à présent je n’ai plus de doute, se dit-il en s’élançant hors de la pièce. L’impératif est, comme dit l’autre, catégorique : sauver Laura. Mon devoir n’était peut-être pas de m'emparer de
+9 "Le 5 QT RDS Vel (Re
A EX, gl 4e fees
PREMIÈRE PARTIE 168 \la valise, mais, l'ayant prise, il est certain que j'ai puisé dans la valise un vif sentiment du devoir. L'important, c'est de surprendre Laura avant qu'Édouard ne l’ait revue, et de me présenter à elle, et de m'offrir d’une manière qui ne puisse lui laisser croire que je puisse être un chenapan. Le reste ira tout seul. J’ai dans mon portefeuille, à présent, de quoi soulager l’infortune aussi magnifiquement que le plus généreux et le plus compatissant
des Édouards. La seule chose qui m’embarrasse,
c’est la manière. Car, née Vedel, et bien qu'enceinte
en dépit des lois, Laura doit être délicate. Je l’ima:
gine volontiers de ces femmes qui se rebiffent, vous - crachent au front leur mépris et déchirent en petits morceaux les billets qu’on leur tend bienveillamment, mais dans une insuffisante enveloppe. Com- - ment lui présenter ces billets ? Comment me présenter moi-même ? Voilà le hic. Dès qu’on sort du légal let des chemins battus, quel maquis! Pour m'intro- -duire dans une intrigue aussi corsée, je suis décidé-
m ’aidera. Inventons un aveu candide ; une histoire
d'in al 7
“C'est que cette histoire va devoir servir également pour Édouard ; la même, et ne me couper point.
4 tion du moment. |
… Ilavait atteint, rue de Beaune, l’adresse que don- Rai Laura. L'hôtel était des plus modestes, mais propre et de décent aspect. Sur l'indication du portier, il monta trois étages. Devant la porte du 16,
ment un peu jeune. Mais, parbleu! c’est ce qui
à me faire plaindre et à l’intéresser à moi. Le gênant,
| Bah |! nous trouverons bien. Comptons sur l’inspira-
nt
il s’arrêta, voulut préparer son entrée, chercha des phrases ; rien ne vint ; alors, brusquant son courage, il frappa. Une voix, douce comme celle d’une sœur, et craintive un peu lui sembla-t-il, dit :
— Entrez.
Laura était vêtue très simplement, tout de noir; on l’eût dite en deuil. Depuis quelques jours qu’elle était à Paris, elle attendait confusément quelque chose ou quelqu'un qui vint la tirer de l'impasse. Elle avait fait fausse route, à n’en pas douter ; elle se sentait fourvoyée. Elle avait la triste habitude de compter sur l'événement plus- que sur elle-même Elle n’était pas sans vertu, mais se sentait sans force aucune, abandonnée. A l'entrée de Bernard, elle leva une main vers son visage, comme fait celui qui retient un cri ou qui veut préserver ses yeux . d’une trop vive lumière. Elle était debout, recula d’un pas, et, se trouvant tout près de la fenêtre, de son autre main saisit le rideau.
Bernard attendait qu’elle l’interrogeât ; mais elle se taisait, attendant qu'il parlât. Il la regardait ; il tâchait en vain de sourire, le cœur battant.
—— Excusez-moi, Madame, dit-il enfin, de venir
vous troubler ainsi. Édouard X., que je sais que vous
connaissez, est arrivé à Paris ce matin même. J’ai
quelque chose d’urgent à lui communiquer ; j'ai
pensé que vous pourriez me donner son adresse,
et. excusez-moi de venir ainsi sans façons vous la
demander. | :
Bernard aurait été moins ieune, Laura sans doute
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