‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 25 sur 95 · RU · texte numérisé non relu

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ne peux pas vous expliquer. Il a un6 espèce de. besoin d'abîmer tout ce à quoi il tient le plus. Il n’y. a pas longtemps qu'il est comme ça. Je crois qu'il est très malheureux et que c’est pour cacher cela. qu'il se moque. Il est très fier. Ses parents ne le comprennent pas du tout. Îls voulaient en faire un pasteur.

… « Épigraphe pour un cn des Faus-Moni

nayeurs :

« La famille..., cette cellule sociale. »

Paur Bourcer {passim).

.« Titre du chapitre : LE RÉGIME CELLULAIRE.

« Gites, il n’est pas de geôle (intellectuelle) dont un vigoureux esprit né s'échappe ; ét rien de ce qui pousse à la révolte n’est définitivement dangereux — encore que la révolte puisse fausser le caractère (elle le replie, le retourné ou le cabre et conseille une ruse impie) ; et l’enfant qui ne cède pas à lin fluence familiale, use à s’en délivrer la primeur de son énergie. Mais encore l'éducation qui contrario l'enfant, en le gênant le fortifie. Les plus lamentables victimes sont celles de l’adulation, Pour déteste cé qui vous flatte, quelle force de caraétère ne faut: il pas ? Que de parents j'ai vus (la mère surtout), se plaire à reconnaître chez leurs enfants, entoura: ger chez eux, leurs répugnances les plus niaises, leurf partis-pris les plus injustes, leurs incompréhensions, leurs PARpqe À RE : « Laisse donc ça; . vois

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assez cuit. » Dehors, le soir : « Oh ! Une chauvesouris. Couvre-toi vite ; elle va venir dans tes cheveux. » Etc... Avec eux, les hannetons mordent, .

les sauterelles piquent, les vers de terre donnent des. boutons. Équivalentes absurdités dans tous les.

domaines, intellectuel, moral, etc.

« Dans le train de ceinture qui me ramenait d’Au-

teuil avant-hier, j’entendais une jeune mère chucho-

ter à l’oreille d’une petite fille de dix ans, qu’elle cajolait :

«-— Toi et moi ; moi et toi ; les autres, on s’en fout:

«(Oh! je sais bien que c’étaient des gens du peuple; mais le peuple aussi a droit à notre indignation. Le mari, dans un coin du wagon, lisait le journal, tranquille, résigné, peut-être même pas cocu.)

« Imagine-t-on poison plus perfide ?

« L'avenir appartient aux bâtards. — Quelle signification dans ce mot : « un enfant naturel ! » Seul le bâtard a droit au naturel.

« L’égoïsme familial... à peine un peu moins hideux

que l’ésoïisme individuel.

« 6 Nov. — Je n'ai jamais rien pu inventer.

Mais je suis devant la réalité comme le peintre avec son modèle, qui lui dit : donnez-moi tel geste, prenez telle expression qui me convient. Les modèles que la société me fournit, si je connais bien leurs ressorts, je peux les faire agir à mon gré; ou du moins je peux proposer à leur indé- Icision tels problèmes qu'ils résoudront à leur ma-

nière, de sorte que leur réaction m'instruira. C’est

en romancier que me tourmente le besoin d'in tervenir, d'opérer sur leur destinée. Si j'avais plus d'imagination, j'affabulerais des intrigues; je les provoque, observe les acteurs, puis travaille sous leur dictée.

«7 Nov. — De tout ce que j'écrivais hier, rien n’est vrai. Il reste ceci : que la réalité m'intéresse comme une matière plastique ; et j'ai plus de regard pour ce qui pourrait être, infiniment plus que pour ce qui a été. Je me penche vertigineusement sur les possibilités de chaque être et pleure tout ce que le couvercle des mœurs atrophie. »

Bernard dut interrompre sa lecture un instant. Son regard se brouillait. Il perdait souflle, comme. s’il avait oublié de respirer tout le temps qu'il lisait, tant son attention était vive. Il ouvrit la fenêtre et s’emplit les poumons, avant une nouvelle plonger

Son amitié pour Olivier était évidemment des plus vives ; il n’avait pas de meilleur ami et n’aimait personne autant sur la terre, puisqu l ne pouvait aimer ses parents ; même, son cœur se raccrochaït provisoirement à ceci d’une façon presque exces: give : mais Olivier et lui ne comprenaient pas tout!

à fait de même l’amitié. Bernard, à mesure qu’il avançait dans sa lecture, s’étonnait toujours plus, admirait toujours plus, mais un peu douloureuse: ment, de quelle diversité se montrait capable cet ami qu’il croyait connaître si bien. Olivier ne lui avait rien dit de tout ce que racontait ce journal. D’ Ar:

ia

PREMIÈRE PARTIE 449 mand et de Sarah, à peine soupçonnait-il l'existence. Comme Olivier se montrait différent avec eux, de ce qu'il se montrait avec lui !... Dans cette chambre de Sarah, sur ce lit, Bernard aurait-il reconnu son ami ? À l’immense curiosité qui précipitait sa lecture, se mêlait un trouble malaise : dégoût ou dépit. Un peu de ce dépit qu’il avait ressenti tout à l’heure à voir Olivier au bras d’Édouard : un dépit de ne pas en être. Cela peut mener loin ce dépit-là, et faire faire bien des sottises ; ; comme tous les dépits, d’ailleurs.

Passons. Tout ce que J'ai dit ci-dessus n’est que pour mettre un peu d’air entre les pages de ce journal. A présent que Bernard a bien respiré, retournons-y. Le voici qui se replonge dans sa lecture. |

XIIT

On tire peu de service des vieillards. VAUVENARGUES.

JourNaAz D’ÉpouArD

(Suite)

« 8 Novembre. — Le vieux couple La Pérouse.

a déménagé de nouveau. Leur nouvel apparte-

ment, que je ne connaissais pas encore, est à. l’entresol, dans ce petit renfoncement que forme. le faubourg Saint-Honoré avant de couper le“ boulevard Haussmann. J’ai sonné. La Pérouse est. venu m’ouvrir. Il était en bras de chemise et portait sur la tête une sorte de bonnet blanc jaunâtre, où j'ai fini par reconnaître un vieux bas (de Madame de La Pérouse sans doute) dont le pied noué ballot-“ tait comme le gland d’une toque, contre sa joue.“ Il tenait à la main un tisonnier recourbé. Évidem-" ment, je le surprenais dans une occupation de” fumiste ; et comme il semblait un peu gêné :

€ — Ve que je revienne plus tard ?4 lui ai-je dit. |

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PREMIÈRE PARTIE 151 « — Non, non. Entrez ici. — Et il m'a poussé: 2 dans une pièce étroite et oblongue dont les deux! à fenêtres ouvrent sur la rue, juste à hauteur de a réverbère. — J’attendais une élève précisément à cette heure-c1 (il était six heures) ; mais elle m'a télégraphié qu’elle ne viendrait pas. Je suis si heureux de vous voir.

« Il a posé son tisonnier sur un guéridon, et, comme pour excuser sa tenue :

«— La bonne de Madame La Pérouse a laissé éteindre le poêle ; elle ne vient que le matin ; j'ai dû le vider. nn.

« — Voulez-vous que je vous aide à le rallumer? % «— Non, non... C’est salissant.. Mais permettezmoi d’aller passer une veste.

« ILest sorti en trottant à petits pas, puis est revenu 2 | presque aussitôt, couvert d'un mince veston d’al- ë, paga, aux boutons arrachés, aux manches crevées, si élimé qu’on n’eût osé le donner à un pauvre, Nous inous sommes assis.

« — Vous me trouvez changé, n'est-ce pas P « J'aurais voulu protester, mais ne trouvais rien à Jui dire, Den affecté parl expression harassée de ce visage que javais connu si beau. Il continua : ci « — Oui, j'ai beaucoup vieilli ces derniers temps. Je commence à perdre un peu la mémoire. Quand ; je repasse une fugue de Bach, il me faut recourir au: : ‘cahier... :

* «— Combien de jeunes se contenteraient de ce ss que vous en avez encore. ‘a © « Il reprit en hochant la tête : à

« — Oh! ce n’est pas la mémoire seulement qui faiblit. Tenez : quand je marche, il me semble à moi que je vais encore assez vite ; maïs, dans la rue, à présent tous les gens me dépassent. |

«— C’est, lui dis-je, qu’on marche beaucoup plus vite aujourd’hui. |

«— Ah! n'est-ce pas ?... C’est comme pour les leçons que je donne : les élèves trouvent que mon enseignement les retarde ; elles veulent aller plus vite que moi. Elles me lâchent.. Aujourd’hui, tout. le monde est pressé. | «Il ajouta à voix si basse que je l’entendis à peine: .

«— Je n’en ai presque plus.

« Je sentais en lui une telle détresse que je n’osais” l'interroger. Il reprit :

«— Madame La Pérouse ne veut pas comprendre“ cela. Elle me dit que je ne m’y prends pas comme faut ; que je ne fais rien pour les garder et encore” moins pour en avoir de nouvelles. …

«— Cette élève que vous attendiez... ai-je demandé” gauchement. À

«— Oh ! celle-là, c’en est une que je prépare pour le Conservatoire. Elle vient travailler ici tous les”

jours.

« — Cela veut dire qu’elle ne vous paie pas.

«— Madame La Pérouse me le reproche assez !"

Elle ne comprend pas qu’il n’y a que ces leçons qui. m'intéressent ; oui, celles que j'ai vraiment plaisir

à. donner. Je réfléchis beaucoup depuis quelque temrps. Tenez... il y a quelque chose que je voulais’ vous demander : pourquoi est-il si rarement question

des vieillards dans les livres ?.. Cela vient, je crois,

de ce que les vieux ne sont plus capables d’en écrire, let que, lorsqu'on est jeune, on ne s'occupe pas

d'eux. Un vieillard, ça n’intéresse plus personne...

Il y aurait pourtant des choses très curieuses à dire

sur eux. Tenez : il y a certains actes de ma vie passée | que je commence seulement à comprendre. Oui, je

commence seulement à comprendre qu’ils n’ont pas

du tout la signification que je croyais jadis, en les

faisant. C’est maintenant seulement que je com- - prends que toute ma vie j'ai été dupe. Madame La Pérouse m'a roulé ; mon fils m'a roulé; tout Île . monde m'a roulé ; le bon Dieu m'a roulé...

« Le soir tombait. Je ne distinguais déjà presque

- plus les traits de mon vieux maître ; mais soudain a - jailli la lueur du réverbère voisin, qui m’a montré sa

joue luisante de larmes. Je m’inquiétais d’abord - d’une bizarre tache à sa tempe, comme un creux, comme un trou ; mais, à un petit mouvement qu’il . a fait, la tache s’est déplacée et j’ai compris que ce * n’était que l’ombre portée par un fleuron de la * balustrade. J’ai posé ma main sur son bras décharné; il frissonnait.

«— Vous allez prendre froid, lui ai-je dit. Vrai-

“ ment vous ne voulez pas que nous rallumions votre

feu ’.. Allons-y.

> «— Non... Il faut s’aguerrir.

« — Quoi! C’est du stoïcisme ? W

q« — Un peu. C’est parce que j'avais la gorge délicate que je n’ai jamais voulu porter de fou-

Mard. J'ai toujours lutté contre moi-même,

« — Cela va bien tant qu’on a la victoire; mais si le corps succombe...

« Il a pris ma main, et d’un ton très grave, comme is 1] m'avait dit un secret :

«— Alors ce serait la vraie victoire.

« Sa main avait lâché la mienne ; il continuait :

«— J'avais peur que vous ne partiez sans être venu me voir.

«— Partir pour où ? ai-je demandé.

« — Je ne sais pas. Vous êtes si souvent en voyage. Il y a quelque chose que je voulais vous dire... Je compte partir bientôt, moi aussi.

«-— Quoi! Vous avez l'intention de voyager ? ai-je idit maladroïitement, en feignant de ne le pas comprendre, malgré la gravité mystérieuse et solennelle . de sa voix. Il hochaït la tête :

«— Vous comprenez très bien ce que je veux « dire... S1, si; je sais qu'il sera temps bientôt. Je. commence à gagner moins que je ne coûte ; et cela M m'est insupportable. Il est un certain point que je me suis promis de ne pas dépasser.

Ua parlait sur un ton un peu exalté qui m'inquiéta :

« — Est-ce que vous trouvez, vous aussi, que c’est mal ? Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi la“ religion nous défendait cela. J’ai beaucoup réfléchi ; >es derniers temps. Quand j'étais jeune, je menais” une vie très austère ; je me félicitais de ma force de caractère chaque fois que je rÉPOUsESS une sollici- ; tation. Je ne comprenais pas qu’en croyant me libé- 4 (rer, je devenais de plus en plus esclave de mon À orgueil. Chacun de ces triomphes sur moi-même, |

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c'était un tour de clef que je donnais à la porte de mon cachot. C’est ce que je voulais dire tout à l'heure, quand je vous disais que Dieu m’a roulé. Il m'a fait prendre pour dela vertu mon orgueil.

Dieu s’est moqué de moi. Il s’amuse. Je crois qu'il.

joue avec nous comme un chat avec une souris. Il

nous envoie des tentations auxquelles il sait que nous ne pourrons pas résister ; et, quand pourtant nous résistons, 1l se venge de nous plus encore, Pourquoi nous en veut-il ? Et pourquoi. Mais je vous ennule avec ces questions de vieillard.

«ÏLse prit la tête dans les mains, à la manière d’un enfant qui boude et resta silencieux si longtemps

que j'en vins à douter si même il n’avait pas oublié ma présence. Immobile en face de lui, je craignais de troubler sa méditation. Malgré le bruit voisin de la rue, le calme de cette petite pièce me paraissait extraordinaire, et malgré la lueur du réverbère qui nous éclairait fantastiquemaent de bas en haut à la manière d’une rampe de théâtre, les pans d'ombre aux deux côtés de la fenêtre, semblaient gagner et les ténèbres, autour de nous, se figer, comme, par un grand froid, se fige une eau tranquille ; se figer jusque dans mon cœur. Je voulus enfin secouer mon

‘angoisse, respirai bruyamment et, songeant à partir,

prêt à prendre congé, demanda, par politesse et pour rompre l’enchantement : |

» «— Madame de La Pérouse va bien ?

- « Le vieux sembla se réveiller. Il répéta d’abord : ; « — Madame de La Pérouse... interrogativement ;

| on eût dit que cessyllabes avaient perdu pour iuitoute

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