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propre ; mais il cherchait volontiers dans la considération d'autrui un renfort à sa modestie; cette considération venait-elle à manquer, la modestie ‘tout aussitôt faisait faillite. L’estime de Bernard lui importait extrémement. Était-ce pour la conquérir qu'Édouard, aussitôt devant lui, laissait son pégase piaffer ? Le meilleur moyen pour la perdre, Édouard le sentait bien ; il se le disait et se le répétait ; mais, en dépit de toute résolution, sitôt devant Bernard, il agissait tout autrement qu'il eût voulu, et parlait d’une manière qu’il jugeait tout aussitôt absurde js (et qui l'était en vérité). À quoi l’on aurait pu penser qu’il l’aimait ?.. Mais non ; je ne crois pas. Pour obtenir de nous de la grimace, aussi bien que beaucoup d'amour, un peu de vanité suffit.
— Est-ce parce que, de tous les genres littéraires, discourait Édouard, le roman reste le plus libre, le plus lasvless…, est-ce peut-être pour cela, par peur de cette liberté même (car les artistes qui soupirent le plus après la liberté, sont les plus affolés souvent, +4 dès qu’ils l’obtiennent) que le roman, toujours, s’est
si craintivement cramponné à la réalité ? Et je ne parle pas seulement du roman français. Tout aussi bien que le roman anglais, le roman russe, si échappé qu’il soit de la contrainte, s’asservit à la ressemblance. Le seul progrès qu’il envisage, c’est de se rapprocher encore plus du naturel. Il n’a jamais connu, le roman, cette « formidable érosion des con- , tours », dont parle Nietzsche, et ce volontaire écartement de la vie, qui permirent le style, aux œuvres des dramaturges grecs par exemple, ou aux
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tragédies du xvn® siècle français. Connaissez-vous | rien de plus PAS et de plus profondément humain! que ces œuvres ? Mais précisément, cela n’est humain. que profondément ; cela ne se pique pas de le paraître, ou du dub de paraître réel. Cela demeure une œuvre d'art.
Édouard s'était Ne et, par grande crainte de paraître faire un cours, tout en parlant il versait le thé, puis allait et venait, puis pressait un citron dans sa tasse, mais tout de même continuait : — Parce que Balzac était un génie, et-parce que | tout génie semble apporter à son art une solution définitive et exclusive, l’on a décrété que le propre du roman était de faire « concurrence à l’état civil ». Balzac avait édifié son œuvre; mais 11 n'avait jamais prétendu codifier le roman ; son Rue sur Stendhal le montre bien. Concurrence à l’état civil ! . Comme sl n’y avait pas déjà suflisamment de magots et de péroquets sur la terre ! Qu’ai-je affaire à l’état civil! L'état c’est moi, l’artiste ; civile ou pas, mon œuvre prétend ne concurrencer rien.
Édouard qui se chauffait, un peu facticement peut-être, se rassit. Il affectait de ne regarder point Bernard ; mais c'était pour lui qu’il parlait. Seul avec lui, il n’aurait rien su dire ; 1l était reconnais- ‘sant à ces deux femmes de le pousser.
— Parfois il me paraît que je n’admire en littérature rien tant que, par exemple, dans Racine, la “discussion entre Mithridate et ses fils ; où l’on sait ‘parfaitement bien que jamais un père et des fils n’ont pu parler de la sorte, et où néanmoins (et je
devrais dire : d'autant plus) tous les pères et tous les fils peuvent se reconnaître. En localisant et en spéeifiant, l’on restreint. Îl n’y a de vérité psychologique ‘que particulière, il est vrai; mais il n’y a d’art que général. Tout le problème est là, précisément ; exprimer le général par le particulier ; faire exprimer
par le particulier le général. Vous permettez que
j'allume ma pipe ?
— Faites donc, faites done, dit Sophroniska,
— Eh bien | je voudrais un roman qui serait à la fois aussi vrai, et aussi éloigné de la réalité, aussi particulier et aussi général à la fois, aussi humain et aussi fictif qu'Athalie, que T'artuffe ou que Cinna.
— Et. le sujet de ce roman ?
— Il n’en a pas, repartit Édouard brusquement ; et c’est là ce qu'il a de plus étonnant peut-être. Mon roman n’a pas de sujet. Oui, je sais bien ; ça a l’air stupide ce que je dis là. Mettons si vous préférez qu’il n’y aura pas un sujet. « Une tranche de vie », disait l’école naturaliste. Le grand défaut de cette école, c’est de couper sa tranche toujours dans le même sens ; dans le sens du temps, en longueur. Pourquoi pas en largeur ? ou en profondeur ? Pour moi, je voudais ne pas couper du tout. Comprenezmoi : je voudrais tout y faire entrer, dans ce roman. Pas de coup de ciseaux pour arrêter, ici plutôt que là, sa substance. Depuis plus d’un an que j'y travaille, il ne m'arrive rien que je n'y verse, et que je n'y veuille faire entrer : ce que je vois, ce que je sais, tout ce que m’apprend la vie des autres et la mienne... re
" — Et tout cela stylisé ? dit Sophroniska, feignant lattention la plus vive, mais sans doute avec un peu d'ironie. Laura ne put réprimer un sourire. Édouard haussa légèrement les épaules et reprit :
» — Et ce n’est même pas cela que je veux faire. Ce que je veux, c’est présenter d’une part la réalité, présenter d'autre part cet effort pour la styliser, dont j je vous parlais tout à l’heure.
— Mon pauvre ami, vous ferez mourir d’ennui vos lecteurs, dit Laura ; ne pouvant plus cacher son sourire, elle avait pris ie parti de rire vraiment.
» — Pas du tout. Pour obtenir cet effet, suivez-moi, Jinvente un personnage de romancier, que je pose | en figure centrale; et le sujet du livre, si vous
voulez, c’est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité et ce que, lui, prétend en faire,
. — Si, s1; j'entrevois, dit poliment Sophronika, que le rire de Laura était bien près de gagner. — Ce
pourrait être assez curieux. Mais, vous savez, dans
les romans, c’est toujours dangereux de présenter des intellectuels. Ils assomment le publie; on ne parvient à leur faire dire que des âneries, et, à tout ce qui les touche, ils communiquent un air abstrait. s’'écria Laura : dans ce romancier, vous ne pourrez faire autrement que de vous peindre.
Elle avait pris, depuis quelque temps, en parlant à Édouard, un ton persifleur qui l’étonnait elle-
même, et qui désarçonnait Édouerd d'autant plus
qu 1} en surprenait un reflei dans les regards mahpieux de Bernard. Édouard protesta :
— Et puis je vois très bien ce qui va arriver,
SECONDE PARTIE Là Fe
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— Mais non; j'aurai soin de le faire très désa-: gréable.
Laura était lancée :
— C'est cela : tout le monde vous y reconnaîtra, dit-elle en éclatant d’un rire si franc qu'il entraîna celui des trois autres.
— Et le plan de ce livre est’ fait ? demanda Sophroniska, en tâchant de reprendre son sérieux.
— Naturellement pas.
— Comment | naturellement pas ?
— Vous devriez comprendre qu’un plan, pour un Lvre de ce genre, est essentiellement inadmissible, Tout y serait faussé si j’y décidais rien par avance. J'attends que la réalité me le dicte.
— Mais je croyais que vous vouliez vous écarter de la réalité.
— Mon romancier voudra s’en écarter ; mais moi
. je l’y ramènerai sans cesse. À vrai dire, ce sera là ile sujet : la lutte entre les faits proposés par la
‘réalité, et la réalité idéale.
L'illogisme de son propos était flagrant, sautait aux yeux d’une manière pémble. Il apparaissait clairement que, sous son crâne, Édouard abritait deux exigences inconciliables, et qu'il s’usait à Îles vouloir accorder.
— Et c’est très avancé ? demanda poliment Sophroniska. | se
— Cela dépend de ce que vous entendez par là. À vrai dire, du livre même, je n’ai pas encore écrit une ligne. Mais j'y ai déjà beaucoup travaillé, Jy pense chaque jour et sans cesse. J’y travaille d’une
J | a + , TL Ce Gr TERRE RE D A 47
façon très curieuse, que je m’en vais vous dire : sur un carnet, je note au jour le jour l’état de ce roman dans mon esprit ; oui, c’est une sorte de journal que je tiens, comme on ferait celui d'un enfant... C’està-dire qu’au lieu de me contenter de résoudre,
mesure qu’elle se propose, chaque difficulté (et toute œuvre d'art n’est que la somme ou le produit des solutions d’une quantité de menues difficultés successives), chacune de ces difficultés, je l’expose, je l’étudie. Si vous voulez, ce carnet contient la critique continue de mon roman; ou mieux: du roman en général. Songez à l'intérêt qu'aurait pour nous un semblable carnet tenu par Dickens, ou
Balzac ; si nous avions le journal de l'Education :
Sentimentale, ou des Frères Karamazof ! l'histoire de l'œuvre, de sa gestation ! Mais ce serait passionnant. plus intéressant que l’œuvre elle-même...
- Édouard espérait confusément qu’on lui demandetrait de lire ces notes. Mais aucun des trois autres ne manifesta la moindre curiosité. Au lieu de cela :
- — Mon pauvre ami, dit Laura avec un accent de tristesse ; ce roman, je vois bien que jamais vous ne l’écrirez.
» — Eh bien! je vais vous dire une chose, s’écria “dans un élan impétueux Édouard : ça m'est égal. Oui, si je ne parviens pas à l'écrire, ce livre, c’est que l’histoire du livre m’aura plus intéressé que le livre lui-même ; qu’elle aura pris sa place ; et ce sera tant mieux.
— Ne craignez-vous pas, en quittant la réalité, le vous égarer dans des régions mortellement abs-
COPA PS TOR CON UT à
traites, et de faire un roman, nôn d'êtres vivants, mais d'idées P heur Sophroniska craintivement.
— Et quand cela serait ! eria Édouard avec un redoublement de vigueur. À cause des maladroits
qui s’y sont fourvovés, devons-nous condamner le
roman d'idées ? En guise de romans d'idées, on ne pous a servi jusqu’à présent que d’exécrables romans à thèses. Mais il ne s’agit pas de cela, vous pensez bien. Les idées.…, les idées, je vous l’avoue, m’intéressent plus que les hommes ; m'intéressent par dessus tout. Elles vivent ; elles combattent ; elles agonisent comme les hommes. Naturellement on peut dire que nous ne les connaissons que par les hommes, de même que nous n’avons connaïssance du vent que par les roseaux qu'il ineline ; mais tout de même le vent importe plus que les roseaux.
— Le vent existe mdépendamment des roseaux,
hasarda Bernard.
Son intervention fit rebondir Édouard, qui l’attendait depuis longtemps.
— Oui, je sais : les idées n'existent que par les
hommes ; mais, c’est bien là le pathétique : elles vivent aux dépens d'eux.
Bernard avait écouté tout cela avec une gr
soutenue ; il était plein de scepticisme et peu s’en fallait qu'Édouard ne lui parût un songe-creux ; dans les derniers instants pourtant, l’éloquence de celui-ci l’avait ému ; sous le souflle de cette éloquence, il avait senti s’incliner sa pensée ; maïs. se
disait Bernard. comme un roseau après que le vent
SÉCONDE PARTIE UE
à passé, celle-ci bientôt se redresse. Il se remémorait ce qu'on leur enseignait en classe : les passions
mènent l’homme, non les idées. Cependant Édouard
continuait :
— Ce que je voudrais faire, comprenez-mot, c’est quelque chose qui serait comme {Art de la fugue.
Et je ne vois pas pourquoi ce qui fut possible en musique, serait impossible en littérature...
À quoi Sophroniska ripostait que la musique est un art mathématique, et qu’au surplus, à n’en considérer exceptiornellement plus que le chiffre, à en banir le pathos et l’humanité, Bach avait réussi
le chef-d'œuvre abstrait de l'ennui, une sorte de temple astronomique, où ne pouvaient pénétrer que de rares initiés. Édouard protestait aussitôt, qu'il trouvait ce temple admirable, qu’il y voyait l'aboutissement et le sommet de toute la carrière
de Bach.
fugue pour HR Une L’émotion humaine, ne trou-
La discussion se perdait en arguties. Bernard, qui jusqu’à ce moment avait gardé le silence, mais qui
Dunes 3 s’impatienter sur sa chaise, à la fin -
’y tnt plus ; avec une déférence extrême, exagérée
semblait ti de cette dede un jeu :
- — Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il, de connaître à titre de votre livre, puisque c’est par une indisrétion, mais sur laauelle vous avez bien voulu, ja
— Après quoi, ajouta Laura, on a été guéri de la
vant plus à s’y loger, a cherché d’autres domiciles.
2h LES FAUX-MONNAYEURS
crois, passer l'éponge. Ce titre pourtant semblait annoncer une histoire. P |
— Oh ! dites-nous ce titre, dit Laura.
— Ma chère amie, si vous voulez... Maïs je vous avertis qu'il est possible que J'en change. Je crains qu'il ne soit un peu trompeur... Tenez, dites-le leur, Bernard.
— Vous permettez ?... Les Faux-Monnayeurs, dit Bernard. Mais maintenant, à votre tour, ditesnous : ces faux- HO . qui sont-ils ?
— Eh bien |! je n’en sais rien, dit Édouard.
Bernard et Laura se regardèrent, puis regardèrent
Sophroniska ; on entendit un long soupir ; je crois qu'il fut poussé DES Laura.
Î À vrai dire, c’est à certains de ses confrères /qu'Édouard pensait d’abord, en pensant aux faux- | monnayeurs ; et singulièrement au vicomte de Pas-. savant. Mais l’attribution s’était bientôt considérablement élargie ; suivant que le vent de l'esprit soufilait ou de Rome ou d’ailleurs, ses héros tour à tour devenaient prêtres ou francs-maçons. Son cer-. veau, s’il l’abandonnait à sa pente, chavirait vite dans l’abstrait, où 1l se vautrait tout à l’aise. Les idées de change, de dévalorisation, d'inflation, peu à peu envahissaient son livre, comme les théories du vêtement le Sartor Resartus de Carlyle -— où elles usurpaient la place des personnages. Édouard ne pouvant parler de cela, se taisait de la manière la plus gauche, et son silence, qui semblait un aveu de disette, commençait à gêner beaucoun les trois autres.
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— Vous est-1l arrivé déjà de tenir entre les main: une pièce fausse ? demanda-t-il enfin.
— Oui, dit Bernard ; mais le « non » des deux femmes couvrit sa voix.
. — Eh bien ! imaginez une pièce d’or de dix francs qui soit fausse. Elle ne vaut en réalité que deux sous … Elle vaudra dix francs tant qu’on ne reconinaîtra | pas qu’elle est fausse. Si donc je pars de cette idée que...
— Mais pourquoi partir d’une idée ? interrompit Bernard impatienté. Si vous partiez d’un fait bien exposé, l’idée viendrait l’habiter d’elle-même. Si jécrivais Les Faux-Monnayeurs, je commencerais par présenter la pièce fausse, cette petite pièce dont vous parliez à l'instant... et que voici.
Ce disant, il saisit dans son gousset une petite pièce dé dix francs, qu'il jeta sur la table.
— Écoutez comme elle sonne bien. Presque le même son que les autres. On jurerait qu’elle est en
or. J’y ai été pris ce matin, comme l’épicier qui me la passait y fut pris, m’a-t-1l dit, lui-même. Elle n’a pas tout à fait le poids, je crois ; mais elle a l’éclat et
» pre$que le son d’une vraie pièce ; son revêtement est
en or, de sorte qu’elle vaut pourtant un peu plus de
deux sous ; mais elle est en cristal. À l’usage, elle va devenir transparente, Non, ne la frottez pas ; vous
-me l’abîmeriez. Déjà l’on voit presque au travers.
Édouard l’avait saisie et la considérait avec la plus attentive curiosité. :
“ — Mais de qui l’épicier la tient-il ?
— Îl ne sait plus. Il croit qu'il l’a devuis plu-
dd
Ab
246. LES ÉRUX MONTE Los 1 sieurs jours dans son tiroir. Il s’amusait à me la passer, pour voir si j'y serais pris. J’allais l’accepter, ma parole ! mais, comme il est honnête, il m’a détrompé ; puis ue l’a laissée pour cinq francs. Il voulait la garder pour la montrer à ce qu’il appelle
«les amateurs ». J’ai pensé qu’il ne saurait y en avoir de meilleur que l’auteur des Faux-Monnayeurs ;
et c’est pour vous la montrer que je l’ai prise. Mais
maintenant que vous l’avez examinée, rendez-lamoi | Je vois, hélas | que la réalité ne vous intéresse pas.
— Si, dit Édouard ; maïs elle me gêne.
— C'est dommage, reprit Bernard.
Journaz D’Epouars.
«(Ce même soir.) — Sophroniska, Bernard et Laura mont questionné sur mon roman. Pourquoi mesuis-se laissé aller à parler ? Je n’ai dit que des âneries. Interroipu heureusement par le retour des deux enfants ; rouges, essoufilés, comme s'ils avaient. beaucoup couru. Sitôt entrée, Bronja s’est précipitée sur sa mère ; j'ai cru qu’elle allait sangloter.
«— Maman, s’écria-t-elle, gronde un peu Boris. Il" voulait se coucher tout nu dans la neige. |
« Sophroniska a regardé Boris qui se tenait sur le pas de la porte, le front bas et avec un regard fixes qui semblait presque haineux ; : elle a ne ne pas
s’apercevoir de l'expression insolite de cet enfant, mais, avec un calme admirable :
« — Écoute, Boris, a-t-elle dit, il ne faut pas faire cela- le soir. Si tu veux, nous irons là-bas demain matin ; et, d’abord, tu essaieras d’y aller nu-pieds..
«Elle caressait doucement le front de sa fille ; mais celle-ci, brusquement, est tombée à terre et s’est
roulée dans des convulsions. Nous étions assez inquiets. Sophroniska l’a prise et l’a étendue sur le sopha. Boris, sans bouger, regardait avec de grands yeux hébétés cette scène.
« Je crois les méthodes d'éducation de Sbphronle excellentes en théorie, mais peut-être s’abuse-t-elle sur la résistance de ces enfants.
« — Vous agissez comme si le bien devait toujours triompher du mal, lui ai-je dit un peu plus tard, quand je me suis trouvé seul avec elle. (Après le repas, J'étais allé demander des nouvelles de
Bronja qui n’avait pu descendre dîner.)
«— En effet, ma-t-elle dit. Je crois fermement que le bien doit triompher. J’ai confiance.
» « — Pourtant, par excès de confiance, vous pouvez vous tromper...
« — Chaque fois que je me suis trompée, c’est que ma confiance n’a pas été assez forte. Aujourd’hui, en laissant sortir ces enfants, je m'étais laissée aller à leur montrer un peu d’inquiétudo ; ils l'ont sentie. Tout le reste est venu de là.
« Eile m'a pris la main :
- « — Vous n’avez pas l’air de croire à la vertu des convictions. je veux dire : à leur force agissante,
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« — En effet, ai-je dit en riant, je ne suis pas mystique.
« — Eh bien ! moi, s’est-elle écriée, dans un élan admirable, je crois de toute mon âme que, sans mysticisme, 1l ne se fait ici-bas rien de grand, rien de beau.
« Découvert sur le registre des voyageurs le nom de Victor Strouvilhou. D’après les renseignements du patron de l'hôtel, il a dû quitter Saas-Fée l’avant-veille de notre arrivée, après être resté ici près d’un mois. J’aurais été curieux de le revoir. Sophroniska l’a sans doute fr cquenté. Il faudra que je 2'interroge. »
— Je voulais vous demander, Laura, dit Bernard : pensez-vous qu'il y ait rien, sur cette terre, qui ne puisse être mis en doute ?.. C’est au point que je doute si l’on ne pourrait prendre le doute
même comme point d'appui ; car enfin, lui du moins,
je pense, ne nous fera jamais défaut. Je puis douter de la réalité de tout, mais pas de la réalité de mon
doute. Je voudrais. Excusez-moi si je m’exprime
d’une manière pédante ; je ne suis pas pédant de ma nature, mais je sors de philosophie, et vous ne sauriez croire le pli que la dissertation fréquente imprime bientôt à l'esprit ; je m’en corrigerai, je vous jure.
— Pourquoi cette parenthèse ? Vous voudriez...?
— Je voudrais écrire l’histoire de quelqu'un qui d’abord écoute chacun, et qui va, consultant chacun, à la manière de Panurge, avant de décider quoi que ce soit ; après avoir éprouvé que les opinions des uns et des autres, sur chaque point, se contredisent, il prendrait le parti de n’écouter plus rien que lui, et du coup deviendrait très fort.
— C'est un projet de vieillard, dit Laura.
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— Je suis plus mûr que vous ne croyez. Depuis quelques jours, je tiens un carnet, comme Édouard ; sur la page de droite j'écris une opinion, dès que, sur la page de gauche, en regard, je peux inscrire l'opinion contraire. Tenez, par exemple, l’autre soir, Sophroniska nous a dit qu’elle faisait dormir Boris et Bronja avec la fenêtre grande ouverte. Tout ce qu’elle nous a dit à l’appui de ce régime nous paraissait, n'est-il pas vrai, parfaitement raïisonnable et probant. Mais voici qu’hier, au fumoir de l'hôtel, j’ai entendu ce professeur allemand qui vient d'arriver, soutenir une théorie opposée, qui m'a paru, je l’avoue, plus raisonnable encore et mieux fondée. L'important, disait-il, c’est, durant le sommeil, de restreindre le plus possible les dépenses et ce trafic d'échanges qu’est la vie ; ce qu’il appelait la carburation ; c’est alors seulement que le sommeil devient vraiment réparateur. [i donnait en exemple. les oiseaux qui se mettent la tête sous l’aïle, tous les animaux qui se blottissent pour dormir, de manière à ne respirer plus qu'à peine ; ainsi les races les plus proches de la nature, disait-il, les paysans les moins cultivés se calfeutrent dans des alcôves ; les Arabes, forcés de coucher en plein aïr, du moins. ramènent sur leur visage le capuchon de leur burnous. Mais, revenant à Sophroniska et aux deux enfants qu'elle éduque, j'en viéns à penser qu’elle n’a tout de même pas tort, et que ce qui est bon pour, d’autres serait prémdieintls à à ces petits, car, si j'ai bien compris, ils ont en eux des germes de tuber- culose, Bref, je me dis... Mais ; je vous ennuie, | : 44
SECONDE PARTIE 251 . — Ne vous noue donc pas de cela. Vous vous disiez.….. ?
— Je ne sais plus.
— Allons ! le voilà qui boude. N'ayez point honte de vos pensées.
— Je me disais que rien n’est bon pour tous, mais seulement par Er à certains ; que rien n’est vrai pour tous, mais seulement par rapport à qui le croit tel; qu'il n’est méthode ni théorie qui soit applicable indifféremment à chacun ; que si, pour agir, 11 nous faut choisir, du moins nous avons libre choix ; que si nous n’avons pas libre choix, la chose est plus simple encore ; mais que ceci me devient vrai (non d’une manière absolue sans doute, mais ‘par rapport à moi) qui me permet le meilleur emploi de mes forces, la mise en œuvre de mes vertus. Car tout à la fois je ne puis retenir mon doute, et j'ai Jindécision en horreur. Le « mol et doux oreiller » de Montaigne, n’est pas fait pour ma tête, car je n'ai pas sommeil encore et ne veux pas me reposer. La route est longue, qui mène de ce que je croyais être à ce que peut-être je suis. J'ai peur parfois de m'être levé trop matin.
+ — Vous avez peur ? - — Non, Je n’ai peur de rien. Mais savez-vous que j'ai déjà beaucoup changé ; ou du moins mon paysage intérieur n’est déjà plus du tout le même que le jour
contrée. Tout aussitôt, j'ai cessé de chercher paressus tout ma liberté. Peut-être n’avez-vous pas )ien compris que ie suis à votre service,