‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 38 sur 95 · POST · texte numérisé non relu

POST

tes ; tout ce qui n’est créé que par la seule

dans Boris ? C’est que je le crois d’une très grande pureté.

«— Pourquoi dites-vous que cela vous désoriente?

«— Parce qu’alors je ne sais plus où chercher la source du mal. Neuf fois sur dix on trouve à l’origine d’un dérangement semblable un gros secret honteux.

« — On le trouve en chacun de nous, peut-être, dis-je ; mais il ne nous rend pas tous malades, Dieu merci. |

« À ce moment, M€ Sophroniska se leva ; elle venait de voir à la fenêtre passer Bronja.

« — Tenez, dit-elle en me la montrant ; le voilà, le vrai médecin de Boris. Elle me cherche ; il faut que je vous quitte ; mais je vous reverrai, n'est-ce pas ?

« Je comprends de reste ce que Sophroniska re-| proche au roman de ne point lui offrir ; mais ici certaines raisons d'art, certaines raisons supérieures, | lui échappent, qui me font penser que ce n’est pas d’un bon naturaliste qu'on peut faire un bon romancier.

« J’ai présenté Laura à Mme Sophroniska. Elles semblent s'entendre et j'en suis heureux. J'ai moins scrupule à m'isoler lorsque je sais qu’elles bavardent ensemble. Je regrette que Bernard ne trouve ici aucun compagnon de son âge ; mais du moins son examen à préparer l’occupe de son côté plusieurs heures par jour. J’ai pu me remettre à mon roman. »

Li TN EE ARR ES

“ Malgré la première apparence, et encore que : chacun, comme l’on dit, « y mit du sien », cela n'allait “qu’à moitié bien entre l’oncle Édouard et Bernard. Laura non plus ne se sentait pas satisfaite. Et “comment eût-elle pu l'être ? Les circonstances “l'avaient forcée d’assumer un rôle pour lequel elle n’était point née ; son honnêteté l'y gênait. Comme ces créatures aimantes et dociles qui font les épouses les plus dévouées, elle avait besoin, pour prendre “appui, des convenances, et se sentait sans force “depuis qu’elle était désencadrée. Sa situation vis-àvis d'Édouard lui paraissait de jour en jour plus i ausse. Ce dont elle souffrait surtout et qui, pour peu “que s’y attardât sa pensée, lui devenait insuppor- “table, c'était de vivre aux dépens de ce protecteur, ou mieux : de ne lui donner rien en échange ; ou plus “exactement encore : c'était qu'Édouard ne lui demandôt rien en échange, alors qu’elle se sentait jrète à tout lui accorder. « Les bienfaits, dit Tacite à travers Montaigne, ne sont agréables que tant que l'on peut s’acquitter » ; et sans doute cela n’est vrai que pour les âmes nobles, mais Laura certes était

sx

de celles-ci. Alors qu'elle eût vouiu donner, c'était elle qui recevait sans cesse, et ceci lirritait contre Édouard. De plus, lorsqu’elle se remémorait le passé, il lui paraissait qu’'Édouard l'avait trompée en éveillant en elle un amour qu’elle sentait encore vivace, puis en se dérobant à cet amour et en le laissant sans emploi. N’était-ce pas là le secret motif de ses erreurs, de son mariage avec Douviers, auquel elle s'était résignée, auquel Édouard l'avait conduite ; puis de son laisser aller, sitôt ensuite, aux sollicitations du printemps ? Car, elle devait bien se l'avouer, dans les bras de Vincent, c'était Édouard encore qu’elle cherchait. Et, ne s’expliquant pas cette froideur de son amant, elle s’en faisait responsable, se disait qu’elle l’eût pu vaincre, si plus belle ou si plus hardie ; et, ne parvenant pas à le haïr, elle s’accusait elle-même, se dépréciait, se déniait toute valeur, et supprimait sa raison d’ être, et ne se reconnaissait plus de vertu.

Ajoutons encore que cette vise de campement, imposée par la disposition des chambres, et qui pouvait paraître si plaisante à ses compagnons, froissait en elle mainie pudeur. Et elle n’entrevoyait aucune issue à cette situation, pourtant diffcile-

ment prolongeable.

Laura ne puisait un peu de réconfort et de joie qu’en s’inventant vis-à-vis de Bernard de nouveaux

devoirs de marraine ou de sœur aînée. Elle était |

sensible à ce culte que lui vouait cet adolescent plein de grâce ; l’adoration dont elle était l’objet la rete- naïit sur la pente de ce mépris de soi-même, de ce

dégoût, qui peut mener à des done extrêmes les êtres les plus irrésolus. Bernard, chaque matin, quand une excursion en montagne ne l’entraînait + avant l’aube (car il aimait se lever tôt), passait deux pleines heures auprès d’elle à lire de l'anglais. L'examen auquel il devait se présenter en octobre } était un prétexte commode.

; On ne pouvait vraiment pas dire que ses fonctions 1 de secrétaire lui prissent beaucoup de temps. Elles pu mal définies. Bernard, lorsqu'il les avait assumées, s’'imaginait déjà assis devant une table » de travail, écrivant sous la dictée d’ Édouard, mettant au net des manuscrits. Édouard ne dictait Érien ; les manuscrits, si tant est qu'il y en eût, restaient enfermés re la malle ; à toute heure du jour, Bernard avait sa liberté ; mais comme il ne “tenait qu'à Édouard d'utiliser davantage un zèle ; qui ne demandait qu'à s’employer, Bernard ne se | faisait point trop souci de sa vacance et de ne gagner | point cette vie assez large que grâce à la munif- | cence d'Édouard il menait. Il était bien résolu à ne se laisser je embarrasser par les scrupules. ll ss je n'ose dire à la providence, mais bien du - moins à son étoile, et qu'un certain bonheur lui était 4 Lo, tout comme l'air aux poumons qui le respirent ; Édouard en était le dispensateur, au même titre que l’orateur sacré, selon Bossuet, celui de la sagesse “divine. Au surplus, le régime présent, Bernard le “tenait pour provisoire, pensant bien se pouvoir acquitter un jour, et dès qu'il aurait monnayé les

richesses dont 1l soupesait en son cœur l'abondance,

ns ‘ocdié

re <, ic

SO CPE UN AVATARS PTE SU r à s pe = r » Pr 0

LES FAUX-MONNAYEURS Ce qui le dépitait plutôt, c’est qu'Édouard ne fit point appel à certains dons qu'il sentait en lui et qu’il ne retrouvait pas dans Édouard. « Il ne sait

pas m'utiliser », pensait Bernard, qui ravalait son amour-propre et, sagement, ajoutait aussitôt :!

« Tant pis ».

Mais alors, entre Édouard et Bernard, d’où pouvait provenir la gêne ? Bernard me paraît être de cette sorte d’esprits qui trouvent dans l’opposition leur assurance. Îl ne supportait pas qu'Édouard prit ascendant sur lui, et, devant que de céder à l’influence, il regimbait. Édouard, qui ne songeait aucunement à le plier, tour à tour s'irnitait et se désolait à le sentir rétif, prêt à se défendre sans cesse, ou du moins à se protéger. Îl en venait donc à douter s’il n'avait pas fait un pas de clere en emmenant avec lui ces deux êtres qu'il n’avait réunis, semblaitil, que pour les liguer contre lui. Incapable de pénétrer les sentiments secrets de Laura, il prenait pour de la froideur son retrait et ses réticences. Il eût été bien gêné d'y voir clair et c’est ce que Laura comprenait ; de sorte que son amour dédaigné n’employait plus sa force qu’à se cacher et à se taire.

L'heure du thé les rassemblait à l’ordinaire tous trcis dans la grande chambre ; il arrivait souvent que, sur leur invite, Mme Sophroniska se joignait à eux ; principalement les jours où Boris et Bronja étaient partis en promenade. Elle les laissait très libres malgré leur jeune âge ; elle avait parfaite confiance en Bronja, la conraïissait pour très prudente, et particulièrement avec Boris, qui se mon-

PNEU MTS ET UE Co Que RU CE AE RES EN ANNEE d'A

Test Pt ds NME à VETREE RMS EL T fer À Ar TD) db ns * SW 0 7 £

ue

trait particulièrement docile avec elle. Le pays était sûr ; car il n’était pas question pour eux, certes, de s’aventurer en montagne, ni même d’escalader les rochers prothes de l’hôtel. Certain jour que les deux enfants avaient obtenu la permission d’aller jusqu’au pied du glacier, à condition de ne s’écarter point de la route, Mme Sophroniska, conviée au thé, et encouragée par Bernard et par Laura, s’enhardit jusqu’à oser prier Édouard de leur parler de son futur roman, si toutefois cela ne lui était pas désagréable. | . — Nullement ; mais je ne puis vous le raconter. Pourtant il sembla presque se fâcher, lorsque * Laura lui demanda (question évidemment mala- : droite) « à quoi ce livre ressemblerait ».

— À rien, s’était-il écrié ; puis aussitôt, et comme S 11 n'avait attendu que cette provocation : : — Pour- ‘quoi refaire ce que d’autres que moi ont déjà fait, ou ce que j'ai déjà fait moi-même, ou ce que d’autres que moi pourraient faire P Édouard n'eut pas plutôt proféré ces paroles qu’il en sentit l’inconvenance et l’outrance et l’absurdité; du moins, ces paroles lui parurent-elles

? inconvenantes et absurdes ; ou du moins eraignait-

il qu’elles n’apparussent telles au jugement de Ber- aard.

- parlait de son travail, et surtout dès qu’on l’en fai- \éait parler, on eût dit qu'il perdait la tête.

. Îl tenait en parfait mépris la coutumière fatuité des auteurs ; il mouchait de son mieux la sienne

Édouard était très chatouilleux. Dès qu’on lui

LPS HAN ES

ALAN NS du

RU

Page 1