‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 48 sur 95 · POP AE · texte numérisé non relu

POP AE

Riu souvent se cache un diable habile et qui sait

“tirer gain de ce qu'on croyait lui ravir.

Profitons de ce temps d'été qui disperse nos per-

sonnages, pour les examiner à loisir. Aussi bien

* sommes-nous à ce point médian de notre histoire,

Gi sam, Pen bre ri:

DE NL

* où son allure se ralentit et semble prendre un élan

neuf pour bientôt précipiter son cours. Bernard est

assurément beaucoup trop jeune encore pour.

prendre la direction d’une intrigue. Il se fait fort de préserver Boris ; il pourra l’observer tout au plus. Nous avons déjà vu Bernard changer ; des passions peuvent le modifier plus encore. Je retrouve sur un

carnet quelques phrases où je notais ce que Je pen- *sais de lui précédemment : |

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« J'aurais dû me méfier d’un geste aussi excessif que celui de Bernard au début de son histoire. Il me paraît, à en juger par ses dispositions subséquentes, qu’il y a comme épuisé toutes ses réserves d’anarchie, qui sans doute se fussent trouvéés entretenues, s’il avait continué de végéter, ainsi qu'il sied, dans l’oppression de sa famille. À partir de quoi il a vécu en réaction et comme en protestation de ce geste. L’habitude qu'il a prise de la révolte et de l’opposition, le pousse à se révolter contre sa révolte même. Il n’est sans doute pas un de mes héros qui m’ait davantage déçu, car 1l n’en était peut-être pas un qui m'eût fait espérer davantage. Peut-être s’est-1l laissé aller à lui-même trop tôt. »

Mais ceci ne me paraît déjà plus très juste. Je crois qu’il faut lui faire encore crédit. Beaucoup de vénérosité l’anime. Je sens en lui de la virilité, de la force ; il est capable d’indignation. Il s’écoute un peu trop parler ; mais c’est aussi qu'il parle bien. Je me méfie des sentiments qui trouvent leur expression trop vite. C’est un très bon élève, mais les sentiments neufs ne se coulent pas volontiers dans les formes apprises. Un peu d'invention le forcerait, à bégayer. Il a trop lu déjà, trop retenu, et beaucoup plus appris par les livres que par la vie.

Je ne puis pomt me consoler de la passade qui lui a fait prendre la place d'Olivier près d'Édouard. Les événements se sont mal arrangés. C’est Olivier qu’aimait Édouard. Avec quel soin celui-ci ne l’eûtil pas mûri ? Avec quel amoureux respect ne l’eût-il pas guidé, soutenu, porté jusqu’à lui-même ? Passa=

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vant va l’abîmer, c’est sûr. Rien n’est plus pernicieux pour lui que cet enveloppement sans scrupules. J’espérais d'Olivier qu'il aurait mieux su s’en défendre ; mais il est de nature tendre et sensible à la flatterie. Tout lui porte à la tête. De plus j'ai cru comprendre, à certains accents de sa lettre à Bernard, qu'il était un peu vaniteux. Sensualité, dépit, vanité, quelle prise sur lui cela donne! Quand Édouard le retrouvera, il sera trop tard, j'en ai peur. Mais il est jeune encore et l’on est en droit d'espérer.

Passavant. autant n’en point parler, n'est-ce pas? Rien n’est à la fois plus néfaste et plus applaudi que les hommes de son espèce, sinon pourtant les femmes semblables à Lady Grifñth. Dans les premiers temps, je l’avoue, celle-ci m’imposait assez. Mais j'ai vite fait de reconnaître mon erreur. De

tels personnages sont taillés dans une étoffe sans. :

épaisseur. L'Amérique en exporte beaucoup ; mais\ , n’est point seule à en produire. Fortune, intelligence, | . beauté, 1l semble qu'ils aient tout, fors une âme. | Vincent, certes, devra s’en convaincre bientôt. . Ils ne sentent peser sur eux aucun passé, aucune à astreinte ; ils sont sans lois, sans maîtres, sans scrupules ; libres et spontanés, ils font le désespoir du romancier, qui n'obtient d’eux que des réactions sans valeur. J'espère ne pas revoir Lady Griffith d'ici longtemps. Je regrette qu’elle nous ait enlevé : Vincent, qui, lui, m'intéressait davantage, mais qui . se banalise à la fréquenter ; roulé par elle, il perd ses angles. C’est dommage : il en avait d’assez beaux.

S'il m'arrive jamais d’ inventer encore une 2e. toire, je ne la laisserai plus habiter que par + caractères trempés, que la vie, loin d’émousser

aiguise. Laura, Douviers, La Pérouse, Azaïs.. que

faire avec tous ces gens-là ? Je ne les cherchais point; c'est en suivant Bernard et Olivier que je les ai trouvés sur ma route. Tant pis pour moi ; désormais, je me dois à eux.

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Lorsque nous possèderons encore quelques bonnes monographies régionales nouvelles — alors, mais seule ment alors, en groupant leurs données, en les comparant, en les confrontant minutieusement, on pourra reprendre É la question d'ensemble, lui faire faire ; un pas nouveau et décisif, Procéder autrement, ce serait partir, muni de deux ou trois idées simples et grosses, pour une sorte de rapide excursion.

Ce serait passer, dans la plupart des : cas, à côté du particulier, de l’indivi- F duel, de l’irrégulier -— c’est-à-dire, à : somme toute, du plus intéressant.

Lucien Fesvre : La terre et l'évolution humaine,

us, ET

Son rétour à Paris ne lui causa point de plaisir.

FraugerrT : L’'Education sentimenlale.

JouRNAL D’EDpouARD

« 22 Septembre. — Chaleur ; ennui. Rentré à Paris huit jours trop tôt. Ma précipitation toujours me fera devancer l'appel. Curiosité plutôt que zèle ; désir d’anticipation. Je n’ai jamais su composer avec ma soif. :

« Mené Boris chez son grand-père. Sophroniska, qui l’avait été prévenir la veille, m'a appris que Madame de La Pérouse était entrée à la maison de retraite. Ouf!

« J’avais quitté le petit sur le palier, après avoir sonné, estimant qu’il serait plus discret de ne pas assister au premier tête-à-tête ; je craignais les remerciements du vieux. Questionné le petit, ensuite, mais n’ai rien pu obtenir. Sophroniska, que j'ai revue, m'a dit que l’enfant ne lui a pas parlé davantage. Quand, une heure plus tard, elle a été

le rechercher, comme il était convenu, une servante lui a ouvert ; Sophroniska a trouvé le vieux assis devant une partie de dames ; l’enfant, dans un coin, à l’autre bout de la pièce, boudait.

« — C’est curieux, a dit La Pérouse tout déconfit ; il avait l’air de s’amuser ; mais 1l en a eu assez tout à coup. Je crams qu'il ne manque un peu de patience.… «C'était une erreur de les laisser seuls trop longtemps.

«27 Sept. — Ce matin, rencontré Molinier, sous J’Odéon. Pauline et Georges ne rentrent qu’après-deimain. Seul à Paris depuis hier, si Molinier s’ennuyait

autant que moi, rien d'étonnant à ce qu'il ait paru ravi de me voir. Nous avons été nous asseoir au Luxembourg, en attendant l’heure du déjeuner, -que nous avons convenu de prendre ensemble.

- « Molinier affecte avec moi un ton plaisantin, parfois même égrillard, qu'il pense sans doute de nature ‘à plaire à ur artiste. Certain souci de se montrer encore vert.

> «— Au fond, je suis un passionné, m’a-t-1l déclaré. J'ai compris qu'il voulait dire : un libidineux. J’ai “souri, comme on ferait en entendant une femme “déclarer qu’elle a de très belles jambes ; un sourire qui signifie : « Croyez bien Le je n'en ai jamais *douté. » Jusqu'à ce jour, je n’avais vu de lui que le magistrat ; ; l'homme enfin écartait la toge.

* «J'ai attendu que nous fussions attablés chez -Foyot pour lui parler d'Olivier ; lui ai dit que j'avais À |

eu récemment de ses nouvelles par un de ses cama-. rades et que j'avais appris qu'il voyageait en Corse avec le comte de Passavant.

«— Oui, c’est un ami de Vincent, qui lui a proposé de l'emmener. Comme Olivier venait de passer son

- vachot assez brillamment, sa mère n'a pas cru

devoir lui refuser ce plaisir...C’est un littérateur, ce comte de Passavant. Vous devez le connaître.

«Je ne lui ai point caché que je n’aimais beaucoup ni ses livres ni sa personne.

« — Entre confrères, on se juge quelquefois un peu sévèrement, a-t-il riposté. J’ai tâché de lire son dernier roman, dont certains critiques font grand cas. Je n’y ai pas vu grand’chose ; mais, vous savez, je ne suis pas de la partie... Puis, comme j'éxprimais mes craintes sur l'influence que Passa-: rant pourrait avoir sur Olivier :

«— À vrai dire, a-t-il ajouté pâteusement, moi, | personnellement, je n'approuvais pas ce voyage. Mais il faut bien se rendre compte qu'à partir d'un, certain âge, les enfants nous échappent. C’est dans” la règle, et il n’y a rien à faire à cela. Paulins voudrait rester penchée sur eux. Elle est comme toutes” les mères, Je lui dis parfois : « Mais tu les embêtes, tes fils. Laisse-les donc tranquilles. C’est toi qui leur donnes des idées, avec toutes tes questions. » Moi, je tiens que cela ne sert à rien de les surveiller trop longtemps. L'important, c’est qu’une première éducation leur inculque quelques bons principes.” L'important, c’est surtout qu'ils aient de qui temir. L'hérédité, voyez-vous, mon cher, ça triomphe de

TROISIÈME PARTIE 289 tout. Il y a certains mauvais sujets que rien “n’amende ; ce que nous appelons : les prédestinés. I] est nécessaire, ceux-là, de les tenir très serrés. Mais quand on a affaire à de bonnes natures, ‘on peut lâcher la bride un peu.

«— Vous me disiez pourtant, poursuivis-je, que cet enlèvement d'Olivier n’avait pas votre assentiment.

« — Oh! mon assentiment... mon assentiment, a-t-1l dit, le nez dans son assiette, on s’en passe parfois, de mon assentiment. Il faut se rendre compte que dans les ménages, et je parle des plus unis, ce n’est pas toujours le mari qui décide. Vous n’êtes

-pas marié, cela ne vous intéresse pas. « — Pardonnez-moi, fis-je en riant ; je suis romancier. | ; «— Alors vous avez pu remarquer sans doute que ce n’est pas toujours par faiblesse de caractère qu'un homme se laisse mener par sa femme.

- « — Il est en effet, concédai-je en manière de flatterie, des hommes fermes, et même autoritaires, qu on découvre, en Hobae d’une docilité d'agneau. « — Et savez-vous à quoi cela tient ? reprit-il.…. . Neuf fois sur dix, le mari qui cède à sa femme, c’est “qu'il a quelque chose à se faire pardonner. Une femme vertueuse, mon cher, prend avantage de tout. Que l’homme courbe un instant le dos, elle lui saute sur les épaules. Ah! mon ami, les pauvres maris sont parfois bien à plaindre. Quand nous sommes jeunes, nous souhaitons de chastes épouses, ‘sans savoir tout ce que nous coûtera leur vertu.

x FAUX-MONNAYEURS. - 49

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« Les coudes sur la table et le menton dans les :

mains, je contemplais Molinier. Le pauvre homme ne se doutait pas combien la position courbée dont il se plaignait, paraissait naturelle à son échine ; 1l s’épongeait le front fréquemment, mangeait beaucpun, non tant comme un gourmet que comme un AS et semblait apprécier particulièrement le vieux bourgogne que nous avions commandé. Heu-

reux de se sentir écouté, compris, et, pensait-1il sans

doute, approuvé, il débordait d’aveux.

«— En tant que magistrat, continuait-t-il, j'en ai connu qui ne se prêtaient à leur mari qu’à contrecœur, qu’à contre-sens. et qui pourtant s’indignent lorsque le malheureux rebuté va chercher mess sa provende.

« Le magistrat avait commencé sa phrase au

re ; le mari l’achevait au présent, dans un indéniable rétablissement personnel. Il ajouta sen-.

tencieusement, entre deux bouchées :

« — Les appétits d’autrui paraissent facilement excessifs, dès qu’on ne les partage pas. But un grand coup de vin, puis : — Et ceci vous explique, cher ami, comment un mari perd la direction de son ménage.

« J’entendais de reste et découvans sous l’incohé-

rence apparente de ses propos, son désir de faire.

retomber sur la vertu de sa femme la responsabilité

de ses faillites. Des êtres aussi disloqués que ce. pantin, me disais-je, n’ont pas trop de tout leur

égoïsme pour tenir reliés entre eux les élémente disjoints de leur figuré. Un peu d’oubli deux-.

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mêmes, et ils s’en iraient en morceaux. Il se taisait. Je sentis le besoin de verser quelques réflexions, somme on verse de l'huile à une machine qui vient de fournir une étape, et, pour l’inviter à repartir, je hasardai :

« — Heureusement, Pauline est intelligente.

€ I fit un : «oui... », prolongé jusqu’au dubitatif, puis : | « — Mais il y a pourtant des choses qu’elle ne comprend pas. Si intelligente que soit une femme, vous savez... Du reste, je reconnais qu’en la circonstance, je n'ai pas été très adroit. J'avais commencé à lui parler d’une petite aventure, alors que je croyais, que j'étais convaincu moi-même, que l’histoire n’irait pas plus loin. L'histoire a été plus loin. et les soupçons de Pauline également. J'avais eu tort de lui mettre, comme on dit, la puce à l'oreille. Il m'a fallu dissimuler, mentir... Voilà ce que c’est que d’avoir eu d’abord la langue trop longue. Que voulez-vous ? Je suis d’un naturel confiant. Mais Pauline est d’une jalousie redoutable et vous n’imaginez pas combien j'ai dû | ruser.

«— Il y a longtemps de cela ? demandai-je.

«— Oh! ça dure depuis cinq ans environ ; et j’es- » time que je l’avais complètement rassurée. Mais tout . va être à recommencer. Figurez-vous qu'avant- - hier, en rentrant chez moi. Si on demandait un * second Pomard, hein ?

«— Pas pour moi, je vous en prie.

* «—Ïls en ont peut-être des demi-bouteilles,

293 - LES FAUX-MONNAYEURS Ensuite Je rentrerai dormir un péu. La chaleur m'éprouve.. Je vous disais done qu'avant-hier, en rentrant chez moi, j'ouvre mon secrétaire pour yrancer des papiers. J’amène le tiroir où j'avais caché les lettres de... la personne en question. Jugez de ma stupeur, mon cher: le tiroir était vide. Oh ! parbleu, je ne vois que trop ce qui se sera passé : Il y a une quinzaine de jours, Pauline s’est amenée à Paris avec Greorges, pour le mariage de la fille d’un de mes collègues, auquel 1l ne m'était pas possible d’assister ; vous savez que j'étais en Hollande. et puis, ces cérémonies-là, c’est plutôt l’affaire des femmes. Désœuvrée, dans cet appartement vide, sous prétexte de mettre de l’ordre, vous savez comment sont les femmes, toujours un peu curieuses... elle aura commencé à fureter... oh ! sans songer à mal. Je ne l’accuse pas. Mais Pauline a toujours eu un sacré | besoin de ranger... Alors, qu'est-ce que vous voulez que je lui dise, à présent qu’elle tient en main les preuves ? Si encore la petite ne m’appelait pas par mon nom ! Un ménage si uni! Quand je songe à ce que je vais prendre. |

« Le pauvre homme pataugeait es sa confidence. Il se tamponna le front, s’éventa. J'avais beaucoup moins bu que lui. Le cœur ne fournit pas de la compassion sur commande ; je n’éprouvais pour lui que du dégoût. Je l’acceptais père de famille (encore qu’il » ne fût pénible de me dire qu'il était père d'Olivier), bourgeois rangé, honnète, retraité ; amoureux, je ne ’imaginais que ridicule. J'étais surtout gêné par la maladresse et la trivialité de ses vronos. de sa

a, L "à | RUE -

mimique ; ; les sentiments qu'il m'exprimait, ni

: son visage, nl Sa VOIx, ne me paralssaient faits pour

les rendre ; on eût dit une contre-basse s’essayant à

des effets d’alto ; son instrument n'’obtenait que

des couacs.

« — Vous me disiez que Georges était avec

elle.

«— Oui ; elle n’avait pas voulu le laisser seul. Mais

| naturellement, à Paris, il n’était pas toujours sur * son dos. Si je vous disais, mon cher, que depuis

vingt-six ans de ménage, je n’ai Jamais eu avec elle

. la moindre scène, pas la plus petite altercation…

Quand je songe à celle qui se prépare... car Pauline rentre dans deux jours... Ah !'tenez, parlons d’autre

- chose. Eh bien ! qu'est-ce que vous dites de Vincent? q q

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