‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 49 sur 95 · PAPE · texte numérisé non relu

PAPE

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Le prince de Monaco, une croisière. Peste !... Comment, vous ne saviez pas ?... Oui, le voilà parti pour surveiller des sondages et des pêches près des

… Açores. Ah! celui-là, je n’ai pas à m'inquiéter de lui, je vous assure ! Il fera bien son chemin tout

seul, « — Sa santé ?

««— Complètement rétablie. Intelligent comme il

l’est, je le crois en route pour la gloire. Le comte de

Passavant ne m’a pas caché qu’il le tenait pour un des hommes les plus remarquables qu'il eût rencon-

trés. Il disait même : le plus remarquable... mais il

faut faire la part de l’exagération… « Le repas s’achevait ; 1l alluma un cigare.

- « — Puis-je vous demander, reprit-1l, quel est cet ami d'Olivier qui vous a donné de ses nouvelles ;

Je vous dirai qué j'attache une particulièrement grande importance aux fréquentations de mes enfants. J’estime qu’on ne saurait trop y prendre garde. Les miens ont heureusement une tendance naturelle à ne se lier qu’avec ce qu’il y a de mieux. Voyez, Vincent avec son prince ; Olivier avec le. comte de Passavant.…. Georges, lui, a retrouvé à. Houlgate un petit camarade de classe, un jeune Adamanti, qui va du reste rentrer à la pension Vedel- Azaïs avec lui ; un garçon de tout repos ; son père est sénateur de la Corse. Mais regardez comme il faut se méfier : Olivier avait un ami qui semblait de. très bonne famille : un certain Bernard Profitendieu. Il faut vous dire que Profitendieu père est mon collègue ; un homme des plus remarquables et que j'estime tout particulièrement. Mais. (que ceci reste entre nous)... voici que j'apprends qu'il n’est. pas le père de l’enfant qui porte son nom | Qu'est-ce que vous dites de ça ?

«— C’est précisément ce jeune Bernard Profitendieu qui m'a parlé d'Olivier, dis-je.

«Molinier tira de grosses bouffées de son cigare et, relevant très haut les sourcils, ce qui couvrit son front de rides :

«— Je préfère qu'Oïlivier ne fréquente pas trop ce garçon. J’ai sur-lui des renseignements déplorables ; qui du reste ne m'ont pas beaucoup étonné. Disons-nous bien qu'il n’y a lieu d’attendre rien de. ‘bon d’un enfant né dans ces tristes conditions. Ce n’est pas qu’un enfant naturel ne puisse aYoir de grandes qualités, des vertus même ; mais le fruit du

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… désordre et de l’insoumission porte nécessairement … en lui des germes d’anarchie... Oui, mon cher; ce

qui devait arriver est arrivé. Le jeune Bernard a brusquement quitté le foyer familial, où il n'aurait jamais dû entrer. Il est allé « vivre sa vie », comme

» disait Émile Augier ; vivre on ne sait comment, et

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on ne sait où. Le pauvre Profitendieu, qui m’a mis lui-même au courant de cette frasque, s’en montrait d’abord extrêmement affecté. Je lui ai fait comprendre qu'il ne devait pas prendre la chose tellement à cœur. Somme toute, le départ de ce garçon fait rentrer les choses dans l’ordre.

« Je protestai que je connaissais Bernard assez pour me porter garant de sa gentillesse et de son honnêteté (me gardant, il va sans dire, de parler de l’histoire de la valise). Mais Molinier, rebondissant aussitôt :

«— Allons! je vois qu’il faut que je vous en raconte “avantage.

« Puis se penchant en avant, et à demivoix :

« — Mon collègue Profitendieu s’est vu chargé d’instruire une affaire extrêmement scabreuse et gênante, tant en elle-même que par le retentissement et les suites qu’elle peut avoir. C'est une histoire invraisemblable, et à laquelle on voudrait bien pouvoir ne pas ajouter foi. Il s’agit, mon cher, d’une véritable entreprise de prostitution, d’un... non, je ne voudrais pas employer de vilains

» mots: mettons d’une maison de thé, qi pré- | ; P

sente ceci de particulièrement scandaleux aue les

habitués de ses salons sont pour<a plupart, et presque exclusivement, des lycéens encore très jeunes. Je vous dis que c’est à ne pas le croire. Ces enfants ne se rendent certamement pas compte de la gravité de leurs actes, car c’est à peine s'ils cherchent à se cacher. Cela se passe à la sortie des classes. On goûte, on cause, on s’amuse avec ces dames ; et les jeux vont se poursuivre dans des chambres attenantes aux salons. Naturellement, n'entre pas là qui veut. Il faut être présenté, initié. Qui fait les frais de ces orgies ? Qui paie le loyer de Pappartement ? c’est ce qu'il ne paraissait pas malaisé de découvrir ; mais on ne pouvait poussér les investigations qu'avec une extrême prudence, par crainte d’en apprendre trop long, de se laisser entraîner, d’être forcé de poursuivre, et de compromettre enfin des familles respectables dont on soupconnait les enfants d’être parmi les principaux clients. J’ai done fait ce que j'ai pu pour modérer le zèle de Profitendieu, qui se lançait comme un taureau dans cette affaire, sans se douter que de son premier coup de corne... (ah! pardonnez-moi ; je ne l’ai pas dit exprès ; ah! ah! ah! c’est drôle; ça m'a échappé)... 1l risquait d’embrocher son fils. Par bonheur, les vacances ont licencié tout le monde ; les collégiens se sont disséminés, et j'espère que toute cette affaire va s’en aller en eau de boudin, être étouflée après quelques avertissements et sanctions sans esclandre. :

« — Vous êtes bien certain que Bernard Profitendieu avait trempé là-dedans ?

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« — Pas absolument, mais...

“ «— Qu'est-ce qui vous porte à le croire ?

4 «— D'abord, le fait que c’est un enfant naturel. 1 Vous pensez bien qu’un garçon de son âge ne fiche pas le camp de chez lui sans avoir toute honte bue.…. 1 Et puis je crois bien que Profitendieu a été pris de - quelques soupçons, car son zèle s’est brusquement : ralenti ; que dis-je, il a paru faire machine arrière, ; et la dernière fois que je lui ai demandé où cette » affaire en était, il s’est montré gêné : « Je crois . que, finalement, cela ne va rien donner », m’a-t-il - dit, et il a vite détourné la conversation. Pauvre . Profitendieu ! Eh bien ! vous savez, il ne mérite + pas ce qui lui arrive. C’est un honnête homme, et, : ce qui est peut-être plus rare : un brave garçon. Ah ! par exemple, sa fille vient de faire un bien beau . mariage. Je n’ai pas pu y assister parce que j'étais en Hollande, mais Pauline et Georges étaient : revenus pour cela. Je vous l’ai déjà dit ? Il est temps que j'aille dormir... Quoi, vraiment ! vous voulez - tout payer ? Laissez donc! Entre garçons, en camarades, on .partage.… Pas moyen? Allons, adieu. N'oubliez pas que Pauline rentre dans deux jours. Venez nous voir. Et puis ne m'’appelez donc plus Molimier ; dites donc : Oscar, simple- - ment! Je voulais vous demander cela depuis longtemps.

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« Ce soir un billet de Rachel, la sœur de Laura :

« J’ai de graves choses à vous dire. Pouvez-vous,

| sans trop vous s déranger, passer à Re Poe ? Vous me rendriez grand service.

«Si c’était pour me parler de Laura, le: n aurait { | pas tant attendu. C'est la por fois qu ‘elle ÿ

m'écrit. » PR ES CU ie CRE |

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JourNAL D’ÉDOUARD

(Suite)

« 28 Septembre. — J’ai trouvé Rachel sur le seuil de la grande salle d’études, au rez-de-chaussée

de la pension. Deux domestiques nettoyaient le

plancher. Elle même, en tablier de servante, un tor:

* chon à la main.

«— Je savais que je pouvais compter sur vous.

» m’a-t-elle dit èn me tendant la main, avec une » expression de tristesse tendre, résignée, et malgré

tout souriante, plus touchante que la beauté. —

É. S1 vous n'êtes pas trop préssé, le mieux serait que

vous montiez d’abord faire une petite visite à grand-

» père, puis à maman. 9 ils apprenaient que vous êtes venu sans les voir, cela leur ferait de la peine. Maïs

réservez un peu de temps ; 1l faut absolument que je vous parle. Vous me rejoindrez ici ; vous voyez

» je surveille le travail.

« Par une sorte de pudeur, elle ne dit jamais : je

» travaille. Rachel s’est effacée toute sa vie, et rien » n’est plus discret, plus modeste que sa vertu. L’abnégation lui est si naturelle qu'aucun des siens ne

lui sait gré de son perpétuel sacrifice. C’est la plus. belle âme de femme que je connaisse.

« Monté au second, chez Azaïs. Le vieux ne quitte plus guère son fauteuil. Il m'a fait asseoir près de lui et presque aussitôt m'a parlé de La Pérouse.

«-— Je m'inquiète de le savoir seul et voudrais le persuader de venir habiter la pension. Vous savez que nous sommes de vieux amis. J’ai été le voir ‘dernièrement. Je crains que le départ de sa chère femme pour Sainte-Périne, ne l’ait beaucoup affecté. Sa servante m'a dit qu’il ne se nourrissait presque plus. J’estime que d’ordinaire nous mangeons trop ; mais en toute chose, 1l faut observer une mesure et il peut y avoir excès dans lies deux sens. Il trouve inutile qu’on fasse de la cuisine pour lui tout seul ; mais en prenant ses repas avec nous, de voir manger les autres l’entraînerait. Il serait ici près de son charmant petit-fils, qu’il n’aurait sinon guère l’occasion de voir; car de la rue Vavin au faubourg Saint- Honoré, c’est tout un voyage. Au surplus, je n’aimerais pas trop laisser l’enfant sortir seul dans Paris. Je connais Anatole de La Pérouse depuis longtemps. Il a toujours été original. Ce n’est pas un reproche ; mais il est de nâturel un peu fier et n’accepterait peut-être pas l’hospitalité que je lui offre, sans payer un peu de sa personne. J’ai donc pensé que je pourrais lui proposer de surveiller les classes d’études, ce qui ne le fatiguerait guère, et aurait au surplus le bon eflet de le distraire, de le sorür un peu de lui-même. Il est bon mathématicien et pourrait au besoin donner des répétitions de

géométrie ou d’algèbre. À présent qu'il n’a plus d'élèves, ses meubles et son piano ne lui servent . plus à rien ; il devrait donner congé ; et comme de - venir 101 lui économiserait un loyer, j'ai pensé qu'au * surplus, nous pourrions convenir d’un petit prix de » pension, pour le mettre plus à son aise et qu'il ne » se sente pas trop mon obligé. Vous devriez tâcher de le convaincre, et cela sans trop tarder, car avec son » mauvais régime, je crains qu'il ne s’affaiblisse vite. - Au surplus, la rentrée a lieu dans deux jours ; il serait utile de savoir à quoi s’en tenir et si l’on » peut compter sur lui... comme lui peut compter * sur nous.

- «Je promis d’aller parler à La Pérouse dès le len- » Jemain. Aussitôt, comme soulagé :

* «— Eh! quel brave garcon, dites-moi, que votre » jeune protégé, Bernard. Il s’est aimablement offert » pour rendre ici de petits services ; il parlait de su:veiller la petite étude ; mais je crains qu'il ne soit lui-même un peu jeune et ne sache pas se faire “respecter. J'ai causé longuement avec lui et l’ai | trouvé bien sympathique. C’est avec les caractères - de cette trempe qu’on forge les meilleurs chrétiens. Il est aSsurément regrettable que la direction de » cette âme ait été faussée par son éducation pre- “mière. [1 m'a avoué qu’il n’avait pas la foi ; mais 1l “m'a dit cela sur un ton qui m’a donné bon espoir. » Je lui ai répondu que j'espérais trouver en lui toutes les que lités qu'il fallait pour former un brave petit » soldat du Christ, et qu'il devait se préoccuper de songer à faire valoir les talents que Dieu lui avait

confiés. Nous avons relu ensemble la parabole, et je crois que la bonne semence n’est pas tombée sur un mauvais terrain. Îl s’est montré remué par mes paroles et m'a promis d'y réfléchir.

«Bernard m'avait déjà parlé de cet entretien avec le vieux ; je savais ce qu’il en pensait, de sorte que la conversation me devenait assez pénible. Déjà je m'étais levé pour partir, mais lui, gardant la main que je lui tendais, dans les siennes :

« — Eh! dites-moi ; j'ai revu notre Laura ! Je savais que cette chère enfant avait passé tout un mois avec vous dans la belle montagne ; elle semble . s’y être fait beaucoup de bien. Je suis heureux de la savoir de nouveau près de son mari, qui devait com: mencer à souffrir de sa longue absence. Il est regrettable que son travail ne lui ait pas permis de vous rejoindre là-bas.

«Je tirais pour partir, de plus en plus gêné, car j'ignorais ce que Laura avait pu lui dire, mais d’un geste brusque et autoritaire, 1] m’attira contre lui, et, se penchant en avant vers mon oreille :

«— Laura m’a confié qu’elle avait des espérances ; mais chut l... Elle préfère qu’on ne le sache pas encore. Je vous dis cela à vous, parce que je sais que vous êtes au courant, et que nous $ommes discrets l’un et l’autre. La pauvre enfant était toute confuse en me parlant, et rougissante ; elle est si réservée. Comme elle s’était mise à genoux devant moi, nous avons ensemble remercié Dieu d’avoir bien voulu bénir cette union.

« Il me semble que Laura aurait mieux fait de diffé

rer cette confidence, à laquelle son état ne la forçait pas encore. M’eût-elle consulté, je lui aurais conseillé d'attendre d’avoir revu Douviers avant de rien dire. Azaïs n’y voit que du feu ; mais tous les \ siens ne seront pas aussi jobards. | + «Le vieux a exécuté encore RUE variations sur divers thèmes pastoraux, puis m'a dit que sa fille serait heureuse de me revoir, et je suis redes- E à l'étage des Vedel.

à » «Je relis ce que dessus. En parlant ainsi d’Azaïs,

c'est moi que je rends odieux. Je l’entends bien ainsi ; et J'ajoute ces quelques lignes à l’usage de Bernard, pour le cas où sa charmante indiscrétion le pousserait à fourrer de nouveau son nez dans ce cahier. Pour peu qu'il continue à fréquenter le vieux, 1l comprendra ce que je veux dire. J’aime beaucoup le vieux, et « au surplus » comme il dit, e le respecte ; mais dès que je suis près de lui, je ne peux plus me sentir ; cela me rend sa société assez pénible.

« J’aime beaucoup sa fille, la pastoresse. Madame Vedel ressemble à l’Elvire de Lamartine; une Elvire vieillie, Sa conversation n’est pas sans sbesns. I lui arrive assez souvent de ne pas achever ses phrases, ce qui donne à sa pensée une sorte de flou poétique. Elle fait de l'infini avec l’imprécis et lPinachové. Elle attend de la vie future tout ce qui lui manque ici-bas ; ceci lui permet d'élargir indéfiniment ses espoirs. Elle prend élan sur le rétrécissement de son sol. De ne voir que très peu Vedel

lui permet de s’imagimer qu’elle l’aime. Le digne homme est incessamment en partance, requis par mille soins, mille soucis, sermons, congrès, visites de pauvres et de malades. Il ne vous serre la main qu’en passant, mais d'autant plus cordialement.

«— Trop pressé pour causer aujourd’hui.

«— Bah! l’on se retrouvera dans le ciel, lui disje; mais il n’a pas le temps de m'entendre.

«— Plus un instant à lui, soupire Madame Vedel. Si vous saviez tout ce qu'il se laisse mettre sur lés bras, depuis que... Comme on sait qu'il ne se refuse jamais, tout le monde lui... Quand il rentre le soir, il est si fatigué parfois que je n’ose presque pas lui parler de peur de le. Il se donne tellement aux autres qu'il ne lui reste plus rien pour les siens.

«Et tandis qu’elle me parlait, je me souvenais de certains retours de Vedel, du temps que j'habitais la pension. Je le voyais se prendre la tête dans les mains et brâmer après un peu de répit. Mais, alors déjà, je pensais que ce répit, il le redoutait peut-être plus encore qu’il ne le souhaitait, et que rien ne pourrait lui être donné de plus pénible qu’un peu de temps pour réfléchir.

« — Vous prendrez bien une tasse de thé ? me demanda Madame Vedel, tandis qu’une petite bonne apportait un plateau chargé.

— Madame, il n’y a plus assez de sucre. |

« — Je vous ai déjà dit que c’est à Mademoiselle Rachel que vous devez en demander. Allez vite... Est-ce que vous avez prévenu ces Messieurs ?

« — Monsieur Bernard et Monsieur Boris sont sortis.

“ « — Eh bien ! et Monsieur Armand ?.. Dépêchezvous.

“ « Puis, sans attendre que la bonne soït sortie :

: « — Cette pauvre fille arrive de Strasbourg. Elle n’a aucune... On est obligé de tout lui dire. Eh bien ! qu'est-ce que vous attendez ?

… « La servante se retourna comme un serpent à qui l'on aurait marché sur la queue :

Do T y a en bas le épique qui voulait monter. 11 dit qu'il ne s’en ira pas avant d’être payé.

* « Les traits de Madame Vedel exprimèrent un ennui tragique. |

® « — Combien de fois devrai-je encore répéter que Ce n'est pas moi qui m'occupe des affaires de réglements. Dites-lui qu'il s'adresse à Mademoiselle, Allez !... Pas une heure tranquille ! Je ne sais vraiment pas à quoi pense Rachel.

) «— Nous ne l’attendons pas pour le thé ?

* «— Elle n’en prend j jamais. Ah ! cette rentrée nous donne bien du souci. Les maîtres répétiteurs Qui se proposent demandent des prix exorbitants ; u, quand leurs prix sont acceptables, c’est euxmêmes qui ne le sont pas. Papa a eu à se plaindre du lernier ; il s’est montré beaucoup trop faible avec ; à présent, c’est lui qui menace. Vous avez tendu c ce que disait la petite. Tous ces gens ne son-

toujours qu’il n’y a qu’à prier Dieu pour que tout s'arrange... |

« La bonne rentrait avec le sucre.

« — Vous avez prévenu Monsieur Armand ?

« — Oui, Madame ; il va venir tout de suite.

« — Et Sarah ? demandai-je.

« — Elle ne rentre que dans deux jours. Elle est chez des amis, en Angleterre ; chez les parents de cette jeune fille que vous avez vue chez nous. Ils ont été très aimables, et je suis heureuse que Sarah puisse un peu se... C’est comme Laura. Je lui ai trouvé bien meilleure mine. Ce séjour en Suisse, après le Midi, lui a fait beaucoup de bien, et vous êtes très aimable de l'avoir décidée. Il n’y a que ce pauvre Armand qui n’a pas quitté Paris de toutes les vacances. «

«— Et Rachel ? |

«— Qui ; c’est vrai; elle aussi. Elle a été sollicitée de divers côtés, mais elle a préféré rester à Paris, Et puis Grand-père avait besoin d’elle. D'ailleurs. dans cette vie, on ne fait pas toujours ce qu’on veut C'est ce que, de temps en temps, je suis forcée d« redire aux enfants. Il faut aussi songer aux autres Est-ce que vous croyez que, moi aussi, cela n. m'aurait pas amusée d’aller me promener à Saas Fée ? Et Prosper, lui, quand il voyage, est-ce qu vous croyez que c’est pour son plaisir ? Arman tu sais bien que je n'aime pas que tu viennes ici san faux-col, ajouta-t-elle én voyant entrer son fil

«— Ma chère mère, vous m'avez religieusemen enseigné à n’attacher point d'importance à ma mis:

“ dit-il en me tendant la main ; et très opportuné- … ment, car la blanchisseuse ne revient que mardi, et les cols qui me restent sont déchirés.

« Je me souvenais de ce qu’Olivier m'avait dit de . son camarade, et 1l me parut en effek qu'une expres- » sion de souci profond se cachait derrière sa méchante » jronie. Le visage d'Armand s'était affiné ; son nez ‘se pinçait, se busquait sur ses lèvres amincies et : décolorées. IL continuait :

* «— Avez-vous avisé Monsieur votre noble visiteur que nous avons adjoint à notre troupe ordinaire et engagé, pour l’ouverture de notre saison d’hiver, quelques vedettes sensationnelles : le fils d’un séna- + tour bien pensant, et le jeune vicomte de Passavant, » frère d'un auteur illustre ? Sans compter deux re- » crues que vous connaissez déjà, mais qui n’en sont » pour cela que plus honorables : le prince Boris, e& » le marquis de Profitendieu ; plus quelques autres dont les titres et les vertus restent à découvrir. |

«— Vous voyez qu’il ne change pas, dit la pauvre mère, qui souriait à ces plaisanteries.

« J'avais si grand peur qu’il ne commençât à parler - de Laura, que j'écourtai ma visite et descendis au + plus vite retrouver Rachel. - : «Elle avait relevé les manches de son corsage pour “aider au rangement de la salle d’études ; mais les » rabaissa précipitamment en me voyant approcher. “ «— Il m'est extrêmement pénible d’avoir recours » à vous, commença-t-elle en m'’entraînant dans une … petite salle voisine, qui sert aux leçons particulières. - J'aurais voulu m'adresser à Douviers, qui m’en avait

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398 LES FAUX-MONNAYEURS priée ; mais depuis que j'ai revu Laura, j'ai compris que je ne pouvais plus le faire.

« Elle était très pâle, et, comme elle disait ces derniers mots, son menton et ses lèvres furent agités d'un tremblement convulsif qui l’'empêcha quelques instants de parler. Dans la crainte de la gêner, je détournais d’elle mon regard. Elle s’appuya contre la porte qu’elle avait refermée. Je voulus lui prendre la main, mais elle l’arracha d’entre les miennes. Elle reprit enfin, la voix comme contractée par un immense effort :

« — Pouvez-vous me prêter dix mille francs ? La rentrée s’annonce assez bonne et j'espère pouvoir vous les rendre bientôt.

«— Quand vous les faut-1l ?

« Elle ne répondit pas.

«— Je me trouve avoir un peu plus de mille francs sur moi, repris-je. Dès demain matin, je complèterai la somme... Dès ce soir, s’il est nécessaire.

«— Non ; demain suffira. Mais si vous pouvez sans vous priver me laisser mille francs tout de suite...

« Je les sortis de mon portefeuille et les lui tendis.

«— Voulez-vous quatorze cents francs P

« Elle baissa la tête et fit un «oui » si faible que je l’entendis à peine, puis gagna en chancelant un banc d’écolier sur lequel elle se laissa tomber, et les deux coudes appuyés sur le pupitre devant elle, resta quelques instants le visage dans les mains. Je pensai” qu’elle pleurait, mais quand je posal ma main sur son épaule, elle releva le front et je vis que ses yeux étaient restés secs, ;

ÿ SAT EAN PAT A re ASE Ve s ee

TROISIÈME PARTIE 309 « — Rachel, lui dis-je, ne soyez pas confuse d’avoir à me demander cela. Je suis heureux de pouvoir vous obliger.

« Elle me regarda gravement :

__ « — Ce qui m'est pénible, c’est de devoir vous prier “de n’en parler ni à grand-père, ni à maman. Depuis qu'ils m'ont confié les comptes de la pension, je

vieux, et maman se donne tant de mal.

1 « — Rachel, ce n’est pas elle qui se donne tout ce mal... C’est vous.

« — Elle s’est donné beaucoup de mal. A présent

tume, mais au contraire une sorte de sérénité. …. «— Mais n'allez pas croire que cela aille très mal,

tients.

…«— J’ai entendu tout à l'heure la bonne parler ‘d'un maître répétiteur qui réclamait son dû.

…. € — Oui ; il est venu faire à grand-père une scène

que j’aille le payer.

….« — Souhaitez-vous que j'aille à votre place ?

«— Merci. Mais non; mieux vaut que ce soit moi... Mais sortez avec moi, voulez-vous. J'ai un peu peur de lui. S'il vous voit, iln’osera sans doute rien dire.

(La cour de la pension domine de quelques mar-

ches le jardin qui y fait suite et dont une balustrade

le sépare ; contre laquelle le répétiteur s’appuyait, les deux coudes rejetés en arrière. Il était coiffé d’un énorme feutre mou et fumait la pipe. Tandis que Rachel parlementait avec lui, Armand vint me rejoindre.

«— Rachel vous a tapé, dit-il eyniquement. Vous venez à pic pour la tirer d’une sale angoisse. C’est encore Alexandre, mon cochon de frère, qui a fait des dettes dans les colonies. Elle a voulu cacher cela à mes parents. Déjà elle avait abandonné la moitié de sa dot, pour grossir un peu celle de Laura:; mais cette fois tout le reste y a passé. Elle ne vous en a rien dit, je parie. Sa modestie m’exaspère. C’est une des plus sinistres plaisanteries de ce bas monde : chaque fois que quelqu'un se sacrifie pour les

‘autres, on peut être certain qu'il vaut mieux

qu'eux... Tout ce qu’elle a fait pour Laura ! Celle-ci l’a bien récompensée, la garce !.…

«—— Armand, m’écriai-je indigné, vous n’avez pas ie droit de juger votre sœur. -

« Mas il reprit d’une voix saccadée et sifflante :

«— C’est au contraire parce que je ne suis pas meilleur qu’elle, que je la juge. Je m'y connais. Rachel, elle, ne nous juge pas. Elle ne juge jamais personne. Oui, la garce, la garce. Ce que je pense

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d'elle, je ne le lui ai pas envoyé dire, je vous jure... Et vous qui avez couvert, qui avez protégé tout cela !

. Vous qui saviez... Grand-père, lui, n’y voit que du

feu. Maman s'efforce de ne rien comprendre. Quant à papa, il s’en remet au Seigneur ; c’est plus commode. À chaque difficulté, il tombe en prière et laisse Rachel se débrouiller. Tout ce qu’il demande, c’est de ne pas y voir clair. Il court ; il se démène ; il n’est presque jamais à la maison. Je comprends qu’il étouffe ici ; moi, j'y crève. Il cherche à s’étourdir, parbleu ! Pendant ce temps, maman fait des vers.

Oh! je ne la blague pas ; j'en fais bien, moi. Mais, du

moins, je sais que je ne suis qu'un salaud ; et je n’ai jamais cherché à poser pour autre chose. Dites si ce n’est pas dégoûtant : grand-père qui « fait le charitable » avec La Pérouse, parce qu'il a besoin d’un répétiteur.. Et tout à coup : — Qu'est-ce que ce cochon, là-bas, ose dire à ma sœur ? S'il ne la salue pas en partant, je lui fous mon poing sur la gueule.

« Il s’elança vers le bohème, et je crus qu’il allait

cogner. Mais l’autre, à son approche, se fendit d’un

grand coup de chapeau déclamatoire et ironique, puis s’enfonça sous la voûte. À ce moment, la porte

cochère s’ouvrit pour laisser entrer le pasteur. Il

était en redingote, tuyau de poêle et gants noirs ; comme qui reviendrait de baptême ou d’enterre-

» ment. L’ex-répétiteur et lui échangèrent un salut

cérémonieux.

« Rachel et Armand se rapprochaient. Quand

Vedel les eut rejoints près de moi :

«— Tu vois bien ce que je te disais, n mon étant Dieu n’abandonne jamais celui qe se confie en lui.

« Puis, me tendant la main :

«— Vous partez déjà ?... A un de ces jours, n est ce pe P »

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