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336 LES FAUX-MONNAYEURS n'est pas non plus La Fontaine. S'il n’avait eu pour | lui que cette légèreté, dont du reste, à la fin de sa vie, 1l se repend et s’excuse, il n'aurait Jamais été l'artiste que nous admirons. C’est précisément ce que j'ai dit dans ma dissertation de ce matin, et fait valoir à grand renfort de citations, car tu sais que j'ai une mémoire assez bonne. Mais, quittant bientôt La Fontaine, et retenant l’autorisation que certains esprits superficiels pourraient penser trouver dans ses vers, Je me suis payé une tirade contre l'esprit d’insouciance, de blague, d’ironie ; c£ qu’on appelle enfin «l’esprit français », qui nous vaut parfois à l'étranger une réputation si déplorable. J’ai dit qu’il fallait y voir, non pas même le sourire, mais la grimace de la France ; que le véritable esprit de la France, était un esprit d'examen, de logique, d'amour et de pénétration patiente ; et que, si cet esprit-là n’avait pas animé La Fontaine, il aurait peut-être bien écrit ses contes, mais jamais ses fables, ni cette admirable épitre (j'ai montré que je la connaissais) dont sont extraits les quelques vers qu’on nous donnait à commenter. Oui, mon vieux, une charge à fond, qui va peut-être me faire recaler. Mais je m’en fous ; j'avais besoin de dire ça. : Olivier ne tenait pas particulièrement à ce qu'il. venait d'exprimer tout à l’heure. Il avait cédé au besoin de briller, et de citer, comme négligemment, une phrase qu'il estimait de nature à épater son ami. | Si maintenant celui-ci le prenait sur ce ton, il ne lui restait plus qu’à battre en retraite. Sa grande faiblesse venait de ceci qu’il avait beaucoup plus.
TROISIÈME PARTIE . 287 . besoin de l’affection de Bernard, que celui-ci n’avait besoin de la sienne. La déclaration de Bernard l’humiliait, le mortifiait. Il s’en voulait d’avoir parlé trop vite. À présent, il était trop tard pour se repren- . dre, emboîter le pas, eomme il eût fait certainement
s’il avait laissé Bernard parler le premier. Mais comment eût-il pu prévoir que Bernard, qu'il avait
laissé si frondeur, allait se poser en défenseur de
sentiments et d'idées que Passavant lui apprenait
à ne considérer point sans sourire ? Sourire, il n’en 5 avait vraiment plus envie ; il avait honte. Et ne
pouvant ni se rétracter, n1 s'élever contre Bernard . dont l’authentique émotion lui imposait, il ne cherchaït plus qu’à se protéger, qu’à se soustraire :
— Enfin, si c’est cela que tu as mis dans ta compote, ça n’est pas contre moi que tu le disais. J'aime mieux ça.
Il s’exprimait comme quelqu'un de vexé, et | pas du tout sur le ton qu’il eût voulu. d
— Mais c’est à toi que je le dis maintenant, reprit Bernard.
Cette phrase cingla Olivier droit au cœur. Ber- - . nard ne l’avait sans doute pas dite dans une inten-
{ tion hostile ; mais comment la prendre autrement ?
1 Olivier se tut. Un goufire, entre Bernard et lui se
. creusait. Îl chercha quelles questions, d’un bord à
: l’autre de ce gouffre, il allait pouvoir jeter, qui rétabliraient le contact. Il cherchait sans espoir. « Ne
comprend-t-il donc pas ma détresse ? » se disait-il ;
et sa détresse s’aggravait. Îl n’eut peut-être pas à
refouler de larmes, mais il se disait qu'il v avait de
|. AUX-MONNAYESURS ART 23 -
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quoi pleurer. C’est sa faute aussi : ce revoir lui parattrait moins triste, s’il s’en était promis moins de joie. Lorsque, deux mois auparavant, il s’était empressé à la rencontre d'Édouard, il en avait été de même. Il en serait toujours ainsi, se disait-il. Il eut voulu plaquer Bernard, s’en aller n'importe où, oublier Passavant, Édouard. Une rencontre inopinée, soudain, rompit le triste cours de sa pensée.
À quelques pas devant eux, sur le boulevard
Saint-Michel, qu’ils remontaient, Olivier venait d’apercevoir Georges, son jeune frère. Il saisit Bernard par le bras, et tournant les talons aussitôt, l’entraîna précipitamment.
— Crois-tu qu’il nous ait vus ?... Ma famille ne sait pas que je suis de retour.
Le petit Georges n’était point seul. Léon Ghéri-
danisol et Philippe Adamanti l’accompagnaient. La conversation de ces trois enfants était très animée ; mais l'intérêt que Georges y prenait ne l’empêchait pas d’« avoir l’œil » comme il disait. Pour les écouter, quittons un instant Olivier et
Bernard ; aussi bien, entrés dans un restaurant, nos deux amis sont-ils, pour un temps, plus occupés à.
manger qu'à parler, au grand soulagement d’Olivier.
— Eh bien, alors, vas-y, toi, dit Phiphi à
Georges.
— Oh! il a la frousse ! il a la Fee | riposte
celui-ci, en mettant dans sa voix tout ce qu'il peut
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d'ironique mépris, propre à éperonner Philippe. Et Ghéridanisol, supérieur :
— Mes agneaux, si vous ne voulez pas, autant le dire tout de suite. Je ne suis pas embarrassé pour trouver d’autres types qui auront plus de culot que vous. Allons, rends-moi ça.
Il se tourne vers Georges, qui tient une petite pièce dans sa main fermée.
» — Chiche, que j'y vais ! s’écrie Georges, dans un brusque élan. Venez avec moi. (Ils sont devant un bureau de tabac.)
- — Non, dit Léon ; on t'attend au coin de la rue. Viens, Phiphi.
Georges ressort un instant après de la boutique ; il tient à la main un paquet de cigarettes dites « de luxe » ; en offre à ses amis.
* — Eh bien ? demande anxieusement Phiphi.
— Eh bien, quoi? riposte Georges, d’un air d’ indifférence affectée, comme si ce qu’il venait de faire était devenu soudain si naturel qu'il ne valût pas la peine d’en parler. Mais Philippe insiste :
» — Tu l'as passée ?
— Parbleu!
+ — On ne t'a rien dit P
Georges hausse les épaules :
“ — Qu'est-ce que tu voulais qu’on me dise ?
1 — Et on t’a rendu la monnaie ?
| Cette fois Georges ne daigne même plus répondre. Mais comme l’autre, encore un peu sceptique et craintif, insiste : « Fais voir », Georges sort l’argent de sa poche. Philippe compte : les sept francs y sont.
Ïl a envie de demander : — Tu es sûr au moins qu'ils sont bons, ceux-là ? mais se retient.
Georges avait payé un franc la fausse pièce. I] avait été convenu qu’on partagerait la monnaie. I] tend trois francs à Ghéridanisol. Quant à Phiphi, il n’aura pas un sou ; tout au plus une cigarette ; ça lui servira de lecon.
Encouragé par cette première réussite, Phiphi, maintenant, voudrait bien. Il demande à Léon de lui vendre une seconde pièce. Mais Léon trouve Phiphi flanchard, et, pour le remonter à bloc, 1l affecte un certain mépris pour sa préalable couardise et feint de le bouder. « Il n’avait qu’à se décide: plus vite ; on jouerait sans lui ». Du reste, Léon juge imprudent de risquer une nouvelle expérience tro} voisine de la première. Et puis, à présent, il est tro]: tard. Son cousin Strouvilhou l’attend pour déjeuner
Ghéridanisol n’est pas si gourde qu'il ne sache écouler lui-même ses pièces ; mais, suivant les ins tructions de son grand cousin, il cherche à s'assure: des complices. Il rendra compte des sa mission biex remplie.
— Les gosses de bonne famille, tu comprends c’est ceux-là qu’il nous faut, parce qu'ensuite,s l'affaire s’évente, les parents travaillent à l’étouffer (C’est le cousin Strouvilhou, son correspondai: intérimaire, qui lui parle ainsi, tandis qu'ils dé jeunent. )— Seulement, avec ce système de vendh les pièces une à une, Ça les écoule trop lente ment. J'ai cinquante-deux boîtes de vingt pièce
‘chacune à placer. Il faut les vendre vingt francs ‘chacune : mais pas à n'importe qui, tu comprends. Le mieux, ce serait de former une association, dont “on ne pourra pas faire partie sans avoir apporté des pages. Il faut que les gosses se compromettent et qu'ils livrent de quoi tenir les parents. Avant de lächer les pièces, tu tâcheras de leur faire comprendre ça ; oh ! sans les effrayer. Il ne faut jamais effrayer es enfants. Tu m’as dit que le père Molinier était magistrat ? C’est bon. Et le père Adamanti ?
— Sénateur.
« — C’est encore mieux, Tu es déjà assez mûr ‘pour comprendre qu'il n’y à pas de famille sans “quelque secret ; que les intéressés tremblent de laisser connaître. Il faut mettre les gosses en chasse ; ça les occupera. D’ordinaire on s’embête tant, dans sa famille ! Et puis, ça peut leur FR AERE à obser- Iver, à chercher. C’est bien simple : quin APHOISES rien, n’aura rien. Quand ils comprendront qu’on les ‘a, certains paxgnts paieront cher pour le silence. Parbleu, nous n'avons pas l'intention de les faire “chanter ; on est des honnêtes gens., On prétend ‘simplement les tenir. Leur silence contre le nôtre. Qu’ ils se taisent, et qu'ils fassent tane; alors nous nous tairons, nous aussi. Buvons à leur
santé.
À Strouvilhou remplit deux verres. Îls trinquèrent.
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citoyens ; : c’est ainsi que se forment les sociétés solides. On se tient, quoi! Nous tenons les petits,
E— Il est bon, reprit-il, il est même indispensable de créer des rapports de réciprocité entre les .
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qui tiennent leurs parents, qui nous tiennent. C'est parfait. Tu piges ?
Léon pigeait à merveille. Il ricanait.
— Le petit Georges. commença-t-il.
— Eh bien, quoi ? le petit Georges...
— Molinier ; je crois qu'il est mûr. Il a chipé des lettres à son père, d’une demoiselle de l'Olympia.
— Tu les a vues ?
— Il me les a montrées. Je l’écoutais, qui causait avec Adamanti. Je crois qu'ils étaient contents que je les entende ; en tout cas, ils ne se cachaïent pas de moi ; j'avais pris pour cela mes mesures et leur avais déjà servi un plat de ta façon, pour les mettre en confiance. Georges disait à Phiphi (affaire de l’épater ) : « Mon père, lui, 1l a une maîtresse. » A quoi Phiphi, pour ne pas rester en retard, ripos:, tait : « Mon père, à moi, il en a deux. » C'était idiot, etiln’y avait ne de quoi se frapper ; mais je me suis. rapproché et j'ai dit à Georges : « Qu'est-ce que tu en sais ? » — « J’ai vu des lettres », m'a-t-1l dit. J’ai fait semblant de douter ; j'ai dit : « Quelle blague... » Enfin, je l’ai poussé à bout ; il a fini par me dire que ces lettres, 1l les avait sur lui ; il les a° sorties d’un gros portefeuille, et me les a montrées. — Tu les as lues ? |
— Pas eu le temps. J’ai seulement vu qu’elles étaient de la même écriture ; l’une d'elles adressée à :
‘« Mon gros minon chéri. »
— Et signées ?
— «Ta souris blanche. » J’ai demandé à Georges « Comment les as-tu prises ? » Alors, en rigolant, il a.
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tiré de la poche de son pantalon un énorme trousseau de clefs, et m’a dit : « Il y en a pour tous les tiroirs. » — Et que disait Monsieur Phiphi ?
— Rien. Je crois qu’il était jaloux.
— Georges te donnerait ces lettres ?
— S'il faut, je saurai l’y pousser. Je ne voudrais pas les lui prendre. Il les donnera si Phiphi marche aussi, Tous les deux se poussent l’un l’autre. — C'est ce qu’on appelle de l’émulation. Et tu n’en vois pas d’autres à la pension ?
— Je chercherai.
— Je voulais te dire encore... Il doit y avoir, parmi les pensionnaires, un petit Boris. Laisse-le tranquille, celui-là. Il prit un temps, puis ajouta plus bas : — pour le moment.
Olivier et Bernard sont aïtablés à présent dans un restaurant du boulevard. La détresse d'Olivier, devant le chaud sourire de son ami, fond comme le :pîvre au soleil. Bernard évite de prononcer le nom de -Passavant ; Olivier le sent; un secret instinct l’avertit ; mais il a ce nom sur les lèvres ; il faut qu'il parle, advienne que pourra.
— Oui, nous sommes rentrés plus tôt que je n’ai dit à ma famille. Ce soir les Argonautes donnent un banquet. Passavant tient à y assister. Il veut que
notre nouvelle revue vive en bons termes avec son aînée et qu’elle ne se pose pas en rivale... Tu devrais
“venir ; et, sais-tu... tu devrais y amener Édouard...
Peut-être pas au banquet même, parce qu’il faut y ‘être invité, mais sitôt après. On se tiendra dans une
CS