CHAPITRE VI
Olempeependant, désolé de n'avoir pas rencontr l'oncle Éd oud. et ne pouvant supporter sa sol tude,Ÿpensa retourner vers Armand son cœurill quête d'amitié. 11 s’achemina vers la pension Vedeltff
Armand le reçut dans sa chambre. Un escalier dé service y menait. C'était une petite pièce étroité dont la fenêtre ouvrait sur une cour intérieure où donnaient également les cabinets et les cuisines de l'immeuble voisin. Un réflecteur en zinc gondolé cueillait le jour d’en haut et le rabattait tout blafard. La pièce était mal aérée ; il y régnait une pénible odeur. | 4 . — Mais on s’y fait, disait Armand. Tu comprends ‘que mes parents réservent les meilleures chambres pour les pensionnaires payants. C’est naturel. J’ai cédé celle que j’occupais l'an passé à un vicomte : | le frère de ton illustre ami Passavant. Elle est princière ; ; mais sous la surveillance de celle de : ï achel. Il y a un tas de chambres, ici ; mais toutes me sont pas indépendantes. Ainsi la pauvre Sarah, pu est rentrée d'Angleterre ce matin, pour gagner sa nouvelle turne, elle est forcée de passer par la
chambre des parents (ce qui ne fait pas sôn affdire), ou par la mienne, qui n'était d’abord, à vrai dire, ‘r'unseabimet de toilette ou qu’un débarras. Ici, kj j'ai du moins l’avantage de Pouvoir entreret/sortir L quand je veux, sans étre espionné par personne. J'ai préféré ça aux mansardes, où l’on loge les domestiques. À vrai dire, j'aime assez êtresmal-installé ; | mon père appellerait cela : le goût de la macération,, | et.t’expliquerait que ce qui est préjudiciable du cor; ps iprépare le salut de l’âme. Du reste, 1l'1'ét"jamais fentré ici. Tu comprends qu'il a d’autres soucis que de {© fquiéter des habitacles de son fils. Il est très | épatant, mon papa. Îl sait par cœur un tas de Ébhrases consolatrices pour les principaux événements de la vie. C’est beau à entendre. Dommage , qu'il n'ait jamais le temps de causer... Tu regardes | ma galerie de tables ux ; le matin on en jouit mieux. | Ça, c’est une estampe en couleurs, d’un élève de | Pic Ucceilo ; à l’usage des vétérinaires. Dans un admirable effort de synthèse, l’artiste a concentré sur un seul cheval tous les maux à l’aide desquels la Providence épure l’âme équine ; tu remarqueras la spiritualité du regard... Ça, c’est un tableau symbolique des âges de la vie, depuis le berceau jusqu’à la tombe. Comme dessin, ça n’est pas très fort ; ça vaut surtout par l'intention. Et, plus loin, tu agmireras la photographie d’une courtisane du Titien, que j'ai mise au-dessus de mon lit, pour me donner des idées lubriques. Cette porte, c’est celle de la chambre de Sarah. | L'aspect quasi sordde du lieu impressionnaït.
S % ee ares RER
‘douloëreufsentént 1 Olivier ; le lit n ‘était | pés. me et, sur table detoilette, ‘la cuvette n’était*pas vidée.
— Oui, je fais ma chambre moi-même, dit . D.
: Armand, en réponse à son RE iñquiet: Ici, tu.
vois mâ table de travail. Tu n’as pas idée ce que l’atmosphère de cette chambre CR
n «ee «L'atmogphère Fan rédit. + », de :
TRES ES -É 4 0 C'eslinéme à elle que je dois l'id8ë de mon dernier ! poème : Le Vase nocturne.
Olivier était venu trouver Armand avec l’intention de lui parler de sa revue et d'obtenir sa colla- boration ; il n’osait plus. Mais Armand y venait de lui-même.
— Le Vase nocturne ; hein ! quel beau titre | Las + E
Avec cet épigraphe de Baudelaire ;
rs
« Es-tu vase funèbre attendant que $
2 Las :
Le LS ques pleurs ? » Donne do 6
Ê; rent, NS
. J'y reprends l'antique comparaison (toujours jeune) du potier créateur, qui façonne chaque être humain comme un vase appelé à contenir on ne sait quoi. Et je me compare moi-même, dans un élan lyrique, au vase susdit ; idée qui, comme je te le “disais, m'est venue naturellement en respirant l'odeur de cette chambre. Je suis particulièrement content du début de la pièce :
Esnod ET
-« Quiconque à quarante ans n’a pas d’hémorroïdes... »
J'avais d’abord mis, pour rassurer le lecteur : e uiconque à cinquante ans... »; mais Ça me faisait
RE dus A M RS ||
26 ARR la
62 var
PAS gas NES soburruns .
rater Valltération. Quant à \ Ch assurément le plus beau mot délà LS Fa | .. même PR nernes de sa sieuification, djouta- | +. til avet*un ricanement. .. À Okvier se taisait, le cœur serré. Armand #eprit : — Inutile de te dire que le vase de nuit est par- É ticulièrément L flatté lorsqu'il peçoit. tue d un pot tout ‘empli g'ouinié foi d'aromatos. # — Et tu n'as rien écrit d’antte que ça ?.f it par + demander Olivier, désespérément.
k — J’allais proposer mon Vase nocturne à ta glo- * + *rieuse revue, mais, au ton.dont tu viens de dire : (ÇA), Fa; je vois bien qu’il n’a pas grand’chance de te plaire. ee Lo Dans ces cas-là, le poète a toujours la ressource : >: Sd arguer : (Je n’écris pas pour plaire », et de se per Le 3 Fous qu'ila pondu un chef-d'œuvre. Mais je n’ai 2 -; pas à te cacher Ge je trouve mon poème exécrable. Far. À Fi. Du reste, je n’en ai écrit que le premier vers. Et. Le quand j je dis «écrit », c’est encore une façon de parler, çar je viens de le fabriquer en ton honneur, à l’instant même... Non, mais, vraiment, tu songeais à. publier quelque chose de moi ? Tu souhaïtais ma collaboration ? Tu ne me jugeais done pas incapable” d'écrire quoi que ce soit de propre ? Aurais-tu dis- cerné sur mon front pâle les stigmates révélateurs” du génie ? Je sais qu’on n’y voit pas très bien ici. : pour se regarder dans la glace ; mais quand je m'y. contemple, tel Narcisse, je n’y vois qu’une tête de raté. Après tout, c’est peut-être un eflet du faux jour. Non, mon cher Olivier, non, je n'ai rien écrit cet été, et si tu comptais sur moi pour ta revue, tu
db à EX 2 Se
mA
Pa
pass cor hf DE DE 0 2 Es AR ER SE EE (1 cs £ hu Ts . … » LÉ s
‘peux te brosser. Mais assez parler de moi... Alors, en Corse, tout s’est bien passé ? Tu as bien joui de ‘on voyage ? bien profité ? Tu t'es bien reposé de ‘tes labeurs ? Tu t’es bien.
Olivier n’y tint plus :
— Tais-toi donc, mon vieux ; cesse de blaguer. | Si tu crois que je trouve ça drôle...
— Eh bien, et moi! s’écria Armand. Ah! non, }.
mon cher ; tout de même pas | Je ne suis tout de même pas si bête. J'ai encore assez d'intelligence
pour comprendre que tout ce que je te dis est idiot.
+ — Tu ne peux donc pas parler sérieusement ? — Nous allons parler sérieusement, puisque c’est le genre sérieux qui t’agrée. Rachel, ma sœur aînée, devient aveugle. Sa vue a beaucoup baissé ces derniers temps. Depuis deux ans elle ne peut plus lire sans lunettes. J’ai cru d’abord qu’elle n’avait qu’à changer de verres. Ca ne suflisait pas. Sur ma prière, elle a été consulter un' spécialiste. Il paraît que c’est la sensibilité rétinienne qui faiblit. Tu comprends qu’il y a là deux choses très différentes : d’une part une défectueuse accommodation du cristallin, à quoi les verres remédient. Mais, même ‘après qu'ils ont écarté ou rapproché l’image visuelle, celle-ci peut impressionner insuflisamment la rétine
et cette image n'être plus transmise que confusé- ‘ment au cerveau. Suis-je clair ? Tu ne connais
Presque pas Rachel; par conséquent, ne va pas
‘croire que je cherche à t’apitoyer sur son sort. Alors,
pourquoi est-ce que je te raconte tout cela ?... Parce
que, réfléchissant à son cas, je me suis avisé que les
D Re A LT OR AD EE nes 00 4 À Le ls le ME D BE UE PEN TER L'AL NOE NEURONES OR AEE ASTRA HR IR MST 0 + Er y vs ; 02) l'OM ANS LT e Rs SE - CU
idées, tout comme les images, peuvent se présenter au cerveau plus ou moins nettes. Un esprit obtus ne reçoit que des aperceptions confuses ; mais, à cause de cela même, il ne se rend pas nettement compte qu’il est obtus. Il ne commencerait à souffrir de sa bêtise que s’il prenait conscience de cette | ‘bêtise ; et pour qu’il en prenne conscience, il faudrait - qu’il devienne intelligent. Or, imagine un instant ce monstre : un imbécile assez intelligent pour comprendre nettement qu'il est bête.
— Parbleu ! ce ne serait plus un imbécile.
— Si, mon cher, crois-moi. Je le sais de reste, puisque cet imbécile, c’est moi.
Olivier haussa les épaules. Armand reprit :
— Un véritable imbécile n’a pas conscience d’une idée par delà la sienne. Moi, j'ai conscience du: «par delà ». Mais je suis tout de même un imbécile, puisque, ce « par delà », je sais que je ne pourrai jamais y atteindre...
— Mais, mon pauvre vieux, dit Olivier dans un élan de sympathie, nous sommes tous ainsi faits. que nous pourrions être meilleurs, et je crois que la plus grande intelligence est précisément celle qui souffre le plus de ses limites.
Armand repoussa la main qu’Olivier posait affectueusement sur son bras.
—— D'autres ont lé sentiment de ce qu'ils ont, dit-il; je n’ai le sentiment que de mes manques. Manque d’argent, manque de forces, manque d’esprit, manque d'amour. Toujours du déficit ; je resterai toujours en-decà, x
. Il s’approcha de la table de toilette, trempa une brosse à cheveux dans l’eau sale de la cuvette et plaqua hideusement ses cheveux sur son front. ;
— Je t’ai dit que je n’ai rien écrit ; pourtant ces derniers jours j'avais l’idée d’un traité, que j'aurais appelé : le traité de l'insuffisance. Mais naturellement, je suis insuflisant pour l'écrire. J’y aurais dit. Mais je t’embèête.
— Va donc ; tu m’embêtes quand tu plaisantes ; à présent, tu m'intéresses beaucoup.
— J'y aurais cherché, à travers toute la nature, Je point limite, en deçà duquel rien n’est. Un exemple va te faire comprendre. Les journaux ont rapporté l’histoire d’un ouvrier, qui vient @e se faire électrocuter. Il maniait insoucieusement des fils de transmission ; le voltage n’était pas très fort ; mais son corps était, paraît-il, en sueur. On attribue sa mort à cette couche humide qui permit au courant d’envelopper son corps. Le corps eût-1l été plus sec, l'accident n'aurait pas eu lieu. Mais ajoutons la sueur goutte après goutte. Une goutte encore : ça y est.
— Je ne vois pas, dit Olivier.
— C'est que l'exemple est mal choisi. Je choisis toujours mal mes exemples. Un autre : Six naufragés ‘sont recueillis dans une barque. Depuis dix jours la ‘tempête les égare. Trois sont morts ; on en a sauvé ‘deux. Un sixième était défaillant. On espérait encore le ramener à la vie. Son organisme avait ‘atteint le point limite.
NL MR LE OO RS EOTIQRS OM ARE ESC TPE PORC ER RE de ai Re TU 1 te L su dr à Bet As ES nes fa à
66 LES FAUX-MONNAYEURS Fa
css
— Oui, je comprends, dit Olivier ; une heure plus | tôt, on aurait pu le sauver.
— Une heure, comme tu y vas ! Je suppute l’instant extrême : On peut encore. On peut encore... On ne peut plus! C'est une arête étroite, sur laquelle mon esprit se promène. Cette ligne de démarcation
; + entre l’être et le non-être, je m’applique à la tracer
partout. La limite de résistance... tiens, par exemple, à ce que mon père appellerait : la tentation. L’on tient encore ; la corde est tendue jusqu’à se rompre, sur laquelle le démon tire... Un tout petit peu plus, la corde claque on est damné. Comprends-tu maintenant ? Un tout petit peu moins : le non-être. Dieu n’aurait pas créé le monde. Rien n’eût été... « La face du monde eût changé », dit Pascal. Mais il ne me suffit pas de penser : « Si le nez de Cléopâtre eût été plus court ». J’insiste. Je demande : plus court. de combien ? Car enfin, 1l aurait pu raccourcir un tout petit peu, n'est-ce pas ?.. Gradation ; gra-. dation ; puis, saut brusque... Natura non fecit saltus, Ja bonne blague ! Pour moi, je suis comme l’Arabe à travers le désert, qui va mourir de soif. J’atteins ce point précis, comprends-tu, où une goutte d’eau. pourrait encore le sauver... ou une larme... | Sa voix s’étranglait, avait pris un accent pathétique qui surprenait et troublait Olivier. Il reprit” plus doucement, tendrement presque : | — Tu te souviens : « J'ai versé telle larme pour. to... »
Certes Olivier se souvenait de la phrase de Pascal ; 51 même il était gêné que son ami ne > la citât pas
>xactement. Il ne put se retenir-de rectifier : « J’ai rersé telle goutte de sang...»
. L’exaltation d’Armand retomba tout aussitôt. il haussa les épaules :
— Qu’y pouvons-nous ? Il en est qui seront reçus jaut la main... Comprends-tu ce que c’ese maintetant, de se sentir toujours « sur la limite » ? {l me nanquera toujours un point.
Il s'était remis à rire. Olivier pensa que c'était par
eur de pleurer. Il aurait voulu parler à son tour, lire à Armand combien le remuaient ses paroles, % tout ce qu'il sentait d'angoisse sous cette exaspéänte ionie. Mais l’heure du rendez-vous avec ?assavant le pressait. [l tira sa montre :
— Jé vais devoir te quitter, dit-il. Serais-tu ltbre #e Soir P
.— Pourquoi ?
— Pour venir me retrouver à la Taverne du anthéon. Les Argonautes donnent un banquet.
Pu t'y amènerais à la fin. Îi y aura là des tas de ypes plus ou moins célèbres et un peu saoûls. Berard Profitendieu m'a promis d’y venir. Ça pourra tre drôle.
. — Je ne suis pas rasé, dit Armand sur un ton naussade. Et puis qu'est-ce que tu veux que ] ‘aille dire au milieu des célébrités ? Mais sais-tu quoi ? Jemande donc à Sarah, qui est rentrée d’ Angleterre e matin même. Ça l’amuserait beaucoup, jen suis
ür. Veux-tu que je l'invite de ta part ? Bernard
puménerait. | ; — Mon vieux, ça va, dit Olivier.
fire fit Le RL A NC nn PES ARE ON dE PAR EE Pa FETES 4 . LV
Qu ARTE 7 DRE 7 0 SRE CRE PACLONA Pr 0e)
es? ny