‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 70 sur 95 · LES ST · texte numérisé non relu

LES ST

le monopole. Je ne puis pourtant pas feindre avec vous plus de réprobation que je n’en éprouve. La vie m'a instruite. J’ai compris combien la pureté des garçons restait précaire, alors même qu'elles paraissait le mieux préservée. De plus, je ne crois pas. que les plus chastes adolescents fassent plus tard. les maris les meilleurs ; ni même, hélas, les plus. fidèles, ajouta-t-elle en souriant tristement. Enfin, l'exemp'e de leur père m’a fait souhaiter d’autres. vertus pour mes fils. Mais j'ai peur pour eux de la débauche, ou des liaisons dégradantes, Olivier se. laisse facilement entraîner. Vous aurez à cœur de. le retenir. Je crois que vous pourrez lui faire du. bien. Il ne tient qu'à vous. | « De telles paroles m 'emplissaiont de confusion. « — Vous me faites meilleur que je ne suis. 4 « C’est tout ce que je pus trouver à dire, de la manière la plus banale et la plus empruntée. Elle reprit | avec une délicatesse exquise : 1 « — C’est Olivier qui vous fera meilleur. Que. n’obtient-on pas de soi, par amour ? | « — Oscar le sait-il près de moi ? demandai-je e. pour mettre un peu d’air entre nous. i «— Il ne le sait même pas à Paris. Je vous aï à dit qu'il ne s'occupe pas beaucoup de ses fils. C'est . pourquoi je comptais sur vous pouriparler à Georges.« L’aurez-vous fait ? - « — Non ; pas encore. 4 « Le, front de Pauline s'était assombri rs ment. 1

« — Je m'inquiète de plus en sis I à pris un air ;

“d'assurance, où je ne vois qu’'insouciance, qu cynisme et que présomption. Il travaille bien ; ses professeurs sont contents de lui; mon inquiétude

| ne sait à quoi se prendre.

« Et tout à coup, se départant de son calme, avec ‘un emportement où je la reconnaissais à peine : : «— Vous rendez-vous compte de ce que devient | ma vie ? J’ai restreint mon bonheur ; d’année en. année, jai dû en rabattre ; une à une, j'ai raccourci mes espérances. J’ai cédé ; J’ai toléré ; j’ai feint de

ne pas comprendre, de ne pas voir. Mais enfin, on -

se raccroche à quelque chose ; et quand encore ce peu vous échappe! Le soir, il vient travailler près de moi, sous la lampe ; quand parfois il lève la tête de dessus son livre, ce n’est pas de l’affection que je rencontre dans son regard ; c’est du défi. J’ai si peu mérité cela. Il me semble parfois brusquement que tout mon amour pour lui tourne en haine ; et je

. voudrais n’avoir jamais eu d'enfants.

« Sa voix tremblait. Je pris sa main.

«— Olivier vous récompensera ; je m’y engage.

« Elle fit effort pour se ressaisir.

« — Oui, je suis folle de parler ainsi ; comme si je n’avais pas trois fils. Quand je pense à l’un, Je ne vois plus que celui-là... Vous allez me trouver . bien peu raisonnable... Mais par moments, vraiment, la raison ne suffit plus. |

«—— La raison est pourtant ce que j’admire le plus en vous, dis-je platement, dans l'espoir de la calmer. — L'autre jour vous me parliez d’Oscar avec tant de sagesse.

ne: ë re é 2 3 de; + LRU > » } ‘ LS } 1 . NS»; € Le “sr

« Pauline brusquement se redressa. Elle n me regarda et haussa les épaules.

«— C’est toujours quand une femme se montre le

plus résignée qu’elle paraît le plus raisonnable, …

s’écria-t-elle comme hargneusement.

« Cette réflexion m'irrita en raison de sa justesse.

même. Pour n’en rien laisser voir, je repris aussitôt : « — Rien de nouveau, au sujet des lettres ?

«— De nouveau ? De nouveau |... Qu'est-ce que

vous voulez qui arrive de nouveau entre Oscar et moi ?

«— Il attendait une explication.

« —- Moi aussi j'attendais une explication. Tout le.

long de la vie on attend des explications.

«— Enfin, repris-je, un peu agacé, Oscar se sentait dans une situation fausse.

« — Mais, mon ami, vous savez bien qu'iln’y a rien de tel pour s’éterniser, que les situations fausses. C’est affaire à vous, romanciers, ae chercher à les résoudre. Dans la vie, rien ne se résout ; tout coninue. On demeure dans l’incértitude ; et on restera usqu’à la fin sans savoir à quoi s’en tenir ; en attendant, la vie continue, continue, tout comme si de rien n’était. Et de cela aussi on prend son parti; comme de tout le reste... comme de tout. Allons, adieu. ; « Je m’affectais péniblement au retentissement de certaines sonorités nouvelles que je distinguais dans sa voix ; une sorte d’agressivité, qui me força

de penser (peut-être pas à l'instant même, mais en me remémorant notre entretien) que Pauline wrenait

A M de nt ie den MR C4 p, Ta ÉTAGE PE Er u ? F ee SA Pet pe v t ‘ +] # x h Lie ù

son parti beaucoup moins facilement qu'elle ne le | disait, de mes rapports avec Olivier ; moins facile- à. ment que de tout le reste. Je veux croire qu’elle ne #

les réprouve pas précisément ; qu’elle s’en félicite même à certains égards, ainsi qu'elle me le laisse entendre ; mais, sans se l’avouer peut-être, elle ne laisse pas d’en ressentir de la jalousie.

« C’est la seule explication que je trouve à ce brusque sursaut de révolte, sitôt ensuite, et sur un sujet qui lui tenait somme toute bien moins à cœur. On eût dit qu’en m’accordant d’abord ce qui lui coûtait davantage, elle venait d’épuiser sa réserve de mansuétude et s’en trouvait soudain dépourvue. De là, ses propos intempérés, extravagants presque, dont ‘elle dût s'étonner elle même en y repensant, et où sa jalousie se trahit. 4 « Au fond, je me demande quel pourrait être l’état ‘ d’une femme qui ne serait pas résignée ? J’entends : ‘d’une « honnête femme »... Comme si ce que l’on appelle « honnêteté », chez les femmes, n'impliquait pas toujours résignation |

- « Vers le soir, Olivier a commencé d’aller sensiblement mieux. Mais la vie qui revient, ramène l’inquiétude avec elle. Je m’ingénie à le rassurer.

« Son duel ? — Dhurmer avait fui à la campagne,

On ne pouvait pourtant pas courir après lui.

« La revue ? — Bercail s’en occupe.

« Les affaires qu'il a laissées chez Passavant ? —

| C’est le point le plus délicat. J’ai dû avouer que .

Georges n'avait pu s’en ressaisir ; mais me suis #

HS a

engagé à les aller rechercher moi-même dès demain. Il craignait, à ce qu’il m’a semblé, que Passavant ne les retînt comme un otage; ce que je ne puis admettre un seul instant.

« Hier, je m'attardais dans l’atelier après avoir. écrit ces pages, lorsque J’ai entendu Olivier m’appeler. J’ai bondi jusqu’à lui.

«— C’est moi qui serais venu, si je n’étais trop faible, m'’a-t-il dit. J’ai voulu me lever; mais, quand je suis debout, la tête me tourne et j'ai craint de tomber. Non, non, je ne me sens pas plus

mal; au contraire... Mais j'avais besoin de te re

« [1 faut que tu me promettes que chose... De

ne jamais chercher à savoir pourquoi j'ai voulu me

tucr avant-hier. Je crois que je ne le saïs plus moimême. Je voudrais le dire, vrai! je ne le pourrais: pas. Mais il ne faut pas que tu penses que c’est à cause de quelque chose de mystérieux dans ma vie, quelque chose que tu ne connaîtrais pas. Puis, d’une voix plus basse : — Non plus, ne va pas t’ imaginer, que c’est par honte... ;

« Bien que nous fussions dans l'obscurité, il cachait son front dans mon épaule. j

«— Ou si j’ai honte, c’est de ce banquet de l’autre: soir ; de mon ivresse, de mon emportement, dé mes larmes ; et de ces mois d'été ; .. et de t’avoir si mal attendu. |

« Puisil protesta qu’en rien de tout cela il ne con sentait plus à se reconnaître ; que c'était tout cela

ï Etes des sa vie.

$ « Je sentais, dans son agitation même, sa fai

| enfant. Il aurait eu besoin de repos ; son do me ;

faisait Fee son sommeil ; mais je l’entendis enfin.

murmurer :

__ «— Près de toi, j je suis trop heureux pour dormir. «ll ne me laissa le quitter qu'au matin.

CHAPTIRE XI

Bernard, ce matin-là, vint de bonne heure.

Olivier dormait encore. Bernard, ainsi qu'il avait fait les jours précédents, s'installa au chevet de son ami avec un livre, ce qui permit à Édouard d’interrompre sa garde et de se rendre chez le comte de Passavant, ainsi qu'il avait promis de le faire. À cette heure matinale, on était sûr de le trouver.

Le soleil brillait ; un air vif nettoyait les arbres. de leurs dernières feuilles ; tout paraissait limpide, azuré. Édouard n'était pas sorti de trois jours. Une immense joie dilatait son cœur ; et même 1l lui À semblait que tout son être, enveloppe ouverte et 1 vidée, flottait sur une mer indivise, un divin océan ; de bonté. L'amour et le beau ternps illimitent ainsi” nos contours. | ;

Édouard savait se lui faudrait une auto pour :

pas de la prendre ; il ee à marche il Fe L'état de bienveillance où il se sentait vis-à-vis de” ï. la nature entière, le disposait mal à affronter Passa- ê vant. Il se disait qu’il devait l’exécrer ; il repassait en son esprit tous ses griefs, mais il n’en sentait plus.

mn te À ls à PPS" RAS, L'RATAN Un Ps fuit. 9 du A RTS PDA TS TOR NE LE LEVANT AC ART EU FAP SRE QE Le SEE nl PR ON TRS M CT AND RO EN A US IE AI OR Gr A A ARR UT re ERA te À Po APPET ME AA DER Pos DNS SU u « |

si BA ter A NESS : “NEO v

la piqûre Ce rival, qu’il détestait hier encore, il venait de le supplanter, et trop coinplètement pour < pouvuir plus longtemps le haïr. Du moins il ne le 14 pouvait plus ce matin-là. Et, comme d'autre part il estimait que rien ne devait paraître de ce revirement, qui risquêt de trahir son bonheur, plutôt que de se montrer désarmé, il eût voulu se dérober à l’eutrevue. Au fait, pourquoi diantre y allait-il, lui, précisément lui, Édouard ? Il se présenterait rue de ; Babylone et réclamerait les affaires d'Olivier, à quel titre ? Mission acceptée bien inconsidérément,

se disait-il en cheminant, et qui laisserait entendre qu'Olivier avait élu chez lui domicile ; précisément ce qu'il aurait voulu cacher. Trop tard pour reculer : Olivier avait sa promesse. Du moins, il importait de se montrer à Passavant très froid, très ferme. Un taxi passa, qu’il héla.

Édouard connaissait mal Passavant. Il ignorait un des traits de son caractère. Passavant, qu’on ne prenait jamais sans vert, ne supportait pas d’être joué. Pour n'avoir pas à reconnaître ses défaites, il affectait toujours d’avoir souhaité son sort, et, quoi qu'il lui advînt, il prétendait l’avoir voulu. Dès qu'il comprit qu’Olivier lui échappait, il n’eût souci que de dissimuler sa rage. Loin de chercher à courir après lui, et de risquer le ridicule, il se raïdit, se força de hausser les épaules. Ses émotions n'étaient jamais si violentes qu'il ne püût les tenir en Ein. C'est ce dont certains se félicitent, sans con- sentir à reconnaître que souvent ils doivent cettc maîtrise d'eux-mêmes moins à la force de leur

vant sans avoir été annoncé.

caractère qu'à une certaine indigence de tempérament. Je me défends de généraliser ; mettons que ce que j'en ai dit ne s’applique qu'à Passavant. Celuici n’eut donc pas trop de mal à se persuader que précisément il en avait assez d'Olivier ; qu'en ces deux mois d’été, il avait épuisé tout l'attrait d’une aventure qui risquait d'encombrer sa vie; qu’au

demeurant il s'était surfait la beauté de cet enfant,

sa grâce et les ressources de son esprit ; que même il était temps que ses yeux s’ouvrissent sur les inconvénients de confier la direction d’une revue à quelqu’un d’aussi jeune et d’aussi inexpérimenté. Tout bien considéré, Strouvilhou ferait beaucoup mieux son affaire ; en tant que directeur de revue, s’entend. Il venait de lui écrire et l’avait convoqué pour ce matin.

Ajoutons que Passavant se méprenait sur la.

cause de la désertion d'Olivier. Il pensait avoir excité sa jalousie en se montrant trop empressé à ‘égard de Sarah ; se complaisait dans cette idée qui flattait sa fatuité naturelle ; son dépit s’en trouvait almé. : !

Il attendait done Strouvilhou ; et comme il avait, donné ordre qu’on fit entrer aussitôt, Édouard, bénéficia de la consigne et se trouva devant Passa” ne.

Passavant ne laissa point paraître sa surprise. Heu“

reusement pour lui, le rôle qu’il avait à jouer conve

naït à son naturel et ne déroutait pas ses pensées Dès qu'Édouard eut exposé le motif de sa visite à

— Combien je suis heureux de ce que vous me | E st

dites ? Alors, vrai? vous voulez bien vous occuper ‘de lui ? Cela ne vous dérange pas trop ?.. Olivier

mençait à me gêner terriblement. Je n’osais pas le lui laisser sentir ; il est si gentil... Et je savais qu’il préférait ne pas retourner chez ses parents... Les (parents, n’est-ce pas, une fois qu’on les a quittés. Mais, j'y pense, sa mère n'est-elle pas votre demisœur ?.… ou quelque chose dans ce genre ? Olivier a dû m'expliquer cela, dans le temps. Alors, rien de plus naturel qu'il habite chez vous. Personne ne peut y trouver à sourire (ce dont lui, du reste, ne se faisait pas faute en disant ces mots). Chez moi, vous comprenez, sa présence était plus scabreuse- C’est du reste une des raisons qui me faisaient désirer qu’il partit. Encore que je n’aie guère l'habitude de me soucier de l’opinion publique. Non ; c'était dans son intérêt, plutôt.

L'entretien n'avait pas mal commencé ; mais Passavant ne résistait pas au plaisir de verser sur le bonheur d'Édouard quelques gouttes du poison de sa perfidie. Il en gardaït toujours en réserve : on ne sait pas ce qui peut arriver.

Édouard sentit que la paticuce lui échappait. Mais brusquement il se souvint de Vincent, dont Passavant devait avoir eu des nouvelles. Certes, 1l s'était bien promis de ne point parler de Vincent à Douviers, si celui-ci venait l’interroger ; mais, pour mieux se dérober à son enquête, il lui paraissait bon d’être lui-même renseigné ; cela fortifierait sa résistance. Il saisit ce prétexte de diversion.

est un charmant garçon, maïs sa présence ici com-

Page 1