‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 85 sur 95 · S QUE · texte numérisé non relu

S QUE

Lx. gere, RU |

bad ion nt, DOC CE ER re MONS IS EPR ESS EE ee Per Fe 20 A N 76, L'Rft SLR, 7 2-77 PLET Moss CORNE 2 y AN Me rs. RTE AE PS MER (bee

l’hôtel de la rue de Babylone. Il faut te dire que Cob- Lafleur porte des vêtements couverts de taches,

qu'il laisse flotter une gerbe de cheveux filasse sur ses épaules et qu'il a l’air de ne pas s’être lavé de huit jours. Passavant, qui prétend toujours dominer . la situation, affirme que Cob-Lafleur lui plaisait beaucoup. Cob-Lafleur avait su se montrer doux, souriant, timide. Quand il veut, 1l peut ressembler au Gringoire de Banville. Bref, Passavant se montrait séduit et était sur le point de l’engager. Il faut te dire que Lafleur est sans le sou... Le voici qui se lève pour prendre congé : «— Avant de vous quitter, je crois bon de vous avertir, Monsieur le comte, que jai quelques défauts. — Qui de nous n’en a pas ? — Et quelques vices. Je fume lopium. — Qu’à cela ne tienne, dit Passavant qui ne se trouble pas pour si peu ; j'en ai d’exceilent à vous offrir. — Oui, mais quand J'ai fumé, reprend Lafleur, je perds complètement la notion de l'orthographe. Passavant croit à une plaisanterie, s’efforce de rire et lui tend la main. Lafleur continue { «— Et puis je prends du haschisch. — J’en ai pris moi-même quelquefois, dit Passavant. — Oui, mais sous l’empire du haschisch, je ne peux pas me retenir de voler, Passavant commence à voir que l’autre se fiche de lui ; et Lafleur, lancé, continue impétueusement : — Et puis je bois de l’éther ; et alors je déchire tout, je casse tout ; et 1l s'empare d’un vase de cristal qu’il fait mine de jeter dans la cheminée. Passavant le lui arrache des mains : — Je vous remercie de rm’avertir.

— Et il l’a fichu à la porte ?

— Puis a surveillé par la fenêtre si Lafleur ne

fourrait pas une bombe dans sa cave, en s’en allan:.

— Mais pourquoi est-ce que ton Lafleur a fait cela ? demanda Olivier après un silence. D’après ce que tu me dis, il avait grand besoin de cette place.

— Ï1 faut tout de même admettre, mon vieux, qu’il y a des gens qui éprouvent le besoin d’agir contre leur propre intérêt. Et puis, veux-tu que je te dise : Lafleur.. le luxe de Passavant l’a dégoûté ; son élégance, ses manières aimables, sa condescendance, l'affectation de sa supériorité. Oui, ça lui a levé le cœur. Et j'ajoute que je comprends ça. Au fond, il est à faire vomir, ton Passavant.

— Pourquoi dis-tu : «ton Passavant » ? Tu sais

bien que je ne le vois plus. Et puis, pourquoi

acceptes-tu de lui cette place, si tu le trouves si dégoûtant ?

— Parce que précisément j'aime ce qui me dégoûte... à commencer par mon propre, ou mon sale individu. Et puis, au fond, Cob-Lafleur est un timide ; 1l n’aurait rien dit de tout cela s’il ne s’était pas senti gêné.

— Oh! ça, par exemple...

— Certainement. Il était gêné, et avait horreur de se sentir gêne par quelqu'un qu’au fond il méprise. C’est pour cacher sa gêne qu’il a crâné.

— Je trouve ça stupide.

— Mon vieux, tout le monde n’est pas aussi intelligent que tot.

— Tu m'as déjà dit ça la dernière fois,

— Quelle mémoire ! ;

Olivier se montrait bien décidé à tenir tête.

— Je tâche, dit-il, d'oublier tes plaisanteries. Mais, la dernière fois, tu m'as enfin parlé sérieusemeut. Tu m'as dit des choses que je ne peux pas oublier. |

Le regard d’Armand se troubla ; il partit d’un rire forcé :

— Oh! mon vieux, la dernière fois, je t’ai parlé comme tu désirais que je te parle. Tu réclamais

“un morceau en mineur ; alors, pour te faire plaisir,

J'ai joué ma complainte avec une âme en tirebouchon, et des tourments à la Pascal... Qu'est-ce

que tu veux ? Je ne suis sincère que quand je blague.

— Tu ne me feras jamais croire que tu n'étais

pas sincère en me parlant comme tu as fait. C’est

maintenant que tu joues.

— 0 être plein de naïveté, de quelle âme angélique tu fais preuve ! Comme si chacun de nous ne jouait pas, plus ou moins sincèrement et consciemment. La vie, mon vieux, n’est qu’une comédie. Mais la différence entre toi et moi, c’est que moi je sais que je joue ; tandis que...

— Tandis que. répéta Olivier agressivement

— Tandis que mon père, par exemple, et pour ne pas parler de toi, coupe dedans quand il joue au pasteur. Quoi que je dise ou fasse, toujours une partie de moi reste en arrière, qui regarde l’autre se compromettre, qui l’observe, qui se fiche d'elle et la siffle, ou qui l’applaudit. Quand on est ainsi divisé, comment veux-tu qu'on soit sincère ? J’en

viens à ne même plus comprendre ce que peut vouloir dire ce mot. Rien à faire à cela : si Je suis triste, je me trouve grotesqueet ça me fait rire ; quand je suis - gai, je fais des plaisanteries tellement stupides que ça me donne envie de pleurer.

— À moi aussi, tu donnes envie de pleurer, mon pauvre vieux. Je ne te croyais pas si malade.

Armand haussa les épaules, et sur un ton tout différent : se se"

— Pour te consoler, veux-tu savoir la composition de notre premier numéro ? Il y aura donc mon Vase nocturne ; quatre chansons de Cob-Lafleur ; un dialogue de Jarry ; des poèmes en prose du petit Ghéridanisol, notre pensionnaire ; et puis Le fer à

repasser, un vaste essai de critique générale, où se

préciseront les tendances de la revue. Nous nous sommes mis à plusieurs pour pondre ce chef-d'œuvre.

Olivier, qui ne savait que dire, argua gauchement :

— Aucun chef-d'œuvre n’est le résultat d’une collaboration.

Armand éclata de rire :

— Mais, mon cher, je disais chef-d'œuvre pour plaisanter. [l n’est même pas question d’une œuvre, à proprement parler. Et d’abord, il s'agirait de savoir ce qu'on entend par « chef-d'œuvre ». Précisément Le fer à repasser s'occupe de ‘tirer ça au clair. Il y a des tas d'œuvres qu’on admire de confiance parce

que tout le monde les admire, et que personne

jusqu’à présent ne s’est avisé de dire, ou n’a osé dire,

qu’elles sont stupides. Par exemple, en tête du

numéro, nous allons donner une reproduction de la Joconde, à laquelle on a collé une paire de moustaches. Tu verras, mon vieux : c’est d’un effet foudroyant. 2

— Cela veut-il dire que tu considères la Joconde comme une stupidité ?

— Mais pas du tout, mon cher. (Encore que je ne la trouve pas si épatante que ça. )Tu ne me comprends pas: Ce qui est stupide, c’est l’admiration qu’on lui voue. C’est l'habitude qu’on a de ne parler de ce qu’on appelle « les chefs-d’œuvre », que chapeau bas. Le fer à repasser (ce sera d’ailleurs le titre général de la revue) a pour but de rendre bouffon cette révérence, de discréditer.. Un bon moyen encore, c’est de proposer à l’admiration du lecteur quelque œuvre stupide (mon Vase nocturne, par exemple) d’un auteur complètement dénué de bon sens.

— Passavant approuve tout ça ?

— Ça lamuse beaucoup.

— Je vois que j'ai bien fait de me retirer.

— Se retirer. Tôt ou tard, mon vieux, et qu’on le veuille ou non, il faut toujours en arriver là. Cette sage réflexion m’amène tout naturellement à prendre congé de toi.

— Reste encore un instant, espèce de pitre….

Qu'est-ce qui te faisait dire que ton père jouait au pasteur ? Tu ne le crois donc pas convanicu ?

— Monsieur mon père a arrangé sa vie de telle façon qu'il n’ait plus le droit n1 le moyen de ne pas l'être. Oui, c’est un convaincu professionnel. Un

professeur de conviction. Il inculque la for ; c’est là sa raison d’être ; c’est le rôle qu'il assume, et qu'il

doit mener Jusqu'au bout. Mais quant à savoir ce

qui se passe dans ce qu'il appelle « son for inté-

rieur » ?.. Ce serait indiscret, tu comprends, d'aller

le lui demander. Et je crois qu'il ne se le demande jamais lui-même. Il s’y prend de manière à n'avoir jamais le temps de se le demander. Il a bourré sa vie d’un tas d'obligations qui perdraïent toute signi-

fication si sa conviction faiblissait ; de sorte que

cette conviction se trouve exigée et entretenue par elles. Il s’imagine qu’il croit, parce qu'il continue à agir comme s’il croyait. Il n’est plus libre de ne pas croire. 51 sa foi flanchait, mon vieux, mais ce serait la catastrophe ! Un effondrement ! Et songe que, du coup, ma famille n’aurait plus de quoi vivre. C’est un fait à considérer, mon vieux : la foi de papa, c’est notre gagne-pain. Nous vivons tous sur la foi de papa. Alors venir me demander si papa a vraiment la foi, tu m’avoueras que ça n’est pas très délicat de ta part.

— Je croyais que vous viviez surtout du revenu de la pension.

— C'est un peu vrai. Mais ça n’est pas non plus

très délicat de me couper mon effet lyrique.

— Alors toi, tu ne crois plus à rien ? demanda Olivier tristement, car 1l aimait Armand et souffrait de sa vilenie. À

-— « Jubes renovare dolorem.…. » Tu sembles

oublier, mon cher, que mes parents prétendaient faire de moi un pasteur. On m’a chauffé pour ça, gavé

Page 1