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de préceptes pieux en vue d'obtenir une dilatation de la foi, si jose dire... Il a bien fallu reconnaître que je n'avais pas la vocation. C’est dommage. J'aurais peut-être fait un prédicateur épatant. Ma vocation à moi, c'était d'écrire Le Vase nocfurne.
— Mon pauvre vieux, si tu savais combien je te plais !
— Tu as toujours eu ce que mon père appelle «un cœur d’or ». dont je ne veux pas abuser plus longtemps.
Il prit son chapeau. Il était déjà presque païti, quand, se retournant brusquement :
— Tu ne me demandes pas des nouvelles de
Sarah ?
— Parce que tu ne m’apprendrais rien que je ne sache déjà par Bernard.
— Ilt'a dit qu'il avait quitté la pension ?
— Îl m'a dit que ta sœur Rachel l'avait invité à
partir.
Armand avait une main sur la poignée de la porte;
de l’autre, avec sa canne, il maintenait la portière
soulevée. La canne entra dans un trou de la portière et l’agrandit.
— Explique ça comme tu pourras, dit-il, et son
visage prit une expression très grave. — Rachel est,
je crois bien, la seule personne de ce monde que
J'aime et que je respecte. Je la respecte parce qu’elle
est vertueuse. Et Jj’agis toujours de manière à
offenser sa vertu. Pour ce qui est de Bernard et de
. Sarah, elle ne se doutait de rien. C’est moi qui lui
474 LES FAUX-MONNAYEURS ai tout raconté... Et l’oculiste qui lui recommande de ne pas pleurer ! C’est bouffon.
— Dois-je te croire sincère, à présent ?
— Oui, je crois que c’est ce que j'ai de plus sin cère en moi : l’horreur, la haine de tout ce qu'on appelle Vertu. Ne cherche pas à comprendre. Tu ne sais pas ce que peut faire de nous une première édu-
cation puritaine. Elle vous laisse au cœur un ressen-
timent dont on ne peut plus jamais se guérir... si j'en juge par moi, acheva-t-il en ricanant. A propos, | tu devrais bien me dire ce que j’ai là.
Il posa son chapeau et s’approcha de la fenêtre.
— Tiens, regarde : sur le bord de la lèvre ; à l’in- : térieur. : :
Il se pencha vers Olivier et d’un doigt souleva sa
lèvre.
— Je ne vois rien.
— Mais si ; là ; dans le coin.
Olivier distingua, près de la commissure, une tache blanchâtre. Un peu inquiet :
—— C’est une aphte, dit-il pour rassurer Armand.
Celui-c1 haussa les épaules.
— Ne dis done pas de bêtises, toi, un homme séiieux. D’abord « aphte » est du masculin ; et puis, # un aphte, c’est mou et ça passe. Ça, c’est dur et de semaine en semaine ça grossit. Et ça me donne une espèce de mauvais goût dans la bouche.
— Il y a longtemps que tu as ça ?
— Il y a plus d’un mois que je m’en suis aperçu. Mais, comme on dit dans les « chefs-d’œuvre » : - Mon mal vient de plus loin.
LES L # Mais 3
— Eh bien ! mon vieux, si tu es inquiet, il te faut consulter.
— Si tu crois que j'ai attendu ton conseil |
— Qu’a dit le médecin ?
— Je n’ai pas attendu ton conseil pour me dire que je devrais consulter. Mais je n’ai tout de même pas consulté, parce que, si ça doit être ce que je crois, je préfère ne pas le savoir.
— C’est idiot.
— N'est-ce pas que c’est bête l'et si humain, mon cher, si humain...
— Ce qui est idiot, c’est de ne pas se soigner.
— Et de pouvoir se dire, quand on commence à se soigner : «ilest trop tard ! » C’est ce que Cob-Lafleur exprime si bien, dans un des poèmes que tu liras :
Ii faut se rendre à l'évidence ;
Car, dans ce bas monde, la danse Précède souvent la chanson.
— On peut faire de la littérature avec tout.
—- Tu l’as dit : avec tout. Mais, mon vieux, ça n’est déjà pas si facile. Allons, adieu... Ah! je vou lais te dire encore : J'ai reçu des nouvelles d’Alexandre... Mais oui, tu sais bien : mon frère aîné, quia fichu le camp en Afrique, où il a commencé par faire de mauvaises affaires et bouffer tout l’argent que * ]lui envoyait Rachel. Il est établi maintenant sur les bords de la Casamance. Il m’écrit que son commerce prospère et qu'il va bientôt être à même de tout]! rembourser.
— Un commerce de quoi ?
— Est-ce qu’on sait ? De caoutchouc, d'ivoire,
de nègres peut-être... — d’un tas de bricoles… Il me demande de le rejoindre là-bas.
— Tu partirais ?
— Et dès demain, si je n'avais pas bientôt mon service. Alexandre est une espèce d'idiot dans mon
genre. Je crois que je m’entendrais très bien avec
lui... Tiens, veux-tu voir ? J’ai sa lettre sur moi. -
Il sortit de sa poehe une enveloppe, et de l’enve-
loppe plusieurs feuillets; en choisit un, quil tendit à Olivier.
— Pas la peine que tu lises tout. Commence iei. Olivier lut :
« Je vis depuis une quinzaine de jours en com-
pagnie d’un singulier individu que j'ai recueilli dans ma case. Le soleil de ce pays a dû lui taper sur le crâne. J’ai d’abord pris pour du délire ce qui est belet bien de la folie. Cet étrange garçon — un type de trente ans environ, grand et fort, assez beau et certainement « de bonne famille », comme on dit,
à en juger d’après ses manières, son langage et ses.
mains trop fines pour avoir jamais fait de gros ouvrages —- se croit possédé par le diable ; ou plutôt il se croit le diable lui-même, si j'ai bien compris ce qu'il disait. Il a dû lui arriver quelque aventure, car, en rêve ou dans l’état de demi-sommeil où il lui arrive souvent de tomber (et alors il converse avec lui-même comme si je n'étais pas là), il parle sans cesse de mains coupées. Et comme alors il s’agite
Re NET RTS TS ET OO UE D UN CODEN 7e
beaucoup et roule des yeux terribles, j'ai pris soin ‘écarter de lui toute arme. Le reste du temps c’est
un brave garçon, d’une compagnie agréable — ce
que j'apprécie, tu peux le croire, après des mois de solitude — et qui me seconde dans les soins de mon exploitation. Il ne parle jamais de sa vie passée, de sorte que je ne parviens pas à découvrir qui ce peut être. Il s'intéresse particulièrement aux insectes et aux plantes, et certains de ses propos laissent entrevoir qu'il est remarquablement instruit. Il semble se plaire avec moi et ne parle pas de partir ; je suis décidé à le laisser rester iei tant qu'il voudra. Je souhaitais précisément un aïde ; somme toute, il est venu à point nommé.
« Un hideux nègre qui l’accompagnait, remontant
avec lui la Casamance, et avec qui J'ai un peu causé, parle d’une femme qui l’accompagnait et qui, si j'ai bien compris, a dû se noyer dans le fleuve, certain jour que leur embarcation a chaviré. Je ne serais pas étonné que mon compagnon ait favorisé la noyade. Dans ce pays, quand on veut se débar-
rasser de quelqu'un, on a grand choix de moyens, et personne Jamais n'en a cure. 51 quelque jour J'en
apprends plus long, je te l’écrirai — ou te le dirai de vive voix lorsque tu seras venu me rejoindre. Oui, je sais. la question de ton service... Tant pis ! j’attendrai. Gar persuade-toi, que, si tu veux me revoir, il faudra que tu te décides à venir. Quant à moi, jai de moins en moins le désir de retour. Je mène ici une vie qui me plaît et me va comme un complet “sur mesure. Mon commerce prospère, et le faux-col
de la civilisation me paraît un carcan que je ne pourrai jamais plus supporter.
Ci-joint un nouveau mandat, dont tu feras l’usage qu'il te plaira. Le précédent était pour Rachel. Garde celui-ci pour toi... »
— Le reste n’est plus intéressant, dit Armand.
Olivier rendit la lettre sans rien dire. Il ne lui vint pas à l’esprit que l’assassin dont il était ici parlé fût son frère. Vincent n'avait plus donné de ses nouvelles depuis longtemps ; ; ses parents le croyaient
en Amérique. À vrai dire, Olivier ne s'inquiétait 3
pas beaucoup de lui.
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