‹ Les faux-monnayeurs, romanChapitre 88 sur 95 · GAZ... TÉLÉPHONE... CENT MILLE ROUBLES · texte numérisé non relu

GAZ... TÉLÉPHONE... CENT MILLE ROUBLES

d’une large bordure rouge et noire, laquelle était ornée de petits diablotins obscènes, assez bien dessinés, ma foi. Tout cela donnait au papier un aspect fantastique, «infernal » pensait Ghéridanisol, aspect qu’il jugeait susceptible dé bouleverser Boris.

Peut-être n’y avait-il là qu’un jeu ; mais le jeu réussit au-delà de toute espérance. Boris rougit beaucoup, ne dit rien, regarda de droite et de gauche, et ne vit pas Ghéridanisol qui, caché derrière la porte, l’observait. Boris ne put le soupçonner, ni compren-

dre comment le talisman se trouvait là ; il paraissait.

tombé du ciel, ou plutôt surgi de l’enfer. Boris était d'âge, sans doute, à hausser les épaules devant ces diableries d’écolier ; mais elles remuaiént un passé

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trouble. Boris prit le talisman et le glissa dans sa vareuse. Tout le reste du jour, lé souvenir des pratiques de sa « magie » l’obséda. Il lutta jusqu’au soir contre une sollicitation ténébreuse, puis, comme rien plus ne le soutenait dans sa lutte, sitôt retiré dans sa chambre, il sombre. | |

Il lui semblait qu’il se perdait, qu’il s’enfonçait très loin du ciel ; mais il prenait plaisir à se perdre et faisait, de cette perdition même, sa volupté.

Et pourtant il gardaït en lui, en dépit de sa détresse, au fond de sa déréliction, de telles réserves

de tendresse, une souffrance si vive du dédain qu'aflectaient à son égard ses camarades, qu’il eût risqué n'importe quoi de dangereux, d’absurde,; pour un peu de considération.

L'occasion s’en offrit bientôt.

Après qu'ils eurent dû renoncer à leur trafic de fausses pièces, Ghéridanisol, Georges et Phiphi ne restèrent pas longtemps désœuvrés. Les menus jeux saugrenus auxquels ils se livrèrent les prèemiers jours n'étaient que dés intermèdes, L’imagination de Ghéridanisol fournit bientôt quelque chose de plus corsé.

La confrérie des Hommes Forts n’eut pour raison d'être d’abord que le plaisir de n’y point admettre Boris. Mais il apparut à Ghéridanisol biéntôt qu'il serait au contraire bièn plus pervers dé l’y admettre ; ce serait le moyen dé l’amener à prendre tels engage- ménts par lesquels on pourrait l’entraîner énsuite jusqu’à quélqué aëte monstrueux. Dès lors cette idée l’habita ; et comme il advient souvent dans ure

entreprise, Ghéridanisol songea beaucoup moins à la chose même qu'aux moyens de la faire réussir ; ceci n’a l'air de rien, mais peut expliquer bien des crimes. Au demeurant, Ghéridanisol était féroce ; mais 1l sentait le besoin, aux yeux de Phiphi tout au moins, de cacher cette férocité. Phiphi n'avait rien de cruel ; il resta convaincu jusqu’au dernier moment qu'il ne s’agissait là que d’un jeu.

À toute confrérie 1l faut une devise. Ghéridanisol, qui avait son idée, proposa : « L'homme fort ne tient pas à la vie. » La devise fut adoptée, et attribuée à Cicéron. Comme signe distinctif, Georges proposa un tatouage au bras droit ; mais Phiphi, qui craignait la douleur, affirma qu’on ne trouvait de bon tatoueur que dans les ports. De plus, Ghéridanisol objecta

que le tatouage laissait une trace indélébile qui,

par la suite, pourrait les gêner. Après tout, le signe. distinctif n’était pas des plus nécessaires ; les affiliés se contenteraient de prononcer un engagement solennel. /

Quand il s'était agi du trafic de fausse monnaie, il avait été question de gages, et c’est à ce propos que Georges avait exhibé les lettres de son père.

Mais on avait cessé d’y penser. Ces enfants, fort

heureusement, n’ont pas beaucoup de constance. Somme toute, ils n’arrêtèrent presque rien, non plus. au sujet dés « conditions d'admission » que des « qualités requises ». À quoi bon, puisqu'il restait acquis que tous trois (en étaient », et que Boris «n’en était pas». Par contre, ils décrétèrent que «ce- Jui qui canerait serait considéré comme un traître, à

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TROISIÈME PARTIE 485 tout jamais rejeté de la confrérie ». Ghéridanisol, ‘qui s'était mis en tête d’y faire entrer Boris, insista beaucoup sur ce point.

‘ Il fallait reconnaître que, sans Boris, le jeu restait morne et la vertu de la confrérie sans emploi. Pour circonvenir l’enfant, Georges était mieux qualifié que Ghéridanisol ; celui-ci risquait d’éveiller sa méfiance ; quant à Phiphi, il n’était pas assez retors et préférait ne point se commettre. |

Et c’est peut-être là, dans cette abominable histoire, ce qui me paraît le plus monstrueux cette comédie d'amitié que Georges consentit à jouer. Il affecta de s’éprendre pour Boris d’une affection subite; jusqu'alors on eût dit qu'il ne l’avait pas regardé. Et j'en viens à douter s’il ne fut pas pris lui-même à son jeu, si les sentiments qu'il feignit n'étaient pas près de devenir sincères, si mème ils ne l’étaient pas devenus dès l'instant -que Boris y avait répondu. Il se penchait vers lui ‘avec l’apparence de la tendresse ; instruit par Ghéri- danisol, il lui parlait. Et dès les premiers mots, Boris, qui brâmait après un peu d’estime et d’amour, fut conquis.

Alors Ghéridanisol élabora son plan, qu’il découvrit à Phiphi et à Georges. Il s'agissait d'inventer une « épreuve » à laquelle serait tenu de se soumettre celui des affiliés qui serait désigné par le sort ; et, pour bien rassurer Phiphi, il fit entendre qu'on s’arrangerait de manière que le sort ne pût désigner que Boris. L'épreuve auraït pour but de s'assurer de son courage.

Ce que serait au juste cette épreuve, Ghéridanisol ne le laissait pas encore entrevoir. Il se doutait que Phiphi opposerait quelque résistance.

— Ah | ça, non; je ne marche pas, déclara-t-il en effet, lorsque un peu plus tard Ghéridanisol commença d’insinuer que le pistolet du Père Lapère pourrait bien trouver ici son emploi.

— Mais que t’es bête | Puisque c’est de la DRE ripostait Georges déjà conquis.

— Et puis, tu sais, ajoutait Ghéri, si ça t’amuse de faire l’idiot, tu n’as qu’à le dire. On n’a pas besoin de toi.

Ghéridanisol savait qu’un tel argument prenait toujours sur Phiphi ; et comme 1] avait préparé la

feuille d'engagement sur laquelle chacun des mem-

bres de la confrérie devait inscrire son nom :

— Seulement il faut le dire tout de suite ; parce |

que, après que tu auras signé, ce sera trop tard. — Allons ! Ne te fâche pas, dit Phiphi. Passe-moi Ja feuille. — Et il signa.

— Moi, mon petit, je voudrais bien, disait

Georges, le bras tendrement passé autour du eou de

Boris ; c’est Ghéridanisol qui ne veut pas de toi. — Pourquoi ?

— Parce qu’il n’a pas confiance. Il dit que tu.

flancheras.

— Qu'est-ce qu’il en sait ?

— Que tu te défileras dès la première épreuve. — On verra bien.

— (C’est vrai que tu oserais tirer au sort à

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