LA COMTESSE, LUCE
La Comtesse, lui prenant les deux mains. — Que je
suis contente de vous voir ! ou plutôt de vous revoir... Mais^ la dernière fois, vous aviez douze ans, ça ne compte pas... Que je vous regarde, d'abord... Mais vous êtes charmante! Vous avez une ligpie très originale... Et vous vous êtes mariée?
Luge. — Avec un professeur... Mais je suis vcHve depuis trois ans.
La Comtesse. — Veuve! à votre âge!
LuoE. — Complètement veuve... Je veux dire que...
La Comtesse. — J'ai compris, mon enfant, j'ai compris... C'est très intéressant. Et vous ne songez pas à vous remarier?
Luge. — Pas pour l'instant. Oh! mon Dieu! je rencontrerais un jeune homme riche, intelligent, qui me demanderait ma main, je me laisserais peut-être tenter. Et encore, je réfléchirais... Parce que le mariage, aujourd'hui,* pour une femme, c'est un commencement ou une fin, mais ce n'est plus une carrière.
La Comtesse. — Je vois que vous êtes très raisonnable.
Luge. — Moi, madame! Oh! pas du tout. J'en ai l'air, comme ça, parce que je dis de temps en temps des choses sérieuses... mais il n'y a pas de femme moins équilibrée que moi. La première bêtise que je ferai, ce sera le commencement d'une série, je sens ça. Aussi, je la retarde le plus que je peux.
La Comtesse. — Permettez-moi une question assez délicate. Vous n'aviez pas fait un mariage d'kmour?
Luge. — Oh! non. J'étais même amoureuse à ce moment-là d'une espèce de petit imbécile. J'en étais amoureuse follc.^Je n'avais ^jamais osé le lui avouer. Je le lui ai dit la veille de mon mariage, figurezvous... ça s'est trouvé comme ça... et je lui ai proposé de m'enlever... C'est lui qui n'a pas voulu. Et savez-vous pourquoi il* n'a pas voulu? Parce qu'il avait un rendez-vous de chasse le lendemain ! J'ai été tellement écœurée que je suis restée une honnête femme. A quoi tient la destinée!
La Comtesse. — Comme c'est juste! Je ne voii;* raconte pas ma vie, mais elle aurait été toute différente si Un de mes cousins n'avait pas été tué dans un accident de chemin de fer.
Luge. — Oui, il suffit souvent d'un rien !
La Comtesse. — Mon e:ifant, vous m'êtes très sympathique, et je suis toute à votre disposition. Ne vous gênez pas, dites-moi ce que je peux faire pour vous.
Luge. — Je vais vous le dire bien franchement... Voici... Mon mari m'a laissé une petite rente avec laquelle je peux vivre à la rigueur... Mon Dieu, oui î En me privant de tout ce qui est agréable, je peux parfaitement vivre... Mais ce n'est pas gai... et je ne vous cache pas que je suis plus ambitieuse que ça.
La Comtesse. — Vous avez bien raison.
Luge. — Je sens qu'il y a en moi mieux qu'une petite bourgeoise, que je suis capable, moi aussi, d'être quelqu'un, d'avoir de l'influence, de dominer! d'être une de ces femmes indépendantes comme il y en a quelques-unes maintenant et qu'on cite comme des hommes!... C'est peut-être bête ce que je vous dis?
La Comtesse. — Pas du tout. C'est très franc... De mon temps, c'est plutôt les jeunes gens qui parlaient conmie vous... Mais enfin, je vous comprends, mon enfant. Allez! allez!
Luge. — Que voulez-vous? Paris vous grise quel-
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
quefois, le soir quand on sort et qu'on voit tant de femmes qui ont l^air de souveraines. On rentre chez soi, toute seule, et. on a de la peine à s'endormir... On ne sait pas trop ce qu'on désire, si c'est la gloire, si c'est l'amour ou la fortune, mais on sent très bien qu'on désire quelque chose et qu'on ne Ta pas... Enfin ! on dort mal... Et le résultat de tout ça — il faut pourtant que j'arrive à vous faire cet aveu — le résultat de tout ça, c'est que je me suis mise à écrire. Voilà !
La Comtesse. — A écrire?... Comment cela? A faire de la littérature?
LuCE. — Oui, madiime.
La Comtesse. — Vous avez fait un roman, je parie ?
LucE. — Non, madame, quelle horreur! J'ai fait un Gvre... un livre grave... presque grave.
La Comtesse. — Diable ! Et sur quoi ?
LucE. — Sur le... sur... sur l'éducation des jeunes filles...
La Comtesse. — Mais c'est charmant, c'est charmant! Vous allez me le donner, votre livre.
Lttce. — C'est qu'il n'est pas encore imprimé... Je l'ai porté chez plusieurs éditeurs qui m'ont répondu que des livres sur l'éducation dés jeunes filles, il y avait tout ce qu'il fallait. C'est alors, madame, que j'ai pensé à vous qui avez tant de relations.
La Comtesse. — C'est que je ne connais pas d'éditeur, ma chère enfant. Mais, n'importe, nous en trouverons un, 06 n'est pas ce qui manque.
Lues. — Je ne sais comment vous remercier, madame.
La Comtesse. — Vous avez bien fait de vous adresser à moi, et il faudra venir me voir souvent. Je vous ferai faire des connaissances très utiles. Est-ce qu'un ministre vous fait peurf
Luoe. — Un ministre t
La Comtesse. — Et celui de l'Instruction publique, encore! C'est tout à fait votre affaire.
Luge, stupéfaite. — Le ministre de l'Tnstniction publique est ici!
La Comtesse, souriant. — Vous le connaissez?
Luge. — Non, mais j'en ai entendu souvent parler par mon marL
La Comtesse.. — Oh! ce n'est plus le même...
Tenez.
Luge. — Tout de suite?
La Comtesse. — Mais oui.
Luge. — C'est que je ne m'attendais pas... je ne suis pas préparée.
La Comtesse. — Eh bien, préparez- vous. Qu'estce qu'il vous faut de temps?
Luge. — Là... c'est fini.
La Comtesse. — Ça y est? .
Luge. — Ça y est.
La Comtesse. — Regardez bien en face.
Luge. — Comme ça?
La Comtesse. — Mais oui... mais oui... Vous regardez très bien quand vous voulez. (A Bourdoiic qm passe au fond.) Mon cher ministre, permettez-moi de vous présenter madame. La fille d'Henriette Cortèze. Vous devez vous rappeler?
Bourdolle. — Comment donc! Enchanté, madame.
Luge, s'incUnant très bas. — Monsieur le ministre...
La Comtesse.- — Cette dame que vous voyez là est l'auteur d'un livre sur l'éducation des jeunes filles... Va n'est pas la peine d'avoir honte.
Bourdolle. — Il y a des actions plus répréhensibles.
Luce. — Oh! madame... je vous en prie... Ça ne peut guère intéresser monsieur le ministre.
Bourdolle. — Comment ! un livre sur l'éducation des jeunes filles n'intéresserait pas le ministre de l'Instruction publique !
La Comtesse. — Mais, en effet !
Bourdolle. — Apportez-le-moi un de ces jours au ministère, votre livre. Je le lirai et je ferai faire un rapport.
Luce. — Oh! monsieur le ministre... monsieur le ministre... Un rapport! Un rapport sur moi!...
Bourdolle. — Non, sur votre livre. Vous n'aurez qu'à m'écrire un petit mot, et je vous fixerai une audience. Etes-vous satisfaite, madame?
Luge. — Je serais bien difficile, monsieur le ministre... Un rapport !
Bourdolle rentre dans le salon.
La Comtesse, à Luce. — N'est-ce pas qu'il est charmant, notre ministre?
Luge. — Oh! charmant... très gai... très profond! Pourvu qu'il me réponde quand je lui demanderai cette audience!
La Comtesse. — Je m'en charge. Votus pouvez y compter.
Luce. — Je le crois. Il a l'air franc, net... et il ne vous dit pas des galanteries bêtes. Il ne vous en dit
même pas du tout.
La Comtesse. — ^^ Oh ! de ce côté-là, rien à craindre. Il adore sa fenune... et ce n'est pas un de ces personnages qui abusent de leur situation... pour... se faire payer un peu trop cher les petits ser%'ices qu'on. leur réclame...
Luge. — Oui. Et encore, avec lui, ce serait moins désagréable qu'avec un autre!
La Comtesse. — C'est un très bon camarade.
(Godfish et Lahure reviennent. A Godfish.) MoU cher baron,
permettez-moi de vous présenter madame Luce Brévin. (A Lahure.) La fille de ma vieille amie...
(tOdfish. — Madame...
Lahube. — Madame...
La Comtesse, à lùcc. — Et maintenant, ma chère, j'ai fait ce que j'ai pu. Vous voilà en relations avec mon petit monde. Un de ces jours, je vous présenterai à ces dames. Il ne faut pas faire trop de choses le même jour. Et alors, ce sera à vous de bien manœuvrer et d'être adroite.
Luge, avec une vigoureuse poignfc de main. — Je vais
m'appliquer.
Elle sort. La comtesse rentre dans le salon pendant que Lahure et Godfish reviennent en causant.