Scène II
GODFISH, JEANNINE, puis BBANCHIN, MAR- GUERITE, LA COMTESSE, puis BOURDOLLE
Godfish. — Je vais aller téléphoner avec Londres, et puis, ma chère ,si vous voulez, nous irons souper. Mais, le voulez-vous?
Jeannine. — Pourquoi me demandez-vous cela, puisque c'est convenu?
Godfish. — Je vous le demande, parce que vous semhlez de mauvaise humeur... Et de là à avoir la migraine, il n'y a qu'un pas...
Jeannine, un temps. — Etes-vous assez hypocrite!
Godfish. — Moi, je suis hypocrite!... On a tout dit de moi, ma chère, mais on n'avait pas dit ça... Et en quoi suis- je hypocrite, je vous prie?
Jeannine. — Quand je pense que vous traitez M. Maugraine comme un ami, que vous l'invitez dans tiotre loge, et que vous avez brisé sa carrière!
Godfish. — J'ai brisé, moi!
Jeannine. — Non seulenàent vous ne l'avez pas liommé rédacteur en chef de Ciel et Terre comme vous le lui aviez promis...
Godfish. — Bourdolle valait mieux.
Jeannine. — Soit! Mais vous auriez pu au moins lui faire commander des articles par M. Bourdolle... depuis trois mois que le journal est fondé...
Godfish. — Avec un immense succès!
Jeannine. — Raison.de plus pour en ouvrir les portes à un jeune écrivain de talent... que j'ai connu à ses débuts et à qui je m'intéresse... J'aurais compris votre hostilité quand vous le cro)dez mon amant... (Mine glacée de Godfîsh.) mais je VOUS ai donné des preuves qu'il ne l'était pas... (Même jeu.) et qu'il ne l'avait jamais été. (Même jeu.) Je vous ai montré des lettres qui ne laissent aucun doute... (Même jeu.) Alors, votre conduite à son égard est incompréhensible, pour ne pas diue barbare ! Oui, elle est barbare, c'est le mot!
Godfish. — Ne vous emballez pas... Je vais vous expliquer. J'aime beacoup M. Maugraine, c'est un charmant compagnon, il m'est agréable de l'avoir à ma table... mais je trouve que, comme écrivain, il n'a aucun talent.
Jeannine, suflFoquéc. — Vous dites!...
Godfish, très froidement. — Il n*a aucune espèce de talent! On peut avoir de l'esprit, de bonnes manières, de la distinction, ne pas tromper ses amis, s'habiller bien et n'avoir tout de même aucun talent.
Jeannine. — Mais vous êtes le seul à Paris qui disiez ça... Maugraine est un des espoii's de la jeune génération littéraire.
Godfish. — Dans ce cas, c'est une génération sacnfiee.
Jeannine — Et alore, à qui trouvez-vous du talent, au journal. Ah t oui, au fait... je sais... à Lucinde! à la petite Luce Brévin... a Femmes d'aujourd'hui! » C'est ça que vous trouvez bien?
Godfish. — Ça, entre autres choses. Mais ça, surtout. C'est très bien. Cela me plaît énormément.
Jeannine. — Mais, mon pauvre ami, c'est du faux, c'est du toc !... Ça n'a pas de style... C'est l'A B C du féminisme... On n'écrit plus ces choses-là dans un journal parisien... C'est réglé, nous le savons, n'en parlons plus.
Gk)DFiSH. — Je connais donc l'opinion de M. Maugraine sur les articles de Lucinde. Ce n'est pas la mienne.
Jeannine, à Mar^eritc qui entre, suivie de Branchin et
de la comtesse. — Ma chèrc, c'est ce que nous disions dans l'entr'acte. Qu'est-ce qu'il y a de mieux dans Ciel et Terre, d'api'ès ces messieurs?
Mabguerite. — Les articles de Lucinde... C'est également l'avis de monsieur Branchin.
Jeannine, à la comtesse. — Et vous, comtesse 9 Je sais que M™* Brévin est votre amie... Mais, avant tout, vous avez du goût... Est-ce que vous lui trouvez tant de talent que ça, là, franchement?
La CoBfTESSE. — Ma chère amie, demandez-moi si elle est jolie, si elle est spirituelle, si elle a du charme et si elle sait s'habiller, je serai capable de vous répondre... Mais, du talent?... je ne sais pas ce que c'est.
Marguerite. — Qu'elle en ait ou non, je m'en moque. Qu'elle soit la maîtresse de celui-ci ou de celui-la, ça m'est complètement égal. Mais, ce qui.»
La Comtesse. — Pardon... pardon... là, je vous arrête. Elle n'est la maîtresse de personne, je vous le garantis. Je lui en faisais même l'observation l'autre jour et elle m'a répondu d'une façon qui ne peut pas me tromper... Tenez, moi, ce que je lui reprocherais, parce qu'enfin il faut bien lui reprocher quelque chose, ce serait plutôt du maniérisme et de l'affectation, avec des lacunes dans l'intelligence, un regard dur qui a l'air de vous menacer et des gestes de petit singe. Elle doit être très forte en gymnastique. De mon temps, on aurait dit : « Elle manque de hanches ! »
Godfish. — Elle est très moderne.
Marguerite. — Tout ça, je le répète, ça m'est égal, et en voilà assez sur cette ))ersonne. Ce n'est pas pour ça tjue^je suis venue ici, ce soir. Je suis venue pour savoir si, oui ou non, dans ce journal que nous avons fondé, on daignera enfin s'occuper un peu de nous!
Jeannine. — Oui!
Marguerite, à Branchin. — Car c'est fantastique! Vous y avez mis un million et je ne peux pas arriver à faire passer une note dans le courrier des Ihéâtresl
Branchin. — C'est qu'aussi, ma chère, vous y envoyez des notes conçues dans des termes...
Marguerite. — Je ne veux pas qu'on y reti'anche
un mot... (A la comtesse et à Godfish.) SaVCZ-VOUS CC
qu'ils m'ont fait, la dernière fois? Ils m'ont appelée (^ la charmante artiste » quand on traite n'importe qui de grande tragédienne!... J'entends que cela ne se renouvelle plus... et que vous en fassiez l'observation à M. Bourdolle...
Bourdolle, entrant, à la comtesse. — Eh! chère
comtesse, c'est gentil à vous d'être venue nous voir.,. Vous êtes rare, rare!
La Comtesse. — Trop aimable... Est-ce que je peux serrer la main de mon ami Lahuref
BouRDOLLE. — Prosper va vous conduire.
BrANCHIX, à Bourdolle, soas le re^rd de Marguerite.
— A^^ez-vous cinq minutes d'entretien à m'accorder, cher ami?
BouRDOLLE. — Comment donc! mais tout de suite.
GODriSH, à Bourdoiie. — Tiès drôle, récho sur Fouras, ée matin...
BOURDOLLE. — N'est-ce pas? Ce n'est pas méchant... et ça a dû lui être horriblement désagréable...
GoDFiSH. — D'ailleurs, le cabinet m'a l'air en mauvaise posture.
BouRDOLLE, riant. — Très mauvaise...
GrODFiSH. — Et, encore une fois, Bourdolle, mes compliments... Vous avez fait de Ciel et Terre le journal parisien par excellence. (Regardant jcannine.) Vous n'3' accueillez que des gens de talent... Vous êtes le vrai directeur, le directeur type!
BOURDOLLE. — Cher baron...
Il lui tend la main.
GoDFiSH. — Allons, je vais téléphoner à Londres.
Jeannine, avec aigreur. — C'est ce que vous venez de dire à monsieur Bourdolle, que vous allez téléphoner ?
GoDFiSH. — Entre autres choses, chère amie, entre autres choses.
Sortent d'abord la comtesse et Marguerite, puis Jeannino et Godfish.