‹ Les favorites: comédie en quatre actesChapitre 52 sur 53 · Scène VIII · texte numérisé non relu

Scène VIII

BOURDOLLE, LUCE

Luce. — Enfin! on est seuls une seconde... Qui t'a fait demander, tout à l'heure? Rien de gi-ave?

BouRDOLLE. — Rien.

Luce. — Ah! tant mieux!... (A voix plus basse.) Tu sais, je suis un peu în*isée par toutes ces émotions, par ce succès... J'ai besoin de te le dire... Je t'aime!

BouRDOLLE. — Ma chérie... ma chérie...

Luce. — Ce soir, à la revue, tu viendras dans ma loge. Je veux qu'on t'y voie. Qu'est-ce que nous risquons, maintenant? Et puis, j'ai pensé à une chose. Au lieu d'aDer dîner au restaurant, nous dînerons chez moi, tous les deux... Tu veux bien, dis?

BOURDOLLE. — Eh! oui, je voudrais bien! Malheureusement, c'est impossible....

Luce. — Impossible! Qu'est-ce qui est impossible? Que tu dînes chez moi?

BouRDOLLE. — Ecoute... voyons... sois raisonna-

ble... Je suis absolument obligé de dîn^r ce soir chez le président du conseil.

Luce. — Ah! ça, par exemple! . .

BouRDOLiiE. — Il vient de me faire inviter tout à rheure. Ça ne peut pas se refuser.

Luce. — Et pourquoi ? Et pourquoi? Il n'était pas question de ce dîner, tantôt.

BouRDOLLE. — Il a été improvisé à cau^e des événements politiques.

Luce. — Allons bon ! Je peux dire que je suis navrée... C'est toute ma journée gâtée... Je suis furieuse. Mais ûloi's, tu ne viendras pas non plus à la revue?

BouRDOLLÊ. — Un instant peut-être à la fin, je n'en réponds pas...

Luce. — Oh! c'est .trop fort! Un jour, pareil, tu me quittes!... Tu... (Brusquement.^ Et ta femme? Estce qu'elle y dîne aussi, chez le président du conseil?

BouRDOLLE. — Je ne pense pas.

Luce. — Tu ne penses pas! Mais si, elle y dîne, voyons!... Ne me prends pas pour une enfant! Elle y dîne forcément. Tu aurais dû commencer par me dire ça...

BouRDOLLE. — Qu'elle y dîne ou non, ça n*a pas d'importance.

Luce. — Aucune, évidemment. Tu l'as donc revue, ta femme? Il n'est pas nécessaire d'hésiter... Tu l'as revue oit tu ne l'as pas revue... Tu l'as revue, c'est très bien! Je ne comprends pas pourquoi tu ne me l'avoues pas tout de suite. Et quand l'as-tu revue?

BouRDOLLE. — Cet après-midi, un instant... Nous avions à causer de choses très sérieuses.

Luce. — Et oii?

BouRDOLLE. — Où?

Luce, — Oui... où a eu lieu cet entretien? Tu es rentré chez toi? Non? (Le regardant) Je parie que c'est elle qui t'a fait demander tout à l'heure!

BouRDOLLE, riant. — Oui ! oui ! oui ! En voilà des soupçons pour l'histoire la plus simple du monde! Il s'agit de politique et il ne s'agit que de politique... Pas une seconde il n'a été question de ma conduite, tu entends? pas une seconde!

Luce, le regardant dans les yeux. — Vrai?

BouRDOLLE. — Vrai.

Luce. — Tu me le jures?

BouRDOLLE. — Je te le jure... La preuve, c'est que je serai appelé demain à l'Elysée.

Luce, — Toi?

BouRDOLLE. — Moi! Je peux être président du conseil dans deux jours.... Ça ne te fait pas plaisir?

Luce. — Oui, mon chéri, oui !.., Et toi, tu dois être fier! Seulement, je suis ta maîtresse, et je ne peux pas m'empêcher de penser un peu à moi... Ce n'est pas de l'égo&me, ça, c'est de l'amour... Il est évident que tu vas être amené à te réconcilier avec ta femme...

BouRDOLLE. — Une réconciliation apparente.

Luce. — Apparente pour commencer. Oh! je reconnais que tu ne peux pas faire autrement. Si ta femme est venue te le proposer, je l'approuve... Il y a des points sur lesquels toutes les femmes sont d'accord... D'ailleurs, les maîtresses et les femmes légitimes sont d'accord plus souvent qu'on ne croit... Le malheur pour moi, là dedans, c'est que le jour où vous vous réconcilierez pour de bon, ce sera à mes dépens...

BOURDOLLE. — Ne t'alarme donc pas!

Luce. — Je ne m'alarme pas, j'analyse mon cas...

£h bien, quand ta femme ignorait notre liaison, nous étions chacune à notre place; nous ne nous faisions pas de tort... au contraire, même, au contraire... Et ça pouvait durer longtemps. Tandis qu'aujourd'hui, elle ne va plus avoir d'autre idée que de se débarrasser de moi et de reconstituer son ménage, ce qui est très naturel... Et moi, je suis désarmée... Qu'estee que je peux contre elle? Rien!

BouBDOLLE. — Mais profitons donc de la beUe journée que nous avons l'un et l'autre, au lieu de songer à l'avenir le plus lointain^ le plus obscur! Tu viens d'avoir un triomphe, je vais être président du conseil. Bientôt tu seras célèbre et, moi, je serai puissant. Ce soir, nous nous aimons. Qu'est-ce qu'il te faut de plus, mon Dieu? Qu'est-ce qu'il te faut?

LucE. — Ce qu'il me faut, c'est le genre d'amour que tu avais pour moi et que tu ne peux plus avoir, où il entrait à la fois le désir de me posséder et le besoin de me protéger ! Un amour oii nos deux ambitions étaient mêlées, ce qui lui donnait une fantaisie et une excitation folles! Et ça, c'est fini! C'est bien fini!

BouRDOLLE. — Mais qu'est-ce qu'il y a de changé? Qu'est-ce qu'il y a de changé?

LucE. — Il y a tout! Ton ambition, aujourd'hui, est du côté de ta femme, elle n'est plus du mien! Moi, je ne suis plus qu'une maîtresse quelconque avec qui tu seras heureux une heure par jour...

BouBDOLLE, riant. — Eh bien... niais...

LucE. — Ça te suffit? Oui? Pas à moil J'avais rêvé autre chose, et je m'aperçois que je ne peux pas l'avoir. Eh bien ! puisque je ne peux pas l'avoir, n'en parlons plus!

BouBDOLLE. — Mais tu te trompes...

LucE. — Ne te défends pas I Je ne te fais pas de reproches. Tu m'as donné quelques mois de bonheur et tu m'as fourni l'aventure qui m'a lancée. C'est tout ce qu'on peut demander à un homme, à moins d'être une enragée! Et maintenant, mon chéri, que je ne suis plus ta maîtresse, soyons sérieux I...

BouBDOLLE. — Comment, tu n'es plus ma maîtresse?... Mais tu verras ça demain! Et qu'appellestu « être sérieux »?

LucB. — Etre sérieux, c'est s'occuper de moi! (Bourdoile rit.) Toi, ce n'est pas la peine. Tu vas être président du conseil, tu es casé, tu te réconcilieras avec ta femme, et tu me quitteras un de ces jours, sans même t'en apercevoir! C'est bien! c'est très bien ! Je m'y attends... Tu es très gentil, mon chéri ! Seulement, il y a moi, moi qui ai toute ma vie à faire, ne l'oublions pas!

BouRDOLLE. — Mais j'y pense, ma chérie, je ne pense qu'à ça!... Ta vie est ma principale préoccupation, la seule! Je veux que tu aies une existence magnifique, et tu l'auras! Car tu es une créature d'élite, tu entends? d'élite!

LucE. — Oui... oui.

BouBDOLLE. — Ecrivain, conférencier, femme h la mode. Tu atteindras un jour la plus haute situatin qu'une f enune ait jamais eue à Paris !

LucE. — Je ne demande pas autre chose.

BouBDOLLE. — Les circonstances peuvent nous séparer un instant, c'est possible... mais je te suivrai des yeux dans ta marche vers la fortune et vers la gloire. Je t'aiderai de toutes mes forces et je me dirai: « C'est moi pourtant qui ai découvert ce talent-là! »

LuCE. — Je suis émue, tu sais, mon chéri, je suis

émue! Tu me rends notre séparation presque douce...

BouBDOLLE. — Et, pour commencer, je ne veux pas que le journal où tu as fait tes débuts, je ne veux pas que Ciel et Terre tombe entre les mains du premier venu, car je vais être obligé de donner ma démission.

Luge. — Mais c'est vrai!... Je n'y pensais pas... Tu ne peux pas rester rédacteur en chef!

BOUBDOLLE. — Naturellement. Et vois-tu un successeur quelconque bouleversant toute la rédaction !

LucB. — Et me fichant à la porte!

BouBDOLLB. — Ce serait horrible!

LucE. — Ce serait un scandale!

BouBDOLLE. — Je vais en parler à Godfish.

Lues. — Et tout de suite! Il ne faut pas qu'on ait le temps d'intriguer.

BOUBDOLLE. — Tu es la sagesse même!

LucE. — Je suis aussi sérieuse que ta femme, voilà tout. Ah! tu as de la chance d'être tombé sur des femmes comme nous! Va chercher Godfish.

BouBDOLLE. — Le voici d'ailleurs.

Entre Godfish.

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