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CHAPITRE X

La Belgique est probablement le pays du monde qui a ressenti le plus fortement l'influence française,et il n'est pas douteux qu'au point de vue coopératif, cette influence lui a été particulièrement nuisible.

Le mouvement coopératif s’y est prononcé aussi tardivement qu’en France, la classe ouvrière belge ne s'est convertie à la coopération qu’à dater de 1880. Cependant depuis de très longues années, les circonstances économiques, le milieu social rendaient particulièrement faciles l'adaptation et le développement du principe coopéralif en Belgique.

Industrialisation très précoce el très avancée de la Belgique. — De tous les pays de l'Europe continentale, la Belgique est certainement le plus industrialisé, sa population commerciale et industrielle correspond à 290 0/0 de sa population agricole, en Belgique, les classes industrielles sont presque 3 fois plus nombreuses que les classes agricoles. Ce pourcentage est tout à fait extraordinaire, les pays du continent Européen qui sont,après la Belgique, les plus industrialisés : la Suisse, l'Allemagne et la France,n’arrivent qu'aux pourcentages suivants : 187 0/0, 129 0/0, 112 0/0 (1).

Les autres pays du continent ont un pourcentage très inférieur. Cette hégémonie si absolue de la population commerciale et industrielle de la Belgique sur sa population agricole s'explique essentiellement par le fait que la Belgique est la

(4) Statistique générale n° 1, p. 70.

seule nation du continent, qui soit restée fidèle au principe du libre échange. Comme les Anglais, les Belges ont délibérément sacrifié leur agriculture à leur activité commerciale el industrielle, ils ont évité avec soin d’entourer leur territoire d’une barrière douanière, et ont voulu faire de leur pays, un vaste entrepôt de marchandises en transit et un centre industriel de premier ordre.

Aucune nation du continent ne bénéficie d’une semblable abondance de gisements houillers ; seule, l'Angleterre constüitue au même degré que la Belgique, un véritable « bloc de charbon ».

Vis-à-vis de la concurrence étrangère, l’industrie belge bénéficie en outre d’un taux de salaires extrêmement bas — lamentablement insuffisants — et d'une population ouvrière extrêmement dense, la plus dense qui se rencontre au monde. Aussi la Belgique ne forme-t-elle à vrai dire qu’une immense usine, un vaste champ de production industrielle.

Admirablement placée au point de vue du commerce international, située à un véritable point de croisement des grandes routes commerciales du monde, baignant dans la mer du Nord, à proximité de l'Angleterre et en relation facile avec l'Amérique, transportant la « malle des Indes » et la plupart des marchandises en transil entre l'Angleterre et les pays d'Orient et d'Extrême-Orient, reliée par un puissant réseau fluvial et par tout un ensemble de canaux aux principales régions industrielles de l'Europe centrale, la Belgique dont le Lerritoire équivaut à la superficie de 5 départements français, a donné naissance au plus grand port de commerce du monde entier : Anvers (1).

Déficit de la production agricole belge. — En revanche, la production agricole belge est tout à fait déficitaire ; alors que

(1) Le commerce d'Anvers se montait, en effet, en 1904 à 18.600.000 tonnes de marchandises, dépassant légèrement le commerce de Londres, de New-York ou de Hambourg.

l'Allemagne dont l’agriculture ne suffit pas à nourrir la population, n’a eu besoin d'importer en 1905, malgré ses 60 millions d'habitants, que 647 millions de francs de céréales, les Belges, au nombre de 7 millions seulement, ont consommé la même année, 372 millions de francs de céréales importés.

L'exiguité du territoire belge comparé à sa population explique pour partie l'énormité de ces importations de céréales, toutefois l'importance de ce commerce d'importation s'explique aussi par l’état d'abandon relatif dans lequel est tombée l'agriculture belge.

Ancienneté de l'économie industrielle de la Belgique. — L'industrialisation extrême de la Belgique apparaît comme un fait incontestable ; la population ouvrière belge est excessivement nombreuse ; la Belgique est le pays du monde dont la population a atteint la plus grande densité (243 habitants par kmdq).

On pourrait croire que l’industrialisation de la Belgique est un fait contemporain, il n'en est rien, elle remonte à de nombreuses années. Dès la deuxième moitié du xix® siècle, sa population agricole active représentait une faible fraction de sa population totale : 24.98 0/0 seulement en 1846 ; plus près de nous, exactement en 1895, la population active agricole représentait 18.79 0/0 de la population totale. Le rapport de la population active agricole belge à sa population totale n’a donc baissé en 50 ans que de 6 0/0, ce qui est peu considérable (1).

Il y a 50 ans comme de nos jours, l'économie nationale de la Belgique était nettement commerciale et industrielle, la la copération aurait pu s'y développer admirablement, tel n’a pas été le cas. Nous pourrions reprendre ici toute l’argumentation que nous avons déjà présentée à propos de la France ; les raisons de l'échec du principe coopératif sont les

(1) Annuaire statistique de la Belgique pour 1899, p. 272 (rapporté dans Bourguin, Les Systèmes socialistes, 3° édit., p. 446).

mêmes en Belgique qu'en France; sous l’influence de raisons idéologiques, les idées associationnistes ont pris jusqu’à ces dernières années en Belgique comme en France une orientation nettement corporative, c'est-à-dire anticoopérative.

Un rapide historique du mouvement associationniste en Belgique est nécessaire pour montrer combien tardivement l'idée coopérative est parvenue à se faire jour sur le sol belge.

- SECTION I

$ 1. — Historique du mouvement associationniste belge.

Trois mouvements d'associations se sont propagés aux mêmes époques, de part et d’autre de la frontière du nord de la France.

Première phase : 1848. — La Révolution de 1848 provoque un mouvement général d'associations: éclosion rapide de nombreuses associalions ouvrières de production; échec presque immédiat ; personne n'’entrevoit à celte époque le mécanisme de répartition coopératif. L'idée coopérative n'est représentée que par quelques Unions de Consommateurs, simples « comités de subsistance ».

Deuxième phase : 1863.— Vers 1863,on commence à entrevoir confusément le mécanisme de répartition de Rochdale, et la théorie de la coopération distributive ; il se fonde quelques coopératives, les associations ouvrières sont cependant beaucoup plus nombreuses. Le mouvement échoue.

Troisième phase : 1880. — L'année 1880 marque la renaissance définitive du mouvement associationniste : le double échec subi a assagi la population ouvrière; celle-ci s'engage résolument dans la voie coopérative ; toute la Belgique se couvre de très puissantes sociétés coopératives ; depuis longtemps, une Fédération d'achat était à la fois pos-

sible et désirable, elle se constitue enfin en 1902. — Telest le processus des idées associalionnistes en Belgique ; on voit jusqu’à quel pointil cadre exactement avec le développement des idées associationnistes en France ; leur parallélisme est si grand qu’on peutmêmese demanderlequel deces deux mouvements a été le premier à se propager et a directement provoqué la formation du deuxième : il n’y a aucun arbitraire à considérer le mouvement associationniste français, comme l'inspirateur du mouvement belge ; l'esprit insurrectionnel, le grand souffle de révolte qui se sont répandus dans toute l'Europe vers 1848 a eu Paris pour foyer et pour origine. C'est assez dire que le mouvement associationniste devait spontanément sortir du mouvement insurrectionnel français ; en fait, l'origine historique de l'association ouvrière de production, n’est pas contestable.

À un deuxième point de vue, la France mérite d’être considérée comme la patrie du mouvement corporatif. C'est à Buchez que revient en effet le mérite d’avoir édifié la théorie de l'association ouvrière de production dès 1831; durant la seconde moitié du xix° siècle, toute une pléiade de disciples s’est employée à répandre la parole du maitre.

$ 2. — Le premier mouvement associationniste (1848).

Incontestablement, le mécanisme coopératif n'apparait pas déjà en 1848 ; cependant l’idée du consommateur, maître de la production, est déjà apparue à différents esprits. Des Unions de consommateurs ont élé constituées dès 1847: de semblables essais avaient déja été tentés à l'étranger. Le gouvernement belge, en la personne de M. Charles Rogier, ministre de l’intérieur, adressa au mois de mai 1847 une circulaire aux gouverneurs de province et les rendit attentifs à certaines Unions de consommateurs constituées à Berlin dès 1845 par un philanthrope alors assez connu, M. Liedke (1).

1) L. Bertrand, Histoire de la Coopérative en Belgique, T, p. 156, ( p que, T, p

M. Liedke s’était appliqué à réunir un assez grand nombre de sociétaires, des ouvriers pour la plupart, qui effectuèrent des versements hebdomadaires variant entre 21 centimes et 2 francs ; plus de 8.000 francs furent ainsi versés, ils servirent à acheter par grandes quantités des vivres qui furent distribués durant l'hiver gratuitement aux sociétaires. Ces vivres, s'ils avaient été achetés chez les détaillants, auraient coûté environ le double des 8.000 francs : les sociétaires avaient ainsi réalisé une économie de 50 0/0. Cette institution contient en germe l’idée coopérative, le consommateur, effectuant directement l'achat en gros des marchandises désirées, pourvoit lui-même à la satisfaction de ses besoins, toutefois le mécanisme coopératif de répartition est totalement ignoré.

Charles Rogier recommanda de suivre l’exemple donné par M. 'Liedke (1). Des sociétés semblables furent constituées vers 1848 à Bruxelles, puis plus tard, à Anvers, mais ces « Soctélés d'épargne pour l'achat de provisions d'hiver » échouèrent toutes. Il est cependant intéressant d'observer que, dès la fin de 1847, se rencontrait en Belgique une société guidée uniquement par l'idée du consommateur roi.

Les deux ou trois unions de consommateurs qui se sont établies à Bruxelles vers 1848 n'ont pas constitué l'axe du mouvement associationniste à cette époque: le centre du mouvement repose sur tout un ensemble d’associations ouvrières de production (2).

Parmi ces sociétés, il en est une qui présente cette particularité très remarquable d’être une coopérative de solidarité. L' « Associalion des ouvriers cigariers » de Bruxelles ne répartissait aucun boni à ses membres, tous ses bénéfices servient à augmenter son fonds de réserve. La coopérative de solidarité a donc précédé en Belgique la coopérative distributive: l’histoire de la coopération anglaise nous a déjà offert semblable exemple.

(1) Bertrand, /bid., I, p. 163.

(2) Bertrand, I, p. 218.

De toutes les associations ouvrières constituées aux environs de 1848, la seule qui ait subsislé jusqu’à nos jours est l'« Alliance typographique ».

Il est intéressant de remarquer le parallélisme absolu qui s’est toujours affirmé en Belgique entre les progrès du socialisme et ceux des mouvements corporatif ou coopératif ; les premières associations de production se fondent à Bruxelles au plus fort de l'agilation socialiste du milieu du xix° siècle ; le réveil corporatif et le mouvement coopératif qui s'observent vers 1864, coïncident avec la fondation de l’Internationale Ouvrière ; enfin le mouvement coopératif de 1880 qui fut couronné de succès,date seulement de la constitution définitive du parti socialiste en Belgique.

$ 3. — Le deuxième mouvement associationniste (1864-1872).

L'Internationale Ouvrière, constituée par Karl Marx et Engels en 1864, provoqua immédiatement le réveil du mouvement associationniste, en Belgique comme en France, Il y a là autre chose qu’une coïncidence fortuite; une relation de cause à effet doit être relevée, sans doute, l'Internationale ne fut pas l'unique cause de cette renaissance, mais il est assuré qu'elle y a contribué pour beaucoup.

L’Inlernationale Ouvrière, cédant aux illusions du temps, a commencé par préconiser chaudement la constitution d’associations ouvrières de production et les déclare « plus recommandables que les coopératives de consommation » (congrès de Genève 1866). Les congrès de Lausanne, 1867, et de Bruxelles, 1868, observent la même attitude favorable aux associaüons ouvrières de production (1).

En fait, les associations ouvrières de production constituées vers 1864 ont été assez peu nombreuses ; à peine établies, elles disparurent aussitôt.

Apparilion des premières sociétés distribulives belges. — Dès l'année 1864, quelques coopératives distributives se constituent en Belgique ; cette année marque, en Belgique,comme dans tous les pays du continent européen,l'apparition des premières coopéralives distributives.

L'Equilé, association liégeoise pour l'achat et la vente d'ob- Jets de consommation — tel est le nom de celte société — est due à l'initiative d’un patron imprimeur,M. Carmanne (1), elle élait destinée à la clässe ouvrière. A cette époque, les classes dirigeantes considéraient avec beaucoup de faveur les coopéralives distributives et les sociétés de crédit industriel ; la classe ouvrière, captivée par l'idéal corporatif, s'en désintéressait presque complètement. Cette circonstance explique qu’en Belgique l’idée de constituer la première société coopérative n’ait pas appartenu — ainsi qu'il est normal — à la classe ouvrière.

Les actions de la société étaient de 100 francs chacune, mais les souscripteurs pouvaient se contenter de verser 0 fr.25 par semaine ; 65 0/0 des bonis étaient distribués au prorata des achats, mais 10 0/0 des bénéfices étaient attribués aux actions comme dividende. La société était une coopérative « imparfaite » elle faisait pourtant application du principe coopératif, dans une très large mesure.

L'« Équité » vendait au public; en 1869, elle ne comptait que 167 membres, le chiffre des ventes était seulement de 150.000 francs, le succès de la coopérative était médiocre.

À la même époque furent fondées coup sur coup six coopéralives distributives semblables, à Verviers, à Grivegnée, à Gand, à Pépinster, à Ensival ; Bruxelles vit en 1868 la conslitution de deux coopératives distributives, la « Fourmi » et la « Ruche ».

S'inspirant de l'exemple de Rochdale, la « Ruche » favorisa

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