DE RIRE OT
la constitution d’une caisse fraternelle de prêt et établit un fonds d'éducation et de propagande par un prélèvement de 2,5 0/0 sur les bonis.La coopérative favorisa en même temps l’affiliation de ses membres aux sociétés de secours mutuels. La « Ruche » vendait en 1869, 5.000 francs de marchandises par mois (1).
Dès cette époque, le trait caractéristique de la coopérative belge commence à se dessiner nettement; Lout organisme coopératif revêt en Belgique un caractère politique ; dès 1869 on voit se constituer une coopérative à caractère nettement politique : la coopérative, la « Mutualité » exigeait expressément de ses adhérents qu'ils appartiennent à l’Internationale; plusieurs coopératives pareilles furent instituées à la même époque. Ces coopératives possédaient pour la plupart une caisse de résistance ou de grève ; nous sommes bien là dans la logique de la coopération socialiste.
1° essai de Fédération en 1871 : Caractère politique et confessionnel des coopératives en Belgique. —"Le mouvement coopératif de 1869,si faible fût-il, s’est accompagné d’un essai de Fédération ; l'initiative devait venir de l’Internationale Ouvrière ; celle-ci convaincue par l'expérience que les coopératives sont essentiellement des organismes ouvriers,s'était peu à peu convertie à la coopéralion.
Le congrès belge de l'Internationale — Anvers : 16 mai 1869 — proposa de constituer une Fédération,chargée de faire des achats en commun, l'exemple de la Wholesale anglaise de 1864 était sous les yeux de tous. Au mois de septembre 1870, la « Mutualité » adressa à toutes les coopératives affiliées à l’Internationale un manifeste en faveur de l'idée fédérative ; un congrès fut convoqué pour le 9 avril 1871, à Liège ; les coopératives adhérentes à l'Internationale pouvaient seules y prendre part, 20 coopératives, sections de l’Internationale,s”y firent représenter (2).
(2) Bertrand, I, p. 410.
Cet exemple frappant d’exclusivisme montre assez que le groupement des coopératives suivant les affinités politiques a en Belgique des racines profondes. Il est, semble-t-il, dans le génie de la race de ne pas dissocier l’action politique de l’action économique et coopérative ; peut-être faut-il expliquer cette tendance par le fait que les Belges participent dans une mesure assez large aux défauts et aux qualités de l’esprit la- Un,les affinités politiques ont provoqué en France ces dernières années un phénomène semblable de scission au sein du mouvement coopératif.
Le congrès de Liège de 1871 n’aboutit à aucun résultat pralique, cependant un comité central fut nommé en vertu d’un système d'élection à deux degrés,les différentes sections d’un bassin devaient se grouper et nommer un comité fédéral qui, à son tour désignerait un de ses membres, pour faire partie du comité central (1).
Un projet de règlement fédéral, adopté par le congrès, déterminait le rôle de ce comité central ; il devait « rechercher tous les moyens propres à assurer l'existence des sociétés de consommation ». Celles-ci devaient « s'informer des lieux de production de chaque denrée, de leur qualité, de leur prix, et les faire connaître aux conseils fédéraux » qui, à leur tour, en informeraient le comité central (2).
La Fédération constituait un organe juridique, un centre de propagande beaucoup plutôt qu'un organisme économique; les fonctions économiques du comité central étaient nécessairement très réduites ; ce dernier se bornait à faire des commandes pour le compte des coopératives adhérentes : «les membres du comité ne pourront faire de commandes au nom des sociétés affiliées que sur un ordre émanant des comités de section ou conseils fédéraux » (3).
En lous pays, vingt ans d'activité coopérative ont été né-
(2) Article 2 des statuts.
(3) Articte 11.
cessaires pour permettre l'édification d'une Fédération d'achat ; pour réussir, ce délai préliminaire a été nécessaire aux Anglais, ces maîtres dans l’art de la coopération (1844 à 1864 et 1868).
Cette organisation fédérale reposait sur des éléments-bases insuffisants, elle n’aurail pas tardé à succomber d'elle-même. D'ailleurs, des événements politiques empêchèrent la mise en train de la société. L’Internationale ouvrière dut se dissoudre, presque immédiatement après la répression de la Commune de Paris; des divisions intestines s'étaient fait jour ; le congrès de la Haye (1872) fut le dernier.
L'idée coopérative devait également s’éteindre, les ouvriers se mirent à déserter les réunions ; l'idéal politique qui servait de support à tout ce mouvement ayant disparu, toute vie coopérative s’arrêla net.
Le mouvement de 1864 aboutissait ainsi à un échec, cependant le fruit de l'expérience de 1864 ne devait pas être perdu pour la classe ouvrière belge, l’idée coopérative ressuscita de ses cendres aux environs de 1880 et devait être assurée du succès.
$S 4. — Le troisième mouvement associationniste : le réveil coopératif de 1880.
Les éléments-bases de la Fédéralion belge. — De 1873 à 1880, époque du réveil coopératif, le mouvement coopératif et corporatif a été absolument insignifiant, en Belgique comme en France.
L'année 1880 marque une date aussi célèbre dans les annales de la coopération belge que celle de 1844 dans l’histoire de la coopération anglaise, cette date évoque à l'esprit de tout coopérateur belge, la création du Vooruit, de Gand, l’origine du grand mouvement coopératif belge.
Dans cette troisième et dernière phase coopérative, comme dans les deux précédentes, s’observe la liaison intime des mou-
vements coopératif el socialiste, aussi Louis Bertrand, l’historien de la coopération belge, a pu écrire que le mouvement actuel est essentiellement dû « à la constitution définitive du parti socialiste belge, au triomphe de sa méthode positive, de sa tactique évolutionniste » (1).
Le inmouvement de 1880 devait aboulir à la constitution de très puissantes coopératives ouvrières, il était dans la logique des choses que celles-ci songent à se fédérer ; ces efforts vers la fédéralisation furent longtemps contrecarrés par les tendances particularistes et séparalistes des Belges ; ils ne furent couronnés de succès qu'au courant du xx° siècle. Cependant, dès 1880, l’idée fédéraliste flotte sans cesse dans l'atmosphère des coopératives.
Influence du Vooruit sur la coopération belge. — Le Vooruit a exercé en Belgique la même influence sur le développement de la coopération que les Pionniers de Rochdale sur le mouvement coopératif anglais. Son origine même caractérise très nettement ses tendances et sa nature, il est né d’une scission survenue au sein d’une boulangerie coopérative de Gand, les . € Vrijé Bakkers » (Les boulangers libres) fondée entre ouvriers en 1873 (2).
Certains membres de la société voulaient conserver à la coopérative un caractère neutre au point de vue politique, les autres, parmi lesquels van Beveren et Anseele,désiraient faire de la coopérative un organisme politique,une œuvre militante, franchement socialiste. Les partisans de la première opinion se trouvèrent en majorité ; aussitôt, les membres de la minorité se retirèrent et fondèrent le Vooruit, grâce à un prêt de 2.000 francs consenti par le syndicat des Tisserands (3).
Le Vooruit a donc eu pour origine le désir non dissimulé d’unir intimement l'action politique et l'action économique ;
(1) Bertrand, t. IT, joe Ar
(2) Bertrand, IL, p. 62-66.
(3) Bertrand, Il, p. 67.
on peut regretler celle confusion, mais il fault reconnaitre qu’elle semble indispensable à la réussite d'une coopérative en Belgique ; une coopérative politiquement incolore n’a jamais rencontré de succès sur le sol belge; le support, le substratum de toute coopérative belge, c'est la foi politique et sociale, nous pourrions dire, religieuse qui l’inspire.
De l’intérét que les ouvriers belges portent à la coopérative dont ils sont membres. — Il est facile de donner bien des preuves du grand attachement que les coopérateurs belges portent à la société dont ils sont membres ; la meilleure de ces preuves est peut-être l’énormité des bonis que la société réalise en vendant à ses membres ses produits à un prix relativement élevé.
a) Enormilé des bonis des coopératives belges. — L'ouvrier socialiste belge accepte de propos délibéré de payer fort cher son pain à la coopérative, pour se ménager d'importants bonis et favoriser le développement rapide de la société; l'intégralité des bonis n'étant pas restituée aux sociétaires acheteurs; par kilogramme de pain vendu, la coopérative réalise uu gain de 9 à 10 centimes, ce qui est énorme. Il y a plus à remarquer : le pain est vendu plus cher aux sociétaires qu'au public lui-même, le public obtient le pain à 22 centimes au lieu de 30; seulement il ne touche pas de ristourne (1). La société dispose ainsi gratuitement d'une sorte de fonds de roulement, ces bonis que la sociélé prélève sur la vente quotidienne du pain et qu'elle ne restitue qu'au bout de l'année, lui permettent de réaliser pour ainsi dire un emprunt permanent qui est à la fois forcé, et gratuit.
b) Les institutions d'assistance des coopéralives belges. — L’intensité de la vie coopérative de l’ouvrier belge se recon-
(1) Léger, Les coopéralives et l'organisation socialiste en Belgique, p. 113.
naît à un deuxième critérium : la multiplicité et l'importance des œuvres annexes, des institutions d'assistance que les coopératives ont constituées dans leur sein. Prenons l’exemple du Vooruit et de la Maison du Peuple, les deux plus grandes coopératives socialistes belges.
Le Vooruit a établi une caisse de secours au cas de maladie, pour laquelle est exigée une cotisation de 0 fr. 05 par semaine et par membre; moyennant cette modique cotisation, chaque membre de la société, s'il satisfait à certaines conditions d'ancienneté, de régularité dans ses achats et d’âge,reçoit au cas de maladie six pains par semaine, el a droit pendant six mois de suite, aux secours médicaux et pharmaceutiques gratuits. Le Vooruit a abonné d'office tous ses membres au «Bond Moyson », une très puissante coopérative socialiste d'assurance contre la maladie et qui est ainsi désignée du nom d’un socialiste gantois.
Le Vooruit concède en outre gratuitement un léger secours à ses membres, au cas de naissance ou de décès, 10 kil. de pain dans le premier cas, 10 francs dans le second cas. Enfin il assure gratuitement une pension de vieillesse, variant entre 120 et 365 francs, à tous ceux de ses membres qui ont 20 ans de sociétariat et qui ont acheté en moyenne 150 francs au moins de marchandises par an. |
Ajoutons que le Vooruit soutient énergiquement toutes les grèves importantes qui se déclarent en Belgique.
Le Vooruit, par son importance et son ancienneté, est la société mère de toutes les coopératives du pays flamand : la Maison du Peuple de Bruxelles joue, avec le Progrès de Jolimont, le même rôle en pays wallon.
Les œuvres d’assistance de la Maison du Peuple,sont presque aussi importantes que celles du Vooruit. La Maison du Peuple, sans exiger aucune cotisation de ses membres, accorde au cas de maladie, 7 kil. de pain par semaine, et Îles soins médicaux et pharmaceutiques gratuits, il suffit d'être chef de membre et sociétaire depuis un an au moins (1).
(1) Léger, p. 188-194.
En outre, la Maison du Peuple a constitué en 1897, une caisse d’assurance mutuelle qui assure le service d'une allocalion comprise entre 2 francs et 3 fr. 50 par jour, pendant un an. Pour y avoir droit, il suffit d'être adhérent à la Maison du Peuple et de verser une cotisation de 1 à 2 francs par mois depuis 6 mois au moins. Cette caisse comptait 2.000 membres en 1901 et possédait 15.000 francs d’encaisse, Enfin, la société a établi une caisse de solidarité, destinée à venir temporairement en aide à ceux de ses membres qui se trouvent dans la misère ; en 1902, les secours accordés aux coopérateurs nécessiteux se montaient à 2.900 francs.
Dans l’ensemble, la Maison du Peuple a institué moins d'œuvres d’assistance que le Vooruit; sur un point cependant son activité a été hors de pair ; de 1897 à 1902, la Maison du Peuple n’a pas affecté moins de 177.242 francs à la propagande coopérative.
Il ne semble pas douteux que la vie coopérative ne soit véritablement intense en Belgique, dans urie assez forte fraction de la classe ouvrière ; sans doute, le nombre total des coopérateurs belges n’est pas encore très grand, la coopération s’est développée en Belgique plutôt en profondeur qu’en étendue,du moins, les ouvriers belges qui ont adhéré à une société distributive ont-ils atteint un degré assez élevé d'éducation coopérative.
L'énormilé des profits que les sociétaires des coopératives ouvrières laissent bénévolement percevoir par les sociétés sur leurs achats, la grande multiplicité et l'importance des œuvres d'assistance intérieure, le montant élevé des fonds consacrés à la propagande politique ou à des œuvres d'intérêt collectif ou social, tout cet ensemble de preuves montrent bien de quelle activité et de quel dévouement sont capables les ouvriers belges pour le développement de la coopération.
L'éducation coopéralive des ouvriers belges est très satisfaisante ; en revanche, l'éducation fédérative des coopératives
laisse beaucoup à désirer, la Belgique, pas plus que la Le 18
France, n'occupe au point de vue fédératif le rang qui lui convient.
Il était, semble-t-il, dans la destinée des pays latins d’être atteints d’une double infirmité ; ils ont commencé par demeurer très longtemps désespérément altachés au vieil idéal corporatif; une fois convertis au principe coopératif, ils en ralentissent considérablement les progrès, en évitant de s’engager délibérément dans la voie fédérative.
$ 5. = La Fédéraie de Belgique.
La Fédération des Sociétés Coopératives belges date de l’aunée 1901 ; mais il est intéressant d'étudier rapidement le groupement fédéral qui s’est constitué en Belgique en 1890. Dès l’année 1886, les employés de l'Etat, spécialement le personnel des chemins de fer,des postes et télégraphes avaient constitué différentes coopératives ; ces sociétés, à elles toutes, formaient « la Société coopérative pour la création et l’exploitation d'établissements économiques » (1). Cette société coopérative dont les filiales étaient les différentes coopératives locales était unique pour toute la Belgique ; elle devait grouper en une vaste association tout le personnel des chemins de fer, des postes et télégraphes de la Belgique ; une pensée de concentralion presque excessive était donc à la base de cette organisation. Le gouvernement belge voulut réglementer ces coopératives d'employés ; il interdit à ces sociétés de vendre au public, mais les employés eurent le droit de s’affilier librement à la société.
Cette société cooopérative ne devait pas vivre longtemps ; la pensée centralisatrice qui la dirigeait devait la perdre, L'une des sections régionales de celte vaste associations fit des achats inconsidérés qui obligèrent les autres sections — qui étaient toutes solidaires — à intervenir, pour éviter une
(4) Bertrand, IT, p. 173-175.— Annuaire de la coopération ouvrière belge, de 1906, p. 113.
calastrophe. Peu après, la société coopérative fut dissoute. Cependant, certaines de ses sections régionales étaient restées prospères,notamment celle de Bruxelles; celle-ci continua son activité économique sous le nom « d'Union Economique ».
Les employés de l'Etat, dans un certain nombre de villes, imitèrent l'exemple de Bruxelles, créèrent ou constituèrent des coopératives. On en compta plus d’une dizaine, L'idée, non d’une centralisation absolue, mais d’une Fédération consütuée entre coopéralives autonomes, devait se faire jour. Le 24 décembre 1890, ces coopératives en bulte aux attaques passionnées du commerce, fondèrent à Bruxelles la « Société Coopérative Fédérale de Belgique » ; 23 coopératives d'employés de l'Etat, des provinces et des communes avaient fait adhésion à la Fédérale au début de 1906.
Cette société centrale est véritablement une Fédération d’achat : « La société a pour but les achats en gros et la rétrocession aux sociétés coopératives de toutes les marchandises dont elles peuvent avoir besoin ; elle doit établir éventuellement des magasins de gros ou dépôts » (1).
La Fédérale est une société à responsabilité limitée ; chaque société n’est engagée qu'à concurrence de sa souscription ; l’expérience malheureuse de 1886 avait montré ce qu’il y avait de dangereux à établir une solidarité entre les différentes coopératives.
Il est curieux d'observer que les membres de cetle Société Fédérale ne sont pas à proprement parler les coopératives elles-mêmes ; ces diverses sociétés ont délégué et muni de pleins pouvoirs certains de leurs sociélaires, pour les représenter auprès de la Fédérale ; ceux-ci, pour se faire admettre dans la Société Fédérale, doivent indiquer combien de sociétaires comprend la coopérative qu'ils représentent el souscrire autant d'actions de 100 francs que celle-ci compte de fois 100 membres. Les sociétés désireuses de s’affilier ne peuvent
(1) Bertrand, II, p. 201-202,
désigner au maximum qu'un délégué par 100 membres et au plus 5.
Peu à peu, des engagements formels furent pris par les coopératives de s’approvisionner exclusivement auprès de la Fédérale, en ce qui concerne tous les articles pour la fourniture desquels celle-ci passait des contrats ou des marchés. En réalité, la Fédérale n'achète pas à découvert, mais se borne à centraliser les commandes et à passer des marchés collectifs avec les fournisseurs. Les frais sont couverts par une retenue de 1 0/0 sur le montant des achats collectifs (1).
En 1902, les 18 coopératives affiliées comptaient 9.000 employés ou ouvriers de l'Etat ; le capilal de la Fédération était de 8.000 francs, son chiffre d'affaires s'était accru de 1891 à 1902 de 36.500 francs à 525.000 francs. Au début de 1906, la société comprenait 23 coopératives ; ses ventes s'étaient élevées en 1905 à 700.000 francs. Elle a jusqu'ici borné ses achats aux seuls articles d'épicerie ; son chiffre d'affaires demeure assez faible.
La Fédérale de Belgique correspond au second type de Fédération d'achat que nous avons distingué, à l'Agence centrale d'achat : la Fédération ne possède pas encore de capitaux suffisants pour acheter elle-même, et se borne à concentrer les commandes et à jouer le rôle de courtier.
SECTION II. — La Fédération des Sociétés Coopératives Belges.
Le mouvement coopéralif, indirectement suscité à partir de 1864 par l’Associalion Internationale des travailleurs, avait eu pour dernière manifestation l'essai de constitution d'une Fédération en 1871. Cet essai n'avait pas été couronné de succès.
Deuxième essai de Fédération en 1887. — Le grand élan
(1) Annuaire pour 1906, p. 114.— Bertrand, II, p. 207.
coopératif qui se manifesta après 1880 suscita de nouvelles tentatives de Fédération. Cette initiative — inévitable — vint en 1887 du Vooruit. La grande coopérative gantoise proposa de convoquer un congrès, pour s'occuper de l’achat en commun, un congrès tenu en 1887 à Gand réunit les principales coopératives socialistes, au nombre de 23. Anseele exposa les avantages d’une Fédération ; toutes les sociétés tombèrent d'accord sur le principe, mais on échoua dans sa mise en application. Un comité provisoire fut nommé qui rédigea les statuts de la Fédération et les proposa au congrès de Bruxelles de septembre 1887 (1).
Il semble bien que l’idée n'était pas encore mûre; d’une part, le chiffre d’affaires des coopératives socialistes belges était encore excessivement faible, il ne dépassait pas 10 à 15 millions de ventes annuelles en 1887,la Fédération s’adressait à une clientèle insuffisante. De plus, l'éducation fédérative des coopérateurs belges était absolument nulle à cette époque. La tentative faite ne rencontra partout qu'indifférence et apathie ; les statuts furent envoyés en vain aux différentes coopéralives : aucune, pour ainsi dire, n’adhéra à la Fédération.
La tentative de 1887 devait avoir un aussi triste sort que celle de 1871. Ce double échec explique qu'il faille arriver au xx° siècle pour voir la Belgique en possession d'une Fédéraüon d'achat.
Le Secrétariat central permanent de Bruxelles, 1898. —- Le problème ne fut repris qu’au congrès des sociétés coopératives socialistes tenu à Bruxelles, en novembre 1898. Un « Secrétariat central permanent » fut établi ; il constituait un embryon d'Union coopérative. Le Secrétariat n'était chargé que d'encourager la coopération dans le pays et de donner des conseils juridiques et commerciaux aux coopératives exis-
(1) Annuaire pour 1906, p. #2.
278 DEUXIÈME PARTIE. — TITRE Il. — CHAPITRE X
tantes. Les ressources étaient à la vérité fort limitées ; 69 coopératives qui avaient constitué le Secrétariat, comptaient 55.171 membres, elles n’accordèrent qu'uné cotisation de 2 centimes par membre et un droit d'entrée de 25 francs. On recueillit ainsi la modeste somme de 2.000 francs (1).
Le Secrétariat nommé par le congrès avait pour président Louis Bertrand, l'auteur bien connu de « l'Histoire de la Coopération en Belgique » et pour secrétaire, Serwy.
Malgré toute l'insuffisance du capital amassé, le Secrétariat n'hésita pas et entreprit de fonder un Magasin de gros. Les premiers achats se firent en août 1899, après que Bertrand et Serwy eurent visité les principales coopératives du pays de Liège el de Huy.
Au début de 1900, le Secrétariat constata qu'il avait vendu dans les six premiers mois d'exercice, 134.148 francs de marchandises, le bénéfice réalisé était de 1.103 francs. « C'est sur cette expérience de six mois, que se fondèrent les membres du Secrétariat, pour demander au congrès coopératif du 18 février 1900 l’organisation définitive de l'achat en commun, la constitution d'un véritable Magasin de gros » (1).
Le congrès nomma une commission; des statuts furent élaborés et définitivement votés aux congrès de juillet et décembre 1900 ; mais ils ne furent enregistrés qu’en janvier 1901, la Fédération des sociétés coopératives belges n’a donc été officiellement constituée qu’à partir de 1901.
$ 1. — Fonctionnement et mécanisme de la Fédération des Sociétés Coopératives Belges.
La constitution de la Fédération d’achat de Bruxelles est due principalement à l'énergie et à la persévérance des membres du Secrétariat permanent ; ceux-ci réussirent, par leur activité et leur initiative, à vaincre la force d'inertie des co-
(1) Annuaire pour 1906, L. Varlez, p. 36-37.
opéralives belges et mirent le congrès coopératif de 1900 en présence d'un fait accompli ; l'achat de denrées par le Secrétariat.
1° Composilion de la Fédération. — La Fédération belge est une société coopéralive qui a été constituée à Bruxelles en décembre 1900, par neuf grandes sociétés coopératives socialistes parmi lesquelles « La Maison du Peuple » et le « Vooruit »; par la suite toute coopérative socialiste a été sollicitée d’y adhérer.
Sont seules admises à adhérer à la Fédération les sociétés qui pratiquent véritablement les principes coopératifs et sont affiliées au parti ouvrier. Toute société qui désire être admise doit déposer un exemplaire de ses statuts et de son dernier bilan (1).
Chaque société adhérente doit s'engager à acheter à la Fédération au cours de chaque exercice, pour une somme au moins égale à dix fois le montant des parts sociales souscrites par elle (2).Cette obligation d’achat minimum est assez rigoureuse ; elle n’a qu'un caractère tout théorique.
L'admission ou le rejet de la demande est prononcé par le conseil d'administration de la Fédération.
La Fédération admet parmi ses membres, les coopératives incorporées et même les associations ouvrières de production affiliées au parti ouvrier.
L'attribution d’un nombre variable de suffrages aux différentes coopératives affiliées est réglée par des dispositions assez défectueuses. Le maximum des voix qu’une société peut obteuir est de 10, chaque société ayant droit dans ces limites à une voix par 50 sociétaires ou fraction de 50 (3). Il en résulte qu'une coopérative moyenne comprenant 451 membres jouit
(1) Article 5 des statuts.
(2) Article 40.
(3) Article 20.
de la même représentation que les 22.000 membres de la Maison du Peuple ou les 8.000 sociétaires du Vooruit. Les grandes coopératives sont entièrement sacrifiées ; la Fédération est gouvernée — en droit, si ce n’esten fait, à cause de l'influence qui s'attache toujours au succès et à la richesse — par les coopératives pelites ou moyennes, c’est là un tort certain, la prospérité d'une Fédération est faite du dévouement et de l'appui des grandes sociétés affiliées beaucoup plutôt que du dévouement et de l'appui des petites sociétés.
En Belgique, la Fédération n’est pas en rapport avec l’importance du mouvement coopératif dans le pays; cet état d'infériorité vient de ce que les grandes sociétés ne se fournissent presque pas auprès de la Fédération. Cette indifférence relative n'aurait-elle pas pour cause le fait que les grandes sociétés affiliées qui sont obligées par les statuts de souscrire un capital proportionnel au nombre de leurs membres, n’ont pas un droit de vote en rapport avec leur importance ?
Chaque société affiliée peut se faire représenter aux assemblées générales par 5 délégués au plus ; le droit de vote de la société sera exercé par un seul de ces délégués, les 4 autres n'ayant que voix consultative à l'assemblée générale (1).
20 Administration de la Fédération. — Le pouvoir souverain appartient dans la Fédération, à l'assemblée générale des membres ; celle-ci approuve les comptes et bilans de la sociélé ; elle a aussi pour mission de nommer le conseil d’'administration et les commissaires chargés de réviser le bilan annuel de la Fédération (?).
La Fédération est composée de deux sections, appelées Chambres de la Fédération ; l'une et l’autre de ces deux Chambres sont administrées par les membres du conseil d'administralion ; celui-ci se compose de 9 membres au moins choi-
(1) Article 20.
(2) Article 27,
À obt
sis par l'assemblée générale et nommés pour trois ans (1).
Le conseil d'administration choisit dans son sein un président et un secrétaire. Le conseil se divise en deux commissions, l'une de deux membres au moins pour administrer la Chambre consullative,l’autre de trois membres au moins pour administrer la Chambre commerciale (2).
L'assemblée générale tenue en juillet ou en août élit 3 commissaires qui ont pour mission de vérifier les comptes de la Fédération.
La Chambre consultative est chargée de la propagande des principes coopératifs et de la défense des intérêts des sociétés adhérentes.
La Chambre commerciale s'occupe de procurer des marchandises aux coopératives adhérentes par la voie de l'achat direct, de la commission ou de la fabrication.
3° Le capital social de la Fédération. — Chaque société affiliée est obligée par les statuts de la Fédération de souscrire autant de parts sociales de 50 francs qu'elle compte de fois 50 membres ou fraction de 50 membres. Le quart de la souscription est versé immédialement après l'admission de la société ; le reste doit être versé en trois ans (3). La souscription obligaloire des sociétés augmente chaque année avec leur effectif.
La Fédération a débuté en 1901, presque sans aucun capital ; elle avait, à la fin de l’année, obtenu la souscription de 23. 450 francs d'obligations. 7.430 francs seulement étaient versés à la fin de 1901. En 1906, 1.604 obligations de 50 francs, soit 80.200 francs, avaient élé souscrits, dont 64.000 francs avaient élé versés.
Les deux principaux sociétaires de la Fédération sont la
(1) Article 29.
(2) Article 31.
(3) Articles 13 et 14.
Maison du Peuple à Bruxelles et le Progrès de Jolimont ; l'un et l'autre ont souscril 160 obligations, soit 8.000 francs ; le Vooruit vient en troisième ligne avec 81 obligations ; 3 autres sociétés ont souscrit 20 à 25 obligations ; un quatrième en a souscrit 13: toutes les autres sociétés n’ont pris que 1 à 10 parts sociales (I).
Théoriquement, « 25 0/0 des bénéfices d'exploitation sont destinés à la formation d’un capital de réserve ; le restant est réparti entre les associés au prorata de leurs achats pendant l'année sociale » (2). En fait, la répartition des bénéfices est tout autre et beaucoup plus favorable à l'augmentation du fonds de réserve.
4 Les organes de la Fédération belge. — La Fédération belge se compose de deux Chambres distinctes, comme la Fédération coopérative suisse ; les Belges n’ont pas voulu suivre l'exemple de l’Allemagne ou de l’Angleterre qui ont laissé une autonomie complète aux deux organismes, l’un commercial — la Wholesale de Manchester ou le Magasin de gros de Hambourg — l'autre consultatif, — la Cooperative Union ou le Zentral-Verband.
La Fédération belge est à la fois un organe commercial et un organe consultatif. Entrer en rapport avec les coopératives à l'occasion de consultations juridiques ou fiscales, faire ensuite avec ces sociétés des actes commerciaux, a semblé la marche normale à suivre.
La Chambre consultalive de la Fédération belge est le nom que l'on donne en Belgique à l'organe fédéral qui se charge de faire l'éducation coopérative du pays. Organiser la propagande par la presse et par la parole, tel est le rôle en France du Comité central, en Suisse, du Secrétariat de l'Union coopérative.
La Chambre consultative donne des consultations juridi-
(1) Bilan de la Fédération au 31 décembre 1906, p. 39. (2) Article 39 des statuts.
ques, elle fournit aussi des renseignements techniques, fiscaux et comptables, elle possède des agents pour dresser et contrôler la comptabilité des petites coopératives, dépourvues d'administrateurs très compétents. C’est à elle qu’incombe le soin de maintenir la discipline et l’union parmi les coopératives, de trancher toutes les questions de concurrence et de rivalité entre coopératives, empiélant sur le même territoire et se concurrençant. C'est encore la Chambre consultative qui est chargée de grouper les coopératives locales en Fédérations régionales et sous-fédérations ; ces organisations régionales encore embryonnaires constitueraient comme la première assise de la Fédération.
La Fédération publie, depuis 1906, l'Annuaire de la coopération ouvrière belge ; elle a dressé à cette intention une statistique des coopératives ouvrières de Belgique. Depuis le 15 juillet 1906, elle édite en outre un journal de propagande, «La Coopération ».
La Chambre consultative est alimentée par une cotisation de 2 centimes par an et par membre de toutes les coopératives affiliées (1).
La Chambre commerciale est la section de beaucoup la plus importante de la Fédération ; c'est elle, en effet, qui réalise le Magasin de gros, cet idéal nécessaire de tout mouvement coopératif conscient. À proprement parler, la Chambre commerciale constitue à elle toute seule la Fédération, c’est pour elle, en effet, que des capitaux ont été versés, des parts sociales souscrites et tant d'efforts fournis. Décrire le développement de la Chambre commerciale revient à exposer quelle extension a obtenue la Fédération coopérative de Belgique.
S2. — Développement général de la Fédération. Le développement du Magasin de gros de Bruxelles n’est pas en rapport avec l'intensité de la vie coopérative belge ; cependant, la société a déjà réalisé quelques progrès. (1) Article 36.
a) Nombre des sociélés affiliées. — Le nombre des sociétés affiliées s’est élevé de 66 à 101, depuis la fondation jusqu'à ce jour (1901-1906), mais le nombre des coopératives clientes s’est à peine accru dans le même laps de temps ; 1l est passé seulement de 145 à 153. En d’autres termes, un assez grand nombre de sociétés, clientes de la Fédération dès l’origine, a effectué les souscriptions et versements exigés et adhéré à la Fédération. Aujourd’hui encore, le nombre des sociétés clientes et non affiliées est égal à la moitié du nombre des sociétés adhérentes : 52 contre 101 (1).
Il est difficile de dire combien de sociétaires représentent ces 101 ou 153 sociétés affiliées ou clientes, l'Annuaire de la coopération ouvrière belge pour 1907 a recensé en 1905, 161 coopératives socialistes, comprenant 119.581 membres, les 153 clientes de la Fédération en 1906 contenaient donc approximativement 120.000 membres.
b) Chiffre d'affaires de la Fédération. — Le chiffre d'affaires de la Fédération, bien qu’encore très faible, a presque triplé de 1901 à 1906 ; il était de 769.356 francs en 1901; en 1906, il dépassait ? millions et demi. Le nombre des sociétés clientes était sensiblement resté le même, oscillant autour de 150, le chiffre d'achat moyen des sociétés clientes a donc également triplé ; il est passé dans le même laps de temps de 3.500 à 16.800 francs. Malgré les progrès réalisés, le chiffre d’affaires du Magasin de gros reste des plus médiocres : 16.800 francs d'achats par société cliente constituent un assez piètre résultat.
Ce n'est pas impunément, peut-on dire, que la Belgique appartient au type français de coopération; l'esprit particulariste y produit les mêmes conséquences désastreuses que chez nous.
Ce chiffre de 2 millions et demi est très faible. Encore con-
(1) Voir les statistiques belges, n°5 1 et 2, p. 258.
vient-il de l’interpréter ; la Fédération n’a pas véritablement acheté en 1906, à ses propres risques, 2 millions et demi de marchandises qu'elle aurait ensuite vendues aux sociétés clientes. Les ventes directes de la Fédération en 1906 ne se montent qu'à la moitié de ce chiffre, soit exactement à 1.287.349 francs ; c’est done moins de 1.300.000 francs de marchandises que la Fédération a achetées à ses risques et périls en 1906. L'autre moitié de son chiffre d'affaires comprend le total des ventes, dans la conclusion desquelles la Fédération s’est interposée à titre de courlier où commissionnaire, soit 1.217.830 francs pour 1906. D'ailleurs, jusqu’à concurrence de 860.741 francs, les marchandises ainsi vendues par commission ont été fournies par des associations ouvrières de production ou des coopératives incorporées (1). D'un côté, moins de 1.300.090 francs de ventes directes, d'autre côté, un chiffre égal de ventes par commission et courtage, tel est en définitive, le résultat qu'a atteint la Fédé. ration belge en 1906; on en voit assez l'insignifiance.
c) Capilal social de la Fédération.— La situation de la Fédération est un peu plus avantageuse sous le rapport du capital dont elle dispose. Depuis la constitution de la société, son capital social effectivement versé a augmenté dans la proportion de 1 à 9. 64.000 francs d'obligations avaient été versés à la fin de 1906, le capital souscrit dépasse 80.000 francs.
Les 64.000 francs souscrits, en addition des 33.000 francs d'emprunt et fonds en dépôt, constituent un peu moins de 100.000 francs, c’est à cette somme que s'élevait en 1906 l’ensemble des capitaux de la Fédération, ceux-ci restent peu considérables ; cependant leur montant progresse plus rapidement que le chiffre d'affaires de la société.
Le fonds de réserve et de prévision du Magasin de gros a
(1) Bilan de la Fédération au 31 décembre 1906, p. 8.
286 DEUXIÈME PARTIE. — TITRE Il, — CHAPITRE X
décuplé sensiblement depuis la constitution de la société; il atteignait 42.855 francs en 1906, alors qu’il n’était que de 0.677 francs en 1901. Il est encore presque insignifiant : heureusement le système de répartition des bénéfices adopté assure un développement assez rapide du fonds de réserve et de prévision de la société. Prenons pour exemple l'exercice 1906 ; 25.000 francs de bénéfices, ont été réalisés cette année, il convient, en effet de retrancher des 26.930 francs de bénéfices indiqués, 1.920 francs d'intérêts à 3 0/0, payés à 64.000 francs d’obligatrons versés. Moins du tiers des bénéfices véritables, soit 7.688 francs, ont été répartis au prorata des achats, cette somme représente un prélèvement de 1 0/0 sur certaines catégories de marchandises vendues par la société, Près des 2/3 des bénéfices accroissent la réserve légale, le fonds de prévision, les amortissements de la Fédéraration. 16.000 francs environ ont reçu en 1906 pareille affectation (1).
Une très faible fraction des bénéfices est affectée au personnel employé par la société : 1.000 francs environ en 1906 ; la participation aux bénéfices au taux de 3 0/0 a été introduite la même année. Une caisse de prévoyance et une caisse de pensions de retraite ont été aussi instituées, depuis quelques années, par la Fédération pour ses employés ; elles sont alimentées par de très faibles prélèvements. Les années antérieures à 1906 observent approximativement la même répar- Ution des bénéfices.
En résumé, environ un tiers des bénéfices retourne aux sociélés sous forme de trop-perçus ; les deux autres tiers accroissent le fonds de réserve ou d’agrandissement de la société, la répartition des bénéfices est donc réglée dans la Fédération belge par des dispositions excellentes.
d) Absence de toute entreprise de production fédérale. — Le Magasin de gros de Bruxelles n’a pas encore abordé la pro-
(1) Bilan de la Fédération au 31 décembre 1906, p. 38.
duction ; on ne peut considérer comme service de production, celui par lequel la Fédération torréfie les cafés qu'elle vend aux coopératives clientes ; 94.510 francs de cafés ont été lorréfiés par la Fédération en 1906. Le service de la torréfaction rentre dans les services généraux de magasinage el d'entrepôt des marchandises (1).
Le Magasin de gros possède seulement depuis 1902 un entrepôt à Bruxelles où il peut emmagasiner ses marchandises, en attendant le moment de les vendre.
La Fédération s’est intéressée à la conduite de diverses coopératives incorporées ; en fait, plusieurs de celles-ci sont sous sa dépendance, cependant, elles ne constituent pas des ateliers de production de la Fédération, aussi est-on forcé de conclure que la Fédération n’a pas encore abordé la produc-
tion.
SECTION III
$ 1. — La Fédéralisation de la Belgique.
L'étude de la Fédération des sociélés coopératives belges montre jusqu’à l'évidence la faiblesse du mouvement fédéraüf en Belgique.
Quatre groupements coopératifs existent en Belgique ; cependant, pour apprécier le degré de fédéralisation des coopératives belges, nous ne considérerons que les coopératives socialistes, les seules qui aient le droit de se rattacher au Magasin de gros de Bruxelles.
La situation des coopératives socialistes belges par rapport à la Fédération se définit par une double remarque : d’une part, la presque totalité des coopératives socialistes est adhérente à la Fédération ou est cliente dela Fédération ; d'autre part, ces sociétés ne se fournissent en produils auprès du Magasin de gros que pour des sommes extrémement faibles.
(1) Bilan de la Fédération au 31 décembre 1906, p. 10.
a) Importance de la population socialiste coopérative, fédéralisée.— Sur ces 161 sociélés recensées à la fin de 1906, 101 étaient membres dela Fédération,153 étaient clientes ; seules, 8 coopératives socialistes n'élaient ni membres ni clientes de la Fédération, c’est assez dire que la presque totalité des coopératives socialistes connues s'intéressent d’une manière quelconque à la marche de la Fédération. Les 120.000 sociétaires groupés par le Magasin de gros de Bruxelles représentent vraisemblablement la presque totalité des coopérateurs socialistes belges. 7
b) faiblesse du chiffre d'affaires de la Fédération. — En 1906, on évaluait à 35 ou 40 millions environ le chiffre des ventes des coopératives socialistes belges ; le Magasin de gros de Bruxelles avec ses 2 millions et demi d’affaires annuelles ne représente qu'une fraction tout à fait négligeable du chiffre d’affaires annuel des coopératives socialistes, 7 0/0 environ.
Les trois coopératives géantes de la Belgique, le Vooruit de Gand, le Progrès de Jolimont, la Maison du Peuple de Bruxelles ont un chiffre d’affaires supérieur au sien. Le chiffre moyen des ventes annuelles de 161 sociétés recensées était en 1905 de 218.000 francs ; ces mêmes sociétés achetaient la même année, en moyenne moins de 16,800 francs à la Fédération.
c) Faiblesse financière de la Fédération. — Une impression, tout aussi désavanlageuse pour la Fédération, se dégage de l'évaluation de ses capitaux et immeubles, en comparaison des capitaux et immeubles possédés par les sociétés ellesmêmes. Les 161 sociétés recensées possédaient en 1905 un peu plus de 1 million et demi de francs de capital social versé et 12 millions d'immeubles. Beaucoup de ces sociétés sont donc véritablement riches ; tout au contraire, la Fédération, en 1906, avait reçu seulement le versement de 64.000 francs et ne possédait la propriété d'aucun immeuble. Comment com-
parer son capital social de 64,000 francs, aux 135.000 ou 200.000 francs de capital versé de la Maison du Peuple ou du Vooruit ?
Sept sociélés belges possédaient en 1905 un capital supérieur à celui de la Fédération ; en moyenne, chacune des coopératives recensées avait 10.300 francs de capital social en 1905. Un an après, le Magasin de gros de Bruxelles ne possédait pour capital social que le sextuple du capital moyen d’une coopérative ordinaire. La faiblesse financière de la Fédération n’est que trop apparente.
d) {mportance de la production des coopératives distributives el des coopératives incorporées. — La comparaison entre sociétés coopératives et Fédération belge est surtout écrasante pour la Fédération, au point de vue de la production coopérative. Le Magasin de gros n’a pas encore abordé la production ; au contraire, coopératives distributives et coopératives incorporées obtiennent déjà une production d’une grande importance.
Les coopératives distributives ont entrepris depuis longtemps deux sortes de production : la production du pain et la production de la bière. Les coopératives socialistes ont vendu en 1906 approximativement pour 35 millions de marchandises ; sur cette somme globale, la vente du pain correspond à plus de 20 millions de francs. On comprendra l'importance de la production coopérative, quand on saura que les coopératives belges fabriquent, pour la plupart, le pain qu’elles vendent à leurs membres. Ce chiffre de 20 millions ne doit pas surprendre : le pain est, en effet, le principal article de consommation des coopératives socialistes, La Maison du Peuple ne fabrique pas moins de 220.000 kilogr. de pain par semaine ; le service de la boulangerie du Vooruit a réalisé plus d’un million de ventes en 1905, alors que le chiffre total des ventes de la société était de 3.267.000 francs (1).
(1) Le journal L'Emancipation, de septembre 1907, p. 137. L'EST
Les coopératives ont également entrepris la production de la bière. Le Progrès de Jolimont produit annuellement 50.000 hectolitres de bière ; plus d'une vingtaine de coopératives possèdent actuellement une brasserie. Il convient d’ajouter que beaucoup des coopératives grandes où moyennes fabriquent elles-mêmes des vêtements et des chaussures. La valeur de ces produits fabriqués n'est pas exactement connue, toutefois il y a des probabilités qu’elle soit à peu près équivalente à 20 ou 25 millions, y compris la production des coopératives catholiques ou neutres.
La production coopérative est également assurée par un certain nombre de sociétés incorporées ; ces coopératives formées entre ouvriers producteurs, mais possédées ou dirigées par des distributives ou des syndicats ouvriers, ont abordé des productions bien différentes de celles du pain ou de la bière.
L'exemple le plus fameux d’une coopérative incorporée prospère est fourni par le « Tissage coopératif » de Gand. Cette sociélé doit sa naissance à l'initiative directe de la Fédéralion belge qui avait commencé par grouper des commandes importantes de tissus de coton et de lin.
La société a été constituée en 1904 par différentes organisations ouvrières belges ; le capital a été fourni par le Vooruit et certains syndicats ouvriers de Gand. La production a atteint 521.000 francs en 1905 et plus de 700.000 francs en 1907. L'entreprise compte 125 métiers mécaniques en pleine production.
Une seconde coopérative incorporée de Gand, la « Volkdrukkeri] » (Imprimerie populaire), réalise une production importante ; elle a vendu en 1905, 275.000 francs de brochures ou de livres. Sa spécialité est l'impression de brochures de propagande socialiste. Celte société est une filiale du Vooruit ; le Vooruit a, en effet, prèté à 20/0 d'intérêt les fonds nécessaires à sa création. La plus grande partie de sa production est vendue à des coopératives distributives. Le total de la
production des coopératives incorporées se monte à 2 millions de francs.
25 millions de produits fabriqués par des coopératives distributives (pain, bière, chaussures, vêtements), 2? millions de produits fournis par les coopératives incorporées, au total 27 millions de francs de marchandises, tel est le bilan de la production coopérative belge. Cette production est tout entière l’œuvre des coopératives distributives et des coopéraves incorporées ; la Fédération coopérative de Bruxelles n'y a aucune part. Sous le rapport de la production coopérative, la faiblesse du mouvement fédératif belge s’observe avec une nouvelle évidence.
De l'examen de ces différents points de vue, il résulte que la Fédération belge, rapprochée du mouvement coopératif général, n’a encore atteint à l'heure actuelle qu'un développement tout à fait insuffisant. |
$ 2.— La Coopératisation de la Belgique.
La coopération joue-t-elle un rôle appréciable dans l'économie nationale de la Belgique ? Une grande fraclion de la population s’intéresse-t-elle à un organisme économique ? En un mot, quel est le degré de coopératisation de la Belgique ?
La réponse est assez malaisée ; les forces coopératives du pays sont sectionnées en quatre branches distinctes. A côtédes coopératives socialistes, il existe des distributives neutres, des distributives catholiques et des distributives libérales qui sont toules en concurrence ouverte, en guerre les unes avec
les autres.
a) Les coopératives catholiques. — Moins nombreuses que les coopératives socialistes, les coopératives catholiques ont cependant une iinportance incontestable. « Le Bon Grain » de Morlanwelz est la principale des coopératives catholiques ; elle est établie à quelques kilomètres du « Progrès» de Jolimont (ou Haine-Saint-Paul), l'une des plus grandes coopératives
socialistes. Le « Progrès » compte 24.000 membres qui lui achètent par an 3 millions de marchandises. Le « Bon Grain », son adversaire politique, compte en y comprenant ses trois succursales, environ 25.000 membres ; son importance est très considérable, ses ventes de pain atteignent par semaine, 385 à 400.000 kilogrammes qu'elle fabrique elle-même (1).
La coopérative catholique de Charleroi « Les ouvriers réunis » qui groupe 10.000 membres, rivalise avec la « Concorde » de Roux qui compte 14.000 membres.
A Gand, deux coopératives catholiques, « Het Volk » et « Het Volkbelang », comptant respectivement 2.000 et 10.000 membres, sont les antagonistes directes du Vooruit qui se dresse avec ses 8.000 sociétaires et ses 3 millions 1/2 de ventes annuelles, à l'encontre du parti catholique.
À Morlanvelz, Charleroi et Gand, le parti catholique semble ne pas s’êlre laissé beaucoup distancer par les coopérateurs socialistes ; en d’autres endroits, il en est tout différemment : les 5.000 membres du « Bon pain Bruxellois », ne peuvent pas entrer en ligne de compte avec les 24,000 membres de la Maison du Peuple. Les 1.000 membres de | « Economie populaire » de Liège sont de beaucoup dépassés par les 5.000 coopéraleurs socialistes de la « Populaire » de Liège.
Le mouvement coopératif catholique, malgré son importance très réelle, semble, sans aucun doute possible, moins puissant que le mouvement socialiste rival.
b) La coopération libérale paraît extrêmement faible ; elle ne compte de société prospère qu’à Anvers (2).
c) La coopération neutre possède dans le pays de Liège, quelques sociétés bien organisées. Ces coopératives tirent leur nom du fait qu’elles ne demandent pas à leurs membres de faire adhésion à une opinion politique quelconque. Semblables sociétés ne sont ni prospères, ni bien nombreuses.
(1) L'Emancipalion de septembre 1907, p. 137. (2) Congrès de Crémone, 1907, p. 200.
Une trentaine de coopératives neutres constituées par le personnel des administrations publiques, Etat et communes, peuvent être ajoutées à cette calégorie des coopératives neutres. 25 de ces coopératives d'employés avaient adhéré en 1906 à la « Société coopérative fédérale » ; elles avaient eu recours à son intermédiaire, pour réaliser, cette même année, environ 600.000 francs d'achats, mais ce chiffre ne représente qu'une faible partie des ventes de ces sociétés.
d) Les coopératives socialistes. — L'importance des socié: tés coopératives socialistes nous est connue : 120.000 membres ; 35 millions de francs de ventes ; 1.700.000 francs de capitaux versés ; 12 millions d'immeubles ; 1.800 employés et ouvriers occupés par ces sociétés, tel est le bilan général du mouvement coopératif socialiste belge (1).
Une particularité est à relever: ces sociétés réalisent annuellement plus de 3 millions de francs de bénéfices ; les profits d'exploitation représentent donc 10 0/0 du chiffre total d’affaires, ce qui prouve que les coopératives belges désireuses d’atteindre un développement rapide vendent leurs articles, en se réservant des trop-perçus considérables.
Un assez grand nombre de ces sociétés sont importantes ; on en comptait 13 en 1905, ayant chacune plus de mille membres ; 5 possédaient plus de 5.000 sociétaires. Si nous observons leur chiffre d’affaires, nous voyons que 21 d’entr’elles faisaient plus de 300.000 francs d'affaires annuellement ; les cinq plus grandes dépassaient le chiffre de 1 million de ventes annuelles.
Parmi toutes ces sociétés, 3 ont une importance tout à fait hors de pair et ressortent en plein relief ; ces trois coopératives géantes ont chacune un chiffre d’affaires égal ou supérieur à 3 millions, supérieur par conséquent au chiffre d'affaires de la Fédération belge; ce sont la Maison du Peuple de Bruxelles, le Vooruit de Gand et le Progrès de Jolimont.
(4) Voir la statistique belge n° 2, p. 258.
La Maison du Peuple, avec ses 24.000 membres, ses 5 millions de ventes annuelles est la coopérative la plus puissante de toute la Belgique. Ses immeubles ont une valeur de 3 millions, mais elle n’a qu'un capital versé de 135.000 francs, elle a réalisé en 1905, 565.000 francs de bénéfices.
Le Vooruit effectue annuellement 3 millions 1/2 de ventes, réalise 400.000 francs de bénéfices annuels et compte 8.000 membres, il occupe le deuxième rang de par son chiffre d’affaires. Ce rang lui est disputé ardemment par le Progrès de Jolimont qui compte 24.000 sociétaires, mais atteint seulement 3 millions de ventes annuelles avec 373.000 francs de bénéfices en 1905 (1).
Le mouvement coopératif en Belgique, comme en Suisse et dans beaucoup d’autres pays coopératifs, apparaît comme très concentré ; les trois coopératives géantes de la Belgique réalisent un chiffre d’affaires total de 12 millions, équivalant au tiers du chiffre total des ventes des coopératives socialistes belges.
Bilan général des coopératives belges. — Il est malaisé d'apprécier l'importance du chiffre d'affaires de toutes les coopératives belges. La fraction socialiste de ces sociétés représente environ 35 millions de ventes annuelles ; en évaluant à 20 millions, les ventes des trois autres groupements, nous ne nous éloignerons probablement pas trop de la vérité : toutes les coopératives belges réaliseraient approximativement un chiffre de ventes de 55 millions de francs.
Le nombre des coopérateurs socialistes de la Belgique s'élève à 125.000 ; le nombre total des coopérateurs,sans disüinction d'opinion politique, ne dépasse vraisemblablement pas 200.000.
(1) Annuaire de la coopération ouvrière belge, pour 1907 ; statistique des coopératives de consommation, p. 112.
La coopératisation de la Belgique. — De ces chiffres— vraisemblables — il résulte que 11 0/0 de la population totale de la Belgique s'intéressent à la mise en pratique du principe coopératif. Cette proportion est moins favorable que celle que fournit l'étude da mouvement coopératif en Ecosse, Angleterre, Danemark et Suisse ; ces quatre reines de la coopération atteignent un pourcentage beaucoup plus élevé : 33, 25, 27 et 20 0/0 ; cependant cette proportion du dixième de la population totale est assez appréciable ; non seulement la France, mais l'Allemagne ont un pourcentage inférieur. La dévotion que la classe ouvrière belge, à l'exemple du prolétariat français, a longtemps nourrie à l'endroit du principe corporatif,suffit à expliquer l'infériorité relative de la coopération belge (1).
La consommation annuelle coopérative par habitant du pays atteint approximativement la somme de 8 francs ; elle est de 5 francs seulement en France ; en revanche, elle atteint 77, 36, 25 et 20 francs en Ecosse, Angleterre, Danemark et Suisse. La Belgique occupe le 5° rang, dépassant l'Allemagne et la France. Cependant la différence est énorme entre elle et les quatre pays précédents. La Belgique apparaît comme à une phase encore primitive de son développement coopératif.
Le jugement que nous sommes en droit de formuler sur le développement coopératif de la Belgique est plus favorable que celui que nous a inspiré l’étude de sa fédéralisation ; cependant la Belgique peut beaucoup améliorer son économie coopérative. Coopéralisation et fédéralisation vont de pair, le principe coopératif ne peut pas jouer un rôle bien grand dans l'économie nationale d'un pays tant qu’il n’a pas donné naissance à un organisme fédéral puissant ; la Fédération d’achat et de production est le couronnement nécessaire de tout édifice coopératif; partout où manque l'assise supérieure, on peut être sûr que la bâlisse n’a pas été élevée bien haut par dessus terre. La Belgique, après la France, nous fournit la preuve convaincante de celle vérité économique.
(1) Consulter la statistique générale n° 3, p. 160.
PAYS À INDUSTRIALISATION TARDIVE
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