CHAPITRE XI
Allemagne. — L'Allemagne a donné naissance à un type parfaitement défini d'association. Elle a été le berceau des sociétés syndicales agricoles et industrielles, et elle demeure leur terre de prédilection ; elle a aussi légitimement attaché son nom au mouvement syndicaliste, que l'Angleterre ou la France ont attaché le leur aux mouvements coopératif ou corporatif.
Industrialisation tardive de l'Allemagne. — Des raisons économiques profondes rendent parfaitement compte de l'orientation particulière que le mouvement associationniste a revêtu en terre allemande. L'Allemagne est un pays à industrialisation tardive ; jusqu’à une époque toute récente, l’économie nationale du pays était essentiellement agricole.
L'Allemagne, sans jamais avoir eu une agriculture bien riche, possède encore à l’heure actuelle une.classe de petits paysans propriétaires dont l'importance est très appréciable; les pays allemands à l’est de l'Elbe sont absolument différents des provinces situées en deçà du fleuve; ils jouissent d'un morcellement du sol, d’une fertilité, tels qu'une classe assez nombreuse de petils propriétaires fonciers s'y est de tout temps développée.
Joints aux artisans autonomes des villes, ils ont été tout naturellement conduits à donner la plus large extension possible aux sociétés syndicales de production, de vente et de crédit.
Le morcellement à l'infini du territoire allemand en un
grand nombre de souverainetés diverses, un régime légal et fiscal différent d’une région à l’autre, des tarifs douaniers aux frontières de chacun de ces petits Etats ont été pour beaucoup dans le maintien en Allemagne, pendant longtemps, de la petite industrie. Le Zollverein de 1853, l'unité douauière qui en est résultée, surtout la guerre victorieuse de 1870-1871 qui a donné au peuple allemand celte confiance en lui même et cette énergie, inséparables de toute entreprise humaine, expliquent le prodigieux essor que le commerce et l’industrie allemands ont presque subitement pris après la paix de Francfort.
Pays de petite industrie, doté d'une classe très puissante de petits artisans, de petits producteurs autonomes, l’Allemagne a subi depuis 30 ans une métamorphose rapide ; de vastes sociétés anonymes, d'énormes usines se sont constituées de toutes parts. La terre allemande s’est couverte d’aciéries, de hauts fourneaux, de grandes filatures, d'usines de produits chimiques ; partout, de puissantes industries d'exportation se sont constituées ; en même temps, de vastes agglomérations ont pris naissance. La population urbaine a marqué une croissance extraordinaire. Le taux très élevé de la natalité (38 0/00 en 1905) et la dépopulation des campagnes ont démesurément grossi les rangs des salariés de la moyenne et de la grande industrie. Dès lors, l'Allemagne s’est trouvée en possession d'éléments éminemment favorables à l’extension du principe coopératif.
Au seuil du xx° siècle, l'industrialisation de l'Allemagne était un fait accompli ; elle était plus accentuée que l’industrialisalion de la France, par exemple. La population commerciale et iudustrielle du pays atteignait 129 0/0 de la populalion agricole,au lieu de 1120/0 en France (1); aussi l'essor de la coopération, qui a été très tardif sur le sol allemand, a-l-il été particulièrement rapide.
(1) Statistique générale n° 4, p. 70.
Les ouvriers allemands, doués, ainsi que leurs camarades anglais, d’un puissant esprit de discipline et d'un admirable sens de la pratique, s'emploient depuis une trentaine d'années avec une ardeur et une constance qui les honorent, à constituer sur le terriloire allemand un épais réseau de sociétés coopératives. Cependant les progrès de la coopération en Allemagne, si remarquables fussent-ils, n’ont pas été assez rapides pour permettre au principe coopératif de rattraper son retard par rapport au mouvement syndicaliste ; le principe syndicaliste a gardé en partie l'avance que 20 ou 30 ans de mise en application lui ont imprimée.
Nous plaçant au point de vue des origines même du mouvement associalionniste, il demeure constant que l'Allemagne, dont l’industrialisation a été très tardive, appartient au type syndicaliste des pays européens. Nous sommes simplement autorisés à ajouter que l'essor actuel du principe coopéralif est tel, que le jour n’est peut-être pas bien éloigné où le mouvement coopératif aura acquis en Allemagne une importance égale, sinon supérieure, à celle du mouvement syndicaliste.
SECTION I, — La période préparatoire.
$ 14. — Origines du mouvement syndicaliste allemand.
Au milieu du siècle dernier,les petits producteurs et entrepreneurs autonomes étaient particulièrement nombreux sur le sol allemand ; ils ne pouvaient avoir intérêt à fonder que des sociétés syndicales de production, de crédit ou de vente.
Que le but des sociétés syndicales constituées en Allemagne, à partir de 1849 et 1850,ait été précisément de permettre aux classes moyennes de supporter sans défaillance la concurrence des gros entrepreneurs industriels et des grands propriétaires fonciers, c'est ce qui est hors de doute, la lecture des œuvres du fondateur des sociétés syndicales allemandes,
— et en même temps l'initiateur de tout le mouvement syndicaliste européen — Hermann Schulze-Delitzsch, enlève toute espèce d’hésitation.
Schulze-Delitzsch et les premières sociélés syndicales d’approvisionnement et de crédit (1849-1850). — Dès le commencement du xixe siècle, des « banques dites d’artisans » avaient élé instituées. « Les artisans allemands avaient reconnu qu'ils avaient besoin de la puissance qui donnait à la grande industrie, sa supériorité : le capital (1). » Ces banques d’artisans avaient effectivement pour but de procurer du crédit à bon compte aux petits producteurs et entrepreneurs indépendants.
Sans doute, elles ne constituaient pas de véritables sociétés syndicales autonomes, entièrement administrées et dirigées par les clients, membres de la société ; c’étaient des établissements d'origine administrative ou philanthropique, des « instiluts communaux » pourvus des fonds nécessaires par l'Etat, les communes ou par des philanthropes ; mais ces banques avaient suffi à répandre dès avant 1850, au sein de la classe des artisans et petits producteurs allemands, l’idée de sociétés de crédit destinées à faire des avances de fonds aux petits producteurs et entrepreneurs des classes moyennes.
« Les services que rendirent ces sociétés de prêt et d'épargne, constituées avant 1860, furent très restreints ; les avances faites avaient le caractère d’aumônes ; l’ouvrier, pour les obtenir, devait prouver la nécessité où il était de les solliciter ; ce n’était pas un droit pour lui de les obtenir. Ce système miphilanthropique, mi-administratif ne pouvait pas subsister longtemps (2). »
Aussi, l'initiative que prit Schulze-Delitzsch en 1849 de
(4) Hans Crüger, Les sociétés coopératives en Allemagne. Rev. d'Econ. politique, 1892, p. 973-974.
(2; Hans Crüger, Les sociétés coopératives en Allemagne, Rev. d'Econ. politique, 1892, p. 973-974.
ALLEMAGNE sal
constituer des sociétés mutuelles entre artisans de la même profession ou pelils propriélaires, fut-elle {out de suite couronnée de succès.
A Delitzsch, près de Halle, au cœur de la Saxe — cette magnifique région industrielle qui devait être le foyer du mouvement coopératif allemand — Hermann Schulze fonda la première société syndicale d'approvisionnement, en automne 1849, Elle était constituée entre maîlres menuisiers qui avaient trouvé avantageux de s'associer, de mettre en commun leur force d'achat pour se procurer les matières premières nécessaires à l'exercice de leur profession. A la fin de l’année, les cordonniers de Delilzsch en firent autant.
L'année suivante, à la date précise de 1850, Schulze-Delitzsch fonde, à côté de ces sociétés syndicales d’approvisionnement agricole et industriel, réparlissant au prorata des achats, des sociétés syndicales de crédit répartissant au prorata des actions. Le succès de ces sociétés de crédit fut tout de suite très grand ; elles permirent aux artisans et petils propriétaires d’éviler,dans leurs emprunts,les taux usuraires auxquels ils avaient été habitués, taux qui atteignaient jusqu’à 00 0/0. La société de crédit de Delitzsch ne demandait que 14 0/0 d'intérêts en 1850 ; en 1862, l'intérêt moyen était tombé à 9 0/0.
Raiffeisen fonde, en méme temps que Schulze-Delit:sch, les premières sociétés de crédit d'Allemagne (1849). — A la même époque, en 1849, Raiïffeisen fondait la première société de crédit d'Allemagne qui reposait sur des bases assez différen- Les des sociétés de crédit de Schulze-Delitzsch (1).
(1) Les caisses Raiffeisen se distinguent assez nettement des caisses Schulze-Delitzsch ; ces dernières sont de véritables sociétés par actions, répartissant les bénéfices au prorata des actions et impliquant la responsabilité illimitée des membres de la société sur leur fortune tout entière, pour toutes les opérations de la société.
Au contraire, les caisses Raiffeisen ne sont pas des sociétés par
Dans l'esprit de Schulze, le but final des sociétés syndicales devait être de provoquer partout la constitution de ce qu'il appelait des « associations intégrales », c’est-à-dire des associations ouvrières de production, mais véritablement, on ne voit pas, si l’on prend la peine d'analyser scientifiquement le mécanisme des unes et des autres, comment les économies de dépenses ou les suppléments de revenus que les sociétés syndicales procurent à leurs membres, pourraient susciter la créalion d'associations ouvrières de production. Les sociétés syndicales ont précisément l’avantage de permettre à leurs membres de s'associer sur un point spécial, afin de rester absolument indépendants les uns des autres et de maintenir leur autonomie économique.
Chaque sociétaire reste le concurrent économique de ses co-associés ; la société syndicale maintient l’esprit de lutte entre artisans ou petits propriétaires ; elle est loin de favoriser la formation d'associations ouvrières de production.
Cette déduction théorique se montre exacte à l'expérience. Schulze-Delitzsch, en effet, n'a jamais estiméle moment venu de recommander la création d’« associations intégrales ».N’en soyons pas surpris, puisque tous les efforts qu'il faisait dans la voie syndicaliste l’éloignaient tout autant du mouvement corporatif que du mouvement coopératif.
Le mouvement syndicaliste inauguré en 1849 par Schulze- Delitzsch et Raifeisen, sur des bases d’ailleurs différentes et sans aucune entente préalable entr'eux, fut tout de suite en pleine voie de développement et de progrès.
actions ; elles ont deux caractères principaux : 1° elles se constituent sans actions, ni apports de capital ; leurs membres n’ont aucune mise de fonds à faire ; 2° en l'absence de tout apport de capital, les profits reçoivent nécessairement une autre affectation que dans le système Schulze-Delitzsch ; les profits servent uniquement à constituer un fonds de réserve, indivisible entre les membres. Quand celui-ci est jugé suffisant, le laux de l'intérêt prélevé est abaissé.
ALLEMAGNE oies
Développement absolument régulier et méthodique du principe syndicaliste en Allemagne. — En Allemagne, il semble impossible de constater des périodes d’activilé associationiste, aussi tranchées qu'en France ou en Belgique. En pays latin, le principe corporatif comme le principe coopératif n’a procédé que par bonds, par soubresauts, à la facon de grandes vagues qui enflent à certains moments la surface de l'océan et retombent ensuite.
Aux environs de 1848, 1864 et 1880, on a pu observer en France comme en Belgique, des élans d’activité corporative ou coopérative. N’élait le succès durable du troisième et dernier mouvement, on aurait pu prendre ces élans pour de simples manifestations passagères d’un mal chronique.
En Allemagne, tout au contraire, à dater de 1850, nous discernons dans le développement du principe syndicaliste la progression la plus constante et la plus régulière qu'il soit possible d'imaginer. Comme le mouvement coopératif anglais, le mouvement syndicaliste allemand n’a pas d’histoire. Une série ininterrompue de succès, la multiplication indéfinie des sociétés syndicales de production et de vente marquent seules le processus du principe syndicaliste en Allemagne.
S 2. — Le mouvement coopératif allemand
Les premières coopératives allemandes remontent à 1860 et 1864. Il est en effet impossible de reconnaitre le caractère coopéralif aux Unions de consommaleurs, qui se sont fondées aux environs de 1845 sur l'iniliative de M. Liedke, à Berlin et en certaines villes allemandes. Nous nous sommes suffisamment expliqué à leur endroit, à propos des origines du mouvement coopératif belge (1).
Nous manquons de tous renseignements sur le compte de ces premières sociétés coopératives allemandes. Nous savons
(4) Se reporter au Premier Mouvement associationniste belge, p- 263.
seulement qu'elles se rattachaient au type de Rochdale; le type anglais de distributive a été le modèle des premières coopératives allemandes comme des premières coopératives françaises. Ces premières sociétés n’eurent aucun succès en Allemagne, la chose n’est point pour nous surprendre, si nous songeons au but étrange qu’on leur assignait.
Le Congrès de Stuttgart de 1865 ne proclamait-il pas s0lennellement, que ces sociétés « en procurant à leurs membres, l’occasion de former un capital, sont les meilleures bases du développement ultérieur des associations ouvrières de production? »
La distributive apparaissait comme un excellent stimulant à la création d'associations ouvrières ; mais on faisait également fonds sur elle, pour permettre à de simples ouvriers salariés de s'établir à leur propre compte comme pelits artisans.
Le docteur Hans Crüger, le directeur actuel de lAllgemeine Verband, fondé par Schulze-Delitzsch, déclare, de même, que « les coopératives ont l'avantage de permettre à leurs membres d’épargner un petit capital (afin de pouvoir s'installer ensuite comme petits entrepreneurs). Les membres de ces sociétés, par l'avantage qu'ils en retirent, apprennent à comprendre l'importance du capital ; les coopératives sont essentiellement conservatrices, redoutant toute tentative de bouleversement » (1).
Ainsi, le but assigné aux coopératives était en quelque sorte dans le prolongement de celui assigné aux associations ouvrières et aux sociétés syndicales. Qu'une pareille appréciation du rôle des coopératives soit erronée, c’est ce dont il n'est pas permis de douter. Les coopératives s'adressent essentiellement aux classes salariées ; le supplément de ressources qu’elles leur procurent est employé par elles non à instituer de nouvelles entreprises de production autonomes,
(1) Crüger, Revue d’Econ. polit., 1892, p. 973,
mais tout simplement à élever leur train de vie et à augmenter leur consommation journalière ; elles n’ont pas pour résultat de transformer les salariés en artisans autonomes.
Avant 1875, les coopératives n'acquirent aucune extension en Allemagne ; aussi l’idée fédérative ne pouvait-elle pas prendre corps, car les éléments-bases, les coopératives distribuüves, élaient beaucoup trop rares.
Jusqu'à ces derniers temps, les coopératives allemandes étaient, pour la plupart, rangées sous la direction de l’A/lgemeine Verband der deuschen Erwerbs u. Wirtschafts genossenchaften, l'Union générale des associations allemandes d’achat et de production, fondée par Schulze-Delitsch dès 1859. Les chiffres que cette Union a publiés afférents aux années 1865 et 1870 indiquent les résultats les plus piètres ; en 1865 et 1870, on ne comptait que 34 et 111 coopératives ayant envoyé leur rapport à l'Union ; ces sociétés comprenaient respectivement 6.647 et 45.761 membres. Leur capital social se montait à 66.678 marks en 1865 et 818.805 marKs en 1870 ; leurs ventes à 925.383 marks, puis à 9.077.860 marks. De 1865 à 1870, l'effectif des sociétés et leur chiffre des ventes avait presque décuplé; cependant ces sociélés restaient fort peu importantes.
L'année 1875 marque une progression assez sensible ; l'effectif des sociétés adhérentes double en 5 ans et atteint 98.056; leur capital social a presque quadruplé durant la même période ; leur chiffre de ventes augmente dans la proporlion de 1 à 2 1/2, el atteint la somme globale de 22.704.963 marks (1).
Le mouvement reste à peu près stationnaire pendant 10 ans; il ne devait reprendre qu'après 1885. De 1885 à 1890, le chiffre de ventes des coopératives s'élève de 35 millions à 57 millions ; ainsi, dès 1890, existaient en Allemagne les éléments-bases d'une Fédération d'achat et de production.
(1) La statistique allemande n° 5, p.303;
$ 3. Première tentative de formation d’une Fédération
d’achat (1864).
La Fédération d'achat et de production des coopératives allemandes, la « Grosseinkaufs-Gesellschaft deutscher Konsumvereine », la G.E. G. date seulement de 1894; cependant, en Allemagne, comme en tout pays coopératif, l’idée fédérative a été presque contemporaine de la formation des premières sociétés distribulives.
Dès 1864, alors que le mouvement coopératif était tout à fait à ses débuts en Allemagne, l'idée fédérative a déjà été présentée et défendue ; en août 1864, à Berlin, les délégués de sept sociétés distributives résolurent de pratiquer l'achat en commun de cigares et tabacs et d’instituer un magasin de gros. L’essai n'eut aucun succès ; il était prématuré (1).
En 1867, l'Union des distributives de Saxe fut constituée. La création d'un magasin central dépendant de l'Union figurait à l’ordre du jour du congrès constitutif. A partir de cette date, tous les congrès préconisent périodiquement l’institution d’un magasin de gros. Cette pensée fédérative devint l'idée fixe des assemblées coopératives. Le congrès de Chemnitz en 1868 reconnaît que l'achat en commun est dans la logique des principes coopératifs ; il décide comme mesure d'acheminement que les délégués des coopératives tiendront par an deux réunions ou conférences d'achat à Leipzig. En outre, des hommes de confiance désignés par les différentes coopératives indiqueraient tous les trimestres au Comité central de l’Union des coopératives de Saxe les besoins des coopératives ; 1ls se chargeraient directement d'effectuer les achats en commun au nom de ces sociétés.
(1) Kaufmann, Geschichte des Konsumgenossenchaftlichen Grosseinkaufes in Deutschland, Hambourg, 1904, p. 18-21. — Pour tout l’historique qui va suivre, nous aurons besoin de faire constamment appel à ce livre.
Les coopératives de Saxe linrent effectivement, de 1870 à 1873, 25 réunions ou conférences d'achats en commun; en même temps, un livre collectif contenant l'indication des fournisseurs avait été institué ; ce livre devait être envoyé de sociélé en sociélé,pour indiquer aux gérants des coopératives les meilleurs fournisseurs ; mais il fut fort peu consulté. On fit plus, on expédia des caisses d'échantillons ; elles restèrent longtemps en souffrance dans la plupart des sociétés.
Ces essais n’élaient pas encourageants ; mais ils montrent quelle opiniâtreté les premiers coopérateurs allemands ont mise à réaliser le plus rapidement possible l’achat en commun. Aussi est-il très étonnant de constater que si les efforts datent de loin, la réussite définitive est toute récente.
Hostilité radicale de l'Allgemeine-Verband à l’encontre de tout projet de Fédération d'achat. — 1 n'est que juste de rendre en très grande partie responsable de ce retard l’administration de l’Allgemeine-Verband ; c’est le comité directeur de cette Union qui a empêché pendant 10 ou 15 ans les coopératives ouvrières de Saxe de constituer un magasin de gros. L'Allgemeine-Verband, en s’opposant à la constitution d'un magasin de gros, a commis une faute singulièrement lourde. Entre toutes les Unions coopératives existant au monde, elle est la seule qui se soit laissée entrainer à semblable égarement.
Dès 1874, l’Allgemeine-Verband eut l’occasion de manifester son hostilité radicale à l'encontre de toute pensée fédérative. Celte même année, parut à Berlin une brochure intitulée : « Projet de création d'une Union des coopératives allemandes, avec production autonome. » Aussitôt, le secrétaire de l'Allgemeine-Verband s’éleva contre ce projet, disant que l'achat en commun n’avail de valeur que pour les coopératives dont le conseil d'administration était particulièrement inexpérimenté ; une telle organisation aurait
318 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE Xi
été inutile à des coopératives en progrès (1). Qu'’une telle opinion marque l’inintelligence la plus profonde des avantages du principe fédéraliste, c’est ce que nul aujourd'hui ne songerait à contester.
$ 4. — Deuxième tentative de formation d’une Fédération d’achat : l'Agence centrale de Mannheim (1869).
L'Union des coopératives de l’Allemagne du Sud, plus heureuse que l’Union saxonne, a réussi dès 1869 à constituer une agence centrale d’achat A la fondation de l'Union,en 1867, 32 coopératives avaient envoyé leur adhésion, le but direct était de réaliser l'achat en commun. L’Allgemeine-Verband ne tarda pas à s’'émouvoir et à intervenir ; le docteur Parisius, représentant de l'Allgemeine-Verband, combattit avec énergie le projet du docteur Pfeiffer, le fondateur de l’Union des coopératives du Sud , heureusement ses efforts restèrent vains.
Le second congrès des coopératives de l’Allemagne du Sud,Augsbourg, 1868,chargea un coopérateur de Mannheim, M. Düffing, de présenter un rapport sur l'achat en commun des produits alimentaires. Selon le projet de M. Düffing, les sociétés adhérentes auraient été forcées de souscrire un nombre d'actions en rapport avec l'importance présumée de leurs achats (2). Ce projet provoqua une vive polémique dans les milieux coopérateurs du sud. Sur ces entrefaites, les coopératives de Mannheim et des environs s’entendirent pour faire une commande collective de sucre; à la fin de 1868, elles reçurent par chemin de fer, un wagon complet de sucre, ces sociétés n’eurent qu'à se féliciter du résultat,
(4) Kaufmann, ibid., p. 22-23.
(2) Voir le n° 6 de l'organe nouvellement fondé de l’Union des coopératives du Sud, le « Xonsumverein »,
Ce léger succès fut exposé devant le 3° congrès des coopératives du Sud, réuni en 1869 à Mannheim ; une commission fut nommée ; elle décida que les versements à effectuer par les différentes sociétés adhérentes varieraient entre 200 et 1.000 florins. Le payement intégral n’était pas tout de suite exigé. Les coopératives adhérentes, mais qui n'auraient pas encore versé de fonds, pourraient se procurer toutes les marchandises dont elles auraient besoin, mais n'auraient aucune part aux bénéfices {1).
Les parts sociales devaient rapporter 5 0/0, le reste des profits élant réparti entre les sociétés adhérentes au prorata des achats, 12 0/0 des bonis devaient être régulièrement mis en réserve (2).
Les slaluts proposés furent acceptés par le congrès, Mannheim fut choisi comme siège de la société et M. Düfting fut nommé directeur.
Cette société commença à fonctionner en août 1869; du 12 août 1869 au 30 mars 1870, elle vendit pour 48.800 florins de marchandises aux 19 sociétés adhérentes, puis du 1‘avril au 31 décembre 1870, les ventes s’élevèrent à 90.000 florins. Aux 19 coopératives adhérentes primitives étaient venues s’adjoindre 17 aulres sociétés adhérentes, mais qui n'avaient pas encore versé de fonds.
Le capital restait malheureusement toujours très faible ; il n’atteignait que 8 695 florins à la fin de 1869 ; le fonds de réserve était seulement de 368 florins. La tentative était un .peu hâtive, le chiffre d'affaires des coopératives alors existantes élait très faible ; les 111 sociétés adhérentes à l'Allgemeine-Verband ne vendaient en 1870 que 9.071.860 marks de marchandises à leurs membres. Ce début était modeste ; il semblait cependant qu'il ne fallait pas trop mal augurer de l'avenir de la société; les coopératives adhérentes étaient assez fidèlement groupées autour de la société (1).
(1) Kauffmann, p. 25-27.
Malheureusement, dans le désir d'augmenter le capital d'exploitation, on eut l’idée de transformer la société coopéralive en une société par actions ; cette dernière forme juridique était, pensait-on, la plus propre à fortifier le crédit de la société. La transformation eut lieu dans le courant de septembre 1872.
L'expérience sembla donner raison à ces efforts. De septembre à décembre 1872, les ventes atteignirent 94.513 florins ; l'augmentation était importante, malheureusement une déplorable méthode de répartition fut adoptée : 10 0/0 des bénéfices nets furent affectés au fonds de réserve ; 15 0/0 furent affectés aux achats ; 5 0/0 au conseil d'administration. Les 80 0/0 restants furent attribués aux parts sociales ; chacune d’elles obtint ainsi 8 1/3 0/0 d'intérêt. Le principe coopératif de Rochdale était pour ainsi dire absolument abandonné.
Cette transformation devait être fatale à l'Agence centrale d'achat de Mannheim ; cependant les ventes annuelles ne cessaient pas de croître ; elles atteignirent 552.000 florins en 1873. Le capital social s’accrut de deux émissions supplémentaires. Tous ces progrès restèrent inefficaces : la société était condamnée ; l'esprit coopératif ne la guidait plus (1).
Les actions tombèrent en grande partie entre les mains de particuliers qui se contentèrent de chercher dans la société un placement avantageux pour leur argent. Les liens de la société avec l'Union des coopératives du Sud allèrent toujours en se relàächant. Le congrès de Carlsruhe en 1874 proposa aux coopératives de rompre avec la société de Mannheim. Peu de temps après, la société de Mannheim s’effondrait, disparaissait, victime des spéculations financières qu’elle s'était risquée à faire.
L'assemblée générale de la société vota la liquidation, le 7 novembre 1875 ; le quart du capital était déjà absorbé ; les actionnaires touchèrent seulement 58 0/0 de leurs versements (1).
La société de Mannheim qui avait peu à peu acquis un esprit purement commercial et mereantile était punie par où elle avait péché.
$S 5. — Troisième tentative de formation d’une Fédération d’achat (1892-1894).
La reprise du mouvement coopératif à partir de 1885. — La liquidation de la société de Mannheim en 1875 coïncida avec un temps d’arrèl d’une dizaine d'années, dans le développement des coopératives distributives en Allemagne. Le mouvement en avant n’a repris qu'en 1885, c’est à celte époque, en effet, que la classe ouvrière a commencé à s'intéresser à à la coopération. A celte date, une trentaine de sociétés se constituèrent en Saxe, une vingtaine en Thuringe ; les unes et les autres étaient composées presque exclusivement d’ouvriers.
Il convient d'observer qu'aux environs de 1885, l'attitude du parti socialiste allemand a complètement changé par rapport aux sociétés coopératives. Jusque-là,les socialistes allemands n’avaient jamais eu assez de mépris pour ces sortes de sociétés ; la condamnation prononcée portait sur les distributives comme sur les sociétés syndicales de production et de vente ; au contraire à dater de 1885, brusque revirement du parti socialiste allemand qui fit adhésion pleine et entière à la doctrine coopérative.
L’Allgemeine-Verband s'était montré volontairement incapable d'organiser l’achat en commun des denrées nécessaires aux distributives. Heureusement, après 1885, se formèrent plusieurs Unions régionales coopératives: l'Union des coopératives de l’Allemagne du Nord en 1886, et le « Vorwarts Verband », l’Union des coopératives saxonnes, en 1890. Cette dernière union se composait de la plupart des coopératives saxonnes, lesquelles estimaient leurs intérêts insuffisamment