CHAPITRE XII
Le Danemark est l’un des pays les plus petits d'Europe ; sa superficie totale n’atteint pas 40.000 kilomètres carrés (39.665 exactement), la valeur de 6 à 7 départements français environ.
Cependant la Fédération d'achat et de production danoise compte parmi les plus grandes Fédérations coopératives d’Europe ; elle occupe le 4° rang ; son chiffre d'affaires atteint les 2/3 du montant des ventes de la Fédération allemande qui s'étend sur un pays presque 14 fois plus vaste.
L'économie nettement agricole du Danemark. — L'’étonnement que provoque ce résultat est d'autant plus naturel que le Danemark appartient à ce groupe de pays européens dont l’industrialisation a été très tardive ; la nation danoise n’a pas encore acquis une économie industrielle. En dépit des progrès considérables des sciences mécaniques, le Danemark est resté foncièrement agricole ; aussi malgré l'importance de la population de Copenhague (1), la population commerciale et industrielle du Danemark n’équivaut qu'à 76 0/0 de sa population agricole. Les pays danois n’ont pas marqué la même évolution vers l'industrialisme que les autres pays européens ; ils en sont restés au régime de la petite industrie et à l’économie agricole.
Les circonstances économiques y sont donc tout à fait défavorables au principe coopératif; en revanche, elles sont de merveilleux stimulants à l’activité des sociétés syndicales
(1) Copenhague, avec ses faubourgs, comprend le 1/5 de la population danoise totale : 515.000 habitants sur 2.583.000.
agricoles. Il est aisé de constater, en fait, que le Danemark appartient nettement au type syndicaliste ; les sociétés syndicales agricoles y ont acquis un développement non pas important, mais immense, elles englobent la presque totalité de la population rurale.
Importance du mouvement syndicaliste agricole danois. — On est unanime à reconnaitre que l’agriculture danoise a dû son salut uniquement à l'extension prodigieuse qu'a reçue en ce pays le principe syndicaliste. La crise agricole qui règne en Europe depuis 1880, disons mieux, la dépression des prix qui est survenue sur le continent européen à partir de 1880 au grand bénéfice de la population générale, mais au détriment de la classe rurale, a eu au Danemark une influence d'autant plus désastreuse que l'unique production du pays est la production agricole ; le Danemark comprit qu'il s’agissait non d'une dépression passagère des cours, mais d'un abaissement définitif des prix, logiquement occasionné par la mise en culture des terres neuves des Etats-Unis et de l’'Amérique du Sud, coïncidant avec l'abaissement considérable du prix des transports.
Les agriculteurs danois se résolurent à remplacer la culture des céréales par l'élevage du bétail el la production des œufs, du lait et du beurre ; mais un deuxième problème se présenta. Si le Danemark se spécialisait de la sorte dans l'élevage du bétail, il en résulterait pour lui une surproduction nationale inévitable. Comment trouver des marchés d’exportalion capables d'absorber toutce trop-plein de production ? On songea alors à faire appel aux sociétés syndicales de production et de vente : elles furent constituées en très grand nombre. Les procédés de fabrication vraiment perfeclionnés et la méthode d'exportation dont ces sociétés se servirent, permirent de faire avec l'Angleterre et l'Allemagne, principalement,un grand commerce d'exportation d'œufs,de beurre et de fromage. Les laileries syndicales sont une des principales
forces économiques du Danemark ; les 4/5 du lait que four-
nissent les vacheries danoises vont aux laiteries syndicales ; aussi ne peut-on s'étonner de voir que ces dernières sont au-
jourd'hui au nombre de 1.100 environ et comptent plus de
160.000 sociétaires. Ces laileries exportaient en 1906, environ
130 millions de couronnes — 180 millions de fr. de beurre —
alors que l’exportation totale en beurre du Danemark était de
18 millions de couronnes seulement en 1881 (1).
L'exportation des œufs par les sociétés syndicales a atteint en 1906, environ 20 millions de couronnes. Les abattoirs syndicaux qui s'occupent de la salaison du lard,ont atteint en 1906 un débit d'exportation d'environ 70 millions de couronnes.
Au total, ces trois branches syndicales ; œufs, beurre et lard représentent une exportation Lotale pour 1906 de 220 millions de couronnes, soit 300 millions de francs.
Ce chiffre d'exportation est absolument merveilleux, si l'on songe à l'exiguïté du pays producteur ; aussi le Danemark estil incontestablement le pays du monde qui atteint le plus haut degré de développement syndicaliste agricole : la preuve est donc faite que la presqu ile et l'archipel danois appartiennent au {ype syndicaliste des pays européens.
Logiquement, l'absence de toute économie industrielle au Danemark aurait dû considérablement retarder l'extension du principe coopératif et, en fait, il demeure très probable qu'il en a bien élé ainsi. Toutefois, un renversement si complet des rôles s’observe chez ce peuple, qu’il n’est pas très cerlain que l'absence de tout industrialisme ait nui au développement de la coopération danoise. Au lieu qu'en tout pays la coopération ne parvient à s’élendre que parmi les salariés de la moyenne et de la grande industrie, au Danemark, le principe coopéralf ne réussit à se développer que dans les milieux ruraux. L'expérience du Danemark contredit formellement la
(1) Congrès de Crémone, 1907, p. 207.
loi — présumée — de coïncidence de l'industrialisme et du développement coopératif.
$ 4.— Le premier mouvement coopératif danois, 1866.
Le mouvement coopératif au Danemark, comme dans la plupart des pays du continent, a pris naissance en 1866. C’est en effet à cette époque que s’est manifestée dans toute l’Europe une grande aclivité coopérative, mouvement avantcoureur du réveil de 1880, partout couronné de succès. Ainsi se constate au Danemark, comme dans toute l'Europe, ce que l’on pourrait appeler la même irruption coopérative.
C’est exactement en 1866 qu'apparaît à Thisted la première societé distributive danoise ; sa création est due à l'initiative d'un révérend danois, M. Sonne, qui désirait introduire une plus grande équité dans les rouages économiques de la société ; cette société coopérative devait, dans l'esprit de son fondateur, faciliter la vie aux ouvriers”sociétaires (1).
Cet exemple fut imité de côté et d'autre ; en 1871, on rencontrait déjà plus d'une centaine de coopératives semblables ayant un chiffre d’affaires lotal d’un demi-million de couronnes (2).
La Sociélé centrale des coopératives du Danemark (1871- 1876). — L'idée vint de réunir ces sociétés en un organisme central ; ce fut la « Société centrale des coopératives du Danemark » — textuellement des « sociétés de ménage » du Danemark.
A la fin de la première année d'exploitation, on comptait 92 coopératives adhérentes; cette Fédération, simple commissionnaire, prélevait 1 0/0 du prix, si la marchandise était
Congrès de Crémone, 1907, p. 206.
(1) (2) Rosenquist, Revue d'économie politique, octobre et novembre 1904, p. 739.