CHAPITRE XVI
LE MOUVEMENT COOPÉRATIF DES PRINCIPAUX PAYS D'EUROPE APPRÉCIÉ EN COMPARAISON DE LEUR MOUVEMENT SYNDICALISTE AGRICOLE.
L'extraordinaire diffusion du principe syndicaliste dans l’agriculture moderne est un fait brutal qui s'impose à l’observation de tous les économistes contemporains ; aussi un auteur considérable a-t-il écrit avec juste raison que « la croissance et la multiplication des associations agricoles est certainement l’un des événements les plus inattendus et les plus considérables de la fin du xix° siècle. Sous l'empire des mêmes causes et des mêmes nécessités, elles ont surgi spontanément partout » (1).
La multiplication si rapide des sociétés syndicales agricoles est devenue l'un des lieux communs des études économiques modernes. Rien n'est certes plus légitime que l'admiration professée par chacun de nous pour ces robustes petites
(1) Bourguin, Les systèmes socialistes, 3° édit., p.230.
sociétés qui, par leur groupement méthodique, réussissent à constituer de gigantesques sociétés centrales douées d'une puissance économique de tout premier ordre; toutefois cet enthousiasme, si justifié soit-il, présente un danger. Fascinés par la vigueur et l’impétuosité du mouvement syndicaliste agricole, nous risquons d’épuiser trop complètement notre puissance admirative et de ne pas apprécier à leur juste valeur des mouvements économiques tout aussi remarquables qu'a manifestés la fin du xix° ou le commencement du xx° siècle.
Croissance aussi rapide des coopératives distributives que des associations agricoles. — La croissance si rapide des coopératives distributives ne le cède en rien à celle des sociétés syndicales ; non sans doute que ces deux mouvements soient tout à fait comparables en grandeur absolue. La Grande-Bretagne mise à part, les sociétés syndicales agricoles sont presque en tout pays plus nombreuses et plus riches, mais il importe de bien voir que la croissance des sociétés coopératives dans ces 10 dernières années a été tout aussi rapide, Si ce n'est même plus brusque que celle des sociétés syndicales ; aussi est-il permis de croire que les sociétés et Fédérations coopératives provoquent une admiration moins générale que les sociétés agricoles, surtout à raison du fait que leur croissance est plus récente encore et qu’elles demeurent dans l’ensemble infiniment plus ignorées et plus cachées.
Faire ressortir toute l'injustice qu'il y a à considérer avec une faveur beaucoup moindre le mouvement coopératif est une tâche qu'il ne nous paraît pas trop ambitieux d’entreprendre. Cependant une difficulté se présente : la démonstration qui va être tentée par la suite suppose que l'on puisse apprécier d'une façon assez exacte l'importance actuelle des sociétés coopératives et des sociétés syndicales agricoles.
Le premier terme de comparaison, l’extension réalisée par le principe coopératif,est à peu près connu ; il n’en est pas de même du second. Sans doute, il est évident que l’activité des
associations agricoles est fort grande ; cependant ces groupements syndicaux sont si divers par leur objet que leur importance économique réelle reste fort mal connue ; l'imprécision qui plane sur leur activité ajoute encore à l'admiration qu'elles excitent.
Méthode d'évaluation. — Une tentative apparaît dès maintenant comme tout à fait impraticable ; elle consisterait à faire bloc, sans distinction aucune de pays, des résultats globaux fournis d’un côté par les sociétés syndicales, de l’autre par les sociétés coopératives ; on opposerait le chiffre d’affaires global de toutes les sociétés syndicales agricoles existant actuellement au monde, au chiffre d’affaires global de toutes les coopératives distributives actuellement connues. Cette méthode d'évaluation par masses est absolument défectueuse ; défectueuse tout d’abord à raison des résultats auxquels elle conduirait. Les données dont nous disposons manquent de précision ; il est inadmissible que les erreurs qui seront faites dans l’évaluation du chiffre d’affaires et âe l'effectif des sociétés syndicales se répercutent à l'infini d’un pays à l’autre : il importe qu’elles ne soient pas additionnées les unes aux autres ; les résultats globaux seraient dépourvus de toute exactitude.
Mais cette méthode est défectueuse dans son principe même ; la répartition géographique de ces deux catégories de sociétés importe tout autant que leur nombre ou leur importance globale. Comparer brutalement l'une à l’autre deux masses, deux blocs opposés ne saurait avoir aucune signification.
Le développement syndical et le développement coopératif que chaque pays a atteint, a besoin d'être étudié séparément pour chaque pays considéré.
Examinons rapidement quels progrès ces deux principes coopératifs et syndicalistes ont réalisés en Europe dans la dernière décade 1895-1906. Si celte recherche se trouve trop
malaisée, observons du moins quels résultats généraux ont été obtenus à l'heure actuelle, dans l’un et l’autre domaine (1).
$ 1. — Pays à économie coopérative.
1e Royaume-Uni.
Extrême importance du mouvement coopératif anglais. — Les progrès de la coopération en Angleterre et en Ecosse durant la dernière décade — 1895-1906 — sont tout simplement admirables ; ils dépassent les prévisions les plus optimistes. En 1895, les 1.314.000 coopérateurs que comptait le Royaume-Uni, avaient acheté dans l’année 855 millions de francs de marchandises ; 11 ans plus tard, que constatonsnous ? 2.215.000 coopérateurs, soit près d’un million en plus réalisent 1.584 millions de ventes, soit le double du chiffre de ventes de 1895. En 11 ans, nombre des sociétaires et chiffre d’affaires des sociétés avaient sensiblement doublé ; le Royaume-Uni dépasse aujourd’hui sensiblement ce chiffre formidable de 2 millions de coopérateurs et de 1 milliard 1/2 de francs de ventes coopératives.
Une comparaison, d’ailleurs toute fantaisiste, montre l'extrême importance des ventes coopératives en Grande-Bretagne : le chiffre d'affaires des sociétés distributives d’Angleterre et d'Ecosse est légèrement supérieur aux budgets réunis de la guerre et de la marine anglais. Si, depuis une vingtaine d'années, les coopérateurs anglais avaient affecté à la construction de navires d’escadre et à l'équipement d'une armée mercenaire, tout l'argent qu’ils ont apporté aux guichets des sociétés coopératives, ils entretiendraient une armée aussi nombreuse et aussi dispendieuse que l’armée anglaise et posséderaient une flotte cuirassée aussi puissante que la flotte britannique que les nations du continent européen n’ont, hélas, que trop de raisons de redouter |
(1) Voir les statistiques générales n°* 4 et 6, à la fin du chapitre,
Les sommes consacrées par les coopérateurs anglais à acheter les objets de vente courante dont ils ont besoin, couvriraient les frais de défense extérieure que supporte l'ensemble du peuple anglais. Ce résultat est d'autant plus remarquable que, de tous les peuples du monde, la Grande- Bretagne est probablement celui qui a tout récemment fait subir à ses budgets militaires le plus rapide gonflement. Ce rapprochement nous donne la faculté d'apprécier en quelque mesure l'extraordinaire importance que le chiffre d'affaires coopératif anglais a atteinte de nos jours.
La croissance des deux Fédérations anglaise et écossaise est tout aussi remarquable que celle des sociétés coopératives. Dans cetle période de 11 ans, l'effectif des coopératives affiliées et le chiffre d’affaires des deux Wholesales ont sensiblement doublé. L’'effectif des coopératives affiliées s’est élevé de 1.100.000 à 2 millions ; le chiffre d’affaires des Wholesales u’atteignait pas 340 millions en 1895 ; il dépasse 740 millions en 1906, et 810 millions à la fin de 1907.
Extréme faiblesse du mouvement syndicaliste agricole au Royaume-Uni. — Le tableau change brusquement, quand on passe de l'examen des sociélés coopératives à celui des sociétés syndicales agricoles ; le développement du principe syndicaliste dans le Royaume-Uni n'a pas cessé jusqu’à maintenant d'être excessivement faible, on peut presque dire sans exagération que l'frlande est la seule partie du Royaume-Uni qui ait donné naissance à quelques sociétés agricoles.
Le Royaume-Uni ne comptait en 1903 que 417 sociétés agricoles recensées, comprenant 60.000 membres et vendant annuellement 36 millions de francs de produits ; ces sociétés agricoles appartiennent presque toutes à l'Irlande (1).
Supposons qu’en trois ans, ces associations aient réalisé des progrès considérables ; évaluons à 500 le nombre des
(1) Chiffres rapportés dans Bourguin, Les systèmes socialistes, 3c édition, p. 458.
sociétés agricoles du Royaume-Uni en 1906, à 80 000 membres leur effectif global, à 50 millions de francs leur chiffre d’affaires. Ces chiffres ne sont pas à comparer à ceux que nous fournissent les sociétés distributives, il demeure indiscutable que l'économie de l’Angleterre est nettement coopérative (1).
20 Suisse.
Extension de la coopération en Suisse. — La Suisse appartient au type coopéralif des pays européens comme la Grande- Bretagne ; aussi le principe coopératif a-L-il reçu en territoire suisse de plus nombreuses applications que le principe syndicaliste. En 1895, tel était le bilan des coopératives suisses recensées : environ 60.000 sociétaires et 30 millions de ventes annuelles ; en 1906, 170.000 coopérateurs et 70 millions de ventes annuelles. En 11 ans, le nombre des sociétaires a triplé, les ventes annuelles ont doublé.
Considère-t-on la Fédération d'achat de Bâle ? on constate que de 1895 à 1907, les ventes annuelles de la société ont augmenté dans la proportion de 1 à 12, s'étant élevées de 1.134.954 francs à 14.354.809 francs. Par son chiffre d'affaires annuel de plus de 14 millions, le Magasin de gros de Bâle est l’une des plus grosses maisons de commerce de toute la Suisse. Le nombre des coopérateurs affiliés au Magasin de gros a triplé ; il dépasse 152.000 en 1906.
Faible importance des associations agricoles suisses. — En regard de ces résullats si satisfaisants, opposons les résultats que fournissent les sociétés syndicales agricoles de la Suisse. Il existe à l'heure actuelle plus de 3.000 associations agricoles suisses, toutefois ces 3.000 associations comprennent moins de membres que les 350 coopératives distributives ; leur chiffre d'affaires est également plus restreint. Les deux
(1) Se reporter, ainsi que pour tous les développements qui suivent, aux statistiques générales n° 4, 5 et 6 à la fin du chapitre.
Fédérations agricoles les plus importantes de la Suisse : l'Union des associalions agricoles de la Suisse orientale et l’Union des associations agricoles du canton de Berne groupent chacune, par l’intermédiaire des sociétés adhérentes, un peu plus de 10.000 membres seulement : le chiffre d'affaires de ces deux Unions prises en elles-mêmes était en 1906, de 5 milhons et demi et de 2 millions et demi (l\.
Les deux Unions ne comptaient, il est vrai, en cette même année que 144 et 148 sociétés adhérentes, c’est-à-dire une toute petile fraction des 3.000 associations agricoles de la Suisse ; toutefois ces sociélés agricoles sont les plus actives et les plus nombreuses. Il y a donc toute probabilité que les 3.000 sociétés syndicales suisses possèdent un effectif assez inférieur aux 170.000 membres des sociélés coopératives, disons environ 120.000 sociélaires ; celte évaluation doit être tenue pour vraisemblable aussi longtemps que la preuve du contraire n'aura pas élé faite ; l'ignorance dans laquelle les s0ciétés agricoles suisses nous ont laissée leur propre activité économique, ne doit pas rehausser leur éclat. De même leur chiffre d’affaires annuel doit être tenu pour très notablement inférieur aux 70 millions d’affaires des sociétés coopératives, il semble que les associations agricoles de la Suisse ne dépassent pas le chiffre global de 40 millions de ventes annuelles.
$ 2. — Pays à économie corporative.
La France et la Belgique possèdent sensiblement depuis aussi longtemps que l’Angleterre, l'Ecosse et la Suisse, les | éléments-bases d’un grand mouvement coopératif : une population ouvrière nombreuse.Le principe coopératif s'y est acclimaté, mais il n’a pas réussi à prendre l'extension normale que l’économie sociale de ces pays comporterail ; la France
(4) Bourguin, ibid., 3° édit., p. 468. — Congrès de Crémone, 1907, p. 295.
et la Belgique appartiennent au type corporatif des pays européens.
1° France.
En France pendant trop longtemps, le principe coopératif est resté en souffrance, complètement délaissé par les classes ouvrières, aussi le principe syndicaliste a-t-il, jusqu'ici, reçu enlerre française une plus large extension que le principe coopératif.
Le mouvement coopératif français de 1895 à 1907. — Aux environs de 1895, 1.100 sociétés dislributives, 300.000 sociétaires, 100 millions d’affaires par an ; en 1906, 2.166 sociétés, 650.000 sociétaires, 200 millions d’affaires annuelles, tel est le bilan général du mouvement coopératif français dans la dernière décade. En 11 ans, les chiffres correspondants ont doublé, ce taux de progression est satisfaisant, il n'est pas inférieur au taux normal de progression des différents mouvements coopératifs d'Europe, malheureusement, le point de départ étant très inférieur, le résultat atteint ne laisse pas que d’être encore peu satisfaisant.
Vue d'ensemble des associations agricoles françaises. — Quelle extension a réalisée le mouvement syndicaliste français? Une vue d'ensemble des associations agricoles françaises est difficile à avoir ; les renseignements statistiques sont très insuffisants.
a) Les sociétés d'approvisionnement agricole. — Les plus répandues des associations agricoles en France sont les s0ciétés d’approvisionnement agricole, ordinairement dénommées syndicats agricoles ; on en comptait en 1895 approximaüivement 1.188, comprenant 403.261 sociétaires ; à la fin de 1905, ces sociétés étaient au nombre d’environ 4.000, comprenant vraisemblablement 7 à 800.000 membres (1). Dans le
(1) Congrès de Crémone, 1907, p. 223.
même laps de temps, le nombre des sociétaires des syndicals agricoles a done approximativement doublé comme celui des Coopérateurs, il est actuellement un peu plus élevé que celui des coopérateurs ; une différence de 100.000 sociélaires environ est à relever.
Ces syndicats agricoles auraient un chiffre d'affaires annuel de 200 millions environ ; tel est précisément le chiffre global auquel on évalue les ventes annuelles des coopératives françaises. Ce simple rapprochement montre que les sociélés syndicales d'approvisionnement agricole sont de force sensiblement égale aux coopératives françaises.
b) Sociétés syndicales de production et de vente agricoles. — À côté de ces sociétés d'approvisionnement agricole qui forment le gros bataillon des associations agricoles françaises, il existe un assez grand nombre de sociétés syndicales de production et de vente agricoles : 2.500 au total ; leur production est sans doute assez importante, mais elle n’est pas du tout connue (1). F
c) Sociétés syndicales de crédil agricole. — Environ 2.000 sociétés de crédit sont réparlies sur toute la superficie de la France : leur activité est des plus faibles ; elles effectuent annuellement 40 à 50 millions de prêts ou d'escomptes qui correspondent à 2 millions d’intérèts annuels. La France est l’un des pays où le crédit agricole est le plus en retard (2).
d) Sociétés mutuelles d'assurance agricole. — Près de 8.000 sociélés mutuelles d'assurance agricole existent de nos jours en France ; elles groupent environ 400.000 membres, garantissent un capital supérieur à 700 millions ; toutefois les primes encaissées ne s'élèvent cerlainement pas à un montant bien considérable : ce chiffre global de 700 millions de capitaux garantis ne doit pas faire illusion (2).
(1) Crémone, 1907, p. 233, (2) Crémone, 1907, p. 225.
Importance comparée des mouvements coopéralif et syndicalisle français. — 11 ne semble pas contestable qu’en France le mouvement syndicaliste agricole a revêtu une plus grande importance que le mouvement coopératif, cependant cette supériorité, pour réelle qu'elle soit, a besoin de n'être pas
exagérée.
a) Effectif.— On est impressionné par le nombre des sociétés syndicales de toute nature ; ajoutées les unes aux autres, les différentes sociétés que nous avons passées en revue se montent au chiffre global de 16.500 ; il semble impossible de leur comparer les 2.166 sociétés distributives recensées en 1907 ; ‘ on oublie que les sociétés distribulives anglaises d’un tiers moins nombreuses que les sociétés françaises — elles étaient au nombre de 1448 seulement en 1906 — comptent 2 millions 1/4 de membres et ont un chiffre d'affaires de près de 2 milliards et demi de francs. L’effectif des 2.166 sociétés coopéralives françaises équivaut environ aux deuxtiers de l’effecüif des 16.500 associations agricoles françaises.Il est évident,en effet que la presque totalité des agriculteurs qui adhèrent aux groupes les moins nombreux des associations agricoles — sociétés de production el de vente, sociétés de crédit, sociétés d'assurances mutuelles — adhèrent en même temps aux sociétés du groupe le plus nombreux : les sociétés d’approvisionnement agricole ; par exemple, les 400.000 membres des sociétés d'assurances mutuelles sont en grande partie déjà comptés dans les 7 à 800.000 membres des sociétés d’approvisionnement ; on se ferait une idée tout à fait inexacte de l’extension des sociétés syndicales françaises, si l’on ajoutait ces deux chiffres l’un à l’autre ; le nombre global de tous les agriculteurs français, membres d’une société syndicale, ne dépasse vraisemblablement pas l'effectif de 850 à 900.000 membres ; or, on compte 650.000 coopérateurs, cette différence de 200.000 correspond au tiers de l'effectif des coopératives françaises.
b) Chiffre d'affaires.— Considérons-nous le chiffre d’affaires de ces deux catégories de sociétés différentes ? quel est le bilan des 16.500 sociélés syndicales ? Les 4.000 société d’approvisionnement agricole ont un chiffre d’affaires approximatif de 200 millions ; les 2.000 sociétés de crédit agricole perçoivent environ 2? millions d'intérêts annuels ; les 2.500 sociétés de production et de vente ont un chiffre d’affaires inconnu, mais très probablement inférieur à 80 ou 100 millions; les 8.000 sociélés d'assurances agricoles encaissent un chiffre global de primes assez faible. Dans l'ensemble, le chiffre d’affaires annuel de ces 16.500 sociélés doit tout au plus atteindre 300: millions de francs.
Les 2.166 coopéralives françaises arrivent à un total général de 200 millions ; les associations agricoles, si nombreuses soient-elles en France, n'arrivent qu'à un chiffre d’affaires plus grand de moitié.
Au total, d'une part, 650.000 sociétaires et 200 millions de ventes ; dans l’autre camp, 900.000 sociétaires et 300 millions de ventes annuelles.
Entre ces deux groupes de sociétés, il y une différence certaine, mais elle n’est pas si considérable qu’elle autorise une admiration tellement plus grande du mouvement syndicaliste que du mouvement coopératif. Si l'on songe que la France, tout en étant un pays industriel, a conservé une puissante agriculture et que les classes ouvrières françaises ont eu,pendant de longues années, leur faculté de raisonnement absolument altérée par leur enthousiasme pour le principe corporatif, on reconnaîtra que le principe syndicaliste dans l’agriculture française n’a pas pris un développement hors de proportion avec celui du principe coopéralif.
29 Belgique.
Importance de la coopération en Belgique. — La Belgique, après l'Angleterre, est le pays du monde qui a actuellement alteint le plus haut degré d'industrialisme. La population
commerciale et industrielle belge équivaut à 290 0/0 de sa population agricole ; par rapport à l'agriculture, un nombre presque triple de personnes en Belgique sont adonnées au commerce et à l’industrie ; aussi est-il normal que les sociétés distributives représentent en Belgique une force économique plus grande que les sociétés syndicales.Les statistiques embryonnaires que nous possédons à l'endroit des sociétés coopératives et des sociétés syndicales agricoles de Belgique semblent indiquer, en effel, une légère supériorité du mouvement coopératif ; à vrai dire, seule, l'importance du groupe des coopératives socialistes est connue avec quelque précision, cependant on est amené à penser que la Belgique contient au total 200.000 coopéraleurs réalisant 55 millions d'achats annuels.
Le mouvement syndicaliste belge. — Que mettre en regard de ces 200.000 coopérateurs et de ces 55 millions de ventes annuelles ? Le nombre des sociétés agricoles de toute nature est très considérable en Belgique ; les renseignements statistiques de 1901 donnent le total général de 3.970 associations agricoles ; toulefois nous ne sommes guère renseignés sur l'effectif, ni sur le chiffre d’affaires de ces sociétés. En 1901, aucun des 13 groupes entre lesquels étaient réparties toutes ces associations agricoles n’englobait plus de 67.570 membres ; 4 d’entre eux avaient un effeclif inférieur à 10.000 s0ciétaires ; 3, un effectif compris entre 10 el 20.000 sociétaires ; 4, un effectif intermédiaire entre 20.000 et 30.000, les 3 autres ne comprenaient que 40 à 50.000 membres. Les doubles emplois sont cerlainement nombreux d’un groupe à l’autre ; le chiffre tolal des agriculteurs belges, membres d’une société syndicale, n'excède vraisemblablement pas 150.000 socrétaires (1).
Le chiffre d’affaires de ces associalions est lotalement in-
(1) Bourguin, ibid., 3° édit., p. 463.
connu ; il doit être fort peu considérable : les 359 sociétés belges de crédit système Raiffeisen avaient prêté à la fin de 1903, 4.778.000 francs seulement dont l'intérêt ne s'élevait pas à 250.000 francs. La Fédération agricole la plus importante de toute la Belgique, le Boerenbond de Louvain n'avait acheté en 1901 que pour 1.235.000 francs d'engrais et matières alimentaires pour le bétail. Pour aulant qu'il est permis de porter un jugement précis en des matières aussi mal connues, il semble certain que le chiffre d’affaires de ces 3.970 sociétés syndicales reste inférieur à 55 millions, le chiffre d’affaires probable des coopératives belges ; les ventes des associations agricoles belges ne paraissent pas dépasser 40 millions de francs.
Les pays que nous avons considérés jusqu'à maintenant ont bénéficié d’une industrialisalion précoce ; le principe syndicaliste n'y a point trouvé un terrain favorable de développement ; aussi la prédominance du principe coopéralif, exclusion faite de la France, y est-elle certaine.
© $ 8. — Pays à économie syndicaliste.
Par la logique même des choses, les pays à industrialisation tardive présentent lous une parlicularilé commune : les uns et les autres ont donné au principe syndicaliste une beaucoup plus grande extension qu’au principe coopéralif ; la contexture économique de ces pays, la prédominance des classes rurales faisaient du développement des sociélés syndicales une nécessilé absolue. Ces pays sont représentés en tout premier lieu par l'Allemagne, le berceau et la lerre de prédilection des sociélés syndicales agricoles.
1° Allemagne.
A l'heure actuelle, l'Allemagne a alleint un degré élevé d’industrialisalion ; sa population commerciale el industrielle équivaut à 129 0/0 de sa populelion agricole, cependant son
évolution industrielle est toute récente ; le mouvement coopéauf allemand ne date que de 1880-1885. De (très rapides progrès ont été réalisés dans cette voie; cependant 20 ans de développement coopératif n'ont pas complètement fait perdre aux sociétés agricoles l'avance considérable qu'elles possédaient. Fonctionnant depuis plus d'un demi-siècle, ces institulions ont jeté dans les classes rurales allemandes de très profondes racines ; les associations agricoles en Allemagne demeurent plus riches et plus puissantes que les sociélés distributives.
L'extension du principe coopératif en Allemagne, dans ces dix dernières années. — De 1895 à 1906, le principe coopéralif a réalisé d'énormes progrès. En 1895, les coopératives allemandes englobaient environ 300.000 sociétaires, effectuant 120 millions de francs d'achats ; à la fin de 1906, on évalue à 1.200.000 le nombre des coopérateurs allemands et à 360 millions de francs leur chiffre global d'achats auprès des sociétés coopéralives. En 11 années, l'effectif des sociétés distributives avait quadruplé ; leur chiffre d’affaires avait triplé; peu de pays coopéralifs présentent un coeflicient de développement plus élevé.
Plus remarquables encore sont les progrès de la Fédéralion d'achat allemande. De 1895 à 1907, son chiffre d'affaires est passé de 1.878.751 marks à 60 millions el demi de marks, réalisant ainsi un accroissement égal à 33 fois le chiffre d'affaires primitif.
De pareils progrès permettent aux coopéralives distribu- Uves allemandes de rallraper progressivement l'avance des assoclalions agricoles.
Vue d'ensemble des associations agricoles allemandes. —Il est assez malaisé de connaîlre le montant global des ventes
des sociétés syndicales allemandes. Seul, le nombre même des associalions agricoles est assez exactement connu: en
1888, l'Allemagne possédait environ 4.000 associalions agricoles de toute nature ; au 1°" janvier 1907, ce nombre s'était élevé à 19.542 sociétés, comprenant 1.682.711 membres ; toutefois, à raison de doubles emplois absolument certains, il semble que les associations agricoles allemandes ne comptent pas plus de 1.400.000 sociétaires environ,c’est-à-dire un 6° en plus seulement que les sociétés distributives (1).
L'importance du chiffre global d'affaires de ces sociétés est plus difficile à évaluer ; une semblable tentative demeure cependant possible, car la très grande majorité d’entre elles est rattachée au Reichsverband (ou Union de Darmstadt et de Neuwied réunies).
Développement actuel des associations agricoles rattachées au Reichsverband. — A la date du 1° juin 1906, le Reichsverband ne comprenait pas moins de 16.794 sociétés ; donc moins de 2.800 associations restaient à cette date en dehors des cadres de cette Union (2). :
Les trois quarts de ces sociétés sont des sociétés de crédit, Sur les 11.533 sociétés de crédit adhérentes, 10.786 présentaient des rapports ; elles comprenaient en 1905, 954.473 membres et avaient accordé 477 millions de marks de crédit durant l'exercice tout entier ; 937 millions de marks qui avaient été prêtés — soit 1.152 millions de francs — n'étaient pas remboursés à la fin de l’année.
Sur les 1.744 sociétés d’approvisionnement agricole que comprenait le Reichsverband en 1905, 1.674 envoyèrent leurs rapports, elles possédaient 178.232 membres et faisaient 47.999.878 marks d'achats de toute nature.
La même année, les 1.387 laiteries adhérentes qui fournirent leurs rapports, englobaient 194 064 membres et avaient vendu 135 millions de marks de produits. Les autres sociétés du
(1) Bourguin, ibid., 3° édit,, p. 460. — Crémone, 1907, p. 460. (2) Zentral-Verband deutscher Konsumvereine für 1907, p. 126 à 435. — Congrès de Crémone, 4907, p. 162-164.
Reichsverband avaient un chiffre d’affaires approximatif de 90 millions de marks.
Au total, nous complons, en ce qui concerne les sociétés de crédit, 1.152 millions de francs de prêts nor remboursés à la fin de l'exercice 1905. Les autres sociélés syndicales arrivent, du fait de leurs ventes ou du fait de leurs achats, à un chiffre général d'opérations de 273 millions de marks, soit 338 millions de francs environ.
Ces chiffres sont considérables ; ils prouvent la richesse des sociétés syndicales de crédit allemandes : la puissance financière des sociétés affiliées au Reichsverband est colossale ; seules, les sociétés distributives du Royaume-Uni sont dignes de leur être comparées.
Sans doute, les sociétés de crédit du Reichsverband ne possèdent qu'un capital social et un fonds de réserve peu conséquents : 18 millions de marks d'une part, 29 millions de marks d’aulre part; les distributives allemandes affiliées à l'une des deux Unions coopératives disposent de capitaux presque aussi importants : 20 millions de marks de capital social, 7 millions de marks de fonds de réserve ; mais la supériorité des sociétés de crédit allemandes éclate, quand on considère la somme de leurs emprunts et dépôts ; ceux-ci n’atleignent pas moins de 1.134 millions de marks, au lieu que les distributives affiliées au Zentral-Verband ou à l’Allgemeine-Verband ne disposent que de 15 millions d'emprunts et dépôts.
Les sociétés de crédit allemandes ont ainsi la geslion direcle de 1.182 millions de marks, soit un milliard et demi de francs ; les sociélés distributives anglaises, jointes aux deux Wholesales de Manchester et Glascow, contrôlent de leur côté un milliard de francs; au point de vue externe et sous le rapport de leur puissance financière, ces deux groupes si différents de sociétés sont donc comparables les uns aux autres ; ce simple rapprochement suffit à faire l'éloge des associations agricoles allemandes. En réalité, une différence profonde les sépare ; les associalions agricoles allemandes ont emprunté
96 0,0 des 1.500 millions dont elles ont la geslion ; coopératives et Fédérations anglaises n’ont, au contraire, emprunté que 22 0/0 des capitaux qu'elles s'emploient à gérer.
D'ailleurs, ceile puissance financière des associations allemandes qui paraît formidable, se traduit par un chiffre d’affaires vérilable très inférieur à celui des distributives anglaises. Les sociétés de crédit agricoles affiliées au Reichsverband avaient prêté à leurs membres 1.152 millions de francs à la fin de 1905, mais il est intéressant de connaître non pas tant l'importance des prêts consentis que le montant des intérêts payés par les sociétaires emprunleurs ; seules, les sommes payées à litre d'intérêt marquent la consommation de crédit qui a élé faite ; le montant de ces intérêts est seul comparable au montant des achats faits par les membres des sociétés distributives. 1.152 millions de francs prêtés à 5 0/0 donnent 97 millions el demi d'intérêts, il est certain que toutes ces avances ne sont pas consenties pour l’année entière ; ce chiffre considérable de prêts se traduit finalement par celui de 50 millions d'intérêts annuels. Ces 50 millions d'intérêts annuels joints aux 338 millions de ventes ou d'achats des autres associations agricoles adhérentes au Reichsverband, nous fournissent le chiffre d’affaires global de 388 millions de francs.
Environ le quart des 19.542 associations agricoles que complait l'Allemagne au début de 1907, n'avaient pas envoyé leur rapport au Reichsverband ou n'avaient même pas adhéré à celle Union. Ces sociétés sont dans l’ensemble moins importantes que les sociétés qui ont fourni leur rapport au Reichsverband ; évaluons leur chiffre d’affaires au sixième environ du chiffre total d’affaires des sociétés du Reichsverband ; leurs ventes annuelles atteindraient donc à 60 millions de francs environ ; ces 60 millions joints aux 388 millions d'affaires des sociétés du Reichsverband donnent un lotal approximatif de 450 millions de francs de ventes annuelles.
19.542 associations agricoles de toute nature ; 1.400.000 so-
ciétaires et 450 millions de ventes annuelles, tel est le bilan approximatif du mouvement syndicaliste agricole allemand à l'heure actuelle.
On voit que l'importance supérieure des sociélés agricoles allemandes peut s’apprécier d'une façon assez exacte : 200.000 sociétaires et 90 millions de ventes annuelles marquent cette supériorité.
L'avance que possède en Allemagne, par rapport au principe coopératif,le principe syndicaliste — envisagé seulement sous le rapport des sociélés agricoles — n'apparaît pas comme très considérable, si l’on considère essentiellement, ainsi qu’on le doit, l'effectif et le chiffre d’affaires de ces deux groupes de sociétés et non l'importance des capitaux dont la gestion leur est impartie.
L'avance des sociétés syndicales agricoles de l'Allemagne est réelle ; mais, il convient de tenir compte des progrès si manifestes et si rapides des distributives allemandes; en 11 ans, elles ont quadruplé leur effectif et triplé leur chiffre d’affaires ; il n'est pas impossible que ces sociétés acquièrent, un jour assez rapproché de nous, une importance très comparable à celle des associations agricoles.
20 Danemark. .
A l’heure actuelle, il est fort peu de pays européens qui ne se soient pas ralliés au type industriel des grandes nations modernes : parmi les différents pays considérés au cours de cette étude, le Danemark est seul, avec la Hongrie et l'Autriche, à s'être montré absolument réfractaire à toute évolution industrielle.
L'économie nationale du Danemark est essentiellement agricole ; sa population commerciale et industrielle n'équivaut qu'à 76 0/0 de sa population agricole ; un pays aussi spécifiquement agricole devait de toute nécessité faire l'applicaon la plus large du principe syndicaliste.
Le mouvement coopératif danois. — Cependant depuis une
vingtaine d'années environ, le mouvement coopéralif danois a réalisé de très remarquables progrès.
En 1896, 116.250 sociétaires inscrits dans 750 coopératives achelaient aux sociétés dont ils étaient membres, 21 millions de francs de marchandises. En 1906, 180.000 sociétaires répartis entre 1.200 à 1.300 sociétés se sont procuré 62 millions de marchandises par la voie coopérative : si l'effectif de ces sociélés n'avait augmenté en 11 ans que de moilié, du moins le chiffre d'affaires des mêmes sociétés avait-il triplé.
La Fédération d'achat de Copenhague pendant le même laps de temps, sepluplait ses ventes annuelles qui passaient de 5.800.000 à 42.713.900 francs. Les progrès de la coopéralion danoise sont si remarquables que, d'un accord presque unanime, le Danemark a été reconnu comme étant « la perle coopérative de l'Europe continentale ».
Extrême importance du mouvement syndicaliste danois. — Si rapides que fussent les progrès de la coopéralion danoise, le mouvement syndicaliste a porté au Danemark des fruits plus vigoureux el plus beaux que le mouvement coopératif.
L'agriculture danoise a véritablement trouvé son salut dans la pratique des associations agricoles. En 1896, les différentes sociétés syndicales agricoles exportaient des produits pour une valeur de 150 millions de francs ; en 1906, l'exportation des produits agricoles fabriqués ou simplement vendus par ces sociétés, se montait à une valeur globale de 300 millions : l'exportation des produits agricoles avait doublé sensiblement pendant que les sociétés distributives triplaient leur chiffre d’affaires. Malgré la progression plus rapide des sociétés distributives, les ventes syndicales agricoles atteignent un montant beaucoup plus élevé que les ventes coopératives ; en 1906, es ventes coopéralives représentaient seulement 1/5 des ventes agricoles syndicales du Danemark (1).
(1) Bourguin, ibid., 3° édit., p. 469. — Congrès de Crémone, 1907, DU
Ces associalions agricoles étaient au nombre de 1.106 en 1903 ; leur nombre n’a pas sensiblement varié depuis.
L’effeclif des associations agricoles du Danemark n'est pas exactement connu ; on peut évaluer à 160.000 environ le chiffre global des agriculteurs danois intéressés à ces sociétés. Les 1.076 laiteries syndicales que comptait le Danemark en 1907, comprenaient 157.537 membres ; les quelque 50 associalions que compte le Danemark en dehors des laileries syndicales ne comprennent, pour ainsi dire, aucun agriculteur ne faisant pas déjà parlie des laiteries syndicales.
Un peu plus de 1.100 sociétés syndicales, 160.009 sociétaires et 300 millions de francs de ventes annuelles, tel est le bilan des sociétés syndicales danoises en 1906.
Coopératives dislributives et sociétés syndicales agricoles danoïses ont approximativement le même effectif : 180.000 et 160.000 sociétaires ; mais le chiffre d'affaires coopératif n'est que le 1,5 du chiffre d’affaires syndical ; la prééminence du principe syndicaliste au Danemark apparaît ainsi dans toute sa force.
Nous possédons lrop peu de renseignements statistiques sur les mouvements coopératif et syndicaliste agricole en Hongrie, en Autriche et en Hollande, pour pouvoir utilement comparer l’un à l’autre ces deux mouvements au sein de chacun de ces pays ; nous savons seulement qu’en Hongrie et en Autriche, le mouvement syndicaliste a l’hégémonie sur le mouvement coopératif : qu'à l'inverse, en Hollande, le mouvement coopéralif, si faible soit-il, paraît plus développé que le mouvement syndicaliste.
$S 4. — Conclusion.
Une conclusion s'impose à la fin de cette trop longue enquête : le jugement qu'il est permis de porter sur l'imporlance respective des mouvements syndicalistes agricoles et coopéraltifs est absolument différent, selon que nous considérons des pays dont l'industrialisme est plus ou moins avancé.
Inexactitude de la Loi de coïncidence de l'économie industrielle
et de l’économie coopérative.
L'idée d'une coïncidence — nécessaire, pense t-on — entre l'économie industrielle et l’économie coopérative, disons entre le degré d'industrialisation d'un pays et l'importance absolue de son mouvement coopératif, est un des concepts qui se présentent le plus naturellement à l'esprit, quand on entreprend l'étude comparée des mouvements coopératifs el syndicalistes dans les différents pays d'Europe. Il semble que les pays industriels doivent toujours donner naissance à un vigoureux mouvement coopératif et qu'au contraire le principe coopéralif doit misérablement végéler, en pays essenliellement agricoles.
Dans l'ensemble, cette induction est parfaitement fondée ; toutefois cette règle souffre certaines restrictions.
L'industrialisme d’un pays n’est pas une condition suffisante à l'extension du principe coopératif; celle constatation est de toute évidence : la France, la Belgique et la Hollande nous en fournissent la preuve la plus nette. A Lout prendre, pareille restriction à la loi de coïncidence présumée n'a pas lieu de nous étonner beaucoup ; il ne suffit pas qu'un mouvement économique soit possible, pour qu'il se manifeste avec toute l'intensité que l’on aurait pu prévoir.
J1 faut faire un pas de plus: la loi de coïncidence a besoin de subir un correclif beaucoup plus grave : l’industrialisme d'un pays qui n’est pas la condition suffisante d'un mouvement coopératif prospère, n'est pas — en sens inverse — une condilion nécessaire à la prospérilé de ce mouvement. Le Danemark — et la Hongrie, à un plus faible degré — nous fournissent la preuve évidente que le principe coopératif peut se développer en pays rural, en dehors de toute classe industrielle, dans les rangs des salariés agricoles et des petits propriélaires récoltant eux-mêmes.
En conclusion, il parait certain que l'industrialisme d’un pays n’est pas plus une condilion nécessaire que suffisante à
l'extension du principe coopératif ; disons seulement que l'économie industrielle d'un pays, sans étre un facteur essenliel — nécessaire el suffisant — à loul mouvement coopératif, est un élément éminemment favorable à l'extension du principe coopéralf.
Il demeure impossible de parler d’une loi de coïncidence nécessaire de l'économie industrielle et de l'économie coopéralive ; cette prétendue loi n’a aucun caractère impérieux ; elle n'implique qu'une tendance générale, souvent démentie par les faits. Telle est donc sur ce point la conclusion de toute notre élude — conclusion décevante et tout à fait propre à inspirer le découragement — Heureusement, nous est-il permis de serrer de plus près la réalité el de découvrir un point de vue d’où il nous sera possible de mieux apercevoir l’ensemble des faits, L'étude comparalive des mouvements coopéralifs et syndicalistes nous conduit à formuler une loi plus exacte qui semble, véritablement impérieuse et contraignante. Sans doute, une économie industrielle puissante n’est la condition ni suffisante ni nécessaire d'un mouvement coopéralif prospère, du moins celte économie industrielle puissante est-elle une condition indispensable à l'hégémonie du mouvement coopératif dans ce pays par rapport au mouvement syndicaliste agricole.
Loi de prédominance du mouvement coopéralif sur le mouvement
syndicaliste agricole dans les pays nettement industrialisés.
Un résultat extrêmement remarquable s’observe ; parmi les 9 pays coopératifs que nous avons soumis à notre examen, il n'en est que quatre : l’Angleterre, la Belgique, la Suisse et la Hollande, qui ont marqué un développement coopératif supérieur à leur développement syndicalisie agricole Or, ces quatre nations sont précisément celles qui ont réalisé le degré le plus élevé d'industrialisation ; « le coefficient d’indusirialisation » de ces pays, disons le rapport de leur populalion commerciale et industrielle à leur population agricole
n’est pas inférieur à 549 0/0, 290 0/0, 187 0/0 et 172 0/0. Avons-nous soin d'évaluer le pourcentage entre le montant des ventes coopéralives annuelles et le montant des ventes syndicales agricoles de ces pays ? Nous voyons que le chiffre d'affaires des sociétés coopératives anglaises équivaut à 3.168 0/0 du chiffre d’affaires des sociétés syndicales du Royaume-Uni. La Belgique et la Suisse fournissent les pourcentages suivants: 138 0/0 et 175 0/0. La Hollande donne également l'hégémonie au mouvement coopératif (1).
La contre-épreuve est lout aussi décisive : le coefficient d'industrialisation de l'Allemagne, de la France, du Danemark, de l'Autriche, de la Hongrie, n'est pas supérieur à 129 0/0, 112 0/0, 76 0/0, 50 0/0 et 30 0/0. Que constatonsnous ? Le chiffre d’affaires des sociétés coopératives par rapport au chiffre d'affaires des associations agricoles de ces trois premiers pays correspond seulement aux pourcentages suivants : 80 0/0, 66 0/0 et 20 0/0.
Les ventes syndicales agricoles de l’Autriche et de la Hongrie ne sont pas exactement connues, on sait seulement qu’elles sont considérables ; leur importance est bien supérieure à celle des ventes coopératives de ces pays.
La démonstration de la loi est complète. La loi de prédominance du mouvement coopératif sur le mouvement syndicaliste agricole dans les pays nettement industrialisés, apparaît comme absolue ; moins rigide que la prétendue loi de coïncidence de l'économie industrielle et de l’économie coopérative, elle est infiniment plus exacte ; elle peut être regardée comme définitive. Cette loi justifie la classification adoptée pour l'étude des différents pays coopératifs soumis à notre examen ; elle fournit la preuve complète que le mouve ment coopératif de chaque nation est en relation étroite avec la contexture économique du pays. Nous pouvons espérer que toutes nalions, même les nalions à économie netlement agri-
(1) Voir la statistique générale n° 5, p.468.
cole, connaîtront un jour un développement coopératif intense, mais il n’est pas raisonnable de penser que ces nations donneront au principe coopératif une exlension plus grande qu'au principe syndicaliste agricole. La loi de prédominance, interprétée a contrario, imposè cetle solulion.
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