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LES PIPES

Je suis la pipe d'un auteur.

(Ch. Baudelaire) Sa nourrice et j'endors sa bête (Tristan Corbière.)

Nous sommes ses amies, ses sœurs,

Une, deux, trois, quatre, peut-être douze,

Nous sommes ses petites épouses

Et nous nous appliquons à flatter sa langueur

Car son souflie a passé dans nos têtes de bois,

De terre fragile ou d'écume,

11 nous suffit d'un peu de brume

Pour calmer son cœur aux abois

Il fait semblant de travailler

Et souffre, notre pauvre ami,

O favorite de sa nuit

Notre sœur, berce sa veillée I

Il s'énerve et tourne des pages

Mais comme il culotte une pipe il sait culotter le vélin,

Si la beauté pouvait surgir de ton petit crâne sybillin !

Qu'importe si, quand il rage,

Il te mord et te décapite

Gomme un sultan fou

Mord au cou

Une sultane favorite.

Il nous achète malhabiles

A calmer Tardeur de sa bile.

Avec amour il boit notre âme,

Son souffle règle, apaise, ordonne

Et c'est beau dans la nuit notre cœur nu en flamme.

Un jour nous avons belle mine ;

Il dit grave, en hochant la tête,

— Elle est bonne I

Puis (c'est si cruel un poète)

Il nous repend au râtelier

Où la poussière nous épouse.

Dormons bien sages, pauvres épouses.

Ainsi dorment au râtelier

Les vieilles pipes, les vieilles lunes

Avec les vieux calendriers.

Les amours consommées et les amis perdus.

L^ASSOMPTION DE SPIRIDON

SPIRIDONOWITCH MARMELADOFF

Lorsque Spiridon Spiridonowitch Marmeladoff mourut

On mit sur sa panse d'ivrogne

Une icône

Où l'on voyait Saint- xMitrophane prier d'un air bourru

Et, précédé d'un vol floréal de colombes,

Marmeladoff partit pour les cieux idylliques

Tout droit et tout bouffi

Dans son vieil habit maculé de tchinownick

Et Dieu qui l'attendait lui dit : « Venez, mon fils. » Mais lui, le vieil ivrogne, tombant aux pieds du Père Voulut baiser ces pieds qui étaient toute lumière Et, redoublant les pleurs et les génuflexions, Marmeladoff cria : «Je ne suis qu'un cochon I »

Le Seigneur ineffable dit : « J'ai bien compté Tes péchés exécrables, pourtant j'eus pitié. »

— Seigneur, vous m'appelez parmi vos blancs élus.

Seigneur, il était temps, Seigneur, je n'en puis plus ;

Mais j'ai traîné ma panse dans tous les cabarets.

J'ai reniflé l'ordure avec tous les gorets,

Je ne suis qu'un cochon, entendez-le. Seigneur,

Car j'ai puisé l'oubli au verre où le voleur

Avait trempé ses lèvres impures, ô mon Dieu,

Le verre où j'ai puisé l'oubli de vous. Seigneur !

Cest que Tamour divin fuit les cœurs malheureux

Et vous ne savez pas ce qu'ils souffrent, les hommes ;

J'aurais chanté très haut des hymnes à ta gloire

Si j'avais dû souffrir la pompe du Calvaire

Mais je n'ai rien connu que froid, honte et misère

Et n'ai su qu'adorer ta force sans y croire.

Mon Dieu ! j'ai peur de votre regard ineffable, L'ivrogne ne peut pas s'asseoir à votre table, J'ai peur de mal payer votre hospitalité. J'ignore l'infini de votre charité.

L ASSOMPTION DE MARMELADOFF 35

Si VOUS pouviez savoir ce qu'ils soutirent les hommes I Qiielles étranges fleurs emplissent ton royaume ? Seigneur, vois, je titube, pardonne, je suis soûl I

Quel parfum verses-tu à ceux que tu absous ?

Seigneur, tu n'es pas bon, tu n'es pas charitable,

Je ne veux pas des vins volés de votre table 1

Oui, je trouble ta paix et je trouble l'encens

C'est que je viens d'un monde ayant le goût des drames.

Qu'as-tu fait de Sonia, ta fille, mon enfant,

Ta fille aux yeux profonds, ma fille au corps fragile !

Elle a loué son corps, son corps léger, pauvre âme,

Elle achète pour toi des cierges et de l'huile

Et n'oublia jamais ta part sur ses trois roubles...

Eloigne ces musiques et ces parfums troubles.

Seigneur il n'est pas beau d'insulter les vaincus.

Raskolnikoff tuera la vieille et dans la rue Il s'enfuira, portant ses mains ensanglantées A son front qui supporte un monde épouvanté Du crime mais peuplé de si merveilleux anges Qu'il n'en est point de tels entre tes fiers archanges I

Ah ! Seigneur, les parfums de vos jardins m'enchaînent. Seigneur, soyez clément et comprenez ma peine,

Que votre azur s'écroule avec tous vos jardins, Faites taire, mon Dieu, ces orchestres badins...

N'es-tu qu'un Dieu marchand qui lésine et qui triche

Pour payer à ses favoris des auréoles ?

Car tu nous as volé sur la flamme et la miche

Et tu nous vends bien cher le pardon de l'alcool.

O Seigneur, il est temps que votre règne arrive I

Considérez les feux chétifs de l'autre rive,

Faites sonner du cor et sur les hébétés

Secouez le flambeau de l'Immortalité

Et penchez-vous enfin sur votre créature.

Mais las d'interroger l'ivrogne fit un somme,

A son tour, Dieu pensif interrogea les hommes.

Alors l'Azur

S'ouvrit et les jardins mystérieux croulèrent

Et l'on n'entendit plus enfin pleurer la terre.

Car toute l'harmonie dont le Trône était fait

Répandit ici-bas la paix et ses bienfaits,

Les âmes s'épousaient, indulgentes, guéries.

Et ce fut le repos dans la douce insomnie.

Hélas pour nos âmes I

Hélas pour nos cœurs !

Car tout cela, en vérité.

N'est qu'une fable qu'un chanteur

L'ASSOMPTION DE MARMBLADOFF 37

Avait bien le droit de chanter.

N'en demandez pas davantage

Puisqu'ayant contemplé le bleu pays sans âge

Le vieil ivrogne but certain breuvage

Où sombra dans l'amour à jamais scraphique

Ce qui lui demeurait de l'humaine raison,

Et Dieu n'entendit pas le pauvre tchinownick

Qui ne fut plus qu'un vieux assis dans la maison,

Un vieux qui sait des choses et qui ne dira rien,

Il prit sa place au Paradis

Et tout fut dit.

Il trône dans la paix du paradis chrétien.

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