MATERNITÉ
A Jean Moréas.
L'œuvre conçue de la Beauté qu'une fois il accosta sous la forme exaltée d'une douleur ou d'une joie (à ces noces un éclair a suffi) long-uement le poète la porte en lui, couvrant de sa foi le g-erme divin, — et l'embryon se développe aux chauds rayons de l'espérance.
Impatiente du terme, progressivement l'œuvre se corporise pour apparaître à la lumière enfin.
Mais il va falloir mener l'enfantelet à l'âg-e de perfection.
Dès lors, cependant qu'il l'incite à chevau-
LES REPOSOIRS DE LA PR0GE8Sli)N
cher sur ses g-enoux vers Faveiiir, le poêle l'allaite de son âme, le lave de ses pleurs, le peigne de ses regards, l'enjolive de ses sourires, l'enjoaille de son orgueil...
— Mon ange, veux-tu des poupées? Voici mes idées! reçois encore ces joujoux de mes instincts et les pantins de mes passions et le policliinelle de ma vanité.
C'est à présent une vierge splendide ou bien un radieux adolescent tendant sa coupe au vin robuste de l'esprit.
A travers la vie, quotidiennement le poète se disperse aux provisions, cueillant et moissonnant dans le but de magnifier l'étrange carnation, qui, à force de dons humains, se divinise.
Mais le destin signifie qu'il sera temps bientôt.
En des veilles fiévreuses , le poète frissonne à la vision du cirque plein de fauves, et le doute assaille son cœur de chardons mauves.
Sera-ce un Faust? une Madame Bovary? un Enfer ? une Eve future? une stance immortelle? un sonnet rare? une Légende des siècles ? une Nora? un DonQuichotte? une Aphrodite? un Hamlet?
Ne sera-ce qu'une baudruche à la merci des hochements et des rictus?
Voici Taube fatale.
La multitude piaffe à la base de la tour, l'incendie aux joues, hag-ard, ses lon^-s cris harponnant les persiennes en visière sur la prunelle de la lampe.
— Moi peuple, lourdement je peine en les g éhennes de la terre, je peine, industriel, ouvrier, négociant, soldat, paysan, non sans t'avoir au préalable, ô poète oisif,instituémon mandataire auprès de l'Absolu. Tu me dois donc des comptes. Verse, vite verse tes trouvailles de meilleur.
— Patiente un jour encore.
— Paie sur l'heure !
LES REPOSOiaS DE LA PROCESSION
Blême, le poète alors gravit sa terrasse et, de là, répand dans l'aurore le trésor acquis, — déjà l'enfant a disparu dans les bravos et les huées, proie tremblante entraînée vers le billot ou vers l'autel.
Solitaire, le poète halette, Toreille sur la main, l'œil cousant l'horizon, l'attente hybride.
De là-bas, tout là-bas, à la longue survient, au gré du vent, cette feuille de laurier ou cet éclat d'une pierre jetée, parfois un flocon d'encens effiloché par la distance envahit ses narines comme parfois cette goutte de ciel lui semble détachée d'un crachat au loin reçu par l'œuvre errante...
Un soir, frisant la tour, le colporteur de nouvelles crie :
— Triomphe î Ou bien :
— Catastrophe!
Incontinent la tour s'endeuille ou se pavoise.
Glorieux ou lamentable, n'importe, le poète s'offrira de rechef à la Beauté qui passera demain.
Mais il est un cha§"rin sous quoi défaillent ces dieux d'arg-ile, celui causé par l'indifférence humaine.
— De grâce 5 bon colporteur, parle-moi de mon enfant!
— Je ne sais ce qùe vous voulez dire.
— Mon enfant, tu sais bien, l'enfant de tout mon être...
— Je n'en vis nulle trace dans le monde entier.
— Pourtant...
— Nulle trace, en vérité.
Or cela supplicie le poète, et le martyr auguste s'achemine paiement vers l'heure de revanche où son cadavre ira prendre la place de l'enfant, à tout jamais ressuscité, de l'enfant qui dor-
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mait confiant dans le tréfonds de l'ig-norance universelle.
Poète, ô pauvre femme!
Bruxelles, 1896.